‹ Origène: cours d'éloquence sacrée ... 1867Chapitre 17 sur 54 · DOUZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DOUZIÈME LEÇON

Doctrine d'Origëne sur la Trinité. — Consnbstantialité et distinction réelle des trois persoimes divines. ^ Analyse oi disantlap des textes où le catéchiste alexandrin formule ces deux points de doctrine. — Pourquoi il appuie avec tant dMnsistance sur la distinction personnelle du Père et du Fils, au risque de sembler méconnaître leur égalité absolue. — Classes d'hérétiques dont Origène se propose de combattre les opinions. — C'est à tort que le père Pétau et Huet ont cru découvrir dans ses (Buvres les traces d'un arianisme anticipé.

Messieurs,

Nous avons discuté dans notre dernière leçon la valeur du témoîgnafe dXMfène sur l'authenticité des <inatre Evangiles canoniques, fin égard à Tépoque où vivait le catéchiste alexandrin, aux qualités de son esprit sagace et pénétrant, à ses études spéciales sur TEcriture sainte, cette attestation est d'un très grand poids ; et ce qui achève de lui donner une force irrésistible, ce sont les déclarations analogues des écrivains antérieurs ou contemporains. Nous avons vu en outre avec quelle finesse de coup d*œil Origène apprécie le caractère particulier de TEvangile selon saint Jean, qu'il appelle a les prémices » ou la fleur des autres Evangiles, comme les Evangiles eux-mêmes sont « les prémices » de toute l'Ecriture sainte. Il s'agit maintenant de le suivre à travers les deux premiers tomes de son commentaire sur la partie la plus importante du Nouveau Testament. Nous l'avons dit, c'est par là qu'il a inauguré ses travaux bibliques. En nous montrant les qualités et les défauts qu'il

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portait dans Tezégèse, cette production si remarquable à divers titres nous permettra de saisir sa vraie doctrine sur la Trinité.

Ce qui éclate dès le premier pas qu'il fait dans le prologue de saint Jean, c*est sa vaste érudition. Pour expliquer cette phrase : « Au commencement était le Verbe », Origène recherche et discute les différentes significations que reçoit, dans TAncien et dans le Nouveau Testament, le mot commencement principium, dpx^- Ce terme y désigne tour à tour le point initial d*un chemin ou d'une étendue quelconque; le commencement ou le principe d'une existence, d'une génération ; la matière d'où une chose est tirée ; rimage ou la forme d'après laquelle on l'exécute ; enfin, les premiers éléments d'une science (1). Origène rejette ces diverses acceptions pour s'arrêter à un sens qui lui paraît préférable à tous. « Le Verbe était dans le principe »^ cela veut dire : le Verbe était dans la sagesse. Car, ajoute le subtil interprète, la sagesse est appelée principe dans les proverbes de Salomon : « Dieu m'a établi le principe de ses voies pour accomplir ses œuvres. » Le Verbe n'est principe que parce qu'il est sagesse : c'est comme tel qu'il contient en lui les types et les modèles de toutes choses. Voilà pourquoi il existait dans la sagesse. Quelle que soit la valeur de cette interprétation mystique, adoptée par plusieurs Pères de l'Eglise, elle dépasse évidemment la lettre du texte. Prises dans le sens grammatical, les paroles de saint Jean s'expliquent d'une manière bien plus simple et plus naturelle. « Le Verbe était au commencement >, c'est-à-dire, quand rien de créé n'existait encore, avant le monde et tout ce qu'il renferme. Sans nul doute, le premier verset de l'Ëvangile est parallèle au premier verset de la Genèse : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. » De part

(1) in Joannem, t. I, 16-22.

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et d*autre, il s*agit du commencement des choses créées, de Torigine des êtres finis. Seiilemont, si Tanalogie se manifeste sur un point, il y a antithèse sur Tautre : avant toutes choses, le Verbe était, erat, ^v, tandis que le monde n*a pris d'existence que par la création, creavit. Le verbe être, à l'imparfait, erat, « il était », désigne la préexistence éternelle du Aoyoc, tandisque le verbe créer^au prétérit, creavit^ exprime la production temporelle du monde. Si Origène avait donné plus d'attention au sens littéral, il aurait consulté les endroits parallèles du Nouveau Testament, où le mot Sp^^k signifie commencement des choses : « Celui qui fit rhomme dès le commencement {en àfyriç). — Au commencement, il n'en était pas ainsi. — Le diable a été homicide dès le commencement (i). » C'est d'après ces textes comparés au début de la Genèse qu'il faut déterminer la signifi- ^jcatî^ft-^Krecte et immédiate du premier mot de l'Evangile selon saint Jean.

Ici, Messieurs, nous pouvons déjà pressentir le défaut capital de la méthode exégétique d'Origène. Le chef du Didascalée néglige trop souvent le sens littéral pour chercher des explications mystiques qui ne sont pas toujours bien fondées. A mesure que nous avancerons dans l'étude de ses écrits, nous verrons se dessiner davantage cette tendance excessive qui devait l'entraîner à mainte erreur. Mais ce qu'on a lieu d*admirer dans tout le cours de ses commentaires, c'est la richesse et l'ampleur des développements. Ainsi, à propos du mot \6yoç, le Verbe, il énumère et interprète l'un après l'autre les divers noms attribués au Sauveur dans l'Evangile. 11 montre tour à tour dans quel sens le Christ est appelé lumière du monde, résurrection, voie, vérité, vie, porte, roi, maître, pasteur, etc. (2). Et ce n'est pas

(1) s. Mattb., XIX, 4; xix, 8; S. Jeac, vin, 44. Voir également S. Matthieu, XXIV, «1; S. ÎJarc, x, 6. (2. inJoannem, i, 24-42.

sans motif qu'Origène insiste sur la portée de ces dénominations. Beaucoup d'hérétiques, les valentiniens entre autres, aimaient à les passer sous silence, pour s'en tenir au mot A^Yoç, parole, raison, qui semblait favoriser davantage leurs spéculations. Le prologue de TËvangile de saint Jean restait toujours le thème que les gnostiques exploitaient avec le plus d'ardeur à Tappui de leurs théories. Pour faire voir que le mot Aoyoc n'épuise pas tout ce que l'on peut dire sur la nature du Fils de Dieu, Origène a soin d'y ajouter les autres noms du Christ : dans sa pensée ces locutions se complètent l'une par l'autre et s'éclairent d'une lumière réciproque.

