‹ Origène: cours d'éloquence sacrée ... 1867Chapitre 29 sur 54 · LE PERIARCHON · texte numérisé non relu

LE PERIARCHON

gnée par TÉglise. Il a pu so Iromper sur la queslion de savoir si tel ou tel détail rentrait dans Tobjei précis de cet enseignement ; mais ce sont là des erreurs de fait, des fautes purement matérielles, qui ne suffisent pas pour constituer une hérésie dans le sens complet du mot. Aussi comptons-nous bien nous appuyer sur cette déclaration-formelle pour montrer que, au milieu de ses plus grandes lécnérites, Origène n^a jamais mérité la qualification d*béré(iqae: car, en n'admettant pour vrai que ce qui est conforme à la tradition de TÉglise, il a désavoué par avance tout ce qu il aurait pu imaginer de contraire à la foi.

Après avoir nettement défini la règle de foi catholique, l'auteur, suivant les traces de Clément son maître, distiogue avec non moins de clarté entre Tobjet nécessaire de la croyance générale et les matières où peut s'exercer librement la spéculation individuelle. Ce texte est trop important pour que je ne croie pas devoir le placer sous tos yeux:

c Voici une chose qu'il faut bien considérer. Les saints apôtres, en prêchant la foi du Christ, ont transmis clairement, sur certains points, les vérités qu'ils jugeaient nécessaires pour tous, pour ceux-là mêmes qui semblaient devoir négliger davantage les recherches de la science divine. Mais quant à la raison du dogme, ils ont laissé le soin de la trouver h ceux qui recevaient, dans une plus grande mesure, les dons de l'Ësprit-Saint, en particulier les dons de la parole, de la sagesse et de la science. Sur d autres points, iU ont bien dit ce qui est, mais en passant sous silence le comment et le pourquoi, sans doute afin de fournir à ceux qui viendraient après eux l'occasion d'exercer leur esprit, et pour les exciter à se rendre d'autant plus dignes et plus capables d'embrasser la sagesse (1). »

(I) Periarehon, praef., 8.

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Ainsi, d*après Origène, la prédication apostolique, telle qu*elle se conserve dans TEglise, apprend à tous ce qu*il est nécessaire de croire pour le salut: elle met la doctrine du Christ à la portée de ceux-là mêmes qui ne sont pas en état de rapprofondir. Mais, en précisant Tobjet de la foi pour tous, les apôtres ont ouvert à quelques-uns le champ de la science. En effet, si les intelligences les plus ordinaires peuvent participer au bienfait de la vérité, la raison intime des dogmes, ratio assertioitis eorum, n'est accessible qu'à ceux auxquels l'Esprit de Dieu communique les dons de la science et de la sagesse. Les apôtres nous ont bien dit ce qui est; mais ils n'avaient pas mission de nous faire connaître le comment ni le pourquoi des choses, quomodo aut unde sint. A nous d'exercer nos facultés sur ces matières livrées à nos propres investigations. Il y a là de vastes perspectives où l'œil de chacun peut plonger suivant le degré de lumières que Dieu lui a départi. On ne saurait mieux distinguer entre le rôle de la foi et celui de la science. La foi reçoit la vérité et y adhère sur l'autorité de Dieu qui la révèle; la science examine les preuves et remonte aux sources de la révélation: elle s'applique à saisir le motif des faits divins, la liaison intime des dogmes; elle s'appuie sur ces données comme sur une base certaine pour pousser plus loin ses recherches, et arriver à une intelligence supérieure de la vérité. Cette distinction entre les procédés de la foi et la méthode scientifique, Origène l'exprime ailleurs parles mots Évangile sensible et Évangile spirituel oupneU' matique (1) : non pas qu'il admette deux Évangiles différents quant à l'objet de la croyance, mais deux degrés divers dans la compréhension de la doctrine évangélique. Il compare, dans un autre endroit, ces rapports de la foi avec la science à ceux du corps avec l'âme : de là ces lo«

fl) In Joannem, lom. I, prief., 10 : rjx^fkiov aijOr^iôv, EjayysXiov ;:v£U{AaTtxov.

