SUR L^EVANGILB DB SAINT JEAN
saint Marc et saint Luc, qui, selon Texpression de Clément d^Alezandrie, avaient recueilli davantage les 9{»{jLaTtxà, ce qui s8 rapporte à la nature humaine du Seigneur, saint Jean devait songer tout naturellement à compléter leur récit, en choisissant parmi les actions et les paroles de Jésus-Christ celles qui étaient plus propres à démontrer sa divinité. Encore une fois, aucun Père de l'Eglise n'a jamais nié que saint Jean ne suive dans son Evangile un plan déterminé à l'avance. Mais est-on historien infidèle parce qu'on se propose un but en écrivant l'histoire ? Les erreurs que voulait combattre saint Jean ont certainement influé sur la marche et la distribution de son récit ; mais il serait déraisonnable d'en conclure, sans l'ombre de preuve, que l'apôtre a travesti les faits et altéré les doctrines.
Rien n'est beau, Messieurs, comme la disposition de l'Évangile de saint Jean, quand on l'étudié attentivement. Le disciple bien-aimé indique lui-même le motif qui le porte à mettre par écrit ce qu'il avait enseigné jusqu'alors de vive voix. 11 veut montrer, par une reproduction exacte des paroles qu'il a entendues, et des actions dont il a été témoin, que « Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, afin que, croyant, vous ayez la vie en son nom (1). » A cet effet, l'évangéliste commence par exposer la nature divine du Verbe, son existence étemelle dans le sein de Dieu, ses rapports avec le monde qu'il a créé, qu'il éclaire, qu'il vivifie. Tel est l'objet du prologue, de cette sublime page de métaphysique qui a fait l'admiration des siècles'(2). Ce prologue, où le Verbe figure comme « la lumière et la vie de l'humanité, » contient déjà en quelque sorte toute la suite de l'Évangile qui en est le développement historique. Lumière et vie, lux et vita, <p«îc xat QtA^, ces deux mots sont la clef de l'Evangile de saint Jean ; ils expriment l'idée mère autour de laquelle
(1) S. Jean, xx, Si.
(t) Ibid., I, M8.
234 LE COMMBMTAIRB
vieimeat se grouper les faite et les dtseoors. Dans Featretien avec Nicodème, le Verbe incamé aanonce « la vie » à laquelle chaque homme doit renaître par Teau et par TBa^t Saint (i). En instruisant la Samaritaine, il se représente comme la source de la grâce qu'il désigne sous Timage d'une eau jaillissante pour « la vie étemelle (2). » Suit le discours sur reucharistie, dans lequel, à Toccasion de la multiplication des pains terrestres, il se déclare le pain, Taliment de la vie divine (3). En même temps qu*il se donne dans tout le cours du récit pour le principe de « la vie surnaturelle, il y apparaît constamment comme le « foyer de la lumière.» Je suis la lumière du monde, je suis la vérité, je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité, ces formules pourraient servir d*épigraphe à la plupart des dis* cours du Seigneur dans saint Jean (4). L'intention de montrer que le Verbe fait chair est tout ensemble € la lumière et la vie du monde » éclate si visiblement à chaque page, qu'elle se manifeste jusque dans le choix des miracles rapportés par Tapôlre. Vous savez, Messieurs, qu*il évite en général de raconter les faits merveilleux mentionnés par les trois autres évangélistes, pour ne pas répéter inutilement ce que le monde entier avait appris de ses devanciers ; mais, par contre, il appuie avec une insistance toute particulière sur la guérison de Taveugle-né et sur la résurrection de Laxare (5). Encore là nous trouvons les deux idées « de lumière et de vie » que je viens de rappeler, et qui se développent dans toute la suite de TEvangile de saint Jean, dont elles sont le résumé et la substance. Gomme Taveugle-né dont les yeux se rouvrent à la lumière physique, ainsi Thumanité recouvre-t-elle la lumière de l'esprit parla doctrine du Christ ;
(t) 8. i«an, m, i-3é.
(S) Ibid-, IV, 7-20.
(3) Ibid., 1^1, 31-59.
(4) Ibid., viu, IS; ix, 6 ; xn, 46; xtv, 6, etc.
(5) Ibid., IX, 1-41 ; XI, 1-45.
