AUTORITÉ OB LA. YEABION DE RUPIN
pour le sms allégorique, allèrent ja«qu*à prêter à Dieu un corps» des mains et des pieds, oubliant que rÉcriture emploie ces manières déparier pouris'accommoder à la faiblesse de notre entendement On les appela en conséquence anihropomorphiteê ; et ce nom devint assez commun pour désigner les détraeteors systématiques d'Origène.
Je n*ai pas betKÛUf Messieurs^ de tous faire observer que tous les ennemis d'Origène n'étaient pas anthropomorphite«, comme aussi parmi ses partisans ies plus dévoués, il s*en trouvait qui ne partageaient point ses erreurs. Saint .Épi* pbane, si hostile à la mémoire d'Origèae, n^admettait certaioement pas que Dieu eût un corps à la façon des hommes. Saint Jean Chrysostôme, de son c6té, tout en défendant le célèbre Alexandrin contre les exagérations d'une haine aveugle, était loin de souscrire aux témérités du Periarchon. Mais il suffit que, dans une école, quelques-uns professent une erreur, pour que des adversaires mal avisés Tattribuentà tous. On devint origéniste par le fait seul qu'on ne jetait pas la pierre à Origène ; et anthropomorphite, par cela même qu'on l'attaquait. C'est l'éternelle histoire des partis oii l'on se renvoie des qualifications qui, en réalité, n'atteignent jamais qu'un petit nombre d'individus. Quoi qu'il en soit, les disputes au sujet d'Origène et de son «orthodoxie avaient atteint de vastes proportions vers la fin du rv* siècle. Tout le monde y prenait part, non seulement les moines au fond de leurs couvents, et ies évèques dans leurs réunions, mais enoore le peuple. Tant la vie religieuse et inteliectuelie était puissante à cette époque 1 En pleine éf^ise de Jérusalem, Jean, évèquede cette ville, et saint Épiphane,évêque de Salamine dans Tlle de Chypre, élèvent la voix tour à tour pour accuser ou pour défendre Origène (1).
(I) S. Jérôme, eontra Joannem ai Pammachium, c. ii : Nos hîc cramas, qaando contra OrigeQem in ecclesia tua papa Epiphanius loquebatur.
296 LE PBRIARGHON
Il ne faut donc pas s'étonner que le même différend ait pu troubler Tamitié qui unissait jusqu'alors saint Jérôme et Ruûn.
Avant son séjour en PalestinOi saint Jérôme avait toujours été un grand admirateur d'Origène ; et môme dans les premières années qui suivirent son arrivée à Bethléem, on ne voit pas qu'il eût changé de sentiment à cet égard. Dans ses commentaires sur l'Ëcclésiaste et sur l'Épitre aux Éphésiens, il avait reproduit avec éloge bon nombre d'explications données par le catéchiste alexandrin. De plus, il ne s'était pas fait faute de traduire en latin les 39 Homélies d'Origène sur saint Luc. En tête du II* livre de son commentaire sur Michée, il disait : « On me reproche de piller les volumes d'Origène; pour ma part, je me fais gloire dlmiter un écrivainqui, jen*en doute pas, ne peut que plaire à tout homme intelligent. » Il écrivait au pape Damase en lui adressant la traduction de deux Homélies d'Origène sur le Cantique des cantiques: « Dans le reste de ses livres l'auteur a dépassé tout le monde; dans celui-ci, il s'est surpassé lui-môme. » Enfin, dans la préface de son traité sur les Noms hébraïques^ il était allé jusqu'à estimer Origène «le maître des Églises après les apôtres. » Certes, on ne saurait le nier, voilà de magnifiques éloges. Pour ôtre juste, il faut ajouter qu*au milieu de ses louanges un peu hyperboliques saint Jérôme n'avait jamaisécrit unesyllabe propre à faireaccroirequ'ilpartageàt aucune des erreurs d'Origène. Bien au contraire, dans son commentaire sur l'Épitre aux Éphésiens, il avait vivement combattu l'opinion de ce dernier sur la préexistence des âmes (t). Lors donc que Rufin lui reprocha plus tard ce qu'il appelait une contradiction formelle, saint Jérôme pouvait répondre avec raison : c< J*ai loué dans Origène Tinterprète, non le théologien dogmati-
(1) L. I, c. I, p. 547-650, 551; L. II, p. 619 et S. — Item Comm. in Ep. ad Galatatf L. I, p. 890.
