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choisit son lieu de naissance, ni ses compatriotes, ni sa condition. Si donc l'on n*adfnet pas que les âmes aient différentes natures, que les âmes naturellement mauvaises soient destinées à rejoindre une race mauvaise, et les âmes naturellement bonnes à faire partie d'une bonne race, il ne reste plus qu'à livrer au hasard tout le cours des choses humaines. Dès lors il ne peut plus être question ni d'un monde créé de Dieu et gouverné par sa providence, ni d'un jugement de Dieu sur les actions de chacun (I). »
C'est ainsi que raisonnaient les partisans de Basilide et de Valentin, pour justifier leur division des hommes en pneumatiques, psychiques et hyliques. D'après eux, ces trois classes d'hommes différaient essentiellement par leur nature et par leur destinée, suivant la prédominance radicale et irrésistible de Vesprit^ de Vâme ou de la matière. Chose étrange, les sectaires prétendaient bannir le hasard du train des choses humaines ; et ils y introduisaient ce qui est pire encore, la fatalité. Car s'il y a des hommes qui ne peuvent faire que le bien, et d'autres que leur nature nécessite au mal, le libre arbitre devient une chimère ; il n'y a plus dès lors ni mérite ni démérite. On s'étonne en vérité que l'objection des valentiniens ait pu embarrasser un esprit aussi pénétrant que celui d'Origène. Quel moyen de prétendre sérieusement que Dieu soit tenu de placer tous les hommes dans les mômes conditions? Qu'est-ce donc qui lui en ferait une loi ? Sa justice? Ne devant rien à ses créatures, pas même l'existence, il est libre d'accorder à celles-ci plus de faveurs qu'à celles-là, sans blesser les droits de personne. Sa bonté? Un bienfait n'en reste pas moins un bienfait parce qu'il est possible d'en concevoir un plus grand. Dans le jugement qu'il porte sur nos actions. Dieu fait la part des événements qui ne dépendent pas de notre volonté ; il a
(1) PeriarchoUj l. II, c. 9, n» 5.
égard aux causes morale^i ou physiques dont nous ressentons malgré nous les effets ; il tient compte des secours et desobstacles que chacun rencontre sur son chemin ; il n'exige point, par exemple, d*un enfant élevé dans une tribu de sauvages le degré de perfection auquel un milieu plus favorable aurait pu le faire arriver. CSela suffit pour écarter de la Providence tout reproche d'injustice. Tel naitau sein de l'opulence ; tel autre trouve la pauvreté à côté de son berceau. Mais, à Texception de la vertu, il n*y a ici-bas que des biens relatifs. Par elle-môme, et eu égard aux fins de rhomme, la richesse est une épreuve à tout le moins aussi redoutable que la pauvreté. Tout dépend du profit moral que nous savons retirer de Tune ou de l'autre ; et ce qui nous paraît un malheur est le plus souvent un effet de la bonté divine. De môme qu'il est plus avantageux à celui-ci d'être riche, parce que, s'il eût été pauvre, il se serait livré au désespoir, ainsi est-il plus utile à celui-là d'être pauvre parce que, s'il eût été riche, il aurait fait un mauvais usage de ses trésors. Parmi les biens relatifs, il n'en existe pas un qui, par notre faute, ne puisse devenir un mal, comme aussi il est en notre pouvoir de faire tourner à bien tous les maux de la vie. C'est ainsi que l'un abuse de la santé pour se plonger dans le vice, tandis que l'autre profite de la maladie pour revenir à la vertu. Dans quelque situation qu'il se trouve, l'homme n'est donc jamais autorisé à mettre en cause la justice ou la bonté divine, parce qu'il ignore comment il aurait agi dans d'autres conditions, et s'il ne lui est pas préférable de n'avoir reçu en partage que ce qu'il possède* Sans doute, il est un fait qui pouvait fournir aux gnostiques un prétexte plus plausiblepoursoutenir de deux chosesrune,ouque le Créateur est injuste, ou que les hommes sont de natures différentes : ce fait, c'est l'inégalité de nos dispositions au mal. L'objection serait valable, si l'on parvenait à établir qu'un homme quelconque est fatalement condamné au vice, T. I. 25