« Parmi les noms attribués au Sauveur, il en est qu'il n'a pas pris lui-même, mais que Jean lui donne en l'appelant le Verbe qui était au commencement, le Verbe-Dieu dans le sein de Dieu. Or, il est juste de s'opposer à ceux qui laissent de côté toutes les autres dénominations, si expressives qu'elles soient, pour ne s'attacher qu'à celle-là, qui seule leurparaîi indiquer ce qu'est le Fils de Dieu, tandis que, pour le reste, ils ne cessent de demander des explications. Ils ont toujours à la bouche ce mot de l'Ecriture : Mon cœur a proféré une bonne parole, s'imaginant que le Père profère le Fils à l'instar d'un mot composé de syllabes. Quand on les interroge avec soin, on voit clairement qu'ils refusent au Fils toute subsistance individuelle (ôicoataatv), et qu'ils ne s'expliquent pas sur son essence (oùatav), quelle qu'elle soit d'ailleurs (1). »

Ces phrases nous montrent tout d'abord avec quel soin

(i) /n Joannem, x, 23. Cest avec raison que Haet a va dans ces paroles nne allusion aux gnostiques. 11 ne peut 8*agir ici que d'une hérésie proprement dite, malgré tout le soin qa*a pris le docteur Hagemann pour prouver le contraire {Die rœmiteke Kirche in den drei ertlen Jahrhun" dertenf p. 321, Fribourg, 1864). L*auteur des PhUosophumena, \m-mem9t que ce critique confond avec saint Hippolyte, n'allait pas jusqu'à refuser au Verbe la subsistance individuelle.

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Origène distinguait entre la personnalité du Père et celle da Fils : car, ce qu*il reproche aux valentiaiens, c'est précisément la confusion de l'une avec l'autre, par suite de quoi ils envisageaient le Fils de Dieu comme une parole non substantielle, un simple phénomène sans existence propre. Le Fils de Dieu, dit-il un peu plus loin, estappelé Aoyx pour un double motif; car Aoyoç signifie à la fois raison et parole. Le Fils, étant la raison du Père, fait participer tous les hommes à cette raison élernelle, ou à la vérité. On peut rappeler également la parole qui révèle les secrets du Père, de môme que la parole, chea les hommes, est le signe révélateur de leurs pensées (i). Mais cette parole du Père ne se réduit pas à un pur accident, à un son passager : elle est substantielle (où«b>fuvoç), et cette substance (oô<r{a) est celle du Père. D^autre part, identique au Père quanta la substance, le Verbe est néanmoins distinct de lui (xe/Mptvpivoc), car il a sa circonscription f^opre (ISbv icepcypa^V), il subsiste individuellement, et forme à lui seul une personne, une hypostase (Oir^aatç} (2). Jusqu'ici la doctrine d*Origène sur la Trinité est irréprochable; et, s'il avait toujours parlé avec cette rigoureuse exactitude, il se serait épargné les accusations que lui ont values d'autres endroits où la terminologie est loin d'offrir la même précision.

(1) /a Joannenif i, 42.

(2) In Joannem, i, S3, 42. On voit qae dans ces deux passages Origène distingue nettement les mots ou^lot et u7:o9Ta9t;, subttantia eX persona. Hnet prétend que Tauteur ne prend pas le mot unovTaatç dans le sens de persona, mais de subsUtentia [Origeniana^ L <[,c. ir, qu. 2). C'est là une vaine sabtiiité. Qu'est-ce que ki sobsistance individuelle dans les êtres raisonnables sinon la personnalité? Comme nous le verrons dans la suite de cette analyse, Origène a quatre termes pour exprimer le concept de la personiialité : îiTzifszaaiç {persona), u:7ox£1{asvov {tuppoêitum), l^nxrfi (propriêku pertimatis), l^iat «ptfpa^ij {eiretêwutripiio propria). Le docteur Knhn reproduit, en se Tappropriant, Tobsenration de Hnet, mais sans lui donner pins de force {Die chritltiche Lehre von éêr pmîtii' ckên l^reiemiffkeitj Tobingue, 1857, II, p. 226). Lorsqu'on songe à la richesse du yocabulaire d'Origène, on ne saurait tronver éioimant qu*il ait employé différents mots pour l'endre la même i4ée.

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Dans le passage qae je Tiens de.ciier, le docteur alexandrin nous fût observer que ce n'est pas le Sauveur luimême qui a pris le nom de Verbe ou Aoyoç sous lequel saint Jean le désigne. 11 aurait pu ajouter qu'en dehors du prologue ou de rintroduction, Tévangéliste ne se sert plus de ce mot, qu*ii remplace par celui de Fils dans toute la suite du récit. Pourquoi donc saint Jean emploie-t-il cette expression, et oil Favait-il trouvée? Vous n ignorez pas, Mes« sieurs, que les rationalistes ont bâti sur ce fait toute une série d*hypothèses. Ils prétendent que Tapôtre s'était inspiré des doctrines de Platon ou de Pbilon. Ces conjectures se réduisent à de vaines imaginations qui ne tiennent pas contre une critique sérieuse. En expliquant, il y a quelques années, la doctrine du Verbe d'après saint Justin, nous avons établi que les théories platoniciennes ou philoniennes n'ont rien de commun avec le prologue de saint Jean (i). C'est aux écrits de l'Ancien Testament qu'il faut demander les vrais antécédents de cette grande page de métaphysique chrétienne. Insinuée faiblement dans le livre de Job, avec plus de force dans les Proverbes de Salomon, accentuée mieux encore dans l'Ecclésiastique et dans le livre de la Sagesse, la distinction réelle entre la Sagesse engendrée et celni qui Tengendre ai^rait avec toute la clarté désirable au commencement de l'Ëvangiie de saint Jean. Le Ai^ ou Verbe du Nouveau Testament est identique à la Sagesse ou 2o^(a de TAncien. Entre Vun et l'autre il y a la distance d'une révélation précise, expresse, formelle, à une manifestation moins explicite et plus enveloppée. Quant au A^oç de Platon ou de Philon, il diffère essentiellement du A^yoç de saint Jean. Pour te chef de l'école juive d'Alexandrie, le Aoyoc est tout simplement le prince des anges, ou l'idée des idées, dans le sens de Platon, ou enfin l'àme du monde d'après le

(0 s. Justin, leçon» XVII et XVIII.

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système des stoïciens (i). Au contraire, le Verbe de saint Jean est Dieu comme le Père, bien que distinct de lui parla personnalité ; et, de plus, il s*est incarné dans la plénitude des temps. On ne saurait découvrir aucune analogie réelle entre deux doctrines dont Tune est tout juste la négation ou le contrepied de l'autre.

