DIXIÈME LEÇON
Homélies de saint Hippolyte. — Ses relations personnelles arec Origène.
— Discussion de quelques hypothèses récemment émises sur les résultats du séjour d'Origène à Rome. — Ni dans les doctrines, ni dans les tendances de TÉglise romaine au m' siècle, il n*y ayait rien qui pût blesser la susceptibilité du catéchiste alexandrin^ ou motiver de sa part le moindre mécontentement. — Est-il yrai que Origène ait pris parti pour Tautenr des Philosophumena contre les papes Zéphyrin et Calllste ?
— Examen de cette opinion. — Les œuvres d'Origène ne contiennent aucune trace de polémique avec la papauté. — Vraies conséquences de son voyage de Rome.
Messieurs,
£a faisant rentrer les œuvres de sainl Hippolyte dans le cadre de nos études actuelles, nous ne nous sommes pas laissé entraîner par des questions étrangères à notre sujet. 11 existe en clTet plus d'un rapport entre Origène et son illustre contemporain. Tous deux ont combattu les hérésies antitrinitaires qui agitaient TEglise à leur époque. L'exégèse biblique leur est également redevable de l'impulsion féconde que reçut au troisième siècle cette branche de la science sacrée. C'est vers Tun et vers l'autre que la critique a dirigé son attention pour expliquer Torigine du livre des Pkilosophumena^ dont nous avons parlé dans nos dernières leçons. £nQn, nous serions en droit d'associer ces deux personnages plus étroitement encore, si nous savions qu'ils ont eu quelques relations ensemble à un moment donné de leur vie. Or ce fait ne me paraît pas douteux.
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Dans la liste des ouvrages d'Hippolyie, saint Jérôme comprend une homélie sur les louanges de Notre-Seigneur Jésus-Christ, où l'éloquent évoque faisait allusion à la présence d'Origëne (1). Nicéphore Calliste reproduit le même détail au IV^ livre de son Histoire ecclésiastique. Gomme saint Jérôme déclare qu'il avait le texte entre les mains, son témoignage ne saurait être révoqué en doute. Gela posé, dans quelle contrée eut lieu celte rencontre des deux défenseurs de la foi? £st->ce à Rome ou à Alexandrie, ou bien en Arabie? Impossible de le déterminer au juste en l'absence de tout autre renseignement. Pour ma part, je ne vois aucun motif qui empêche d'admettre qu'Ongène, pendant son séjour à Rome, ait pu assister à une prédication d'Hippolyte. Quand même Tauleur de l'homélie citée par saint Jérôme n'aurait pas été évêque de Porto-Romanx), son voyage en Italie n'en demeurerait pas moins un fait certain, comme l'atteste sa statue de marbre découverte sous les murs de Rome en 1551. La difficulté est tout aussi grande, lorsqu'on veut retrouver parmi les fragments des œuvres d'Hippolyte le discours qu'il tint en présence d Origène. Nous possédons bien une homélie qui ressemble assez par son contenu à celle dont parle saint Jérôme. Conformément à son titre, de la Théophanie, elle est consacrée tout entière aux louanges de Notre-Seigneur, dont l'auteur célèbre le baptême dans les eaux du Jourdain. Le nom d'Origène n'y est pas prononcé ; mais l'inscription même, telle que saint Jérôme l'avait sous les yeux, pouvait faire mention du catéchiste alexandrin. Toutefois, malgré l'analogie du sujet, je n'oserais pas affirmer que les deux pièces soient identiques. En matière d'érudition comme en toutes choses, cette maxime de Pascal est l'expression du bon sens : « Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut et se sou-
(1) s. Jérôme, de Virit illustr., lxi.
mettre où il faut (1). » Quoi qu'il en soit, rhomélie d'Hippolyte sur la Théophanie^ ou sur le baptême du Seigneur, est un beau morceau d'éloquence, et suffit pour nous montrer que le talent oratoire du saint évoque ne le cédait point à sa science théologique. Nous admirions la dernière fois cette richesse d'imagination qui lui permettait de répandre des couleurs si vives sur les vérités de la foi. Le seul débris que le temps ait épargné parmi les homélies de saint Hippolyle ne fait pas moins ressortir le côté gracieux et poétique de son esprit. A l'exemple de Tertuilien, il commence par décrire, dans un langage plein de charme et d'élévation, les qualités naturelles de l'eau, avant de célébrer la vertu divine que la gr&ce du baptême attache à cet élément:
« Elles sont belles, s*écrie-t-ii, toutes les œuvres de Dieu notre Sauveur I Ce que Tœil voit, ce que T&me pénètre, ce que la parole exprime, ce que la main touche, ce que Tintelligence embrasse, bref, tout ce que la nature humaine peut saisir est resplendissant de beauté. Quoi de plus splendide et de plus varié que l'orbe céleste ? Quel aspect plus fleuri que celui du sol terrestre? Quel char plus rapide que le soleil? Quel attelage plus gracieux que la lune? Quelle mosaïque plus admirable que les astres ? Quoi de plus utile que le souille fécond des vents propices ? Y a-t-il un miroir plus pur que la lumière ? Ëxiste-t-il un animal plus noble que l'homme ? Oui, elles sont de toute beauté les œuvres de Dieu notre Sauveur. Mais quel don plus nécessaire que l'eau ? C'est par l'eau que tout est nettoyé, nourri, purifié, arrosé. L'eau soutient la terre ; l'eau engendre la rosée ; l'eau réjouit la vigne ; l'eau mûrit l'épi de blé ; l'eau enlève l'amertume au raisin; l'eau amollit l'olive; l'eau adoucit la datte ; Teau empourpre la rose, fait éclore
(1) Pensées de Pascal, art. xiii, i, édit. Havet.
