DEUXIÈME LEÇON
Premières années d'Origène. — Une édncation chrétienne an ii* siècle
— Origène étudie les lettres profanes et la science sacrée au Didascalée d*Alexandrie, sous la direction de Clément. — Son goût et ses aptitudes pour les diverses branches des connaissances divines et humaines. — Événements qui traversent sa jeunesse. ~ Origène soutien. de sa mère et de ses six frères, après le martyre de son père Léonidès.
— Vive répulsion du jeune homme pour les hérétiques d* Alexandrie.
— Origène débute par l'enseignement de la granmiaire et des belleslettres.
Messieurs,
Plus un homme a marqué dans Thistoire, plus l'on aime à se reporter vers les années de sa jeunesse, pour y découvrir le germe ou Tindice de ses destinées futures. Rien n'est intéressant comme de prendre à leur point de départ et de suivre dans les détails de leur vie intime ceux qui ont joué un grand rôle sur la scène du monde. Frappée de ce contraste entre un nom devenu célèbre et une carrière qui se préparait dans l'obscurité, Timagination se plaît & deviner les grandeurs de l'avenir derrière les moindres événements du passé. On a de la peine à se persuader que tout ne doive pas sortir de l'ordinaire dans les débuts d'une exis* tence qui aura la gloire pour terme. De là ces récits légendaires qui entourent trop souvent le berceau des grands hommes et leurs premiers pas dans la vie. Mais, si Ton dépouille ce sentiment de toute exagération, il est facile de se convaincre que l'historien ne cède pas à une vaine curiosité lorsqu'il remonte aux tâtonnements de Tenfance pour expli-
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quer en partie les œuvres de Tâge mur. L*homine de génie, pas plus qu'un autre, ne se forme tout d*un coup: c'est une fleur qui s* épanouit lentement sur sa tige, un rayon de lumière divine qui se dégage peu à peu du sein des ténèbres. Pour un observateur attentif, il y a, dans ce travail précoce d*un esprit qui s'annonce, des tendances à constater, des lueurs à recueillir. Souvent tel trait, qui semblerait devoir passer inaperçu à la première page d*une biographie, de* vient une sorte de révélation quand on le rapproche de ce qui suit. En tout cas, le milieu où un écrivain s*est développé, le genre d*éducatioQ qu'il a reçu, les auteurs ou les livres qui l'ont attiré de bonne heure, les études vers lesquelles il s'e^t porté dç préférence, font pressentir jusqu'à un certain point la marche quMl adoptera, et servent à rendre compte de son activité ultérieure. Ce sont là autant de détails que Ton ne saurait négliger lorsqu'on veut pénétrer le secret d'une vie, et demander aux faits la lumière qu'ils peuvent jeter sur les doctrines .
Si les réflexions que Je viens d'émettre ont quelque justesse, elles s'appliquent tout particulièrement au personnage dont nous avons entrepris d'étudier les œuvres. La jeunesse d'Origène présage sa vie entière : jamais peut-être le talent et le caractère d'un homme ne se sont manifestés de meilleure heure, ni développés plus rapidement. A chaque pas que nous allons faire dans le récit de ses premières années, nous serons tentés d'anticiper sur la suite, tant cette physionomie se dessine pour ainsi dire à l'instant même avec tous ses traits distinctifs; de telle sorte que l'un des plus ardents adversaires d'Origène, saint Jérôme, a pu dire de lui, sans trop d'hyperbole : Magnus vir ab infantia : il a été grand homme dès l'enfance (i). Ici, Messieurs, nous ne retrouvons pas l'absence de renseignements que nous avons regrettée plus d'une fois pour les écrivains de cet
(1) Ëp. Lxxxiv, ad Pammaçhium, 8.
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âge primitif. Busèbe a oonsaeré au eélèbre oatéchlste pcesque tout le YP livre de %on Histoire ecclésioêtique; et, si les opinions bien connues de Tévèque de Gésarée nous autorisent à nous défier de ses Jugements, nous n'avons pas les mêmes raisons pour suspecter la fidélité de sa narration : un petit nombre d'années le séparent de celui dont il retrace la vie, et il écrit dans les contrées mêmes qui ont servi de théâtre à Tactivité du grand Alexandrin.