Mais, Messieurs, peut-on dire au moins que le mot Aoyoc, sinon Tidée qui s*y rattache, ait été emprunté à Tun ou à Tautre de ces deux philosophes? Pas davantage. Faisons même abstraction de l'inspiration divine, qui, dans cet endroit de TEvangile de saint Jean, me parait embrasser jusqu'aux mots : car, vous le savez, l'Eglise n'a rien défini lidessus; et l'opinion qui, au lieu de restreindre l'inspiration divine aux idées, l'étend à tous les termes, n'a jamais été suivie que par un pelit nombre de théologiens. Laissons, dis-je, de côté l'inspiration divine, en tant qu'elle comprendrait les expressions mêmes dont se servent les écrivains sacrés. Saint Jean n'avait besoin de recourir ni à Platon ni à Philon pour trouver le mot Aoyo^ ou parole par lequel il désigne le Fils de Dieu. Les écrits de l'Ancien Testament et la tradition juive suffisent complètement pour expliquer l'emploi de ce terme. Comme il voulait rappeler que « toutes choses ont été faites par le Fils de Dien », il devait choisir de préférence le mot Aoyoç, parole, usité parmi les écrivains de l'Ancien Testament pour exprimer le rôle ou la fonction de la Sagesse dans la création du monde. C'est ainsi qu'on lisait au psaume xxxii : « Les cieux ont été faits par la pa-

(1) C'est ce que vient d'établir, après tîint d'aulros, un éradit allemand, Grosmann, dans ses Questiones philoneœ^ II, 69 : Quemadmodum ipsa Philonis theologia diversis ex elementis conflata est, ita toS Oe^ou Xo^ou quam notionem eihibuit, iiia pro auctorum, quos seqoitur, varietate varios subiude colores duxit. Etenim ex vulgari Judœorum opiuione de angelis, utpote ministris Del geniis, est ille angeionim princeps, »PX^TT^^<>»' ex mente doctrinae Platonic» est tSia tôcwv cœteras omnes ideas sinu suo complexa rerumque omnium rj7:fç,9opaY^ç; ex stoicorum sententia est anima mundi, xotvo; Xdvo; o dt% :uayTbiv Ip/^ofievo^.

rôle du Seigneur », tu "ki^i tou xupCou, suivant la traduction des Septante. Le mot hébreu 1*T31 était devenu de la sorte le mot grecX^Yoç. Sans doute le psaume xxxii n'indiquait pas que cette parole créatrice eût une subsistance individuelle» qu'elle formât une personne distincte du Père. Il appartenait à l'Evangile de compléter sur ce point la révélation mosaïque. Toujours est-il que la terminologie était indiquée d'avance, et qu'il suffisait à saint Jean de puiser dans le lan~ gage traditionnel pour y trouver le mot A^ç. De même il était écrit au chapitre ix du livre de la Sagesse : « Dieu a tout fait par sa parole, » 6 noti^aaç xk icavra h "kéyia <Tou. C'est presque le pendant de la phrase de saint Jean : « Toutes choses ont été faites par le A^oç ou le Verbe. » Nous le répétons, pas plus que le psaume xxxii, le ix' chapitre du livre de la Sagesse ne formulait explicitement la personnalité du Verbe ou sa subsistance individuelle; mais du moment que Tincamation du Fils de Dieu avait révélé cette vérité à saint Jean, l'expression la plus propre à la rendre se présentait d'elle-même. Enfin, il était dit de la Sagesse au xxvi'' chapitre de l'Ecclésiastique : « Je suis sortie de la bouche du Très-Haut : » Ego ex ore Altissimi prodivt, lyw âwb (iTOfjiaToç u^oTou ^ÇtIXOov. Or, qu'est-ce qui sort de la bouche? La parole, le Aoyoc. A lui seul, ce texte, même séparé des précédents, aurait pu conduire saint Jean à désigner le Fils de Dieu ou la Sagesse par le mot Aoyoç, parole, Verbe. L'évangéliste ne faisait que traduire en grec le mot hébreu Tim, dont s'était servi le psalmiste, ou, le mot hébreu iKiD^D, qu'employaient dans le même sens les paraphrastes juifs, contemporains de saint Jean, tels que Onkélos et Jonathan ben Uziel. Disons mieux, l'apôtre s'est borné à retenir le mot Aiyoç qu'il trouvait déjà dans la traduction des Septante, et dont le livre de la Sagesse avait fait usage à différentes reprises, bien que d'une manière plus vague, pour désigner Celui par qui toutes choses ont été faites. En tout cas. Messieurs, vous voyez

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d'après ce coart expoté combien il serait dèndfloiinable ëe chercher dans la littérature profane les sources de la terminologie de saint Jean. Lors même qa'on ne tiendrait aucun compte de l'inspiration divine, one pareille hypothèse n*en resterait pas moins inadmissible : en égard à l'origine jui?e de l'évangéliste, et au milieu où il vivait, noos avons cent fois plus de raison pour supposer qu'il empruntait les formes de son langage à la tradition hébraïque et aux écrits de l'Ancien Testament.

Revenons à Origène pour examiner la suite de son Corn' mentaire sur VEvangile de saint Jean. Après avoir consacré tout le premier tome à l'explication de cette phrase : « Au commencement était le Verbe », il continue, dans le II*, la paraphrase d'un texte si fécond en développements. Ces mots : <c Le Verbe était en Dieu », l'amènent à énoncer son vrai sentiment sur la génération éternelle du Verbe :

« Par rapport aux hommes qui, avant ce temps-là, n'étaient point en état de recevoir le Fils de Dieu, le Verbe devient, yiwzoïi; mais relativement à Dieu, il ne devient pas, oè y^vct», comme si, auparavant, il n'avait pas été en Dieu. Mais parce qu'il a toujours été avec le Père, le texte porte : « Et le Verbe était en Dieu. » Car il n'a pas été fait en Dieu : ce mot était marque qu'il existait dans le principe alors qu'il était en Dieu, qu'il n'a jamais été séparé du principe, qu'il n'a jamais quitté le Père. Le Verbe n'a point passé du nonêtre dans le principe à l'être dans le principe, du non-être en Dieu à l'être en Dieu; mais avant tous les temps et tous les siècles, le Verbe était dans le principe, et le Verbe était en Dieu (1). »

(1) In Joannem, ii, 1. Nous avons traduit le passage aussi littéralement que possible, parce qu'il est fort important. Remarquons en particulier ces mots : « Le Verbe n'a point passé du non-étre dans le principe à Tètre dans le principe, etc. » Impossible de mieux exclure du Verbe le devenir, et de lui attribuer plus clairement ïexUtenee absolue. Aussi l'on ne comprend guère qu*un critique moderne ait pu trouver une con-

II serait difficile d'affirmer avec plus d*énergie et de neU teté l'existence étemelle du Yerbe. C'est du reste ce qu'Origène avait déjà enseigné quelques pages auparavant, en expliquant ces paroles du ii* psaume : « Tu es n>onFils, je t'ai engendré aujourd'hui. » — « Pour Dieu, disait-il, le jour d'aujourd'hui dure toujours, car pour lui il n'est, à mon avis, ni soir ni matin. Le jour d'aujourd'hui où le Fils a été engendré s^étend à toute la durée de la vie éternelle et incréée de Dieu. A ce jour on ne saurait assigner de commencement pas plus qu'à la naissance du Fils (i). »

En présence de pareils textes, on manquerait à la justice, si l'on voulait prétendre qu'Origëne ne s'est pas exprimé clairement sur la coéternité du Père et du Fils. Pour montrer que, dans ses autres ouvrages, le savant interprète est resté fidèle à la doctrine si bien exposée en divers endroits de son Commentaire sur saint Jean^ vous me permettrez de placer sous vos yeux un passage non moins formel tiré de son pre-mier tome sur la Genèse :

«< Dieu n'a pas commencé d'être père, à la façon des hommes auxquels leur nature interdit de devenir pères avant un certain âge. Car si Dieu est toujours parfait, si le pouvoir d'être père ne lui a jamais manqué, si c'est pour lui une perfection d'être le père d'un tel fils, quel motif aurait-il eu de différer son acte, et de se priver d'une perfection? Pourquoi ne serait-il pas devenu père aussitôt qu'il le pouvait? On doit raisonner de même touchant l'Esprit-Saint (2). »

leur panthéistiqae (einê p:inth$i$iiteKê fœrbung) dans la procession du FUs, teUe que la conçoit Origène. (D^ffmengeichicMe dêr votniçœH%$chen Zeity parle docteur Schwane, Munster, ISM, p. 182).