la violette, et nourrit le lys aux calices éclatants. Pour tout dire en un mot, rien de ce que nous voyons ne pourrait subsister sans cet élément, le plus nécessaire de tous (4). » On ne saurait le nier, cet éloge de Teau a un goût de rhétorique trop prononcé, comme le panégyrique que TertuUien nous faisait du même liquide dans son Traité du baptême (2). Mais ces formes brillantes servent d'enveloppe à une idée très juste au fond. Parmi toutes les substances matérielles, nulle autre n'était plus propre à symboliser les effets du baptême, ou la purification des âmes ; en outre, le rôle universel que joue cet élément dans la nature extérieure et sensible l'indiquait comme partie intégrante pour le premier elle plus nécessaire des sacrements. C'est là une de ces harmonies qu'on ne doit pas négliger, lorsqu'il s'agit de mettre en relief la merveilleuse correspondance de l'ordre divin avec Tordre humain. Après avoir dépeint ce qu'il appelle la dignité de l'eau, t^v élSioici<rjc(av Tou uSaroc, Hippoly te énumère les métaphores qu'elle a fournies aux auteurs sacrés pour désigner le Christ. Le Sauveur devait descendre du ciel comme l'eau de la pluie ; il a été représenté sous l'image d'une source d'eau vive ; il s'est répandu, semblable à un fleuve qui arrose la terre. Mais, ce qui a sanctifié cet élément par-dessns toutes choses, c'est que le Fils de Dieu a daigné recevoir le baptême dans les eaux du Jourdain. Les formules de l'admiration se pressent sur les lèvres de l'oraTeûr, lorsqu'il célèbre le grand acte d'humilité par lequel le Verbe fait chair prélude à sa vie publique. Pour donner au discours un tour plus vif et plus dramatique, il imagine un colloque entre Jesus-Christ et saint Jean-Baptiste, ou plutôt il paraphrase les paroles que l'Évangile place dans la bouche du serviteur
(1) Homélie sur la Théophanie,u
(2) Voyez TertuUien, Icçoj XIX.
et dans celle du maître (1). D'un côté, la créature s'abîme dans son néant devant le Créateur qui s'abaisse jusqu'à elle € pour accomplir toute justice ; » de Tautre, le souverain Seigneur de toutes choses répond en traçant à l'humanité une règle de conduite. Ilippolyte n'est pas moins heureux dans ses développements, quand il explique les circonstances du baptême de Jésus-Christ. Dans les cieux qui s'ouvrent à ce moment solennel, il voit le premier indice de la réconciliation des hommes avec Dieu; dans la descente de TEsprit-Saint sous forme de colombe, l'emblème et le gage de la paix rendue au genre humain ; et dans cette parole du Père: a Celui-ci est mon fils bien-aimé, » l'attestation authentique de la divinité du Christ (2). Enfin il termine son homélie par un appel aux nations idolâtres, qu'il invite à venir participer aux effets merveilleux du sacrement de la régénération :
« Accourez donc, familles des nations, venez à l'immortalité du baptême! Je vous annonce la vie, à vous qui êtes encore plongées dans les ténèbres de l'ignorance. Passez de la servitude à la liberté, de la tyrannie à la royauté» de la corruption à l'incorruptibilité. Et comment y arriveronsnous? Par l'eau et par l'Esprit-Saint... Approche donc, 6 homme, et laisse-toi régénérer pour avoir part à l'adoption divine... Celui qui descend avec foi dans ce bain de la régénération renonce à Tesprit mauvais et se consacre au Christ. Il abjure l'ennemi et confesse que le Christ est Dieu. Il dépouille la robe de l'esclavage pour revêtir celle de l'adoption. Il sort du baptême comme le soleil, resplendissant des rayons de la justice ; et, ce qu'il y a de plus grand, il s'en retourne enfant de Dieu, cohéritier du Christ, à qui est la gloire et la puissance, avec TEsprit très saint, source de grâce
(1) Homélie <ur /a Tiiéophanie, ui-v.
(2) Homélie <ur la Théophanie, vin-x.
2U i ORIGÈNE
et de ¥ie, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles. Amen (1). »
L'éloquence chrétienne a jeté tant d'éclat au w* et au V* siècle que la réputation des écrivains antérieurs a quelque peu souffert d'une admiration trop exclusive. Lucrèce disait dans le IIP livre de son poème de Naturâ rerum, à propos d'Épicure, qui certes ne méritait pas cet éloge : « Son génie a atteint toutes les étoiles, comme le soleil quand il se lève et monte dans les airs. » L'image est très belle : à mesure qu'une littérature arrive à son apogée, ses premières productions semblent perdre de leur mérite et tendent à s'effacer devant une série d'œuvres plus parfaites. C'est à la critique qu'il appartient de réparer ces oublis injustes, en distribuant à chaque auteur la part d'éloges qui lui revient. Certes, Messieurs, à partir de saiut Athanase, les letlres chrétiennes traverseront une période de splendeur sans rivale ; mais le in* siècle est l'âge de transition pendant lequel se prépare celte merveilleuse efllorescence. Sans parler des écrivains de l'école d'Alexandrie et de l'Eglise d'Afrique, nous voyons par les œuvres de saint Hippolyte que la théologie et l'éloquence sacrée comptaient d'illustres représentants vers l'époque d'Origène. A Rome, c'est le prêtre Calus, dont Eusèbe et saint Jérôme vantent beaucoup l'ouvrage dirigé contre le montanisteProculus(2); c'est Rhodon, à qui les disputes soulevées par les montanistes et les marcionites fournirent l'occasion de déployer un rare talent pour la controverse (3). En Palestine, c'est Julius Africanus, qui, p^r sa Cfironographie^ occupe un rang honorable parmi les historiens ecclésiastiques et marque la transition entre Hégésippeet Eusèbe (4). Ailleurs, nous trouvons
(i) Homélie sur la Théophanie, vl-vii.