Origène naquit de parents chrétiens, en Egypte, vers Tannée 185 après Jésus-Christ. Son père, Léonidès, proba-« blement un rhéteur d'Alexandrie, l'instruisit dès le bas âge dans les sciences élémentaires qui formaient alors la base d'une éducation libérale ; mais, en le faisant passer par tous les exercices de la discipline grecque, il s'appliquait avec un soin particulier à l'initier dans la connaissance des divines lettres. Chaque jour l'enfant était obligé d'apprendre par cœur et de réciter quelque passage de l'Écriture sainte. Son esprit vif et curieux se plaisait singulièrement à ce genre d'étude. Non content du sens propre et obvie que présente la lettre du texte sacré, il en cherchait de plus proifonds, trahissant ainsi dès l'origine son penchant h scruter les vérités de la foi. 11 accablait son père de questions, lui demandant pour chaque endroit un peu difficile des expli* cations qui ne laissaient pas quelquefois d'embarrasser le précepteur. En apparence et devant l'enfant, Léonidès tâchait de modérer cette ardeur intempestive; il exhortait l'impatient élève à s'en tenir au sens littéral de rÉcriture, sans vouloir résoudre des problèmes qui n'étaient pas de son âge; mais au fond et en lui-même, l'beureuY père se réjouissait de voir une intelligence si précoce, et il remerr ciait Dieu de lui avoir donné un tel fils. Souvent même, dit Eusèbe, pendant que l'enfant dormait, le pieux chrétien s'approchait de lui doucement, et, lui découvrant la poitrine, il la baisait avec respect, comme un sapctuaire où
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résidait FEsprit saint : tant la piété naissante d*Origône ravissait d'admiration ses parents, en même temps que ses rapides progrès dans la science faisaient leur orgueil et leur joie. Ce tableau si touchant d'une éducation chrétienne au u* siècle nous montre à quel point l'Évangile avait transformé la vie de famille. Jusqu'à présent, nous n'avons guère eu occasion de constater ce résultat, car la plupart des hommes dont nous avons étudié les œuvres, saint Justin, Tertuilien, saint Cyprien, sortaient du paganisme. Loin de puiser au foyer domestique les principes de la foi, ils avaient sucé avec le lait une doctrine toute contraire. La vie d'Origène s'ouvre sous d'autres auspices : nous trouvons là l'enfant chrétien, formé à la vertu et à la piété par les leçons paternelles. Or, Messieurs, ce trait de mœurs mérite notre attention. Vous n'ignorez pas combien l'éducation domestique était négligée dans le monde païen à l'époque où le christianisme vint s'y établir. C'est aux esclaves qu'on renvoyait le soin d'élever les enfants; et cet oubli du plus grave de tous les devoirs doit être rangé parmi les principales causes qui ont amené la décadence romaine. Tacite et Quintilien s'en plaignent amèrement, l'un dans son dialogue sur les Orateurs célèbres; l'autre dans ses Institutions oratoires (1).' Plutarque n'est pas moins sévère pour ce vice capital de son temps. « La plupart des hommes, dit-il, tombent dans une aberration ridicule : quand ils ont un es« clave honnête, ils en font un laboureur, un pilote, un intendant, un commis de marchandise ou de banque ; mais s'ils en ont un, ivrogne, gourmand, inutile à tout, c'est à celui-là qu'ils confient leurs enfants (2). » On comprend quelles générations devaient se préparer sous la conduite de tels précepteurs ; avec le christianisme^ la société domes-
(1] Tacite, de elarii Oratoribui, xxvux, xxix. — Quintilien, /tuf., Orat.j 1, t.
{%) Plntarqiie,|d0 £4beri9 9^.