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et qu*ii n'aurait pu résister à ses mauvais penchants, même en les combattant dès le principe avec le secours de Dieu qui ne manque à personne. Mais voilà ce que ni les valenliniens ni aucune autre secte de fatalistes n*ont jamais réussi à prouver. Les hommes ont plus ou moins d'inclination au mal, cela est vrai ; maïs aussi le mérite est en raison de la difficulté vaincue, et la récompense croit avec le mérite. C'est dans la réaction contre les penchants inférieurs de sa nature que Thomme manifeste une véritable énergie ; et sa valeur morale est d'autant plus grande qu'il a trouvé devant lui des obstacles plus puissants. Ici encore, nul n'a le droit de se plaindre, parce qu'il possède, avec les ressources nécessaires pour triompher, l'assurance d'un bonheur proportionné à ses eflbrls. Kt c'est, Messieurs, ce qui nous conduit h une réflexion par laquelle se complètent toutes les autres. La vie présente est ordonnée relativement à une vie future où les inégalités actuelles pourront trouver leurs compensations léjgitimes. Nous ne connaissons ici-bas qu*une partie du plan de hi Providence ; et, faute de Tembrasser dans son ensemble, nous sommes tentés d'y voir des lacunes ou des irrégularités. La moindre apparence d'injustice nous déroute et nous choque, parce que nous ne saisissons pas bien la raison intime des choses ni leur (In dernière. C'est un drame qui se déroule devant nous avec l'inépuisable variété de ses actes, mais dont le vrai dénoûmenl nouséchappe. A l'avenir d'expliquer les mystères du présent et du passé, quand le plan divin aura reçu son entier accomplissement. Tel «st Tordre de considérations que l'an leur du Periarchon aurait pu développer en réponse à l'objection des vafèntiniens ; mais, entraîné par les souvenirs de la philosophie grecque, il croit trouver une solution plus satisfaisante dans l'hypothèse de la préexistence des âmes. ^ les hommes naissent dans des conditions inégales, c'est qn'ils ont mérité leur sort par les actes dHine^vie antérieure à ceUe-ci.
On ne peut donc pas dire que le Créateur se montre injuste à leur égard, puisqu'il les traite selon l'usage que chacun a fait de son libre arbitre précédemment. Par la même raison, le bonheur ou le malheur de naissance ne saurait être envisagé comme l'effet du hasard; il faut y voir la conséquence de l'état où chaque âme s'est librement placée avant de naitre à la vie humaine (4). Pour rendre plus clairement son idée, Origène cite un exemple, celui de Jacob et d'Ësali, c'est-à-dire le dernier qu'il aurait dû choisir ; car saint Paul s'en sert précisément pour prouver la gratuité des dons divins (2). Pourquoi, se demande le subtil interprète, Jacob a-t-il supplanté son frère dans le sein maternel 7 Parce qu'il avait obtenu la préférence divine à cause des mérites d'une vie précédente (3). Ce n'est point là un
(l) Periarchon, I. II, c. 9, n* 6 : Qaa ratione neqne Creator injnstos vMeliiUir, eua ieeunémm prmcedenleê eauêtu pro merito QDimiqnMiiqne distribuli; neqae fortniu nniusciyasque nascendi yel félicitas vel iDfelicitas puiabitnr.
(f) Ep. ad Rom., ix^ li, If : Ciim enim nondain nati faissent, aat aliquid boni egissent aut mali, at secundum electionem proposiiam Dei manerel, non ex operibns, eed ex vocante dictiim esl ei, quia major servie! mjsori. -* 8. Paul se serait gardé de dire d^uiie manière aossl absotne que Jaeob ei Esaû n*avaieni eiieore fait ni bien ni mal, sMl e&t admis que la dilTérence de lenrs destinées provenait des ouvres accomplies dans une vie précédente.