AUTORITÉ DB LA YBRSION DE RUFJN 297
sant, Laudavi interpretem, non dogmatisten,le génie, non la foi ; le philosophe, non l'apôtre (1). » Cependant, il est impossible de le méconnaître, saint Jérôme a passé d'une admiration outrée pour les écrits d*Origène à une critique non moins excessive. Il y a tout lieu de croire que son attention ne s'était pas portée dès l'abord sur les inexactitudes contenues dans le Periarchon^ ou qu'il les tenait pour peu de chose en regard des services que le grand Alexandrin avait rendus à la cause de la foi. Mais, voyant quel abus l'on faisait du nom d'Origène pour placer quantité d'erreurs sous un tel patronage, il examina la question avec plus de soin; et la passion de la vérité, qui l'anima toute sa vie^ lui ûtoublier ses sympathies antérieures. C'est, selon toute apparence, saint Épiphane qui contribua le plus à modifier ses dispositions envers Origène. Adversaire constant des hérésies, l'austère évêque de Salamine poursuivait sans ménagement tout ce qui pouvait les favoriser de près ou de loin. Lors de son voyage en Palestine, il communiqua au solitaire de Bethléem ses antipathies contre celui qu'il appelait « le père d'Ariusetl^ racine de beaucoup d'autres hérésies (2). » Une circonstance particulière ne servit qu'à nourrir leur commune animosité. Paulinien, frère de saint Jérôme, ayant été ordonné prêtre par saint Épiphane, Jean, évêque de Jérusalem et ardent origéniste, s'éleva fortement contre une ordination faite dans son diocèse, et sans son assentiment. U en vint même jusqu'à interdire à saint Jérôme les fonctions du sacerdoce. On conçoit qu'une pareille mesure n'était pas faite pour ralliera la cause des origénistes un homme déjà si disposé à combattre leurs tendances. La conduite de Ruûn acheva de changer en hostilité ouverte ce qui n'avait été jusqu'alors, chez le grand érudil, qu'une répulsion plus ou moins dissimulée.
(1) Ep. Si ad Pammachiumf n« 2.
(Z) s. Epiphane, £p, 51 ad Joannem HieroêoL, c. m.
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Rufln d'Aquilée était l'un des esprits les plus callivés du ]v« siècle, n avait connu saint Jérôme de bonne heure et s'était lié avec lui d'une amitié fort étroite. La cause d*Origène, en mettant fin à une si longue intimité, allait les armer Tun contre Tautre. L'an 371, Rufin avait accompagné en Egypte une noble dame romaine, Mélanie, avec laquelle il fit également le voyage de Palestine vers 380. C'est pendant son séjour en Egypte, auprès des moines de la vallée de Nitrie, zélés partisans d'Origène, qu'il paraît avoir puisé sa haute admiration pour l'homme dont les écrits et les doctrines passionnaient les esprits. En Palestine, il retrouva son ami de jeunesse, saint Jérôme, avec lequel il continua d'entretenir des relations empreintes d'une afieclion réciproque. Tous deux consacraient leur temps à l'étude et aux œuvres de charité. Mais l'arrivée de saint Epiphane troubla l'harmonie qui existait entre eux (i). Tandis que saint Jérôme prenait fait et cause pour révêque de Salamine, Kufin se déclara en faveur de Jean, évoque de Jérusalem, qui, d'ailleurs, Tavait ordonné prêtre en 390. Au fond, tout le débat portait sur la persohne d'Origène et sur son orthodoxie, attaquée par les uns et défendue par les autres. Cependant, malgré un dissentiment si profond, on n'en vint pas à une rupture complète; et lorsqu'on 397 Rufin reprit le chemin de TOccident, les deux amis scellèrent leur réconciliation en communiant ensemble dans l'église de la Résurrection à Jérusalem. Saint Jérôme et ses moines accompagnèrent Rufin un asses long espace de chemin ; après quoi l'on se sépara en bons termes.
Jusqu'ici l'Occident chrétien avait pris peu de part à une
(1) Déjà en 393, un an avant rarrivée de S. Epiphane, un incident avait montré qu'ils ne partageaient pas les mêmes opinions sur les écrits d'Origène. Un certain A terbius, adversaire passionné da catéchiste alexandrin, leur avait demandé une condamnation formelle de ce dernier. Jérôme n'bésita pas à la donner ; mais Rufin se tint rmfermé dans sa Ct'l- Iule, refusant de voir Aterbins. (L. III, contra Aic/îh, c. sa.)