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tique prend un autre caractère : les relations de ses membres se resserrent et se fortifient par Tunité d*un lien indissoluble; Tenrant devient un dépôt sacré que la Providence confie aux parents, avçc mission de l'élever dans la discipline du Seigneur, comme dit saint Paul (1). Entre les devoirs de la paternité ainsi compris et Thabitude païenne de se décharger d*un souci réputé incommode sur une classe d*hommes voués à Tinfamie, il y avait tout un abîme ; et rien ne fait mieux ressortir le contraste des deux sociétés. Non, ils ne se trompaient pas, ces grand sartistes du moyen âge, lorsque, voulant saisir Tidée chrétienne dans Tune de ses plus hautes expressions, ils aimaient à multiplier les tableaux de la sainte famille et à représenter TEnfant-Dieu entre son père nourricier et la Vierge-Mère. Dans ce type auguste, ils personnifiaient la vie de famille, telle que le christianisme l'a constituée, grave et sérieuse, douce et intime ; ils idéalisaient, par cette scène d'intérieur, tout ce que l'Église a fait pour restaurer l'éducation domestique. Or, cette restauration a été Tune des sources les plus fécondes du progrès religieux et moral. C'est grâce à l'active et pieuse sollicitude des Monique et des Léonidès, que nous voyons se produire de si mâles vertus dans les premiers temps de l'Église. Depuis lors, et à travers toute la suite des siècles chrétiens, les mêmes efforts n'ont cessé d'aboutir à des résultats identiques ; et si, de nos jours, le niveau moral a baissé sur quelques points, si les âmes ont perdu de leur dignité et les caractères de leur énergie, c*est parce que Tesprit de famille tend à s'affaiblir, que la vie extérieure a pris un développement excessif, et que l'enfance ne retrouve plus toujours au foyer domestique, dans la personne du père ou de la mère, le premier et le plus sérieux des instituteurs. Les parents d'Origène avaient compris ce devoir si méconnu
(1) Ép. au9 Éfhét., vi, 4.
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autour d*eux dans la société païenne. Aussi Léonidès ne négligeait*!! rien pour cultiver l^esprit et le cœur de son fils. Afin de mieux réussir à développer de si Iieureuses dispositions, il résolut d'appeler à son aide le zèle et les lumières d*autrui. Il y a, Messieurs, trois grands foyers où l'homme doit puiser les éléments de sa vie spirituelle : la famille, rÉglise et Técole. Préparé à ses destinées terrestres par la famille, à ses fins surnaturelles et divines par l'Église, il cherche dans l'école le moyen d'atteindre plus sûrement les unes et les autres. C'est dire assez que ce troisième enseignement, pour remplir sa vraie fonction, ne saurait être que la continuation et le développement des deux premiers. En d'autres termes, il faut que l'enfant retrouve dans l'école, sous une forme et avec des applications différentes, les leçons paternelles et la doctrine catholique. Quand ces trois influences se combattent au lieu de s'enlr'aider, le désordre se met dans les intelligences, réduites à flotter d'une opinion à l'autre, sans être en état de démêler le vrai d'avec le faux. Il ne peut résulter de cet antagonisme funeste qu'une absence totale de principes, un doute qui paralyse les forces de l'esprit. Heureux les temps et les pays où ces trois forces se rencontrent et s'allient dans l'œuvre collective de l'édu» cation ; où la famille, l'Église et l'école travaillent de concert à former, par les moyens propres à chacune, l'homme, le chrétien et le citoyen I Autant que le permettaient les difficultés de sa situation au milieu d'un monde hostile, le christianisme avait réalisé à Alexandrie cette harmonie si désirable. Le Didascalée était là, offrant aux jeunes chrétiens un enseignement qui embrassait à la fois lés lettres humaines et la science sacrée. Origène se plongea dans ces études avec d'autant plus d'ardeur que l'école était dirigée par un mattre dont la vaste érudition s'embellissait du charme de l'éloquence (1). L'influence de Clément sur son nouveau (i)Ën8èbe, H. E.,vi, 6.
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disciple devint prépondérante ; il sufflt de rapprocher les ouvrages de Tun et de l'autre pour constater une action ai décisive. Longtemps après cette époque, l'un des condis*ciples d*Origàne, Alexandre, devenu évoque de Jérusalem, écrivait à son ami pour lui rappeler ce qu'ils devaient tous deux à leur maître commun : « Nous reconnaissons pour nos pères ces pieux personnages qui nous ont précédés et que nous suivrons bientôt, je veux dire le bienheureux Pantène et saint Clément mon maître, qui m'a été d'un si grand secours ; c'est par eux que je t'ai connu, toi qui es à la fois mon seigneur et mon frère (i). » Si vous n'avez pas oublié quelle haute estime Clément d'Alexandrie profes« sait pour la science^ il ne vous sera pas difficile de comprendre que le chef du Didascalée ait dû cultiver avec amour les talents d'un élève qui promettait à l'Église un si vaillant défenseur.