(2) Eusèbe, H. E., n, 25 ; m, 28, 31 ; vi, 20 ; S. Jérôme, de Vir. ilL, xl.
(3) Eusèbe, H. E. v, 13.
(4) Ibid., VI, 31; S. Jérôme, de Firie UlueL, lxui.
Apollonius, AstériusUrbanus, devenus célèbres Tun et Taulre par leurs écrits contre les visionnaires de la Phrygie (1). Eusèbe, à qui nous devons des renseignements assez détaillés sur l'histoire littéraire du iu« siècle, nous a transmis quantité d'autres noms également recommandables. Il cite avec éloge les commentaires d'Heraclite sur saint Paul, les dissertations de Maxime sur l'origine du mal et de la matière, l'Hexaméron de Candide, et le livre où Apion traitait à son tour de l'œuvre des six jours, l'écrit de Sextus sur la résurrection, celui d'Arabien, etc. (2). On ne saurait donc nier que, par suite du mouvement des sectes, il n'ait régné une grande activité theologique au commencement du m* siècle; car, d'après l'évêque de Césarée, tous ces auteurs ont vécu du temps de Commode et de Septime-Sévère. A ces indications si précieuses, l'historien ajoute un nouveau détail qui n'est pas sans importance : « Beaucoup d'autres ouvrages datant de cette époque-là, dit-il, sont parvenus jusqu'à nous; mais comme ils ne portent pas de nom d'auteur, nous ne savons à qui les attribuer, i C'est à une pareille catégorie de livres anonymes qu'appartenaient sans doute les Philosophumena; et à ce propos, vous me permettrez de revenir une dernière fois sur cet étrange document. Faute d'avoir étudié avec assez de soin l'histoire littéraire du m* siècle, l'on s'est tourné de suite vers Origène, Ga!us et saint Hippolyte, comme s'il n'y avait pas eu pendant cette période d'autres écrivains mêlés à la controverse avec les hérésies. Le témoignage d'Eusèbe montre combien une telle appréciation serait erronée. On n'aurait que l'embarras du choix, si, parmi les auteurs chrétiens du temps, il fallait en trouver un qui eût été capable de composer un traité contre les hérésies. De tous les thèmes que l'on développait alors, celui-là était sans contredit l'un des plus communs. En rangeant les PhilosO'
(1) Easèbe, H. Ë.,y, 18; v, 16 ; S. Jérôme, de Firti iUusL, xl. («) Eusèbe, H. E.. v, 27.
phumena dans la classe des écrits anonymes qu*Ëusèbe mentionne sous la même date, on s'explique à la fois l'origine du livre et le silence complet qui s'est fait autour de lui. Émané d'un sectaire peu connu, qui aura voulu cacher ses calomnies sous le voile de Tanonyme, Touvrage n'est pas sorti d'une obscurité où il aurait pu rester difficilement, s*ii avait porté en tête le nom d'un des personnages les plus célèbres du m* siècle.
Lorsqu'on étudie l'éloquence chrétienne dans les œuvres d'un écrivain quelconque, on est toujours ramené vers l'Eglise romaine comme vers le centre du mouvement théologique et le foyer de la vie religieuse. C'est ainsi que les écrits de saint Irénée, de Tertullien et de saint Cyprien nous ont placés tour à tour en face du siège apostolique, de son autorité et de ses décisions. Il n'est donc pas étonnant que, dans la vie d'Origène, nous ayons également rencontré devant nous ce grand pouvoir qui rayonnait sur toute la surface du monde chrétien : voilà pourquoi il nous importait de bien connaître la situation intérieure de l'Eglise romaine à l'époque oh le chef de l'école d'Alexandrie vint la visiter. Si j'ai réussi à vous donner une idée exacte des sectes qui tourbillonnaient autour de la chaire de saint Pierre, vous avez dû vous convaincre qu'elle était assaillie par des ennemis de tout genre. Entre les montanistes réduits au silence et les uovatiens prêts à éclater, le rigorisme pharisaïque conservait des partisans hostiles à toute condescendance envers les faiblesses de la nature humaine; les théodotiens et les artémonites mettaient en question le dogme fondamental de la religion chrétienne» la divinité de Jésus-Christ; les noétiens et les sabelliens détruisaient le mystère de la Trinité en niant la distinction réelle des personnes divines; enfin cet arianisme anticipé» dont nous avons trouvé le germe dans le livre des Philosophuynena, constituait un danger non moins grave en mena-
çanl la doctrine de la consubstantialité du Père et du Fils. Situation périlleuse à tout égard ; mais les papes Victor, Zéphyrin et Callistc avaient su y faire face à force de vigilance et de fermeté ; autour d*eux les Rhodon^ les Gaïus, les Hippolyte et tant d'autres formaient une phalange de vaillants défenseurs, dont les coups atteignaient à la fois les montanistes, les artémonites et les noétiens. C'est au plus fort de la lutte avec les hérésies antitrinitaires qu'Origène parut à Rome. A-t-il pris une part directe à ces controverses? ou du moins ont-elles exercé quelque influence sur ses propres écrits? Voilà ce qu'il nous reste à rechercher.