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querelle concentrée en Orient. Gomme les écrits d^Origène n'existaient qu'en grec, ils ne devaient guère être répandus dans l'Église latine, à part quelques commentaires traduits par saint Hilaire et par saint Jérôme Jui-mème. Toutefois, on manifestait de divers cfrtés le désir de mieux connaître les œuvres d'un homme qui occupait tant la renommée ; les débats soulevés à son sujet en Palestine et en Egypte ne pouvaient d'ailleurs que fortifier cette curiosité bien légitime. Dès son retour à ftome, Rufin, toujours zélé pour la mémoire d'Origène, s'était bMé de traduire l'apologie du catéchiste alexandrin par le martyr saint Pamphile. Mais, sur les instances de Macaire, son ami, il mit la main au grand ouvrage qui était devenu le champ de bataille entre les origénistes et leurs adversaires, je veux dire au fameux Periarchon, Après avoir traduit les deux premiers livres pendant le carême, il n'acheva le reste que vers la fin de Tannée 398. Dans sa préface générale, il s'explique sur le but et le caractère de l'entreprise. Or, Messieurs, ces paroles doivent attirer notre attention, parce qu'elles nous permettent de juger quel degré de confiance mérite la version de Rufin. Le savant interprèle rappelle d'abord, non sans quelque teinte de malice, que saint Jérôme l'avait précédé dans cette voie en traduisant plus de soixantedix pièces homilétiques d'Origène ; puis il s'exprime de la sorte :
«( Chaque fois que nous avons rencontré dans ses livres un texte 9ur la Trinité contraire à ce qu'il avait pieusement défini en d'autres endroits, nous nous sommes permis de l'omettre comme ayant été altéré et ne lui apparteiiant pas ; ou bien nous l'avons reproduit conformément à ses affirmations réitérées. 11 est des passages où l'auteur, Privant pour des lecteurs instruits et expérimentés, pouvait paraître obscur à force de brièveté. Ceux-là, nous nous sommes proposé de les éclaircir, en ajoutant ce qu*ii
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avait écrit plus ouvertement sur les mêmes matières dans d'autres ouvrages. Cependant nous n'y avons rien mis du nôtre ; il nous suffisait de rendre à Origène cequ*il avait dit en différents endroits. »
Dans sa préface au III* livre du Periarchon, Rufin renouvelle son aveu en précisant davantage l'objet de ses remaniements :
« Je crois nécessaire d'avertir que j'ai suivi pour ces livres la même règle que pour les précédents. Les passages qui me paraissaient contraires aux idées de l'auteur exprimées ailleurs, et à notre foi, j'ai omis de les traduire, les regardant comme adultérés et introduits par des mains étrangères. Toutefois, j'ai conservé dans ces livres comme dans les pré* cédents tout ce que l'auteur a pu dire de nouveau sur les créatures raisonnables, parce qu*il n'y va pas du résumé de la foi : c'est une affaire de science et d'exercice, nécessaire peut-être pour répondre à certaines hérésies. Là-dessus, nous nous sommes borné à retrancher, pour cause de brièveté, quelques répétitions. »
A coup sûr, voilà des procédés fort étranges. Au moins le traducteur convient-il de ses méfaits : l'on ne peut pas dire qu'il ait cherché à prendre le lecteur en traître. C'est bien un Origène expurgé qu'il a voulu offrir aux Latins, pour ne pas choquer des oreilles susceptibles en matière d'orthodoxie. Dès lors nous pouvons nous former une idée exacte des licences qu'il s'est permises à l'égard du texte original. 11 a fait à la fois des suppressions et des additions. Certains passages, qui lui paraissaient contraires à la foi et au sentiment que l'auteur exprimait ailleurs, il les a tout simplement retranchés, prœtermisimus. En quelques endroits il ajoute au texte, pour expliquer plus clairement la pensée de l'écri* vain. A la vérité il affirme qu'il n'y a rien mis du sien, se bornant à transporter dans le Periarchon des maximes empruntées à d'autres ouvrages d'Origène. Nous le croyons