Du reste, Messieurs, ce goût vif pour la science tant profane que sacrée n'était pas un fait rare à l'époque d'Origène ; on l'observe assez généralement sur divers points du monde chrétien. Partout les écoles s'organisent ou se développent, en môme temps qu'il règne une grande activité dans les différentes branches de la théologie. Bref, par ses institutions comme par ses écrits, le m* siècle résume les travaux littéraires des deux premiers, et prépare ceux du iv«, qu'on n'a pas appelé sans raison l'âge d'or de l'éloquence chrétienne. Sous ce rapport, le mouvement des sectes gnostiques n'avait pas laissé de produire quelque bon résultat : leur mot d'ordre, c'était la science. Qu'elles aient caché sous ce nom des rêveries d'ordinaire peu scientifiques, cela est incontestable; mais enfin leurs recherches, leurs spéculations deve* naient un stimulant pour ceux qui avaient mission de les combattre. C'est ainsi, Messieurs, pour me servir d'un
(1) Lettre de saint Alexandre à Orlgène, citéepar Bnsèbs, H. B., vi, 14.
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exemple plus récent, que les témérités de l'exégèse rationaliste ont puissamment contribué à réveiller parmi nous le goût des études bibliques. L'erreur perdrait toute raison d*ètre dans le plan de la Providence, si elle ne profitait par quelque endroit à la vérité. J'en dirai autant du néoplatonisme, dont le ni*^ siècle va devenir la période la plus florissante, et qu'on peut nommer à bon droit une gnose païenne. Là aussi, dans l'école d'Ammonius Saccas et de Plotin, on aspire à la science absolue avec un enthousiasme que la philosophie grecque n'avait plus connu depuis longtemps. On conçoit dès lors que le Didascalée, placé entre deux camps ennemis, se soit trouvé dans l'heureuse nécessité de combattre ses adversaires par les armes de la science et de l'érudition. Les conditions de la lutte à l'époque d'Origène entretenaient cette soif de l'étude qu'on remarque dans les écoles du m* siècle. Sans doute, ce n'est point à l'aide de ces ressources humaines que le christianisme s'était établi dans le monde : ses premiers prédicateurs n'appartenaient pas à la classe des lettrés. Mieux que personne, Origène rendra compte de ce fait, dans son Traité contre Celse^ en expliquant le mot de saint Paul : Non in pei'suasibilibus humanse sapientim verbis, sed in ostensione spiritus et vîrtutis (1). Il montrera que cette « manifestation de la puissance divine » agissant par elle seule, et sans le secours des moyens humains, devait servir à prouver que la religion chrétienne est l'œuvre de Dieu, et non celle des hommes. Mais une fois cette démonstration faite, il fallait que la nature humaine concourût à l'opération divine, en mettant au service de la foi toutes les forces de l'intelligence et de la volonté. Voilà pourquoi saint Paul avait rangé parmi les charismata, ou dons de l'Esprit saint, « la parole de la sagesse et la parole de la science (2) . » L'Église ne s'éloi-
(1 ) I" aux Corinth,, u, 4. — Origène, contre Cel$e, l. 1, 38, 6t ; 1. III, »9. (t) l** aux Cwrinth., xii, 8.
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gnail donc pas de l'esprit de son inslitution ; elle remplissait fidèlement le programme tracé par Tapôtre, en cherchant dans la science une auxiliaire de la foi. Son zèle pour la diffusion des lumières ne s'est pas démenti un moment dans la suite des siècles ; et ceux qui l'accusent d'être hostile au progrès des sciences, oublient qu'on ne signalerait pas dans l'histoire, depuis le Didascalée d'Alexandrie jusqu'aux universités dont l'Europe est pleine, une seule institution scientifique ou littéraire qui ne lui ait dû son origine, ou dont elle n'ait fourni le modèle et favorisé les développements.