Il y a, Messieurs, en matière de critique historique, deux écoles dont les procédés et la marche sont très divers. L'une s'appuie sur les textes, pèse ou contrôle les témoignages, et s'efforce de rendre compte des faits par un examen attentif des monuments du passé. Là où elle ne trouve pas la certi-tude, elle cherche la probabilité; à défaut de vérité bien établie, elle s'arrête à ce qui est vraisemblable, et quand toute trace d'un événement lui échappe, il ne lui en coûte pas de confesser son ignorance sur ce point. En tout cas, elle ne s'avise pas de vouloir suppléer au silence de l'histoire par des inventions qui n'auraient d'autre valeur que celle d'un conte de fantaisie ou d'un roman. Elle admet bien les inductions qu'on peut tirer légitimement du caractère d'un personnage ou des circonstances dans lesquelles il s^est trouvé placé, mais elle ne se croit pas en droit de dire : tel homme a dû agir ainsi dans telle occasion, donc il a effectivement agi de la sorte. Le jeu si élastique de la liberté humaine et la multiplicité des influences que nous subissons, ne lui permettent pas d'appliquer à l'histoire les lois inflexibles de la logique. Voilà pourquoi elle ne procède pas à priori dans des matières où la lumièrene peut jaillir que des faits analysés avec soin et sans parti pris. C'est la voie qu'avait suivie avec tant de sagesse et d&
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bonheur cette grande école de critiques à la tète desquels apparaissent les bénédictins du xvn" et du xyiii* siècle; et si la science française veut reconquérir la réputation de bon sens et de sagacité qu'elle s'était acquise à si juste titre, ce n*est pas en dehors de ces traditions qu'elle devra se placer. L'autre école, qui est bien moins moderne qu'elle ne se rimagine, car le père Hardouin a le droit de compter parmi ses précurseurs, l'autre école, dis-je, est loin de porter la même retenue dans la critique historique. Elle fait une large part à ce qu'elle appelle « la divination, les analyses délicates, l'agencement du récit (1); » ce qui signifie, en d'autres termes, qu'elle substitue aux faits des conjectures et des hypothèses. Les témoignages positifs sont pour elle « la petite certitude des minuties » ; ce qu'elle recherche, « c'est l'âme même de l'histoire, la justesse du sentiment général, la vérité de la couleur. » Non pas qu'elle prétende ne tenir aucun compte des textes : un pareil dédain, hautement avoué, empêcherait de la prendre au sérieux ; mais ces textes, elle les interprète à sa guise, elle « les sollicite doucement jusqu'à ce qu'ils arrivent à se rapprocher », suivant une expression charmante que j'emprunte à l'auteur d'une Vie de Jésus (2). Vous comprenez ce que devient l'histoire avec de pareilles sollicitations : les personnages de l'antiquité auraient mauvaise grâce de ne pas se prêter à une si douce violence. Il faut bien Ta vouer, c'est l'Allemagne qui a donné le ton à nos fantaistes indigènes. Dieu me garde d'étendre ce reproche à tous les érudits d'Outre-Rhin ; il en est parmi eux qui joignent à une rare patience de travail une sûreté de coup d'œil à tout le moins égale. Mais, sans manquer de justice envers ce grand pays, on peut dire qu'en général il y a dans la critique allemande plus d'imagination
(l) Introduction à la Vie d* Jé$uSj par M. Renan, p. lv et ss. (t) Introduction à la Vie de Jétue, par M. Renan, p. lvi.
que de profondeur, et moins de doctrine que d'érudition. Le besoin de trouver et de dire des choses extraordinaires conduit parfois à d*étranges conclusions l'un ou Tautre représentant de la science germanique : une phrase, un mot leur suffit pour construire une thèse neuve, et il faudra, bon gré mal gré, que tout un système vienne pivoter sur cette pointe d'aiguille. En torturant quelques textes groupés avec une certaine habileté, le docteur Baur de Tubingue se fera fort d'établir que TÉglise entière a été ébionite pendant les deux premiers siècles (1). Cette intempérance de critique, très commune en Allemagne parmi les auteurs protestants, finit quelquefois par y gagner jusqu'aux écrivains catholiques. Ainsi, tout récemment, l'un d'entre eux soutenait, dans un ouvrage d'ailleurs remarquable, que le pape Calliste et l'hérétique Praxéas réfuté par Tertullien sont un seul et même personnage : ce tour de force me parait le sublime du genre (2). On n'est pas allé jusqu'à de telles extrémités pour Origène, mais le voyage du catéchiste alexandrin à Rome n'a pas laissé de donner lieu à des hypothèses fort curieuses, auxquelles nous devons nous arrêter quelques instants.
D'abord, l'on voudrait à toute force qu'Origène fût revenu mécontent de son voyage à Rome; et ici j'ai le regret d'être obligé de combattre un auteur français qui, dans une histoire très estimable de TÉglise romaine au ii^'etau m* siècle, ne me parait pas s'être tenu suffisamment en garde contre les séductions de l'antithèse. Origène à Rome, nous diton, c'était le représentant du génie oriental en face des hommes de l'Occident. Une imagination poétique, une âme vive et exaltée, une foi où dominait le mysticisme, une érudition prodigieuse, mais mal ordonnée, une éloquence pleine de sublimes inspirations, mais capricieuse et parfois
(1) Pèr€$ apoitoliquei, leçon IX, p. 192 et ss.
(2) Die rcemische Kirehe in den drei er$ten Jahrhundert.n, par le docteur HaKemann, professeur à Hildesheim, p. 23i-2ô7, Fribourg, 1864.