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sans peine; car la sincérité avec laquelle liufln fait toutes ces déclarations nous montre qull n'a pas agi en faussaire, mais en honnête homme maladroit. Toujours est-il qu'en voulant corriger ou compléter Origène par Origène, il a ôté tout crédit à sa version, du moins sur la question de la Trinité. Car, pour le reste, ainsi qu*il vient de nous le dire, l'interprète s*en est tenu fidèlement au texte original, sauf à retrancher quelques répétitions. Or, c*était encore là une idée malheureuse ; car ce qui lui paraissait n'être qu'une répétition pure et simple pouvait fort bien, aux yeux du public, avoir une portée toute différente. On ne saurait donc le nier, Rufin a dépassé les droits du traducteur : il a remanié le texte original d'après une manière de voir toute personnelle; et, lors même qu'on admettrait, comme nous l'admettons en effet, qu'il a bien saisi la pensée d'Origène sur la question de la Trinité, il ne lui appartenait pas de refondre une partie quelconque de l'ouvrage. Libre à lui d'écrire un commentaire sur le Periarchon, à l'exemple de Didyme d'Alexandrie, pour montrer que les divers passages s'éclaircissent et se complètent l'un par l'autre; mais il fallait bien se garder de retoucher l'œuvre même de l'auteur; car une traduction n'est pas un commentaire. Par ces procédés illégitimes, le prêtre d'Aquilée a singulièrement compromis la cause de celui qu'il voulait servir, en faisant accroire qu'on a besoin de recourir à des moyens si extrêmes pour défendre l'orthodoxie d'Origène (1).
(1) Les aveux de Rafin détruisent la thèse que soutenait récemment un professeur de TUniversité de Rome {Origenes ah impietatii et hœreieoê nota vindicattu per Aloitium Vincenzi in romano Archigymnasio litterarum hebraïcarum profeêsorem, Romœ, 1S64). Cet érudit, dont le travail dénote d'ailleurs de vastes connaissances, s'attache à démontrer que le texte transmis par Rufin est le seul véritable, tandis que S. Jérôme et Jnstinien ont eu entre les mains des manuscrits interpolés par les hérétiques. Mais quel moyen de défendre une pareille opinion devant les déclarations formelles du traducteur? Nous ne nions d'aucune manière que
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11 est clair» Messieurs» que Huftn n'a pu se décider sans une raison grave à remanier ainsi le Periarchon: cette riiboa, il vient de nous l'indiquer. D*&près lui» les ouvrages d'Ohgène ont été altérés par les hérétiques. G*est de là qu'il part pour justifier ses retranchements et ses additions. Rn£a ne s'en est pas tenu à cette affirmation : pour démootrer la réalité du fait, il a composé un écrit tout spécial soas ce titre de adulieratione librorum Origenis. Mais accordons un instant que les ouvrages du catéchiste alexandrin aiefit subi quelques mutilations de la part des hérétiques désireux de placer leurs opinions sous un tel patronage. La méthode employée par Rufln n'en resterait pas moins arbitraire. Dans ce cas» les règles de la critique auraient exigé que l'on ccoh parât entre eux les différents exemplaires, pour distinguer les passages interpolés de ceux qui ne Tétaient pas. Car» comme Ta très bien fait remarquer saint Jérôme» il était impossible de supposer que les œuvres d*Origène, publiées en divers temps et en divers lieux» eussent été toutes corrompues à la fois (^). On ne pouvait motiver une pareille conclusion que sur une confrontation sérieuse et attentive des manuscrits. Or» loin de se livrer à cet examen comparatif des textes, Rufln ne donne que des raisons générales» suffisantes tout au plus pour établir la possibilité de sa thèse, mais non pour démontrer que les hérétiques avaient réellement altéré les écrits d'Origène.
Ainsi, Messieurs, il commence par rappeler à Taide de quels artifices les sectaires avaient cherché à faire passer
Rufln n*ait foit sa rersion d*aprè8 un exemplaire parfeîtêmeni antbentiqne ; mais ce qui n'est pas moins eertaîn, c*est qnMI a remanié le texte à son gré, dans la mesure que nous venons de déterminer. 11 n'est donc pas permis de dire que sa rersion remporte sur celle de S. JérAme, ni sur les fragments grecs reproduits par Justinien : ce serait contredire Rufln lui-même, qui avoue ingénument les libertés qu*il a prises i l'égard du texte original. Mabemu$hi€ confiiintem remmt (1) Ep. 8t ad Pcmmaehimn, 10.