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cutions, yj^tçrifnylK^iy erwfxftTotwç, s'attacher aa côî^ de la doctrine, à la lettre du texte, au fait plutôt qu'à Tidée ; et XpiçTtavfÇeiv xvsujxotrocCç, pénétrer Tesprit des dogmes, les causes et les lois des faits surnaturels (1). C'est à un trayail de ce genre qu'Origène veut se livrer dans le Periarchon : il se propose de construire sur les bases delà foi une philosophie de la religion où Tesprit scientifique s'empare des vérités révélées pour les représenter dans leur enchaînement lumineux. Ce but est clairement indiqué à la fin de sa préface :

« 11 faut donc nous servir de ce qui 'est contenu dans la prédication ecclésiastique, comme d'éléments et de bases, selon Tordre que nous avons reçu : éclairez-vous des lumières de la science. Alors nous pourrons former de toutes ces doctrines un ensemble bien ordonné, en faisant ressortir la vérité de chacune d'elles par des déductions logiques, de sorte qu'elles se relietit Tune à l'autre comme les membres d'un seul et même corps. A cet effet, il faudra réunir les exemples et les propositions que l'on trouve dans les saintes Ecritures, en y ajoutant ce qui peut se déduire par voie de conséquence et suivant la nature même des choses (2). ■»

Ces déclarations de l'auteur nous permettent de bien saisir ridée générale du Periarchon, Recueillir les vérités de la foi, et les ériger en système scientifique d'après les lois naturelles delà pensée et du raisonnement, tel est le but de l'ouvrage. Mais, Messieurs, ce que je vous prie'de remarquer, c'est la hase qu'Origène donne à son travail. L'enseignement de l'Eglise est pour lui le fondement sur lequel doit s'élever l'édilice qu'il projette de construire. A cet égard, sa pensée est celle d'un vrai philosophe chrétien, désireuK avant tout de ne point contredire la tradition provenant des apôtres et conservée dans TEglise. Cependant, tout en se

(1) Periarchon, prcef., 9.

(2) Ibid,, 10.

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traçant cette ligne de conduite, il fait observer avec raison qu'il y a des points sur lesquels Tautorité ecclésiastique ne s'est pas prononcée, et où le champ reste ouvert à la spéculation individuelle. Il est permis au philosophe de chercher à résoudre, dans la mesure de ses forces, ces questions demeurées sans solution définitive. Partant de ce principe, dont on ne saurait méconnaître la justesse, Origëne distingue entre l'objet de la foi catholique et ce qui rentre dans le domaine des opinions libres. Parmi les points nettement définis par la prédication apostolique, il range l'existence d'un Dieu unique qui a tiré le monde du néant ; l'alliance de Dieu avec les patriarches ; la promulgation de la loi mosaïque ; la mission de Jésus-Christ né du Père avant toute créature ; l'incarnation du Verbe dans le sein de la Vierge par l'opération de TEsprit-Saint; la rédemption du genre humain par la mort du Christ suivie de sa résurrection et de son ascension au ciel ; Tinspiration des prophètes et des apôtres (1). Il met sur la même ligne la croyance à une vie éternelle pour les bons, à un supplice éternel pour les méchants; la réalité du libre arbitre, influencé par des forces contraires, mais exempt de toute nécessité dans le bien comme dans le mal (2). 11 attribue également le caractère d'une définition nette et précise au sentiment de l'Eglise sur la création et l'existence des anges et des démons ; sur le commencement et la fin du monde; sur Tinspiration des Ecritures (3). Voilà autant de vérités au sujet desquelles le moindre doute serait une trahison de la foi ; et tout fidèle a le devoir de les admettre telles qu'elles ont été révélées, sans Ixésitalion,

Mais, à c6té de ces articles du symbole, clairement définis par l'Eglise, il y a, continue Origène, bien des questions

(1) Periarchon^ ^Tdit.f 4.

(2) Ibid., 5.

(3) ibid., 6-10.

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qu'elle abandonne à la libre appréciation de chacun. Ainsi, par exemple, quel est, à proprement parler, le caractère de la procession du Saint-Esprit? En quoi se distingue-t-elle de la génération du Fils? La révélation chrétienne ne s'exprime point là-dessus de manière à dissiper toute espèce d*obscu* rite. Il est certain que TEspritSaint ne peut-être appelé d'aucune façon le Fils de Dieu ; et si Ru fin a bien rendu la pensée d'Origène, ce dernier a eu tort d'user à cet égard d'une formule dubitative. Toujours est-il que, ni avant ni après Origène, le mode de procession du Saint-Esprit n'a été l'objet d'une définition de l'Eglise. Il en est de même pour l'origine des âmes, comme le fait très bien observer Tauteur du Periarchon : le traducianisme et le créatianisme sont deux systèmes dont le second offre plus de probabilité que le premier : on ne peut pas dire néanmoins que l'un des deux ait jamais constitué un article de foi: Non satis manifesta prœdicatione distinguitur (1). L'existence des anges et des démons est assurément un dogme, ainsi que leur action sur les créatures humaines ; mais quelle est précisément leur nature, quelles sont leurs propriétés, quœ aiitem sinf, aut quomodo sinty voilà ce que l'Eglise n'enseigne pas avec cette certitude pleine et entière que la révélation divine engendre sur d'autres points ; ou du moins, à l'époque d'Origène, il restait là-dessus bien des détails que le cours de la discussion ne devait éclaircir que plus tard, non satis clare exposuit prœdicatio ccc/e^iaitica (2). Ainsi encore, que le monde ait eu un commencement, et qu'il doive avoir une fin, cela ne souffre pas de difficulté pour quiconque adhère à la doctrine chrétienne : mais qu'y avait-il avant le monde actuel, et qu'y aura-t-il après ? A cet égard on peut poser diverses questions auxquelles la révélation divine ne donne pas de solutions évi-