(3) Perimrekom, 1. II, c. 0, n* 7 : Inrenitiur non esse ii^nstitia, qiiod et in ventre flratrem snm sapplantavit Jacob, si ex prMtedinHs viddUet vitœ wteriiiê digne ema diketom esse seatiamus a Beo. — En présence d'nn texte aussi lonnel, il me parait difficile de prétendre qn*Origène n*a pas enseigné la préexistence des Ames. Telle est pourtant la Uièse qae M. Vinceaaxi, proliaseenr à la Sapience, s*est chargé de soutenir dans mie apologie récente d*Origène (vol. II, pars S, c. is-si, Rome, 1S64.) Il est vrai, le dœte critiqne ne dte pas le texte que nous venons de reproduire, pas plus que d'autres mm moins eonehunts. Mais, admettons un instant, avec M, que les fragments de S. Jérôme et de Jostinien ne méritent pas de coniance, tandis que la version de Ruiln serait seule authentique. I^ms Vespéee, cette distinction ne lui est d*aaeun secours ; car, sur Àe point en question, il n*y a pas désaccord entre les trois auteurs. C'est prédséoieiil à la traduction de Rulin que nous avons anprunté les textes cités plus haut. En void d'autres tout aussi clairs : Justitia creatoris, utmihivide* tuT, ita demum hicidius ostendetur, si causas diversitatis unnsqnisque vel cœlestium, vel terrestrium, vel infemorum in semetipso prœcedenUê ttafi*
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fait particulier dans la pensée de Fauteur; non, ce fait, il rérîge en loi pour toutes les créatures raisonnables, y compris les anges, dont les propriétés inégales ne peuvent s'expliquer, d*après lui, que par des causes précédentes, e.x prœcedentibus causts, ainsi que nous Tavons montré la dernière fois. Et dans quel but cherche*t-il à établir ce principe? C'est toujours pour écarter du Créateur le reproche dMnjustice. Il craint, par exemple, qu*on ne soit autorisé à formuler ce grief, en admettant que Jérémie et saint Jean ont été sanctifiés dans le sein maternel, sans avoir pu mériter cette distinction par les œuvres d'une vie déjà écoulée (i). Mais c'est dans le III* livre du Periarchon qu*il développe sa proposition avec le plus de clarté et d'ampleur. Discutant ce texte de la deuxième épttre à Timothée : « Dans une grande maison, il n*y a pas seulement des vases d*or et d'argent, mais aussi des vases de bois et d'argile, etc., » Origène montre avec raison que chaque homme peut mériter de devenir un vase d'honneur ou un vase
vitatem earpoream habere dicator (l. II, c. 9, n* 7). — Non intra h^jnt sœcali vitam dlspensatio humana concladitnr, sed fntori statos causam pnsstat semper anierior meritorum ttatus (1. III, c i, ii« 17}. — Non advertentes (les valentlniens) qnod ex ^mcedentibuê loeri arbitra eauiU instituta fuisset a Dec dispositîonis isto yarietas (1. III, c. 5. n* 4). — Nons montrons plus loin que, même dans les écrits postérieurs aa P«riarchon, Origène ne 8*est jamais dégagé complètement de ces idées platoniciennes. Tonte critiqae sériense devient impossible lorsqu^on aborde les ouvrages d*un auteur avec le parti pris, soit de le dénigrer, soit de foire son apologie.
(I) Periarchon, 1. 1, c. 7, n* 4 : Ne forte non judicio, nec pro meriUs replere aliquos Deus videatur Spiritu sancto, et sanctiflcare non merito. — Dans le Commentaire $ur S. Jean (tome II, t5), il soutient la même proposition, et en tenues qai n*admettent pas d*équivoque : « Si nous ne recourons à des œuvres précédant cette vie (cm xà ïcpo loS Pieu toutou ^n*)» conmient sera4-il vrai de dire qu'il n'y a pas d'ii^justice auprès de Dieu? Car, dans ce cas, l'ainé aurait servi le cadet, et serait devenu un olyet de haine avant d'avoir rien fait qui pût lui mériter ce sort. » Dans le même paragraphe, il se range à l'opinion de ceux qid regardaient S. Jean* Baptiste comme un ange descendu sur terre pour s'y revêtir de la nature humaine : supposition qu'il étend ailleurs à d'autres saints personnages {in Joannem^ tome XIII, 43 ; XX, 7).