(1) /n Joawmem, i, 3t.

(»} Ces paroles se trouvent reproduites en latin dans V Apologie d'OriqèHê, par PamphUe {eh. ai), et en grec dans i^ouvrage d^Ensèbe contre Marcel d'Aneyre (l, St). Par cela même qu'il étend son argumentation à TEsprit-Saint, l'autear affirme également la coéternité des trois personnes divines.

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La conséquence qu*Origène déduit ici de la perfection de Dieu, il la tire ailleurs de ce que la lumière ne se conçoit pas sans son éclat; or le Fils est la splendeur du Père :

« Voyons donc ce qu*est notre Sauveur. Il est appelé la splendeur de la gloire ; or la splendeur de la gloire ne nait pas une fois, pour cesser de naître ensuite. Elle nait aussi longtemps que dure la lumière qui la produit. Notre Sauveur est la sagesse de Dieu, et la sagesse est la splendeur de la lumière éternelle. C'est à cause de cette naissance permanente que le Sauveur dit de lui-même : « Avant toutes les collines, il m*engendre » ; non pas : « Il m*a engendré. » Car le Sauveur est toujours engendré parle Père (i). »

J'emprunte ces passages à des écrits datant de diverses époques, pour montrer qu'Origène n'a cessé de professer la même doctrine dans tout le cours de sa carrière ; et je ne m'appuie que sur des fragments dont le texte grec est arrivé jusqu'à nous, afin d'écarter le soupQon d'infidélité que pourrait faire naître la traduction latine de Rufin, comme nous le verrons plus tard. Or, Messieurs, ce point est fort important ; car il nous permet de conclure que les adversaires d'Origène ont eu grand tort de le ranger parmi les précurseurs d'Arius. L'erreur de cet hérésiarque consistera précisément à soutenir que le Verbe a été produit avant les autres créatures, il est vrai, mais non pas de toute éter-

(1) In Jeremiam^ Hom. ix. Même raisonnement dans un passage tiré du Commentaire iur VÈpUre aux Hébreux et conseryé par S. Pamphile {apoL d'Origine y III) : « Que faut-il entendre par la lumière étemelle, sinon Dieu le Père, qui, étant la lumière, n*a jamais pu être privé d'éclat ; car la lumière ne se comprend pas sans splendeur. Que s'il en est ainsi, il n*y a jamais eu de temps où le Fils n'était pas le Fils. » — L'idée est rendue avec non moins de force dans le Commentaire twr VÉpitre aux Romains : « Selon la chair, le Fils est devenu ce qu*il était en ce moment- là; mais, selon l'esprit, il existait auparavant et il n'est pas de moment où il n'ait existé (1. I, uo 5). » Ces deux textes sont formels, mais comme nous ne les possédons plus que dans la traduction latine de Rufln, ils ont moins d'autorité que le précédent.

nité. Le catéchiste alexandrin, au contraire, nie qu'il ait pu y avoir un seul instant où le Père fût sans le Fils. Ces paroles de saint Jean : « Le Verbe était en Dieu », il les explique dans le sens d*une coexistence éternelle; et, par conséquent, loin d'avoir favorisé Tarianisme sous ce rapport, il Ta réfuté comme par anticipation. Aussi saint Athanase, peu suspect d'indulgence à cet égard, s'est-il appuyé sur le sentiment d'Origène pour combattre les ariens. Les textes que cite le zélé défenseur de l'orthodoxie catholique achèvent la démonstration.

« Que le Verbe, dit-il, ait coexisté de toute éternité avec le Père, et qu'il ne soit pas d'une substance différente de celle du Père, comme l'a déclaré le concile (de Nicée), c'est ce que va nous apprendre de nouveau l'infatigable Origène. Car il ne faut pas chercher son vrai sentiment au milieu de ses spéculations et de ses disputes, mais dans ce qu'il définit et affirme avec confiance. Voici en quels termes il exprime ses propres idées, après avoir combattu les hérétiques comme par manière d'exercice : » S'il y a une image du Dieu invisible, cette image est invisible également. J'ose ajouter qu'en vertu de sa ressemblance avec le Père, il n'a pu y avoir un instant où elle ne fût pas. Gomment, en effet. Dieu, appelé lumière dans TÉvangile de Jean (car Dieu est lumière), comment aurait-il pu exister sans la splendeur de sa propre gloire, en sorte qu'on oserait assigner un commencement au Fils, et soutenir qu'il n'y avait pas eu de Fils auparavant? Quel moyen de supposer une époque où le Verbe n'existât point, le Verbe qui connaît le Père, le Verbe image et caractère de la substance indicible et inénarrable du Père? Ne nous y trompons pas : dire que le Fils n'a pas toujours existé, c'est admettre un moment où il n'y avait ni sagesse, ni Verbe, ni vie. » Ailleurs il parle ainsi : « Il n'est pas permis, et, eu égard à notre faiblesse, il est dangereux de priver Dieu, autant que nous le pou-

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vons, de soa Verbe unique, de la sagesse où il trouve ses délices. De cette manière on serait obligé de mettre une limite à son bonheur (1). »

Malgré la sévérité avec laquelle le père Pétau et Huet ont jugé la doctrine d'Origène sur la Trinité, ils se sont vus forcés de reconnaître que ce témoignage de saint Athanase est d'un très grand poids (2). £n effet, Ton ne concevrait pas que l'adversaire des ariens leur eût opposé avec tant d'assurance les paroles du catéchiste alexandrin, s'il avait cru y découvrir la moindre équivoque. Aussi n*y a-t-il plus qu'une voix dans la critique moderne pour affirmer qu'Origène a enseigné clairement l'éternité du Verbe : ce fait est désormais hors de conteste (3). En est-il de même, lorsqu'il s'agit de déterminer son vrai sentiment sur la consubstantialité du Père et du Fils? 11 est évident que, d'après les règles de la logique, la question serait tranchée. Du moment que le Fils est engendré de toute éternité et que le Père ne se conçoit pas sans le Fils, qui est le caractère de sa subs-

(1) s. AUianase, EpMrt sur let décrets du concile de Nicée, xxvii.

\t) Petavins, de 7rtmlal«, i, 4; Huei, Origmiana, 1. II, c. », qn. >, n»* 4 et t4.