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leurs erreurs sous le coafert de quelques grands noms de Tantiquité chrétienne; et il cite i cet effet les Récognitions de saint Clément, pape, les ouvrages de Clément d'Alexandrie et de saint Denis, éfèqne de la même ville. Dans sa réponse à Ruûn, saint Jérôme fait observer avec raison que ces exemples sont très mal choisis. D'abord, les Récognitions^ en d'autres termes les Homélies clémentines, sont un ouvrage apocryphe, faussement attribué au pape saint Clément, comme nous Tavons démontré en traitant de l'éloquence chrétienne dans les Pères apostoliques (1). Il est vrai qu'on trouve des expressions équivoques dans les écrits de saint Denis, évèque d'Alexandrie, à tel point que saint Athanase se crut obligé de composer un livre spécial pour les expliquer. Mais, loin de les regarder comme insérées parles sectaires, saint Athanase les tient pour authentiques : seulement, il les interprète dans leur véritable sens. Il en est de même pour Clément d'Alexandrie. La réponse de saint Jérôme à cet égard est victorieuse. Si Ton rencontre, dit-ii, quelques passages défectueux dans les œuvres de ces grands hommes^ il ne faut pas se hâter d'y voir une interpolation des hérétiques. 11 se peut fort bien qu'ils aient erré, ou que leurs paroles oJBTrent un sens différent de celui qu'on leur prête, ou que des copistes inintelligents se soient mépris sur leurs pensées, ou enfin qu'eux-mêmes n'aient pas assez surveillé leur terminologie avant les controverses ariennes {i). Rufin ne faisait donc que prouver une supposition par une autre r ce qui enlevait toute force à son argumentation.
Qu'est-ce à dire? Le prêtre d'Aquilée calomniait^illes héré-^ tiques en les jugeant capables d'avoir altéré les écrits d'Origène? Certes non. L'audace avec laquelle les valentiniens et les marcionites avaient procédé à l'égard des Evangiles et
(1) Lei Pèret apotioliquet ei leur époque^ leçons VIII et IX.
(2) L. II, Contra Rufinum,
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des lettres apostoliques montre assez que de pareils méfaits n'entraient que trop dans leurs habitudes. C'est ici que la thèse de Ruûn devenait spécieuse : déjà de son vivant, Origène s*était plaint de ce que les hérétiques ne craignaient point de lui attribuer ce qu*il n'avait ni dit ni écrit. Dans une lettre adressée à ses amis d'Alexandrie, il cite deux faits de ce genre. Un hérétique avec lequel il avait eu une discussion publique s'était emparé du procès-verbal de la couférence, et, après l'avoir remanié à sa guise, le colportait de ville en ville. Averti de la fraude par ses amis de Palestine, Origène s'empressa de leur envoyer un exemplaire authentique. Quant au sectaire, interpellé sur cet acte de mauvaise foi, il se contenta de répondre : J'ai voulu tout simplement ajouter quelques ornements au compte rendu de la conférence (1). Il résulte de cette narration que les hérétiques du ui^ siècle étaient assez disposés à orner ainsi les écrits des catholiques, c'est-à-dire aies falsifier. Dans la même lettre, Origène rapporte un autre trait. A Ephèse, il s'était trouvé en face d'un hérétique qui, pour une raison quelconque, avait refusé d'entrer en discussion avec lui. Après le départ de l'illustre docteur, cet individu se mit à fabriquer une pré-tendue conférence où il faisait parler Origène à tort et à travers. La pièce se répandit en divers lieux, entre autres à Rome et à Antioche; et pour démontrer l'imposture, il fallut que, dans cette dernière ville, Origène sommât l'auteur de produire l'écrit, afin qu'on pût se convaincre du mensonge par le simple examen du style (2). Nous voyons encore par ce second exemple que, pendant sa vie, Origène avait eu à se plaindre d'artifices assez semblables à ceux que signale Rufm; et, nous devons en convenir, saint Jérôme n'oppose à ce double fait que des arguties ou des détails étrangers à
(1) Lettre citée dans l'écrit de Rufln sur l'adultération des livres d^Origène, {i) Ihid.