TIlÉOllIB DE LA PRÉBXI8TKNCB DBS AMES 369
d'igaominie; puis il se demande si Ton ne doit pas expliquer également par des causes antérieures à cette vie la différence de nos destinées terrestres. Voici sa réponse :
<c Du moment que nous admettons certaines causes antécédentes pour expliquer comment les uns deviennent des vases d'bonnenr, et les autres des vases d'ignominie^ qu'y a-t-il d'absurde à dire, au sujet de T&me elle-môme, que Jacob et Esatt ont mérité pour des causes plus anciennes (icptofivTtftt atTia), celui-là d*6tre aimé avant de prendre un corps, celui-ci d*ètre haï avant d'entrer dans le sein de Rébecca? Par là tout s'explique clairement. De môme que e potier fait d'une seule masse d'argile des vases d'honneur et des vases d'ignominie, ainsi toutes les âmes ont une même nature; elles sont devant Dieu, si je puis m'exprimer de la sorte, comme une seule masse de substances raisonnables. Seulement, c'est à des causes antérieures (icpi^Surspa ouna) qu'elles doivent d'avoir été faites les unes pour l'honneur, les autres pour l'ignominie... Il est donc possible qu'un vase d'honneur, arrivé tel en ce monde à cause des mérites antérieurs^ accomplisse des œuvres indignes de lui et devienne un vase d'ignominie pour un monde futur. Au contraire, un vase d'ignominie, qui s'est attiré son sort actuel par des œuvres antérieures à cette vie (icptofiurtpa toutou Too p(ou), peut se réformer et devenir, dans la création nouvelle, un vase d'honneur, un vase sanctifié, utile au Maître, et prêt à toute bonne œuvre (1). »
(i) Periarchon, 1. III, c. 1, n*« 20 et 21. Noos tradoisons d'après le fragment grec conservé dans la PhUocalie, extrait formé des œuvres d*Origène par S. Badle et S. Grégoire de Nazianse. Mais, da reste, le sens est absolument le même dans les verrons de S. Jérôme et de Rnfin. Il faut reconnaître qne, sur ce point, le prêtre d'Aqoilée n*a guère alTaibli l'original : Ex ipsa Deos secondnm fmwedenlM meritorum eatuast sicat ex nna massa flgnlos, creavit et plasmavit... Pos<$ibile namqne est ntvas boe qnod ex prioribui eauiU in hoe mundo ad honorem factnm est, etc., dcatrorsum si qais ex priiuedentibuê cautit in bac vita vas ad contnmeliam a Greatore fonnatus est, etc.
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Malgré le tour métaphorique qu*il domui à sa pensée, Origène s'exprime ouyertemcnt. C'est aux œuvres accomplies dans une vie antérieure à celle-ci que nous devons chacun notre condition présente. Mais, comme nous restons doués du libre arbitre, il ne tient qu*à nous d'inlervertir les rAles, de sorte que les méchants peuvent devenir bons, et réciproquement. 11 n'y a pas de doute possible sur le vrai sentiment de l'auteur. Un peu plus loin, il examine les dis* positions bonnes ou mauvaises que les entants manifestent pour ainsi dire en naissant ; et il se pose cette question : d'où vient que les uns semblent livrés à Tinfluence 6e^ esprits mauvais, tandis que les autres s'ouvrent tout naturellement aux bonnes inspirations? Conséquent à lui-même, il explique ces phénomènes par « des causes qai ont précédé la naissance corporelle » :
M A mon avis, il n'y a qu'une réponse satisfaisante pour ceux qui enseignent, conformément à notre foi, que la Providence divine gouverne toutes choses en ce monde. S'ils veulent éloigner d'elle jusqu'à l'ombre d'une injustice, ils sont obligés d'admettre certaines causes antérieures à la naissance corporelle, des fautes que les âmes ont contractées par le libre mouvement de leur volonté, et qui leur ont mérité d'être ainsi châtiées par la divine Providence. Car, soit dans ce corps, soit hors de ce corps, l'âme possède son libre arbitre, qui ne cesse de tendre vers le bien ou vers le mal; et le sens raisonnable, c'est-à-dire l'intriligenoe ou l'âme, ne peut jamsiis exister sans quelque mouvement bon ou mauvais. Selon toute vraisemblance, ces mouvements sont la cause des mérites que les âmes acquièrent avant même que de rien faire en ce monde ; et c^est à ces mérites ou à ces causes qu'elles doivent les biens ou les maux que la divine Providence leur distribue dès le premier instant de la naissance, et même auparavant, s'il faut parler ainsi. Voilà ce qu'on peut dire concernant le soK qui