(3) Mceliler, Patrologie^ Ralisbonne, 1839, p. 536. — Dœllinger, HippO' lytut und Calliêtuë, p. 255 et ss. — Knhn, Die chritUiehe Lehre van der g<»ttUcken Dreieinigkeit^ n, p. 224, Tobingoe, 1857. — Hagemaxm, Die rœmiiche Kirche in den drei ertten Jahrhundertenf p. 320, Friboarg, 1864 : « Origène s'est prononcé de la manière la plus expresse contre la génération iemfOf^Ue du Verbe : c'est là un fait connu qui n'a pas besein de preuves détaillées. » — Mœller, Geschichte der Cosmologie bis auf OrigeneSf p. 545, Halle, 1860. — Schwane, Dogmen-Geschichte der vorniccenischen Zeit, p. 188, Munster, 1862, etc. Ce dernier critiqae reproduit Topinion du P. Pétau, d'après laqueUe le sentiment d'Origène sur l'éternité du Verbe devient équivoque, quand on le rapi oche de ses idées sur l'éteraité dm monde Mais U y a une très grande différence entre les deux propositions. Qu'Origène ait cru pouvoir admettre une série indéfinie de mondes tirés du néant, c'est ce que nous ne voulons pas nier. Mais autre chose est cette production de mondes ex nthtio, autre chose la génération étemelle du Verbe. Ici, c'est un acte iamianeai; ii, une opération dont le terme est hors de Dieu. Ces spéculations, d'aillenn fort malheureuses, ne proayent pas que l'auteur ait pris le mot éternité dans un sens Impropre, en parlant de la génération du Verbe.

iamce et la splendeur de sa gloire, ils ne sauraient différer Tunde Tautre quant i la nature. Mais de pareils raisonnements, qnelque justes qu'ils soient d'ailleurs, n'ont pas de valeur pour la critique historique ; car il se peut fort bien qu'un auteur parte d'excellents principes pour aboutir à des conclusions fausses. C'est donc uniquement par l'analyse des textes que nous pourrons apprendre si, dans la pensée d'Origène, le Fils est vraiment consubstantiel au Père. Ici, Messieurs, il importe de se rappeler avant tout quel genre d'adversaires le chef du Didascalée se proposait de combattre dans son Commentaire sur l'Évangile de saint Jean. Nul ne doute qu'il n'ait eu en tue tout d'abord les rêveries des gnostiques, en particulier celles d*Héracléon ; mais là ne se bornaient point ses efforts. Nous l'avons dit, les controverses sur la Trinité étaient, pour ainsi dire, à l'ordre du jour dans le monde chrétieo. A Rome, les noétiens et les sabeiliens s'accordaient à nier la distinction personnelle du Père et du Fils. L'écho de ces querelles s^était prolongé jusqu'en Orient, où Bérylle, évêque de Bostra en Arabie, aUail soutenir que le Sauveur n'avait pas une personnalité distincte (iSiiiv oùffCaç iTEpiYpacpV) avant d'apparaître au milieu des hommes (1). D ailleurs, pendant son séjour au centre de la chrétienté, Origène avait pu être témoin de ces discussions aussi vives que subtiles. L'esprit dominant des sectes unitaires ou monarc/itennes, suivant le langage théologique du temps, c'était un zèle apparent pour le monothéisme qui leur semblait compromis par le dogme catliolique de la Trinité. Je trouve une allusion manifeste à ces hérésies dans un endroit du Commentaire sur saint Jean :

« Il en est beaucoup qui se vantent de leur amour pour la Divinité et qui craignent, disent-ils, qu'on n'en vienne à prêcher deux Dieux ; sous ce prétexte, ils se laissent en-

(l)Bo8èbe,iL£., vi.SI.

256 DOCTRINE d'oRIOÈNE

traîner à des opinions mensongères et impies : car, ou ils nient que la personnalité du Fils (IStonriç) soit différente de celle du Père, affirmant ainsi que le Fils n'est Dieu que de nom (les noétiens et les sabelliens) ; ou bien ils nient la divinité du Fils, tout en lui attribuant une personnalité et une forme substantielle (ISiortiTa xa\ ou«i«v x«Ta iceptYpa^pijv) autre que celle du Père (les ébionistes, les théodotiens, les artémonites) (1). »

Les adversaires qu'Origène a Tintention de réfuter sont encore mieux caractérisés dans ce passage du môme Traité :

« 11 en est qui veulent montrer par là que le Fils ne diffère pas du Père numériquement (tÇ àpiBfxG), que l'un et l'autre sont un, non seulement quanta la substance (ouata), mais encore quant au sujet (&icox«ij«vco), qu'ils diffèrent suivant certaines représentations, mais non suivant la personnalité (xaTi îiTTOŒTOKxiv). A ceux-là il faut répondre tout d'abord par les textes qui établissent que le Fils est un autre que le Père, et que le fils d'un père est nécessairement fils, comme le père d'un fils est nécessairement père (2). »

(1) in Joannem, ii, t. Il faut céder à un système préconçu pour prétendre avec le docteur Hagemann (op. cit. p. 30l) qu'Origène parle ici d*une opinion soutenue par quelques catholiques : les jnots « dogmes faux et impies » suffiraient pour montrer quMl s*agit bien d*hérésies proprement dites.

(2) in Joannem, x, 21. Ici encore Origène oppose le mot Oîioaraci;, personne, au mot oùa^a, substance. On voit par là' combien certains auteurs ont eu tort de prétendre qu'il confond ces deux termes. Il est vrai que dans un passage {in Joannem, n, o), le commentateur rend l'idée de « personne » par oùatot tU l$^a ; mais le mot tS^a, pariiculUrf propre, détruit toute équivoque en montrant qu'il est question de la substance individualisée ou de la personne. Un autre texte tiré du môme livre (t'fi Joannem, u, 18) semble créer plus de difficultés. Là Origène s'exprime ainsi : « Puis donc que le Sauveur est appelé simplenient lumière dans rEvangile, et que Dieu reçoit le nom de lumière dans TÉpltre catholique de Jean, quelqu'un slmaginera pouvoir prouver par là que le Père ne diffère pas du Fils quant à la substance (ttj ouai^c). n Huet et Ferrari repondent qu'Origëne ne nie point là l'unité substantielle du Père et du Fils ; il se borne à dire qu'on ne saurait la déduire des deux