Nous venons devoir poindre dans les premières études d'Origène son goût pour la science, son esprit vif et scrutateur. Le caractère de cet homme célèbre va se dessiner devant nous dans les événements qui traversèrent sa jeunesse. Je disais tout à Theure que la démonstration du christianisme par les effets miraculeux de la puissance divine devait jeter sur le berceau de l'Église une lumière dont la raison humaine ne pût méconnaître l'évidente clarté. Cette preuve manifeste d'une intervention surnaturelle se prolongeait, au m* siècle, dans le plus grand fait moral de l'époque, le martyre. La persécution de Septime Sévère allait ajouter une nouvelle page à cette histoire sanglante où la force divine éclate à travers la faiblesse de l'homme. Ladtus était alors gouverneur de l'Egypte. Pour exécuter redit impérial dans toute sa rigueur, il ne se contentait pas de sévir contre les fidèles d'Alexandrie; mais il envoyait des émissaires sur divers points de TÉgypte et de la Thébaïde, avec ordre d'arrêter les principaux d'entre les chrétiens, et de les conduire dans la capitale. Là, on n'épargnait aucune torture à ces généreux confesseurs de la foi, et la peine capitale venait d'ordinaire couronner leurs souffrances. A la vue d'un tel courage, le jeune Origène se sentit enflammé du désir de l'imiter. N'écoutant que l'ardeur de son zèle, il
8*expo8ait à toute sorte de périls pour trouver une occasion de professer hautement sa croyance. Peu s'en fallut qu'il n*allât s'offrir de lui-même aux persécuteurs ; mais les larmes et les supplications de sa mère parvinrent à l'arrêter. Sur ces entrefaites, le chef de la famille avait été signalé au gouverneur et Jeté dans les fers. Alors l'enfant ne se contint plus : il demandait avec instance qu'on lui permit de partager le sort de son père. La pieuse mère lui représentait en vain que Dieu n'exigeait pas de lui un tel sacriflce ; qu'il devait se conserver pour elle et pour ses frères moins âgés que lui ; enfin, se voyant à bout de prières, elle se vit obligée de lui cacher ses vêtements, pour l'empêcher de sortir. Le jeune homme se résigna ; mais voulant du moins faire tout ce qui était en son pouvoir, il écrivit une lettre à son père pour l'exhorter au martyre. Dans la crainte que la pensée de laisser après lui sept orphelins sans ressources ne pût ébranler la constance de Léonidès, il disait entre autres choses : (( Prenez garde, mon père, et n'allez pas, à cause de nous, changer de résolution (!).» Trait sublime de générosité et de délicatesse I Voilà bien l'homme qui plus tard écrira de si belles pages sur les mérites et les gloires du martyre. On comprend l'enthousiasme avec lequel il célébrera le triomphe de la grâce sur la nature dans la mère des Machabées exhortant ses fils à mourir pour la foi de leurs pères : dans cette femme» dira-t-il, la rosée de la piété et le soufûe de la sain* teté ne permettaient pas à la flamme de l'amour maternel d'étouffer l'amour de Dieu (â). 11 n'aura qu'à recueillir les souvenirs du jeune âge, lorsque, trente ans après, s'adres^ sant à un père que le martyre allait séparer de ses fils, il lui dira pour le consoler t
(t Souviens-toi du prophète priant en esprit pour les flli des martyrs, et recommandant au Seigneur ces enfants que
(1} Ënsèbe, H. Ë., vi, S.
(S) ˫h, ad mariyr,, xxvll.
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leurs pères délaissent par amour pour Dieu : Seigneur, prenez sous votre protection les fils de ceux qui ont été mis à mort. Sachez-le bien, les enfants selon la chair ne sont pas pour cela enfants de Dieu. Il a été dit autrefois aux rejetons d'Abraham : Je sais que vous êtes la semence d' Abraham ; et encore : Si vous éliez les fils d'Abraham, vous feriez les œuvres de votre përe« Ainsi sera-t-il dit à tes enfants : Je sais que vous êtes la semence d'Ambroise : si donc vous êtes les fils d'Ambroise, accomplissez les œuvres de votre père. Ils les accompliront sans doute, car tu leur profiteras plus après une telle mort que si tu étais resté avec eux. Alors seulement tu sauras bien comment il faut les aimer; tu prieras pour eux avec plus de discernement, sachant qu'ils ne sont pas seulement ta semence, mais encore tes enfants selon l'esprit. Pour toi, aie toujours ces paroles à la bouche : Quiconque aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi ; et encore : Qui trouve son âme la perdra et qui perd son âme pour l'amour de moi, la trou* vera (1). »
Rien n'est plus intéressant. Messieurs, que d'étudier la vie intime des familles chrétiennes pendant cet âge héroïque de la religion, lorsqu'on veut se rendre compte du caractère des hommes et de la marche des événements. Ces scènes d'intérieur éclairent merveilleusement le grand drame qui se jouait alors sur la surface du monde entier. Comment des fils qui voyaient leurs pères aller au martyre et endurer les plus cruels tourments pour la cause de la foi, n'auraientils pas puisé dans de tels exemples l'abnégation et la force d'âme que nous remarquons chez les premiers chrétiens 7 Ces impressions^ reçues dès le jeune âge» les suivaient tout le long de la tie ; et la persécution, sous quelque forme qu'elle se présentât, n'avait plus rien qui pût surprendre
(t) Smhé ad mor^rr., xzxvui.