THÉORIE DB LA niaXISTENCB DES AMES 391
atlead les hommes dès leur Riissance, ou œèaoe avant qu'ils ▼oient le jour. Quant aux suggestions diverses dont les Ames sont l'objet de la part des esprits, et qui les sollicitent au bien ou à ce qui lui est contraire, il faut pareillement en chercher l'explication dans des causes antérieures à la naissance corporelle (1). »
Par cette hypothèse de la préexistence des âmes, Origène croyait avoir détruit les objections des gnostiques contre la Providence, en même temps qu'il rendait compte de la dis* parité que la naissance établit entre les hommes, de leurs inclinations bonnes ou mauvaises, du lot qui leur échoit dans la répartition des biens et des maux de ce monde, en un mot de leurs destinées terrestres. C'est aussi par ce c6té qu'elle a séduit bon nombre d'esprits, dans les temps anciens, et jusque de nos jours (3). En effet, de prime abord, elle peut avoir quelque chose de spécieux, parce qu'elle semble mettre la Providence à l'abri de tout reproche, en faisant une très large part à la liberté humaine dans les événements de ce monde. Vous êtes né pauvre, nous disent les partisans de cette théorie, vous avez reçu en partage la maladie et la souffrance : ne vous en prenez qu'à vous-même ; Dieu châtie en vous les fautes que vous avez commises dans une vie antérieure â celle-ci. Vous vous plaignez d'être plus incliné au mai que votre voisin, d'avoir plus à combattre pour vous maintenir dans la voie du bien : vous n'avez que ce que vous méritez; vos penchants sont la suite de la direction que vous aviez donnée à votre libre arilutre avant de nattre à la vie présente. De cette manière tout s'explique, et il n'y a plus de difficulté (3). Oui, tout s'explique,
(t) Periarchon, 1. III, c. 3, n» 5.
(2) M. Jean Reynand, Terre et Ciel, ch. lir, p. 173 et 88. Paris, 185S. — M. d'Orient, ikê 4êêti»èeê de rànu^ Paris, 1846. Voir FezceUeute réfatation qa*a faite de ces deux li?res M. Th. Henri Martin, doyen de la facolté de Rannes {La vieftUure, ch. vu, Paris, 1858).
(3) C*est dans ce sens que TAthénien dil à Clinias ( XI* livre des Lois
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k>rsqu*on n'envisage les choses qu'à la surface : mais du moment qu'on veut aller au fond de la théorie, il est facile de se convaincre qu'elle ne résiste pas à un examen sérieux. Chaque homme, nous dit-on, expie sur cette terre les fautes qu'il a commises dans une vie antécédente ; et cette expiation doit avoir pour effet le retour de l'âme à Dieu. Mais, pour que le châtiment puisse ôtre efBcace, salutaire, il faut à tout le moins que le coupable ait conscience de son égarement. Or, est-il un seul homme qui se souvienne d'avoir vécu avant de naître, ou d'avoir posé un acte quelconque antérieurement à l'existence actuelle? Le genre humain tout entier répond à cette question par une négation absolue. Dès lors, comment voulez-vous que je me repente et que je me corrige d'une faute dont je n'ai jamais eu aucune connaissance ? Il m'est impossible de réparer mes erreurs passées, ou d'en retirer aucune expérience utile, puisqu'il n'en reste pas trace dans ma mémoire. On répond à cela, dans le langage poétique de Platon, que nous avons bu de Teau du fleuve Léthé, ou en prose vulgaire, que le souvenir de la première vie se perd dans le passage à la vie suivante. Mais, alors, il n'y a plus entre ces deux vies aucun lien moral, aucune solidarité. Ce qui m'avertit de mon identité personnelle, c'est la conscience d'être resté le même homme aussi loin que remontent mes souvenirs. Otez ce sentiment, comme il arrive dans l'état de démence, mon passé cesse de m'appartenir : il me devient aussi étranger que celui d'un autre homme; je ne puis plus en profiter pour mieux faire à l'avenir, ni l'expier utilement. De là vient que, dans nos mœurs judiciaires, et malgré le silence de la loi positive, on n'exécute pas le condamné atteint de
de Platon) : < Les caractères, les mœurs, les volontAs, les raisonnement», les opinions vraies, la préroyanca et la mémoire ont existé avant la Iongaenr, la largeur, la profondeur et la force des corps, puisque Tàme elle« même a existé avant le corps.