II n'y a pas lieu d'en douter, Origène veut désigner par ces mots les partisans de Noét et de Sabellius, qui réduisaient les trois personnes de la Trinité à trois noms, à trois manifestalions pures et simples, ou, si vous aimez mieux, à trois opérations d'une seule et même substance divine. C'est encore d'eux qu'il veut parler en cet endroit du Com^ inentaire sur saint Matthieu : « Il ne faut point ranger parmi les adhérents de Jésus ceux qui s'imaginent le glorifier par de fausses conceptions ; tels sont ces hommes qui confondent la notion du Père et celle du Fils, qui regardent le Père et le Fils comme un quant à la personne (tyj u^oara^st), pour n'admettre dans ce sujet unique (£v unoxeifievov) qu'une différence purement logique et nominale (i). » Gela posé, la tâche du catéchiste alexandrin était toute tracée. En face des hérésies de son temps, il s'agissait pour lui d'appuyer avec force sur la distinction personnelle du Père et du Fils, en montrant que le Père n'est pas autre chose que le Fils quant à la nature, aliud, iTepov tI, mais une personne, alius, Itepoç Viç. C'est précisément le but qu'il se propose, et, pour l'atteindre, il emploie les termes les plus expressifs. Après avoir rappelé l'opinion des unitaires qui n'admettaient pas de distinction réelle entre le Père, le Fils et TEsprit- Saint, il montre que la seconde et la troisième personne de la Trinité sont clairement distinguées dans ce verset de saint

textes de saint Jeau. Cette réponse ne me paraît pas suffisante. C*est par le contexte quUl faut réduire l'objection. Le mot ova^a est pris réellement ici dans le sens de substance et dans celui de personne, comme Ta cru dom Maran; mais 11 se rapporte à la nature humaine du Christ. C^r, voulant établir immédiatement après la diffiirence du Père au Fils, Origène la fait consister en ce que le Fils est la lumière qui luit dans les ténèbres, tandis que les ténèbres n'approchent pas du Père. Or, la lumière qui luit dans les ténèbres, c'est le Fils revêtu de la nature humaine. Ces deux lumières {^'ào ^cuxa) ne sont donc pas la même chose (xauTov), elles diffèrent substantiellement oûaia), mais en cela seul que Tcne luit dans les ténèbres sous la forme humaine dont elle s'est revêtue.

{i) in Matth., XVII, 14.

258 DOCTRINE d'ORIGÂNB

Matthieu : « Si quelqu'un parle contre le Fils de rhomme, son péché lui sera remis ; mais si quelqu*un blasphème contre TEsprit-Saint, son péché ne lui sera remis ni en ce siècle, ni dans le siècle à venir. » Puis Tautetir ajoute :

(c Quant à nous, nous croyons qu'il y a trois personnes (xpfTç uTOOTotfffiç), le Père, le Pils et le Saint-Esprit, et que le Père seul ne tire son origine d'aucun autre (i). »

On ne saurait rien désirer de plus explicite touchant la distinction réelle des personnes divines. Origène déclare formellement qu*il y a en Dieu trois hypostases, le Père, le Pils et TEsprit-Saint ; et pour vous montrer qu'il n^a jamais varié sur ce point, vous me permettrez de joindre à ce texte, tiré de son premier ouvrage, un autre quej'emprunte à l'an de ses derniers, à ses scolies sur saint Matthieu. Ici ce n'est plus seulement la trinité des personnes, mais encore l'anité de nature que nous trouverons clairement enseignée. Vous m'excuserez, Messieurs, de ce que je multiplie ainsi mes citations ; mais la question de Torthodoxie d'Origène sur la Trinité ne peut être résolue que par cet examen critique. Il nous faut de toute nécessité analyser un texte Tun après Tautre afin d*en saisir le véritable sens. En expliquant la formule du baptême rapportée dans saint Matthieu : Baptisezles au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le savant interprète s'exprime de la sorte :

(( Un est celui qui sauve^ unique le salut. Un est le Père vivant, le Fils et TEsprit-Saint. Cette unité ne résulte pas d*un mélange des trois, mais d'une substance unique (où<na

(1) In Joannem, ii, 6. Qu'il y ait eu dans le texte primitif oy^viîtoç, iine origine^ comme le prétendent certains critiques, ou àrfivvr'.o;^ innatus, ainsi que le portent nos manuscrits, il importe peu : Tan et l'autre terme expriment l'absence d'origine. On peut voir dans ce paragraphe avec quelle précision Origène formulait ses idées. Ainsi le Fils est un autre que le Père (une autre personne;, £T£po$ ; mais il n'en est pas moins la même chose, t6 auto, ce qui revient à dire qu'il possède la môme nature

^ta), tandis qu'il y a trois hyposUses (rpci; bmoaxiotiç) en tout parfaites et se rapportant l'une à l'autre. Le Père a engendré suivant la nature : voilà pourquoi celui qui est engendré est consubstantiel avec lui (6f&oou(Teoç). Dieu n'est pas corpo« rel : il ne faut donc pas s'imaginer un écoulement, un mouvement, ni rien de ce qui se passe dans les corps. C'est le Dieu incorporel qui a engendré. Quant à la naissance, elle est personnelle. Le Fils est né de la substance du Père (1). »

En lisant de telles pages^ l'on est tenté de se demander comment l'orthodoxie d'Origène sur la consubstantialité du Verbe a pu être mise en question; et Ton conçoit parfaitement que saint Athanase ait rangé l'illustre écrivain parmi les défenseurs du concile de Nicée. En effet, il n'y a pas jusqu'au mot consubstantiel (ÂpooiKnoç) qu'Origène n'emploie pour exprimer l'idée de nature dans le Père et dans le Fils. Et pourtant. Messieurs, il faut bien que son langage renferme quelque chose de malsonnant ou d'équivoque pour que sa doctrine sur la Trinité ait pu être attaquée si vivement par des hommes tels que saint Jérôme et saint Ëpiphane. Voici, selon toute apparence, la source d'où proviennent ces malentendus. Origène veut faire ressortir, contre les unitaires, la distinction réelle du Père et du Fils; c'est le point principal sur lequel se concentrent ses efforts. Or, il arrive assez souvent qu'en voulant combattre une erreur, on se sert d'expressions tellement fortes qu'on a l'air d'incliner vers l'extrême contraire. Nous remarquons ce fait chez le chef de l'école d'Alexandrie. Les noétiens et les sabelliens confondaient le Père et le Fils dans une seule et même personnalité. Pour réfuter cette hérésie avec d'autant plus de succès, Origène les distingue et les subordonne l'un à l'autre au point de paraître les diviser. Toutes les inexactitudes

(1) Scholia in Matth,, c. xxvii ; Gallandi, Biblioth. Patrum, t, XI V«

260 DOCTHINE D*ORIGÈNB

qu'on lui a reprochées se résument dans de pareilles locutions trop hasardées pour être absolument rigoureuses. Ainsi, par exemple, saint Jean avait dit : « Et le Verbe élait Dieu, » 6 X<{yoç ?iv Bebç sans mettre l'article 6 devant le mot Hc^. En y regardant de près, il est facile de voir que l'apôtre ne devait pas mettre Tarticle 6 devant le mot Beoç, car on aurait pu croire par là que le Verbe embrasse toute la sphère de la divinité, en d'autres termes qu'il esta lui seul la Trinité tout entière (i). La parole suppose nécessairement celui qui la profère. Il suffisait donc d'exprimer la nature divine du Verbe par le mot Bcoç tout court : l'article 6 aurait pu engendrer la confusion, ou, du moins, voiler jusqu'à un certain point la relation d'origine qui existe entre le Fils et le Père. Origène a saisi la nuance avec la finesse habituelle de son esprit; et il en tire un argument contre les unitaires, pour démontrer la distinction réelle des personnes divines. Le Père est Dieu, à ^ihç, avec l'article, parce qu'aucune autre personne ne lui communique la nature divine ; il est a&roOeoc, Dieu par lui-même, car il est le principe et la source de toute la Trinité. Le Fils est Dieu, 9e6c, sans l'article, parce que la nature divine lui est communiquée par le Père (2). Un docte critique a qualifié dans les termes les plus sévères cette subtilité grammaticale d'Origène; mais à tort (3). Assurément, si l'auteur du Commentaire sur saint Jean avait voulu faire entendre par cette distinction que la nature du Fils est inférieure à celle du Père, il aurait commis une grave erreur; mais telle n'est pas sa pensée. La proposition qu'il développe est tout simplement celle ci : l'article devant