(1) Periarchon, prœf., 5.

(2) Ibid., 6.

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dénies : Non enim eoidetis de his in ecclesiastica prœdicaiione sermo profertur (1). Bref, en dehors du domaine de la foi, circonscrit par renseignement de TËglise, il y a des régions illimitées que chaque fidèle peut parcourir librement, sauf à ne pas perdre de vue le fil conducteur que la doctrine chrétienne lui met en main, et à retourner sur ses pas du moment qu'il est venu se heurter contre un principe de la raison ou une vérité divinement révélée. C'est dans ces régions que le génie d'Origène a voulu s'engager ; et le résumé de ses spéculations sur des matières qu'il croit réservées au travail de la pensée humaine constitue le Periarchon.

€ela posé, Messieurs, vous saisissez parfaitement, si je ne me trompe, le caractère de Touvrage. L'auteur ne songe pas un instant à mettre en question un point quelconque de la doctrine de TEglise. Réduire à un système scientifique les vérités révélées, en les classant par ordre et d'après leur enchaînement naturel ; pousser la recherche au delà des limites où se renferme l'enseignement de la foi, voilà le double but qu'il se propose. Il ne se contente pas de savoir ce qui est, avec le commun des fidèles; il voudrait connaître de plus, autant qu'il est possible, le comment et le pourquoi des choses, et soulever le voile qui enveloppe certains côtés de la révélation chrétienne. Non pas qu'il prétende rien définir sur des points que TEglise juge à propos de laisser dans une certaine obscurité : ce sont de simples opinions qu'il hasarde, des hypothèses qu'il se borne à émettre, sans y attacher plus d'importance qu'elles ne méritent. Personne n'a mieux compris le caractère ni la portée des spéculations d*Origène que le martyr saint Pamphile, dans son apologie du docteur alexandrin ; et les observations qu'il fait à ce sujet sont pleines de sens et de vérité :

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« Souvent nous le voyons exposer son sentiment avec une grande crainte de Dieu et en toute hnmililé, jusqu*à s'excuser de ce qu'il pourrait choquer un esprit accoutumé à la dispute, par une discussion excessive et en voulant trop scruter les Ecritures. Après avoir exprimé son opinion, il a coutume d'ajouter qu'il ne la donne pas pour définitive, et qu'il se garde bien de trancher la difficulté, se bornant à chercher dans la mesure de ses forces et à creuser dans le sens des Ecritures, sans se flatter de l'avoh» complètement saisi. Sur beaucoup de points, il soupçonne la vérité, plutôt qu'il n'est certain de l'avoir trouvée pleine et entière. Que de fois ne le surprendrez-vous pas hésitant, soulevant des questions, dont il renvoie la décision à d'autres, et ne rougissant pas d'avouer en toute sincérité qu'il n'a pu se former là-dessus des idées bien nettes. Si quelqu'un trouve une meilleure explication, dira-t-il en maint endroit, qu'on l'adopte de préférence à la mienne... (1) »

Tel est, en effet, le ton qui règne dans le Periarchon. C'est un singulier mélange de réserve et d'audace, de hardiesse dans la spéculation et d'humilité vraiment chrétienne. Autant l'auteur met d'assurance dans ses affirmations, lorsqu'il s'agit d'un point de doctrine fixé par l'enseignement de l'Eglise, autant il hésite sur les problèmes qu'il résout de son propre chef. Ainsi, pour la fin du monde et la consommation des choses, il dira : a Toutes ces matières, nous ne les abordons qu'avec crainte et en usant de beaucoup de précautions; nous discutons simplement, suivant nos forces, nous exerçons notre esprit, sans vouloir rien établir de certain ni de définitif... (1) »

(1) Apologie d'Origène, préface.