des âmes préparées à la lutte par de si fortes leçons. On Ta dit bien souvent : il n est pas pour rbomme de meilleure école que celle de Tadversité. Origène connut de bonne heure ces épreuves de la vie qui servent si puissamment à exciter Tintelligence et à fortifier la volonté. Par un raffinement de barbarie» le despotisme impérial ne se contentait pas de frapper les martyrs ; il les poursuivait jusque dans leurs familles parla confiscation de leurs biens. Lors donc que Léonidès eut eu la tête tranchée pour récompense de sa fidélité au Christ et à TÉvangile, sa veuve et ses enfants se virent réduits à la dernière indigence. Le jeune Origène se trouva seul avec sa mère et ses six frères encore en bas âge, sans abri ni ressources. Mais Dieu vint en aide à la famille du martyr : une dame très riche d'Alexandrie la recueillit dans sa maison, et cette généreuse hospitalité la sauva du besoin. Ici vient se placer un épisode que nous ne saurions passer sous silence, parce qu'il jette un nouveau jour sur le caractère et les dispositions d'Origène. Or j'aime à recueillir ces premiers traits de sa jeunesse comme autant de lueurs qui s'échappent du passé pour éclairer l'avenir.
En décrivant les origines du Didascalée, nous avons dit que la capitale de l'Egypte présentait au ii* siècle un aspect fort étrange. C'était, si vous me permettez ce mot, un vrai bazar de doctrines où tous les produits de l'esprit humain venaient s'étaler en face du christianisme. Religions païennes, écoles de philosophie, sectes gnostiques, les asso* ciations et les systèmes les plus contraires alimentaient le commerce d*idées auquel Alexandrie servait d'entrepôt. Or ce rapprochement aboutissait quelquefois à de singuliers mélanges : le gnosticisme en est la meilleure preuve, car ce qui le constitue au fond, c'est un amalgame d'idées chrétiennes et d'éléments empruntés aux religions polythéistes. Sans se laisser entraîner à des alliances aussi bizarres, bon nombre de fidèles se montraient trop faciles dans leurs rap-
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ports avec les héritiques. Il n'est pas rare qu'à force de vivre et de converser avec des personnes qui ne partagent pas la même croyance, on finisse par leur emprunter quel* qu'une de leurs opinions ; ou du moins les convictions risquent beaucoup de s'amollir à ce contact trop prolongé. L'épisode que je vais rapporter, d'après Eusèbe, nous offre un exemple curieux de cette tolérance poussée à l'extrême, et peut nous donner une idée du syncrétisme que plusieurs pratiquaient h Alexandrie. La riche matrone qui avait recueilli Origène dans sa maison appartenait sans doute à la religion catholique, puisqu'elle témoignait tant de sympathie à la famille d'un martyr ; mais, comme il arrive trop souvent, elle ne joignait pas aux inspirations d'un cœur charitable les lumières d'une foi bien éclairée. Ainsi, tout en donnant asile à la veuve et aux enfants de Léonidès, elle ne laissait pas de garder auprès d'elle un certain Paul, originaire d'Antioche, qu'elle traitait comme son fils adoptif, et qui était l'un des plus ardents soutiens de l'hérésie dans la capitale de TÉgypte. Cet homme avait la parole facile et entraînante : c'en était assez pour attirer journellement autour de lui quantité d'hérétiques et même un certain nombre d'auditeurs professant la foi orthodoxe. Dans cette circonstance délicate, Origène, alors âgé de dix-sept ans, montra combien il avait profité des leçons paternelles et de l'enseignement du Didascalée. Obligé de se rencontrer avec Paul par les nécessités de sa position, il ne se refusait à aucune des relations de la vie civile ; mais rien ne put déterminer le jeune homme à communiquer avec le gnostique dans la prière, ni à prendre part aux réunions que tenait ce dernier. Les canons de l'Église étaient sa ligne de conduite ; et, comme il le dit quelque part, il avait en horreur les doctrines des sectaires (1).