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extravagante, devaient contraster avec la raison calme, le bon sens pratique, la foi hnmMe et réfléchie, la science méthodiqoe des chrétiens occidentaux. D^aillenrs le silence d*Eusèbe, ami d'Origène, sur l'issue de ce voyage, le prompt départ du catéchiste, son retour à Alexandrie, les insinuations de saint Jérôme sur la défaveur qu*il rencontra toujours auprès du clergé romain, nous portent à conjecturer que de pénibles déceptions succédèrent bientôt à de vaines espérances. Combien Origène dut exciter d'étonnement et d'inquiétude quand il fit entendre au sein de RxHne le langage élégant de la Grèce et qu'il développa les savantes théories des écoles philosophiques ! Sincère admirateur des doctrines platoniciennes, combien dut-il être surpris et blessé lui-même en voyant le mépris qui s'attachait à cette alliance de la science et de la foi, dont il avait pu apprécier naguère les merveilleux effets (1)! Yoilà, selon l'écrivain que je viens de citer, les résultats du séjour d'Origène dans la capitale du monde chrétien.
Je n*hésite pas à dire que tout ce tableau est de pure fantaisie. Si Origène ne s'arrêta pas longtemps à Rome, xA icoÀù, comme parle Eusèbe, ce prompt retour s'explique par une raison toute simple, et nous n'avons pas besoin d'imaginer, sans le moindre motif, de pénibles déceptions pour rendre compte du fait. Ses fonctions de catéchiste à Alexandrie ne lui permettaient pas une absence trop prolongée ; et, s*il fallait s'étonner de quelque chose, ce serait de son voyage même et non du soin qu'il mit à l'abréger. Quant au silence d'Eusèbe sur l'issue de cette pérégrination, il prouve uniquement que l'historien n'avait rien d'extraordinaire à mentionner sur ce point; d*ailleurs, Tévêque de Gésarée n'est pas moins laconique dans son récit, lorsqu'il raconte la mission d'Origène en Arabie ou à Antioche (2). Enfin, les
, (1) Hiêioire de VÉglite de Rome $ous le pontificiU de S. Victor, de 5. Zéphirinet de 5. Callitte, par M. P. Cruice, 257-WI, Paris, 185«. (2) Eusèbe, H. E., 19, SI.
insinoations de saint Jérôme n*ont rapport qu*à des faits accomplis quiose années plus tard, après la coadamnation portée cootre Origène par Démétrius, évèque d'Alexaodrie. Aucun indice ne permet de supposer que Le chef du Didas* calée eût trouvé à Rome un accueil peu favorable. Certes, je ne Teux pas contester les différences d*esprit et de caractère qu*on peut observer entre les chrétiens de TOrient et ceux de TOccident ; il ne faudrait cependant pas exagérer ces antithèses, qui font un bel eifet dans des tableaux de genre, mais qui, poussées au delà d*une juste mesure, ne sont plus conformes à la réalité. Le Pasteur d*Uermas, composé à Rome vers la fin du ii* siècle, est tout ce qu'il y a de plus oriental, si l'on entend par ce mot la vivacité de Timagînation ou le goût du symbolisme. Il y a bien moins de fougue et d'exaltation dans Téloquence d'Origène que dans celle de Tertullien ou de saint Hippolyte, dont TOccident admirait alors le langage si enthousiaste et si coloré. Le catéchiste alexandrin ne dut pas exciter le moindre étonnement quand il fit entendre à Rome Tidiome élégant de la Grèce : jusqu'au milieu du ui'' sîjbcle, TÉglise a parlé grec en Italie aussi bien que dans les Gaules ; les épUres authentiques des papes Clément et Pie l*', la lettre des Églises de Vienne et de Lyon, le Pasteur d'Hermas, les ouvrages de saint Justin, de Rhodon, de saint Irénée, de Calus, de saint Hippolyte, tous ces monuments de la littérature occidentale ont été composés dans la langue d'Origène (i). Comme au Didascalée d'Alexandrie, les maîtres de l'école théologique fondée à Rome par saint Justin et continuée par Tatien et par Rhodon, exposaient en grec la doctrine chrétienne et les théories des philosophes. Où trouver un prétexte de soutenir qu*à Rome les représentants de l'orthodoxie professaient un mépris quelconque pour l'alliance de la science
(I) V. S. Irénée, leçon IX, p. iSO et ss. — JLei Apologistes ehréiimu au u* siècle, leçon XIX.
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avec la foi ? Tel n*est sans doute pas l'esprit que saint Justin avait communiqué à ses disciples. Ce que le prêtre Calus reproche aux artémonites, c'est de sacrifier l'étude de l'Écriture sainte à celle des lettres profanes et d'abuser des œuvres d'Aristote, de Théophraste et de Galien pour défendre leur hérésie (t). Rien n'était plus fondé qu'un tel grief, et ce n'est pas Origène, sincère admirateur de Platon, qui aurait pu blâmer la vive opposition que rencontrait à Rome l'engouement des artémonites pour les erreurs péripatéticiennes ; au contraire, il devait s'associer à une réprobation qui répondait si bien à son propre sentiment Ni dans les doctrines, ni dans les tendances de l'Église romaine au commencement du m* siècle, je ne trouve rien qui ait pu blesser la susceptibilité d'Origène ou motiver de sa part le moindre mécontentement.
L'opinion que nous venons de discuter n'est que timide en comparaison des hypothèses récemment émises par quelques critiques allemands (2) . A les entendre, ce n'est plus un mécontent que nous aurions devant nous, mais presque un schismatique ; et ce résultat serait dû en grande partie à son voyage de Rome. Étrange manière de faire parler l'histoire là où l'histoire se tait, et de prêter aux personnages de l'antiquité des sentiments qu'ils n'ont jamais connus I Voici les bases de cette nouvelle hypothèse. D'abord l'on commence par supposer que saint Hippolyte est l'auteur des Philosophumena ; or, nous avons vu la dernière fois combien cette conjecture est gratuite, invraisemblable, opposée au caractère et aux écrits du saint docteur. Puis, on allègue la rencontre des deux écrivains à Rome afin de
(1) Oî 8à xaXç iwv cazitjxiûv x^y vat^ eîç tTJv tïÎç «p^aecoç yv««5[it]v àso- /^pcij[x£vo(. (Easëbe, H. E., y, SB.) On Yoit par là combien Taatear cité plus haut a tort de prétendre que Caïus était opposé à Talliance de la philosophie et des doctrines chrétiennes (p. 263). S'élever contre un abus, ce n*estpas réprouver Tusage légitime.