SUR L^ÂVANGUS DE SAOIT JEAN 335
car, dit Us prologue, « il éiaii la n'aie lumière qui éclaire tout homme Tenant en œ monde. » S*il rend à Lazare la TÎe du corps, il est dans un sens bien plus reieré et plus spirituel « la résurrection et la vie : » Ego sum regurrecUo et vUa. Même dessein dans le choix des paraboles que dans celui des miracles. Saint Jean juge superflu de reproduire les paraboles recueillies par ses prédécesseurs ; mais quant à celles du Bon Pasteur et de la Vigne, il nliésile pas i les tirer du riche trésor de ses souvenirs ; caria vie divine s*y trouve figurée, d*un côté, par l'union intime de la vigne avec ses branches, de Tautre, par les pâturages où le pasteur conduit ses brebis, afin qu'elles aient la vie et qu'elles l'aient abondamm^it (i). Lorsqu'on suit ainsi i travers l'Evangile de saint Jean le prolongement de ces deux idées qui résumeni les discours et prennent corps dans les faits, « le Verbe lumière, le Verbe vie de l'humanité, » on y découvre un plan merveilleux, une harmonie ravissante ; et quand on songe qu'un pauvre batelier de la Galilée écrivait ces pages que je n'ose appeler sublimes, tant ce mot est au-dessous de l'iBUvre, le bon sens et la logique obligent i conclure avec Rousseau que Tinventeur serait encore nulle fois plus étonnant qae le héros.
Je ne suis donc pas surpris qu'Origène ait appelé l'Evangile de saint Jean « les prémices » des Evangiles, ni qu'il ait commencé par là ses travaux sur l'Ecriture sainte. Mais, avant d'apprécier les deux premiers tomes de son commentaire, les seuls qui appartiennent à la période où nous sommes arrivés, je vous prie de remarquer quel puissant témoignage résulte de ses écrits pour l'authenticité des quatre Evangiles canoniques. A mesure que nous nous sommes éloignés de Tige apostolique, c'est-à-dire ^e l'époque mèaM où parurent nos Evangiles, nous avons rencontré sur notre chemin toute une série de témoins qui
(1) S. JeiB,z, MS;xr,i-s.
déposent en faveur de ces documents primitifs. Là-dessus, saint Irénée s'est montré encore plus explicite que Papias ou que saint Justin ; et Clément d'Alexandrie, TertuUien, saint Gyprien sont venus se joindre successivement à leurs contemporains ou à leurs devanciers, pour nous apprendre qu'au n* et au m* siècle toutes les parties du monde chrétien n'admettaient comme canoniques que les quatre Évangiles de saint Matthieu, de saint Marc, de saintLuc et de saint Jean, dans l'état et sous la forme où nous les possédons aujourd'hui (1). À chacune de ces dépositions, dont nous avons discuté le poids et la valeur, nous nous sommes demandé si un tel accord, une telle unanimité de suffrages ne constituerait pas le plus incompréhensible des mystères dans l'hypothèse qui recule la composition des Evangiles vers la seconde moitié du u* siècle, ou qui en fait des compilations anonymes, formées de pièces et de morceaux, des œuvres collectives auxquelles chacun aurait pu mettre la main, pour y ajouter ou en retrancher à son gré. Origène est un nouveau témoin qui vient grossir la liste des précédents pour démontrer une fois de plus l'absurdité de pareilles suppositions. Voilà un érudit de premier ordre, car Origène Tétait sans conteste ; un savant né en 185, à peine un siècle après l'époque où avait paru l'Evangile de saint Jean. Non content de mentionner les quatre Evangiles avec les noms de leurs auteurs, il écrit des commentaires sur ces différentes parties du Nouveau Testament; il les explique verset par verset. S'il avait eu le moindre doute sur leur authenticité, il n'aurait pas traité avec autant de respect des documents qu'il appelle les « prémices » de toute l'Ecriture sainte, jusqu'à les placer au-dessus des écrits prophétiques. Et d'ailleurs, si ce doute s'était élevé dans son esprit, il aurait eu toute facilité pour l'éclaircir, lui qui vivait en pleine tradition primi-
(1) S. Justin, Uçon XXI ; S. Irénée, leçon XVIII ; Clément d'Alexandrie, leçon XVII; TertuUien, leçon XXXVII; S. Cyprien, leçon V.
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ti?e, lui qui par ses maîtres, Pantène et Clément, touchait aux disciples immédiats des apôtres, lui qui écrivait au sein de TEglise d'Alexandrie fondée par l'auteur du deuxième Evangile. Toutes ces causes réunies assurent à son attestation une valeur que rignorance et la mauvaise foi pourraient seules méconnaître.