démence depuis sa condamnation. Pourquoi cela? Parce qu'il n*a plus conscience de sa faute, et que la peine perdrait tout caractère moral, si le criminel, en la subissant, ne pouvait se dire à lui-môme qu'il Ta méritée, ni se rappeler par quel genre d*infraction il l'a encourue. Or, c'est dans une situation tout à fait analogue que nous placerait l'hypothèse de la préexistence des âmes. Un philosophe platonicien du y* siècle, Énée de Gaza, a très bien fait ressortir les vices de cette théorie dans un dialogue sur l'âme, intitulé Théophraste :
« Ne fais-tu pas avant tout cette réflexion que, si l'âme avait déjà vécu, elle en aurait un souvenir ou une réminiscence ? Car les anciens disent qu'apprendre, c'est se souvenir. Selon eux, Tâme se souvient du démiurge et de la beauté intelligible dont elle est éloignée depuis longtemps, et elle a oublié complètement sa vie précédente, ses goûts, les choses qui lui sont arrivées, sa patrie et ses parents dont elle vient de se séparer. Gomment expliquer qu'elle se rappelle les joies et qu'elle ait oublié les douleurs, dont l'empreinte se grave d'ordinaire si profondément dans la mémoire? Quand je châtie mon fils ou mon serviteur, avant de leur infliger une punition, je leur répète plusieurs fois la raison pour laquelle je les punis, et je leur recommande de s'en souvenir pour ne plus tomber dans la même faute. Et Dieu, qui établit contre nos crimes les derniers châtiments, n'instruirait pas ceux qu'il punit du motif pour lequel il les punit, mais il leur ôterait le souvenir de leur faute, en même temps qu'il leur donnerait un sentiment très vif de leur peine I A quoi donc servirait la peine si elle laissait ignorer la faute? Elle ne ferait qu'irriter le coupable et le pousser à la démence. H'aurait-il pas le droit d'accuser son juge, s'il était puni sans avoir conscience d'aucune raute(l)? »
(1) Théophraste, Dialogue $ur Vâme, par EDée do Qaxa, édii. Boîssonads, p. 17-18.
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Ces réflexions d*Énée de Gaia sont fort jodideiises. Nais il est d'autres raisons qui montrent tont ce qu'il y a de faux et de chimérique dans l'hypothèse de la préexistence des âmes. Si l'inégalité que la naissance établit entre les hommes était le résultat des mérites ou des démérites d*une vie antérieure à celle-ci, il faudrait voir non plus un don gm^ tuit» mais une récompense rigoureusement due, dans les avantages naturels du rang, de la fortane, de Tesprit» de la santé, etc. ; et, au contraire, un châtiment dans Tabsence de ces biens ou de ces dislinclions. Il en résulterait que le bonheur de naissance est une marque de perfection morale, et le malheur de naissance un indice de culpabilité personnelle. Conçoit-on une doctrine capable d'inspirer plus d'orgueil aux grands de la terre, aux heureux du siècle, et moins de courage aux déshérités du pouvoir et de la rkhesse? Ne parlez plus aux premiers d'humilité : ils vous répondront qu'ils mérite.nt leur sort par la conduite qu'ils ont tenue dans une vie déjà passée. N*essayez plus de faire entendre aux seconds le langage de la résignation : ce sont des malheureux qui succombent sousle poids delà justice divine, en punition de leurs fautes antérieures. Ne cherchez pas davantage à rapprocher les uns des autres par les liens de la fraternité : en voulant améliorer le sort d'un nulbeureux, vous risquez de contrarier les jugements de Dieu, qui châtie dans sa personne les crimes d'une vie antécédenU* On voit où conduirait une pareille théorie : outre qu'elle serait une insulte au malheur, elle amènerait le triomphe de l'orgueil et la ruine de la charité. G*est elle qui, dans l'Inde, a inspiré et produit le régime odieux des castes ; et si Platon a trans* porté les mêmes divisions dans son État modèle, U n'a fait qu'appliquer à l'ordre social ses idées philosophiques. Je n'insisterai pas davantage sur des raisons qui se présentent d'elles-mêmes à l'esprit de quiconque examine sérieusement rhypothèse de la préexistence des âmes. Non, il est im{M>s*
THÉOniB DB LA FRÂBZISTBNCE DBS AMES 395