(S) Dœllinger, Hippolytu$ und CallistuSy p. 244.
ET SAINT HIPPOLYTB 213
montrer qu'Origène a dû prendre fait et cause pour Hippolyte dans la prétendue révolte de ce dernier contre les papes Zéphyrin et Galliste. A Tappui de cette assertion, les critiques dont je parle citent plusieurs textes d*Origène où ils prétendent trouver unq. analogie frappante avec les endroits parallèles des Philosophumena. Ici se place en première ligne un passage du traité sur la Prière^ où le chef dfi l'école d*Alexandrie semble donner la main à l'adversaire du pape Calliste, en bl&mant la facilité avec laquelle quelques^ uns remettaient les péchés les plus graves. Viennent ensuite des chapitres entiers de son Commentaire sur saint Matthieu, où il s'élève contre l'orgueil et l'avarice de quelques évêques des grandes villes. N'y aurait-il pas là, nous dit*on, un écho des accusations contenues dans les Philosophumena? Gomment ne pas soupçonner de pareilles intentions lorsqu'on entend le docte interprète répéter plusieurs fois que Pierre n'est pas seul le fondement de l'Église, qu'il n'a pas reçu seul les clefs du royaume des cieuz? Si Origène a été condamné plus tard par le pape Pontien, ne serait-ce point parce qu'auparavant il avait pris parti pour l'adversaire de saint Galliste? Et la violente polémique entre Firmilien, évêque de Gésarée, et le pape Etienne I*% dans l'affaire des rebaptisants, ne se serait-elle pas ressentie des différends qu'avait eus avec la papauté Origène, le maître et l'ami de Firmilien 7 Enfin, ce qui achève d'associer Origène et l'auteur des Philosophumena dans une commune révolte, c'est la ressemblance de leurs opinions sur la Trinité. Telle est l'hypothèse que le docteur Dœllinger a soutenue, il y a peu d'années, avec l'érudition et le talent qu'il sait porter dans toutes les questions auxquelles il met la main.
Mais, Messieurs, la plus grande dextérité à manier les textes ne saurait suppléer au défaut de preuves ou de témoignages ; et, pour être ingénieuses, des combinaisons de ce genre n'en
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restent pas moins arbitraires, tant qu'elles ne sont pas jnstiilées par on argament tant soit peo solide. L'on confond ici denx ordres de faits absolument distincts, le séjoar d'Origène à Rome, sons le pape Zéphyrin, en 215, et les éténements qai eurent lieu pins de quinze ans après, à la suite de son ordination. Que le pape Pontien ait ratifié la sentence rendoe contre Origène^ en 231, parDémétrios, é?èqne d'Alexandrie, cela est possible ; et noas derrons discuter plus tard les motifs de cette condamnation. Mais s'ensuit-U de là que le catéchiste alexandrin eût embrassé jadis la cause de l'évêque schîsmatique, adversaire des papes Zéphirin et Calliste ? Pas un mot ne Tindique ; jamais plainte pareille n'a été articulée parmi les griefs tout personnels qu'on faisait valoir contre Origëne. Lors même que saint Hippolyte serait l'auteur des Pkilosopkumenaj on ne pourrait pas conclure de sa rencontre avec Origène à Rome on ailleurs qu'il eût trouré dans son illustre contemporain un partisan ou un défenseur. Ihi reste, en arguant d'une hypothèse dont nous croyons avoir établi la fausseté, on ne ferait qu'entasser conjectures sur conjectures. Enfin, y eût-il quelque ressemblance de doctrines entre les écrits d'Origène et le livre des Philosophumena, qu'il n'en résulterait pas davantage la preuve d'une rébellion commune contre la papauté : deux auteurs peuvent avoir des tendances analogues, et se rapprocher l'un de l'autre dans Texpressioia des mêmes idées, sans s'être jamais connus. Mais cette ressemblance existe-t-elle véritablement? Ecartons pour un moment la question de la Trinité, que nous retrouverons dans le Commentaire sur VÉvangile de saint Jean, Une courte analyse des textes cités par nos contradicteurs suffira pour vous convaincre qu*on ne saurait découvrir dans les œuvres d'OHgène la moindre trace d'une polémique avec la papauté.