AUTOlilTÉ DE LA VERSION DE RUFIN 305
la question. Quoi qu'il faille penser du témoignage de Hufîn concernant les machinations toutes semblables dont auraient souffert, selon lui, saint Hilaire, saint Cyprien et le pape Damase, il est certain que, du vivant d'Origène, les hérétiques ne se faisaient pas faute de lui attribuer ce qu'il n'avait pas dit, ou de composer de faux écrits sous son nom. Or, on ne saurait se le dissimuler, c'est là un argument sérieux en faveur de la thèse de Rufin.
Toutefois, Messieurs, cette preuve suffit-elle pour trancher la question dans le sens du traducteur? Je ne le pense pas. Oui, sans doute, c'était une pratique familière aux sectes, d'altérer par leurs interpolations les Evangiles et les autres écrits du Nouveau-Testament. Ces audacieuses tenlatives, elles les étendaient sans plus de pudeur aux ouvrages des premiers écrivains ecclésiastiques. De même, il n'est pas douteux qu'Origène ait eu à se défendre contre de pareilles manœuvres pendant sa vie. Mais s'ensuit-il de là que le Periarchon ait été interpolé par les hérétiques? Il me semble difficile d'admettre l'opinion de Rufin. Autre chose est le procès-verbal anonyme d'une conférence, auquel on peut sans trop de peine faire subir quelques modifications; autre chose un grand ouvrage publié sous le nom d'un auteur déjà célèbre. D'abord il eût fallu refondre dans le même sens tous les exemplaires du livre, ce qui eût été une entreprise mal aisée. Puis, s'il est possible d'ajouter ou de retrancher certains détails, lorsqu'il s'agit d'une œuvre d'éloquence ou d'érudition, quel moyen d'appliquer ce procédé à une analyse des dogmes, où chaque paragraphe suppose ce qui précède et explique ce qui suit ? C'est tout le système qu'on aurait été obligé de remanier dans ce cas. Ainsi que nous le verrons bientôt, le Periarchon forme oin ensemble de doctrines où tout se lie et s'enchaîne. Il n'est pas facile d'intercaler un membre hétérogène dans un corps si bien organisé, de manière à l'adapter au reste. Le carac- T. i. SO
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tère de TouTrage suffît à lui seul pour 6ler toute vraisemblance à rh3rpothèse de Rnfin. Mais une antre raison achève de la rendre peu plau^ble ; et c'est par là que saint Jérôme reprend l'avantage sur son adversaire. Si, comme tu le prétends, lui dit-il, les écrits d'Origène ont été interpolés par les hérétiques, comment se fait-il que ses avocats les plus aélés, Eusèbe de Césarce et Didyme d'Alexandrie, n*aient jamais eu recours à ce moyen de défense? Ni Tun ni Tautre ne nient que leur client ail écrit ce que nous lui attribuons; ils se contentent d'expliquer ses paroles dans un bon sens : Xon scriplvmne'jan<, i^od sen>nni scrib*^nlis edisserens (I). L'observation de saint Jérôme me paraît très juste. Dans l'hypothèse de Rufin, on ne comprendrait guère qu'Eusèbe, saint Famphile et Didyme, les premiers apologistes d'Origène, n'aient pas fait valoir un motif si péremptoire pour venger son orthodoxie. H leur suffisait de dire : Les textes que vous nous opposez ne sont pas dOrigène ; c'est une pure invention des hérétiques. Or, loin de là, ils acceptent l'authenticité de ces textes, sauf à les interpréter dans le sens catholique. En présence de pareilles concessions, les procédés de Rufin ressemblent fort à des moyens employés in extremis pour se tirer d'embarras et pour trancher la difficulté par des hypothèses ingénieuses, mais dénuées de toute espèce de fondement.
Enfin, le traducteur (in Periarchon essaie de justifier sa méthode par l'exemple de saint Jérôme. D'après lui, ce dernier, en traduisant quelques ouvrages d'Origène, aurait également retranché tout ce qu'ils renfermaient de contraire à la foi (2). Le fait serait-il exact, que les torts de l'un
(l). Ep. 84, ad Pammachinnif 10.
(2) Prologue de la traduction du Periarchon : ita elimavit omnia interpretando, atque purgavit, ut nihil in illis quod a fide nostra discrepet latinus lector inveniat. — Rufin ne nomme pas 8. Jérôme, mais Fallasion est transparente.