sible d'admettre mie -carrière antérieore où les hommes aient pu mériter, par des actes personnels, leor condition présente. La Tie actuelle est un temps d'épreuve, par rappoK à une Tie future, et non une période de rétribution, relatlrement à une Tie passée. Le Sauveur s^est expliqué, dans rÉvangile, sur l'inégale répartition des biens et des maux, de manière à bannir toute équivoque. Quand ses disciples lui demandent au sujet de Taveugle-né : « Maître, qui a péché, celui-ci ou ses parents, pour qu'il soit né aveugle? » Jésus-Christ leur répond : « Ni celui-ci n'a péché, ni ses parents; mais c'est afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui (t). » Voilà le vrai sens de Tépreuve que nous subissons sur la terre. Tous les hommes sont appelés à manifester, dans la condition propre à chacun, les œuvres que Dieu accomplit en eux et par eux. Pauvreté, richesse, maladie, santé, accidents de la naissance, vicissitudes de la
(1) s. Jean, ix, t, 3. On ne saurait nier que les idées platonicien nés on pyUiagoriciennes sur la préexistence des âmes n'eussent pénétré dans l'esprit de (jnelqnei Joift pendant les deux deniers sièdes qni préoèdenl notre ère ; et c^est à des influences de ce genre qu*ii fant altribner eu partie Topinion assez répandue d'un retour de quelques prophètes dans des «orps mortels. Mais il serait impossible de voir antre chose qu'une pure plaisanterie dans le sentiment decenx qni prétendent appnyer sur TErangile lui-même l'hypothèse de la métemsomatose. Qnel moyen de se méprendre sur le sens de ces paroles dn Sanrenr : « Si vons vosiez le comprendre, Jeaa-BapUata est Ini-méme Elie qui doit venir (S. Matth., zi, u} ? » Jésus-Christ veut indiquer par Jà que Jean- Baptiste est la flgnre et remplit le ministère d^Elie, ainsi que l'avait dit Zacbarie en parlant de son nis : « U mardiera devant IHen dans VtêprU et U terU d'£iie (Lac, 1, 17) . 9 Aussi Jean-Baptiste, interrogé par les Juits, répond-il expressément qu'il n'est pas Elie (^. Jean, i, fi). Tout se réduit donc à cette simple oomparafton : De même qoe le véritable EUe' Mt paraître avant le dernier avènement du Messie, ainsi Jean-Baptiste est-U l'Elie du premier avènement, puisqu'il remplit à son tonr l'office de précurseur. H n'est pas plus question de la préexistence des âmes dans ce texte du livre •de la Sagesse : « J'étais un enfant d'un henrenx naturel, et j'avais reçu «ne bonne àme, ou plutôt, étant bon (jiaUov U aYaÔi; c5v), j'étais venu à un corps pur (▼m, 19, 80). » L'écrivain sacré vent dire que Dieu, en douant son âme d'henrenses dispositions naturelles, l'unit à un corps pur ; mais il n^affirme d'aucune façon que cette honte naturelle on ces heureuses dispositions aient été le fruit de mérites acquis dans une vie précédente.
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fortune, dispositions heureuses, penchants au mal, toutes les situations, tous les événements de la vie peuvent et doivent devenir autant de moyens pour obtenir le salut. A Dieu de mesurer le mérite d'après les secours ou les difficultés, et de proportionner la récompense aux eCTorts de chacun. Que s'il est ici-bas des douleurs imméritées, des souCTrances dont la raison nous échappe, Féternité suffit à coup sûr pour les compenser : elles trouvent leur explication, non pas dans un passé chimérique, mais dans un avenir certain.
Sans doute, comme toutes les erreurs, l'hypothèse de la préexistence des âmes renferme un fond de vérité : elle part d'un fait incontestable, de la déchéance originelle. Son tort, c'est de suppose^ gratuitement une vie antérieure à celle-ci, et de transformer en démérite personnel, variant selon les individus, un péché égal pour tous, une tache héréditaire que nous contractons par le fait de la naissance et en vertu de la solidarité du genre humain. C'est dire assez que la doctrine du péché originel, entendue dans le sens de l'Eglise, ne saurait se concilier avec la théorie adoptée par Origène. Gomment donc le chef de l'École d'Alexandrie a-t-il pu, tout en admettant ces idées platoniciennes, adhérer néanmoins à l'enseignement catholique? Dans quelle mesure ses vues sur le dogme de l'Incarnation se sont-elles ressenties de son erreur concernant la chute primitive? C'est ici que nous allons assister derechef aux fluctuations de ce grand esprit partagé entre les opinions qu'il avait puisées à des sources étrangères, et une foi qui restait l'âme et la règle de sa vie.