(«) Periarchon, i, 6. C'est ce que S. Athanase a jugé admirablement avec le grand bon sens qui le distingue. On ne doit pas confondre, dit-il, ce qu'Origène a écrit par manière d'exercice ou comme en se jouant, àç ppiÇcov, et ce qu'il définit avec assurance, àSscoî op^wv {De decretis Nicjensf synodi, 27).

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Voilà qui est clair et uet : ea exposant ses vues person-r uelles, Fauteur eiitea4 biea se renJterD(ier dans le domaine des opinions libres. Lorsqu'il se deniai\de p^r exemple si les astres sont animés ou non, il ne se dissimule pas qu'il y a de Taudace à traiter de pareilles matières ; mais en Tabsence d'une définition de TEgUse, il croit pouvoir se lancer suruu terrain qui n'est pas interdit à la spéculation philosophique (i). S'il e^i^amine la possibilité pour les créatures de vivre sans aucune espèce de corps, c est toujours avec une grande crainte de Dieu, cum omni metu, et dans le but de scruter respectueusement les Ecritui-es, afin d*y découvrir quelque lumière propre à éclaircir la question (2). Après avoir dit ailleurs qu'il va proposer, sur le comment et le pourquoi de l'iQcarnation du Verbe, des conjectures plutôt que des affirmations évidentes, il se hâtera d'ajouter : « Si quelqu'un trouve mieux à dire U-dessus, qu'on abandonne mes idées pour suivre les siennes (3). » Tout le Periarchon montre qu'Origène n'attachait à ses opinions d'autre importance que celle d'une investigation plus ou moins heureuse : a )e n'énonce pas les dogmes, dit-il en parlant de ses théories sur la nature de l'^me ; je n^e borne à chercher et à discuter (4). » Cette défiance de soi-même, au milieu d'un essor si hardi de l'esprit spéculatif, se manifeste surtout dans un passage du II* livre, où l'auteur examine les causes qui ont pu amener une telle diversité parmi les créatures :

« Gomment une si grande variété de dons et de pro^ priôlés peut-elle se concilier avec la justice divine? Voilà ce qu'il est impossible à l'esprit humain de comprendre ou de dire, à moins de le demander humblement au Verbe, au

(1) Periarchon, i, 7.

(2)i6id.,ii, 2.

(4) /6iV/., Il, 8. A Dobis tamen non putenlur velut dogmata esse proiata, sed tractandi more ac requirendi esse discussâ.

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Fils unique de Dieu, qui est la sagesse et la justice même. Lui seul, par refTusion de sa grâce dans notre âme, peut illuminer ce qui est obscur, ouvrir cejqui est fermé, et dévoiler ce qui est mystérieux... Il ne faut donc pas nous fier aux ressources de notre esprit, mais au secours de la sagesse qui a fait toutes choses, et de la justice à laquelle participent tous les êtres créés. A défaut d'affirmations précises, nous tenterons, en nous appuyant sur la miséricorde divine, de scruter et de rechercher comment cette grande diversité qu*on remarque entre les créatures est conforme à la raison et à la justice (!}. »

Vous voyez, Messieurs, par ces paroles combien Origène était éloigné de placer une confiance excessive dans les ressources de son esprit. Si, en dehors de ce qu'il appelle « les définitions de l'Eglise, » il revendique le droit de proposer des solutions sur quelques points contestables, il ne prétend nullement qu'on ne puisse trouver mieux : il laisse à ses lecteurs le soin de choisir ce qui leur paraît le plus probable : arbiirio legentis relinquimus (2). Sans nul doute, il s'est laissé entraîner par son imagination au delà des limites de la vérité, comme nous le montrerons plus tard ; mais on ne peut pas dire qu'il ait porté dans ses jugements cette opiniâtreté coupable qui est la propre marque de rhérésie. Ses procédés comme ses sentiments ne ressemblent en rien à ceux d'un sectaire qui veut s'insurger contre la doctrine de l'Eglise. Loin de là, sa préoccupation constante est de réserver le domaine de la foi, pour le mettre à l'abri de toute négation. Sa règle, à cet égard, est la règle de foi catholique; et l'enseignement de l'Eglise reste pour lui la norme infaillible de la croyance. Mais, tout en respectant l'ensemble de vérités qui constitue la révélation , il croit pouvoir, en s'appuyant sur cette base même, pousser ses

(l) Periarchon, u, 9.

(«) Ibid.f m, 4, 0.

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