Dira-t-on, pour amoindrir la portée de ce témoignage, que Tabsence d'opposition empêchait le docteur alexandrin d'examiner la véritable origine des Evangiles, et qu'il acceptait ainsi, les yeux fermés, des pièces sur lesquelles il n'y avait pas de discussion? Une telle objection ne pourrait être faite que par un homme complètement étranger à l'histoire des trois premiers siècles. Sans doute, dans TÉglise ellemôme, il n'y a jamais eu l'ombre de contestation sur l'origine des quatre Évangiles canoniques, et, comme nous le disions tout à l'heure, cet accord unanime constitue un argument irréfragable. Mais il n'en étaitpas de même parmi les hérétiques : les ébionites n'admettaient que l'Evangile de saint Matthieu ; Marcion et ses partisans se bornaient à celui de saint Luc ; les valentiniens se retranchaient dans l'Evangile de saint Jean, que les aloges, au contraire, repoussaient tout entier. Donc l'attention des premiers écrivains de l'Eglise devait nécessairement se porter sur ces questions d'origine: leur sentiment a d'autant plus de poids que leur polémique avec l'hérésie les obligeait davantage à étudier la provenance de ces documents, objet d'un débat si vif et si passionné. Gela posé, pourquoi les sectaires s'insurgeaient-ils contre tel ou tel Evangile? Etait-ce pour des raisons critiques? Pas le moins du monde. Ils agissaient absolument comme les rationalistes de nos jours, qui attaquent l'authenticité des Evangiles, parce qu'ils y trouvent des faits et des doctrines qui les 'gênent dans leur système préconçu. Les aloges, par exemple, [àk^rfol^ ainsi appelés parce qu'ils itiaient (l'existence du Logos, les aloges reje-
333 LE COUMKHTAtBM
taient TETangUe de saint Jean, par le seal motif qoe e» dogme y est clairement énoncé. Cette métbode arbitraire, opposée à tontes les règles d'une saine critique, n'a cessé depuis lors de rencontrer des imitateurs. Mais, du moins, un fait certain résuHe-t-il de la controrerse avec les écoles* gnosiiques : par suite de leurs négations mêmes, rorigine des quatre Evangiles canoniques rentrait dans le genre de questions qoe les docteurs de TEglise primitive étaient amenés à examiner de près et à discuter avec le plus de soin.
En résumé, le témoignage d'un érudit tel qu*Origène, d*un écrivain aussi rapproché des temps apostoliques, d'un exégète qui a passé toute sa vie à interpréter TEcriture sainte, un pareil témoignage est décisif pour Tauthenticité des quatre Evangiles ; car ce n*est pas simplement la déclaration d*UD auteur qui cite en passant quelques textes des livres saints dans un but d*édification ou à Tappui d'une^ thèse. Ces matières ont fait Tobjet de ses études spéciales pendant près d'un demi-siècle, et Ton voit par ses ouvrages avec quelle attention il les traitait Ainsi, en tête de son Commentaire sur le premier Psaume^ il dresse le catalogue des écrits de l'Ancien Testament ; il énumère Tun après l'autre et désigne par leurs noms grecs et hébreux les vingtdeux livres reçus dans le canon des Juifs. Il entreprend le même travail pour les différentes parties du Nouveau Testament, dans le tome I*' de son Commentaire sur saint Mai^ thieu (4). Et ce qui montre combien ses assertions méritent de confiance, c'est la franchise avec laquelle il constate les difficultés qu'ont rencontrées certains livres avant d'être admis dans le canon de l'Eglise par un consentement universel. Ainsi, pour la seconde Epitre de saint Pierre, pour la deuxième et la troisième de saint Jean, il ne manque pas
(1) FragmeUi eoiissfvés dans Eusèbe, H. B., vi, ss.