Dans son Traité de la prière, composé plus de vingt ans
ET SAINT SrWOLYTE 215
après son retcmr ée Rome, Origène, expliquant ces paroles de rOraison dominicale, <c pavdonnez-^oos nos offenses, » s'exprime de la sorte : « Il en est quelques-uns qui, je ne sais comment, s'arrogent ce qui dépasse la dignité sacer> dotale, peut-être parce qu'ils ne possèdent pas toute la science requise chez un prêtre ; ils se flattent de pouvoir pardonner l'idolâtrie, et remettre les péchés d adultère et de fornication, comme s'il leur suffisait de prier sur ceux qui ont osé commettre de pareilles fautes, pour les délivrer de la mort » (1). Assurément, si Origène voulait faire entendre par là que ces trois péchés sont irrémissibles, il partagerait Terreur des montanistes, des novatiens ei de l'auteur des Philosùpkumena. Maïs telle n'est pas sa pensée, lorsqu'il reproche à quelques prêtres de son temps leur trop grande facilité à remettre des fautes si énormes. Il veut dire tout simplement, comme le proove le contexte, qu'on ne doit pas procéder avec légèreté dans l'absolutioa de ces crimes ; qu'il faut savoir quand, comment et à qui le pardon est applicable, tcirt, xoi{ xivoi T^ioirov, xflu icspl 2v ; et ente^ que la rémission ne peut être obtenue qu'après les exercices d'une pénitence laborieuse, suivant la discipline de l'Eglise primitive. Et qu'on ne nous accuse pas d'avoir mitigé l'opinion d'Origène ; nous interprétons ses paroles d'après lui-même; car voici ce qu'il dira dans son Traité contre Celse : « Les chrétiens, eux aussi, pleurent comme perdus et morts à Dieu ceux d'entre leurs frères qui se laissent vsdncre par la volupté ou par tout autre mal. Mais, lorsqu'ils aperçoivent en eux un changement notable, ils les tiennent pour ressuscites d'entre les morts. Toutefois, on met plus de temps à les admettre que s'ils se présentaient pour la première fois. Gomme ils sont tombés, après avoir fait profession de la doctrine chrétienne, on leur interdit à jamais toute dignité
(l) De la Prière, xxviii.
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et toute charge dans Téglise de Dieu (1). » Origène est donc très éloigné de regarder comme irrémissibles les péchés dont il parle dans son Traité de la Prière : il veut seulement qu*après de telles fautes Tépreuve soit rendue plus longue et plus difficile, XP<^^^ ?cXc(ovt. Du reste, il n'est pas plus question dans ces passages de TEglise romaine que de toute autre; et si Ton pouvait déterminer le but de Tallusion, la pensée se tournerait bien plus naturellement vers le clergé des Eglises orientales au milieu desquelles Tauteur écrivait son Traité de la prière.
Cette remarque s'applique avec non moins de justesse aux reproches d'orgueil et de cupidité qu'Origène adresse à quelques évèques de son temps. Après avoir rapporté dans son Commentaire sur saint Matthieu ces belles paroles du Sauveur : « Que le plus grand d*entre vous devienne comme le plus petit, » l'éloquent interprète trace le vrai caractère du ministère ecclésiastique (â). Le service des &mes, dit-il, doit s'accomplir avec douceur et humilité, en excluant tout faste ettout esprit de domination. Malheureusement, comme on peut l'observer à chaque époque, un certain nombre de pasteurs du premier ordre, dans les grandes villes surtout, ne comprenaient pas assez la différence qui existe entre l'autorité spirituelle et les pouvoirs de la terre. Arrivés par l'intrigue à une dignité qu'ils avaient désirée avec trop d*ardeur, ils ne se proposaient pas toujours pour but de leurs efforts le salut des âmes. On les voyait s'entourer de flatteurs, mépriser les petits, rebuter les pauvres, et détourner à leur profit les offrandes des fidèles. Avec l'autorité que lui donnaient sa vertu, son talent et ses longs services, Origène, alors âgé de plus de soixante ans, pouvait fort bien, sans présomption, se permettre de signaler un tel abus. Mais, je le demande, y a-t-il dans ces accusations si vagues,
(1) Contre CtUe, m, 51.
(t) in Matth., xxvi, 8, tS; xi, 0, 15.
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si généraleSi si indéterminées, un mot ou seulement une syllabe qui indique qu*il s*agisse des évoques de Rome 7 II faut, en vérité, pousser à un degré surprenant Tart de lire entre les lignes pour soupçonner chez Origène des intentions que rien ne révèle. Parce que, vingt années auparavant, un sectaire inconnu avait accusé le papeZéphyrin d*avarice, et le pape Galliste d'ambition, est-ce une raison pour admettre qu*Origène ait eu en vue ces deux pontifes morts depuis un quart de siècle ? Ses paroles montrent au contraire qu'il faisait allusion à des personnages vivants (1). Et si Ton devait chercher quelque trace de ressentiment dans les critiques un peu vives du noble vieillard, ne serait-il pas plus naturel de penser à ces évêques de TÉgypte qui Pavaient poursuivi avec tant d'acharnement? A dix années de là, Paul de Samosate, évoque d'Antioche, allait prouver par son exemple qu'il n*était pas impossible de trouver en Orient les vices et les défauts dont parle Tauteur du Commentaire sur saint Matthieu. En tout cas, je le répète^ cette censure de la conduite de quelques évêques est conçue en termes trop indéfinis pour qu'on ait besoin do l'appliquer à une Eglise de rOccident, plutôt qu'aux contrées mêmes pour lesquelles écrivait l'austère moraliste.
Sans doute, Messieurs, si Ton parvenait à établir qu Origène a contesté la prérogative de saint Pierre, on pourrait en conclure qu'il n'a pas reculé devant une lutte ouverte avec la papauté. Mais, pour lui prêter ce sentiment, il faudrait méconnaître le véritable sens de ses écrits, et la méthode qu'il a coutume de porter dans l'interprétation de l'Ecriture sainte. En expliquant ces paroles du Sauveur: « Tu es Pierre, et sur cette Pierre je bâtirai mon Église, » le subtil interprète ne craint pas de dire que la promesse de Jésus-Christ s'étend à tous les chrétiens qui, & l'exemple de
(1) Eaxi Si Ttvao iScfv, on peat en voir quelqaes-ims...