(1) Eoflèbe, H. E.y VI, t.
Eusèbe a raison de relever dans la jeunesse d*Origène ce trait resté caractéristique pour toute sa vie. L'hérésie ne cessera de lui inspirer ces haines vigoureuses qui s'adressent à Terreur et non aux personnes. La philosophie païenne pourra le trouver indulgent, peut-être même trop, parce qu'il verra une circonstance atténuante dans l'absence des lumières de la révélation ; mais la révolte d'un chrétien contre l'autorilé du Christ et de TÉglise dépositaire de la parole divine, lui paraîtra toujours un acte des plus coupables. De nos jours, où l'indifférence en matière de religion se cache si souvent sous le nom équivoque de tolérance, cette vive répulsion d'Origène pour l'hérésie semblera sans doute excessive à quelques-uns ; pour ma part, j'aime dans ce jeune homme la franchise et la droiture qui le portent à repousser toute transaction sur des matières qui n'en admettent aucune. Car enfin, Messieurs, ne nous payons pas de mots : il n'y a pas do conciliation possible entre la vérité et l'erreur, entre le bien et le mal. Ce qui est possible, ce qu'il faut tâcher d'obtenir, c'est la conversion de ceux qui se trouvent dans l'erreur, et le retour au bien de ceux qui font le mal: alors la conciliation est assurée; jusque-là, tout rapprochement reste une paix mal assise et boiteuse. Gomment voulez-vous que le protestant qui nie le dogme de la présence réelle tombe d'accord avec le catholique qui l'affirme ? Je ne vois qu'un moyen de les concilier, c'est que l'un cède à l'autre, vaincu par la force du raisonnement et par la grâce de Dieu. Il y a d'excellentes gens qui, dans leur ardeur à vouloir tout concilier, diraient volontiers aux catholiques : retranchez l'un ou Tautre feuillet du concile de Trente ; et aux protestants : ajoutez quelques articles à la confession d'Augsbourg ; puis, cousez le tout ensemble, et l'accord sera fait. Les questions de foi ne se résolvent point de cette manière, par voie de compromis et de concession réciproque; le terrain des doctrines n'e»t pas un
marché où Ton échange une parcelle de vérité contre une parcelle d^erreur. Il faut accepter la révélation chrétienne dans sa totalité ; et TÉglise n'a pas le droit de sacrifier un iota de son enseignement. Sa mission est d'affirmer la vérité jusqu'au bout et de combattre sans relâche tout ce qui lui est contraire. Ah I sans doute, lorsqu'il s'agit, non plus de Terreur elle-même, mais de ceux qui ont le malheur de s'y trouver engagés, la charité chrétienne commande tous les ménagements qui peuvent rapprocher les esprits et gagner les cœurs. C'est une question de procédés où l'on ne saurait apporter assez de prudence ni de délicatesse, car nous avons le devoir de supposer la bonne foi chez tous ceux dont la mauvaise foi ne nous est pas démontrée. Mais, je le répète, entre Terreur et la vérité, il n'y a pas d'accommodement possible ; c'est une lutte inévitable qui ne peut se terminer que par le triomphe de Tune ou de Tautre : toute tentative pour concilier entre elles ces choses inconciliablesest une pure illusion ; vous les rapprocheriez un instant par un artifice quelconque, que le désaccord éclaterait bientôt plus fort qu'auparavant, car il est dans leur nature de se combattre et non de s'allier. C'est pourquoi, de toutes les positions que la doctrine révélée puisse prendre en face des contradictions humaines, la plus franche est la meilleure ; et Ton ne saurait rendre de plus bel hommage à la vérité que de repousser tout ce qui n'est pas elle, pour la conserver pure et sans faux alliage, telle qu'elle est descendue du ciel : car la vérité est une émanation de Dieu ; je ne dis pas assez, c'est Dieu lui-même.