(1) Le docteur Hengstenberg a très bien fait ressortir la raison de cette particularité dans son commentaire sur rËvangile de S. Jean : a BîÔ( sans article, dit-il, exprime ici la notion générale de la divinité, par opposition à la nature des anges et des hommes. » (Das Evangelium def heiligen Johanne», Berlin, 1861, t. I, p. il et 22).

(2) In Joannem^ ii, 2.

(S) Petavius, de TrinU., i, 4.

le mot Oebç appliqué au Père indique que le Père ne reçoit la nature divine d*aucune autre personne, qu'il est aÔT<iOeoç, Dieu par lui-même; au contraire, la suppression de Tarticle devant le mot Oebc appliqué au Fils signifie que la nature divine est communiquée au Fils par le Père. Bref^ tout se réduit à la subordination des personnes, exprimée un peu durement, j*en conviens, sans toutefois qu'il en résulte une inégalité de nature ou de dignité. On peut blâmer le subtil interprète de s'être trop complu dans ces arguties de grammaire; mais, au fond, sa doctrine est irrépréhensible (1). )>

J'en dirai autant d'un autre mot qui est devenu pour Origène une source d'accusations non moins graves. Gomme nous l'avons vu tout à l'heure, il applique au Père seul l'épithète de d^cwiiToç, ingenitus^ non engendré, tandis qu'il se sert du mot fgYir{nç, genitus^ pour désigner le Fils. Saint Jérôme qui lisait probablement àflnixoç, avec un seul v, a traduit ce mot par non factus, comme si Origène avait voulu dire que le Père seul est incréé, partant que le Fils et i'Esprit-Saint sont des créatures (â). Saint Ëpiphane et Jus-

(1) Ce qui le prouve, c'est qu'Origène n'hésite pas ailleurs à désigner le Verbe par le mot 6eô; avec Tarticle. Le Fils est pour lui le véritable Dieu (6 àXr^Oivoî Bco;), absolument comme le Père {HomiL II, i» primum librum Regum) le Dieu suprême (6 im Tsaai 9e6c), le Dieu étemel (ô àpyTiOcv Beôç), contra CeUum, viii, 7<; m, 41. Si le Père seul est «ùioÔeo; dans le Commentaire sur S. Jean.k cause de la relation d'origine, le Fils reçoit des noms équivalents, lorsqu'il s'agit d'exprimer l'unité de nature : il est aÙToduva{Ai;, la puissance par elle-môrae ou la puissance absolue (In Joannem, ii, 38); aùx6<jo^\a^ la sagesse par ellemême ou la sagesse absolue ; auioaXTfOEta, la vérité par elle-même ou la vérité absolue (cont, Celtum, III, 41); auidôixaioauvr), la justice par elle-même ou la justice absolue ; auToâa^tXsta, la majesté par elle-même ou la majesté absolue (in Matth., xiv, 7). — Par où l'on voit clairement que le mot aùxéOtoç, sur lequel on a bâti tant d'accusations, ne désigne dans le Commentaire tur S. Jean que la propriété personnelle ou la relation d'origine ; car lorsqu'il est question de la nature on de l'essence divine, Origène applique au Fils des épithëtes & tout le moins aussi fortes.

(2) S. Jérôme, Ep. 59 ad Àvitum,

262 DOcraiNS d'origène

tiaitti lui reprocheat également d*avoir employé le terme yvntviç à propos du Fils et de TEsprit-Saint ; et ils en tirent la même conclusion que saint Jérâme (i). Mais, pas pins que ce dernier, ils n*ont tenu compte de la double signification du mot : il y a là une amphibologie qui n'a pas échappé à Tesprit sagace et judicieux de saint Athanase. » Nous n'ignorons pas, dit*il, que plusieurs ont appelé le Père seul èf^vriToc; mais ils voulaient faire entendre par là que le Père seul n'a point de cause, et non que le Fils est une créature (2). » £n effet, comme Ta très bien fait observer Huet, peu suspect de partialité en faveur d'Origène, y8wy)toc vient de Yswaoïi, gigno^ et signifie « engendré ; » yv^iToç dérive de YivofAQtc, sum^ exista^ et signifie « qui tire son existence â*un autre », quel que soit d'ailleurs le mode de production (3) . Origène pouvait donc dire tout à la fois que le Père est d^^vvv)Toc, non engendré, et qu'il est seul à^irn^oç^ parce que seul il ne tire son existence d'aucun autre. Au contraire, eu égard à l'étymologie, le Fils est tout ensemble y^vyiitoc, parce qu'il est engendré, et to^toç, parce qu'il tire son existence du Père, habet ab eo ut sit (4). Quant au Saint-Esprit, il n'est pas Y^vvTjToç, car il n'est pas engendré, mais il est yivr^iç^ comme procédant du Père et du Fils. Lorsqu'on a soin de faire ces distinctions aussi justes que nécessaires, toute difficulté s'évanouit. Avant les controverses ariennes, le mot 7«vTiTo« se prêtait à un double sens, suivant qu'on le traduisait par /acfus, « fait, créé », ou par « procédant», originem ducens ab alio. C'est dans ce deuxième sens qu'Origèae l'applique an Verbe ; et il exclut formellement le premier.

(1) s. Épiphane, Hœr., lxiv, c. 7 ; Jostinien, £p. ad Meimam, (s) S. Athanase, lib. de iynodit Arimini et Seleuciœ,

(3) Origeniana, 1. ii, c. S, qo. S, n** 23.