SUR L'bTAMGILB DB saint JEAN 239
de faire obserrer « que leur auiheniicité est controversée, que loos De s'accordent pas sur ce point (1). » Mais c*estdans ses réflœons sur TEpltre aux Hébreux qu*on remarque dayantage ayec quelle sévérité il discutait Torigine des documents apostoliques. Il procède en vrai critique, examinant d'abord le style et les pensées de Tauteur, puis comparant l'écrit avec le reste des lettres de saint Paul :
« L*Bpttre intitulée aux Hébreux ne trabit pas cette inexpérience de langage qu'avouait Tapôtre en disant qae son style est rude et impoli. On y trouve une élégance inusitée dans la composition des phrases, comme le reconnaîtra quiconque est capable d'apprécier les différences de style. Par contre, elle renferme d'admirables pensées, qui ne le cèdent en rien aux autres écrits de l'apôtre; il sufût, pour s'en convaincre, d'avoir lu attentivement les lettres de PauL.. Quanta moi, voici mon sentiment: je crois que les idées mêmes sont de l'apôtre ; pour ce qui est de la diction et de l'arrangement des mots, j'y vois l'œuvre d'un disciple qui aura voulu recueillir et résumer les paroles de son maître. Si donc quelque Eglise attribue TEpitre à Paul, il faut l'en louer, car ce n'est pas sans raison que les anciens nous ont transmis cette tradition. Quelle a été le vrai rëdac*^ teur de i'Epitre? Dieu seul le sait. Les auteurs dont les écrits sont arrivés jusqu'à nous se prononcent, les uns, pour Clément, évoque de Rome, les autres, pour Luc, qui a composé rÉvangile et les Actes des apôtres (3). »
Quoi qu'il faille penser du sentiment d'Origène sur I'Epitre aux Hébreux^ ces paroles dénotent l'esprit vraiment critique qu'il portait dans les questions d' authenticité. En étudiant plus tard le grand ouvrage où il confronte les difléreiites versions de l'Ecriture sainte, nous verrons mieux
(1) in Joannem, v ; Eusèbe, H. E., vi, 25 : i(jLQpi6d(XXeTai, où nir:i<; çoa^ Yvr,a^oua eTvai.
(S) Eusèbe, H. E., vi, 25.
encore avec quel soin et quelle sincérité il recherchait Torigine de chaque livre. Si donc il affirme que les quatre Evangiles n*ont jamais rencontré d'opposition au sein deTEglise, son témoignage a d*autant plus de poids qu'il cherche moins à dissimuler les contestations auxquelles avaient donné lieu d'autres écrits émanés des apôtres. Après s'être exprimé à ce sujet dans la préface de son Commentaire sur saint Jean, il ne se montre pas moins explicite en interprétant TE vangile de saint Matthieu :
« Voici ce que la tradition nous apprend sur les quatre Evangiles, les seuls qu'on reçoive sans aucune controverse dans l'Eglise de Dieu qui est sous le ciel. Le premier Evangile a été écrit par Matthieu, auparavant publicain, puis devenu apôtre de Jésus-Christ ; il a été composé en langue hébraïque et publié pour les Juifs convertis à la foi. Le second Evangile est selon Marc, qui Ta rédigé d'après les enseignements de Pierre. Voilà pourquoi, dans son épitre catholique, Pierre appelle Marc son fils, en disant : TEglise qui est dans Babylone, élue comme vous, et Marc mon fils vous saluent. Le troisième Evangile, confirmé par Paul est de Luc, qui l'a écrit pour les Gentils. Le dernier est l'Evangile selon Jean (1). »
C'est ainsi qu'Origène nous apparaît comme l'un des organes les plus autorisés de la tradition primitive touchant l'authenticité des quatre Evangiles canoniques. Si l'on traitait ces questions avec tout le sérieux et la bonne foi qu'on devrait y porter, il deviendrait impossible d'élever l'ombre d'un doute sur la véritable origine de pareils documents. Nos adversaires ne citeraient pas un livre en faveur duquel on puisse invoquer une série de témoins aussi sincères et aussi compétents ; or, si je ne me trompe, les Evangiles méritent à tout le moins d'être discutés suivant les prin-
(0 In MatikiBum^ tom. I.
SUR l'Évangile de saint jban 241
cipes que la critique historique a coutume d'observer pour toute autre production littéraire. Mais, comme nous le faisions remarquer il n*y a qu'un instant, depuis les gnostiques jusqu*à nos jours, les doctrines contenues dans les Evangiles sont demeurées l'unique motif pour lequel certains esprits prévenus ont violé sur ce point toutes les règles du bon sens et de la logique. Après avoir monlré combien le témoignage d*Origène emprunte de valeur à sa situation personnelle, à son érudition, à ses études bibliques, il nous reste à parcourir les deux premiers tomes de son Commentaire sur saint Jean. En expliquant la grande page par où s'ouvre le quatrième Evangile, le docteur alexandrin a-t-il su exposer fidèlement la doctrine de l'Eglise sur la Trinité? Ou bien, la lutte avec les erreurs de son temps a-t-elle fini par Tentraîner lui-même dans des exagérations contraires à la vérité ? Il n'est guère, dans Thistoire des lettres chrétiennes, de question qui ait plus divisé les esprits. Nous chercherons à la résoudre par une analyse raisonnée des textes, sans admettre à priori les explications complaisantes des panégyristes d'Origène, ni les invectives de ses détracteurs passionnés.