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Pierre, confessent la vraie foi de bouche et par leurs œuvresw G*est contre eux également qne les portes ou les puissances de l'enfer ne prévaudront jamais ; ils recevront à leur tour les clefs du royaume des cieux, c'est-à-dire, comme Origëne^ Texplique immédiatement après, que le royaume des cieux leur sera ouvert, îva I«utÇ «îvotyri (4). Au fond, l'idée est très juste : tant que le chrétien persévère dans la foi animée par la charité, il est inébranlable, et le mal ne saurait triompher de lui. Toutefois, nous ne faisons pas difficulté de ravoner, Origène cède trop volontiers en cet endroit à son goût pour Tallégorie ; et, dans son ardeur à vouloir tirer du texte une leçon morale, applicable à tous les chrétiens, il ne donne pas une attention suffisante an sens littéral. C'est un reproche que nous devrons lui adresser plus d'une fois. Il Ta si bien compris, qu'il prémunit lui-même contre les fausses conséquences que l'on pourrait déduire de son explication mystique. D'après la lettre de l'Évangile, àç xh Ypajxptoi, les paroles du Sauveur ne doivent s'entendre que de Pierre; mais suivant l'esprit du texte, «k it> xveufAa, elles se rap* portent à quiconque devient ce qu'était Pierre. Donc, du propre aveu de l'auteur, son interprétation est purement allégorique, et par conséquent elle perd tout caractère d'hostilité contre la primauté pontificale. Loin de mettre en doute la prééminence de saint Pierre, Origène ne néglige aucune occasion pour la faire ressortir. Dans sa septième Homélie sur le Lévitique, il dira^ en rappelant la vision où Piev'e fut instruit de la vocation des Gentils : « Gomme il n'y a personne de plus élevé ni de plus grand que lui sur la terre, il est enseigné du ciel, non par une seule voix ni par une seule vision, mais par trois (2). » Pour montrer que le pouvoir de lier et de délier accordé dans la suite aux autres apélres ne détruit pas la prérogative conférée précédemment
a) In MatlhoBum, xU, 9-14.
(2, In Leviticum, iteaitUy vu, 4.
à saint Pierre, il ajoutera dans son Commentaire sunr saini Matthieu : a Si nous faisons bien attention aax mots de rÉrangile, nous verrons qu'il y a une grande différence et une grande supériorité,' ico>XV ^ca^pav tuA 6ircpo)^V dans les paroles adressées à Pierre, en comparaison de ce qui a été dit aux autres. Si quelque pouvoir lui est commun avec eux, xotvov Tc, il n'en possède pas moins une prérogative spéciale^ ^«tpcTov, car il lui a été dît en particulier, IBut : Je te donnerai les clefs du royaume des cieux (1). »0n ne saurait rien désirer de plus explicite touchant la primauté de saint Pierre; et il est à tout le moins fort étrange que certains critiques niaient pas tenu compte de ces textes, avant de prêter à Origënedes idées si différentes des siennes.
Laissons donc de côté toutes ces hypothèses qui dénotent chez leurs auteurs beaucoop d'imagination, mais qui ne reposent sur aucun fondement solide. Le court séjour d'Origène dans la capitale du monde chrétien ne prouve pas qu*il en soit revenu mécontent; et ses écrits excluent jusqu'à ridée d'une lutte quelconque avec la papauté. Venu à Rome pour voir de près « la plus ancienne de toutes les Églises, n il a dû se livrer aux études qui rentraient dans le but de son voyage. S'il était permis de suppléer par des conjectures au silence d'Ëusèbe, je m'arrêterais à des suppositions qni s'accordent mieux avec l'esprit du pieux et savant catéchiste. J'aimerais me le représenter recueillant avec soin les anciennes traditions, dont l'Église de Rome demeurait la gardienne vigilante ; prenant part aux réunions des fidèles dans cette ville souterraine, dont le pape
(1) in Maiih,, xiv, 31. Ici encore, Origène se perd dans des subtilités, lorsqn il veut préciser en quoi le pouvoir de saint Pierre remporte sur celui des autres apôtres. D'après lui, leur puissance n'irait pas, comme celle de saint Pierre, jusqu'à « lier et délier * dan$ tous les cieux. Quelle que soit la valeur de cette explication, il n'en réiulte pas moins que l'auteur admet la prééminence du prince des apôtres^ et c'est tout ce que nous voulons établir.
Zéphyrin venait de confier la garde à Galliste, et à laquelle ce dernier devait attacher son nom (1) ; se retrempant dans la foi auprès du tombeau des apôtres Pierre et Paul, dont le prêtre Gaïus disait à la même époque : « Je puis vous montrer les trophées des apôtres ; s'il vous plaît d*aller vers le Vatican ou sur le chemin d*Ostie, vous y trouverez la dépouille mortelle de ceux qui ont fondé TÉglise (â). » Sans doute, Tesprit scrutateur d^Origène ne lui aurait pas permis de rester indifférent aux luttes doctrinales dont Rome était alors le théâtre. Il dut en emporter un long et profond souvenir. Mais ce qui ne pouvait manquer de le frapper, c'est la fermeté avec laquelle Zéphyrin et Galliste combattaient les hérésies antitrinitaires, dans la personne des artémonites, d*une part, des noétiens et des sabelliens, de Tautre. Dès ce moment peut-être il conçut la pensée de seconder des efforts si généreux par sa parole et par ses écrits. Et ce n*est point là une vaine conjecture; car le premier ouvrage qui sortira de sa plume après son retour à Alexandrie sera consacré à ces hautes questions. Son Commentaire sur VÉvangile de saint Jean va nous apparaître comme une étude approfondie des matières controversées au sein de TÉglise romaine.
(1} Liber ponlifiealii, de Callisto. Uaateur des Philosophamena confirme ce détail (ix, i), en disant que « Zéphyrin préposa Galliste à l'administration des cimetières. »
(2) Eusèbe, H. £., u, 25.