(4) Je dis : eu égard à l'étymologie. Car depuis que les ariens ont abusé du mot YEV7]Td{, pour l'appliquer au Fils dans le sens de /betoi, creattu, il ne serait plus permis d'employer ce terme réprouvé par le oonoile de Nicée.

son LA TRIKITÉ 263

Car, lorsqu'il emploie le mot yivo^xai pour désigner Texistence reçue par voie de création, il Técarte avec soin des personnes divines ; et alors, bien loin d'affirmer que le Verbe est Y£v«|T^, factusy il l'appelle au contraire àYév9)Toç, infectus, comme dans le Traité contre (}el6e (i). On dirait en vérité que Tauteur a voulu prévenir l'objection, tant il est net et précis dans ce texte du CommerUaire sur saint Jean : a En tant qu*homme, le Logos devient, tCvitou; en tant que Dieu, il ne devient pas oô ^{veTAt (2j : » en d'autres termes, il est cqfBVTiToc, infectuB. Je ne saurais donc me ranger à Tavis de saint Jérôme et de saint Ëpiphane. Sans doute il est facile de bâtir tout un système d'accusations sur l'emploi plus ou moins discret d'un terme dont ,1a signification n'était pas bien arrêtée ; mais l'équité veut que Ton recherche avant tout l'idée exprimée par le mot. Or, il faudrait nier l'évidence ou céder à un parti pris de dénigrement pour oser prétendre qu'il soit jamais venu en idée h Origène de mettre le Verbe sur le rang des créatures (3). Partout il a soin de dire que le Fils de Dieu, procédant du Père par voie de génération, est consubstantiel à son principe :

« La sagesse qui procède du Père, écrit-il dans son Commentaire sur VÉpitre aux Hébreux^ la sagesse est engendrée de la substance môme de Dieu. Elle est appelée néanmoins, suivant une image empruntée aux corps, une émanation pure et sincère (àiro^pota) de la gloire du Tout- Puissant. Ces similitudes montrent manifestement la communion de substance entre le Père et le Fils. Car l'émana-

(1) Contra CeU., 1. vi, 17.

(t) inJoannem^ ii, 1.

(3) Le mot xxh[LCL lui-même, quelque impropre qu'il soit, ne suffit pas pour motiver ce reproche. Les Septante s'en étaient servis pour traduire le célèbre passage des Proverbes (vui, 22) : « Dieu m'a constitué (Ixtias, Uébr., ^^'2TQf postedit me) principe de ses voies. » Encore Origène n'emploie-t-il ce mot qu'en l'adoucissant par une formule restrictive : tt pour ainsi dire. » [in Joannem, i, fi).

2GI DOCTAINB d'ORIGÂNE

tion est consubslantielle (ô.uooÙ(T(oç) avec le corps dont elle est récoulement ou la vapeur (i). »

Eu citant ces paroles dans son apologie d'Origène, saint Pamphile ajoute : « Il me semble évident d*après cela que Tauteur regarde le Fils comme né de la substance même de Dieu, comme consubstantiel au Père (ofAoouffioç). » Aussi je ne comprends pas que saint Ëpiphane reproche à Tillustre écrivain d'avoir appelé le Sauveur « Fils de Dieu par adoption (xarji x^p^v) (2). » Origène enseigne tout juste le contraire : « Le Fils unique de Dieu, notre Sauveur, qui seul est né du Père, est seul Fils par nature et non par adoption (3). » Si nous pouvions concevoir le moindre doute à cet égard, il se dissiperait devant un passage de la XII* homélie sur le livre des Nombres. Expliquant, suivant sa méthode d'interprétation allégorique, le texte des Proverbes: « Buvez de Teau à la source de vos puits )>, Tauteur s'exprime en ces termes :

« Voyons ce qu'il faut entendre par cette source unique des puits. Pour moi, je vois dans Tun des puits la science du Père non engendré, et dans l'autre la connaissance du Fils seul engendré. Car le Père est autre que le Fils, et le Fils n'est pas le même que le Père, comme il est dit dans les Evangiles : II est un autre qui rend témoignage de moi, le Père. A mon avis, l'on peut en outre découvrir un troisième puits, la connaissance de l'Ësprit-Saint. Car le Saint- Esprit est différent du Père et du Fils, selon qu'il est dit encore dans les Evangiles : Le Père vous enverra un autre paraclet, l'Esprit de vérité. Voilà donc trois personnes bien distinctes, suivant le nombre pluriel des puits, le Père, le Fils et l'Esprit-Saint. Mais la source de ces puits est unique.

(0 Apologie d' Origène par Pamphile, c. v.

(t) S. Ëpiphane, //rer., lxiv, c. 4.

(3) In Joannem, V; Apologie d'Origêne par Pamphile, c. v.

Car une est la substance, une la nature de la Trinité (1). » Il faut bien Tavouer, Messieurs, ce langage est aussi correct que possible. Jusqu'ici les écrits d'Origène ne jusliiieut en rien les griefs qu'on a fait valoir contre sa doctrine sur la Trinité. Génération éternelle et consubstanlialité du Verbe, distinction réelle des trois personnes divines dans une seule et même nature, tout cela y est enseigné avec une précision et une netteté remarquables. Devant une profession de foi si claire et si explicite, nous ne voyons guère comment Ton pourrait prétendre avec quelque apparence de raison qu^Origène a été un précurseur d'Arius. Dans ce cas, saint Athanase se serait bien trompé, lui qui opposait aux hérétiques de son temps Tautorité et les doctrines du grand Alexandrin. Et cependant quel moyen d'admettre que tant de récriminations se fussent élevées de divers côtés, si l'auteur n*avait fourni à ses adversaires aucun prétexte pour l'accuser ? Nous ne saurions donc nous borner à cette première analyse de sa doctrine sur la Trinité. Pour être en état de porter un jugement définitif, il faut que nous examinions de près certains passages plus obscurs que saint Jérôme, ce redoutable censeur, a essayé de tourner contre le chef de TÉcole d'Alexandrie. Devons-nous reconnaître avec Rufin que la main des hérétiques a passé sur les

(1) /il yumerot, hom. xii, 1. Comme nous ne possédons plus le texte grec des homélies sur le Pentateuque, la version latine de Rufin pourrait faire naitre quelque soupçon d'infidélité. Mais il me parait impossible que le traducteur se soit écarté de l'original en cet endroit ; car sans la doctrine de l'unité de nature dans la trinité des personnes, l'explication mystique des trois puits émanant d'une source unique n'offrirait absolument aucun sens. — C*est l'absence du texie grec qui seule nous empêche de citer ce passage du Periarchon : « Nous ne disons pas, comme le pensent les hérétiques, que le Père a procréé le Fils de rien, c'est-à-dire en dehors de sa substance (iv, 28); » ni cet autre verset du même traité, encore plus formel : « On ne saurait dire qu'il y ait du plus ou du mo ns dans la Trinité », nihil in Trinilate majus minusve dicendum est, etc. (i, 7). Comme nous le verrons bientôt, Rufin a 6té sur ce point tout crédit à sa version par les malheureuses modifications qu'il a cra pouvoir se permettre.

266 DOCTRINE D'OBIGiNK SUR LA TRINITÉ

écrits d'Origèae, pour les altérer dans le sens de rhétérodoxie? Ou bien les objections de saint Jérôme, de saint £piphane, et d'autres érudits plus récents, trouTent-elles lenr réfutation dans le texte même ? C'est une nouvelle série de questions qui ra se présenter à nous : nous chercherons à les résoudre avec tout le soin que mérite la mémoire d'un homme qui a rendu de si grands services à la cause de TEglise et de la vérité.

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