Origène s'inspirait de ce principe, lorsqu'il refusait de communiquer dans la prière avec ceux qui ne partageaient pas sa foi, et qu'il détestait ces mélanges de doctrines aux* quels les sectes gnosUques avaient accoutumé la ville d'Alexandrie. S'il avait montré une égale vigilance à se prémunir contre les erreurs de Platon et de Philon, il se serait
épargné les accusations dont on devait plus tard charger sa mémoire. Mais il n'est pas encore temps d*aborder cette face de notre sujet. Après avoir profité pendant quelques semaines de Thospitalité qui lui avait été offerte à la mort de son père, le fils de Léonidès se crut en état de pouvoir se suffire à lui-môme. On conçoit du reste que son séjour dans une maison devenue Tun des foyers de Thérésie ne dut pas lui être fort agréable. Grâce à Tinstruction qu*il avait reçue de son père, et au soin avec lequel il s*était appliqué à l'étude des lettres humaines, il trouva dans son travail le moyen de se passer d'une assistance étrangère. Il se mit donc, continue Eusèbe^ à professer la grammaire, ce qui lui fournit abondamment de quoi s'entretenir suivant les besoins de son âge (1). Sous le nom de grammaire, on comprenait alors, outre l'étude des éléments de la langue, celle des chers-d'œuvre de l'antiquité, ou la littérature. Alexandrie était le siège principal de ce genre d'érudition, et peu de temps avant Origène, des grammairiens fort instruits y avaient enseigné avec succès. Il suffit de citer Apollonius Dyscole, dont le traité de la Syntaxe est arrivé jusqu'à nous ; Hérodien, que nous connaissons par son opuscule sur les Monosyllabes et par quelques fragments de sa Prosodie universelle, de ses Recherches sur les verbes indéclinables^ etc. ; Héphaestion, dont le Manuel de métrigue est encore très estimé. On peut juger par ces divers écrits de l'état des sciences philologiques dans la capitale de l'Egypte, à l'époque où Origène y professait la grammaire. Eu égard à son âge peu avancé, il serait assez naturel de penser que sa tâche se bornait à enseigner les rudiments de la langue grecque, en d'autres termes^ qu'il était unTpaiAfia- T((rr^c et non pas un rpGt{i(AaTtxbç, suivant la signification bien différente qu'on attachait alors à ces deux mots. Mais,
(1) Eusèbe, H. b., , t.
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d*après le témoignage d*Ëusèbe, il renonça plus tard à cette profession, la regardant comme « contraire aux sciences sacrées (1) » ; ce qui ne peut s'enlendre d'une simple explication des règles du langage, auxquelles la foi n*est point intéressée. Il faut donc admettre qu'en débutant à Alexandrie par renseignement de la grammaire, Origène interprétait dans ses leçons les chefs-d'œuvre de la littérature païenne. Bien que s'appliquantà un objet tout profane, ce métier de scoliaste ou de commentateur ne dut pas lui être inutile pour les travaux philologiques qu*il allait entreprendre dans la suite sur un autre terrain, celui de l'Écriture sainte.
Ce n'est pas toutefois parmi les grammairiens d'Alexandrie qu'Origène était appelé à marquer sa place. La Providence lui réservait un rôle plus élevé. Au milieu du désordre que la persécution de Septime Sévère jetait dans la métropole de l'Egypte, le Didascalée s'était vu privé de son chef. Désigné à la fureur des païens par la célébrité de son nom. Clément avait pris le chemin de la Palestine et de la Syrie, où son éloquente parole allait fortifier les chrétiens de Jérusalem et d'Antioche (2). La chaire des catéchèses restait donc vacante, et il devenait urgent de la remplir; car, chose merveilleuse, la persécution, loin de ralentir le mouvement qui portait les païens vers l'Évangile, ne faisait que l'accélérer. A défaut du maître, parti pour l'exil, on accourait de toutes parts vers Origène qui, au milieu de ses arides leçons de grammaire, laissait échapper sans doute quelques étincelles du feu sacré dont l'Esprit de Dieu embrasait son cœur. Voyant la haute estime qu'on professait pour le jeune homme malgré ses dix-huit ans, Démétrius, évêque d'Alexandrie, n'hésita pas à lui confier la direction
(i) Ensèbe, H. E., vi 3.
(t) /fri(i.vi, 11.
38 PREMIÈRES ANNÉES d'ORIGÈNE
de récole des catéchumènes. C'est de là que datent, avec sa vie publique, ses premiers pas dans la carrière deTéloquence sacrée. Nous allons le suivre dans la chaire des Pantène et des Clément, pour déterminer la méthode, la forme et le caractère de son enseignement oral.