‹ Origène: cours d'éloquence sacrée ... 1867Chapitre 5 sur 54 · TROISIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TROISIÈME LEÇON

Démétriiis, éyéqae d'Alexandrie, confie à Origène la direction du Didascalée. — Conduite du jeune catécliiste pendant la persécution de Sévère ; sa générosité envers les confesseurs de la foi. — Plan, méthode et forme de l'enseignement d'Origène dans la chaire des catéchèses. — SoB programme d'études, tel qu il est tracé dans sa LeHr$ à Grégoire le Thaumaturge et dans le Discours d*actions de grâces de son disciple. — La grammaire, la rhétorique et la dialectique, d'une part ; iessdences naturelles et exactes, de Tautre, tel est le cercle d'études préparatoires qa*Origène fait parcourir à ses élèves avant de les initier à la philosophie, couronnement des arts libéraux.

Messieurs,

Les premières aanées d'Origène nous l'ont montré tel qu*il apparaîtra toute sa vie, dévoré par la passion de l'étude, et joignant à Tesprit de sacrifice un zèle jaloux pour rintégrité de la foi. En recueillant divers traits de son adolescence, nous avons esquissé d*avance la suite de sa carrière. Dans Tardent adversaire des hérésies du m* siècle, nous retroHTerons le jeune homme que ni les séductions de la parole, ni même le sentiment de la reconnaissance n'a* ▼aient pu déterminer à entrer en communion avec des sectaires. Un demi-siècle d'enseignement et de prédication, couronné par une éclatante confession de la foi, nous sem* blera le développement naturel d'une vie qui s'ouvre en quelque sorte par la soif du martyre ; et les immenses travaux d'Origène sur l'Écriture sainte nous causeront moins d'étonnement, lorsque nous nous rappellerons que, déjà sur les genoux de son père, il cherchait à pénétrer le sens

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du texte sacré avec une persévérance supérieure à son âge. C'est ainsi que, dans le règne de la nature, on rencontre des fleurs qui, à peine écloses, annoncent par leur éclat naissant tout le charme de leur beauté future.

Nous nous étions arrêtés la dernière fois à Tannée 203, où, par suite du départ de Clément, Démétrius, évêque d'Alexandrie, avait confié à Origène la direction du Didascalée. Le temps n'était guère favorable aux études. En succédant à Lsetus dans le gouvernement de TÉgypte, Aquila n'avait fait que continuer le système de persécution adopté par son prédécesseur. Dans une pareille situation, il s'agissait moins de former des savants que de préparer des confesseurs de la foi. Le fils du martyr Léonidès comprit bien vile toute l'étendue de sa tâche. Non content d'instruire les catéchumènes dans la doctrine catholique, il leur inspirait le courage de la professer au péril de leur vie. Grâce à Tardent que le maître savait communiquer aux disciples, le Didascalée devint une véritable école de martyrs. Parmi les auditeurs d'Origëne, qui puisèrent dans ses leçons la force de surmonter les tourments, Eusëbe cite Plutarque, Héraclide, Héron, les deux Sérénus, Basiiide, et une jeune fille nommée Héraïs (1). Mais le zélé catéchiste ne se bornait pas à exercer au combat ces généreux athlètes ; il profitait des loisirs que lui laissait son enseignement pour joindre l'action à la parole. Il visitait les martyrs dans leurs prisons et les accompagnait devant le tribunal des persécuteurs. La sentence une fois rendue, il les suivait jusqu'au lieu du supplice, approchant d'eux sans crainte et leur donnant le baiser de paix, au risque de se faire lapider par la foule des assistants. Mais il échappait toujours comme par miracle. Un jour les païens, irrités du grand nombre de conversions qu'il opérait dans leurs rangs, entourèrent de

(i)Easébe, H. E., vi, 4,6.

soldats la maison où il demeurait. Malgré ces précautions, Origène parvint à s*évader, on ne sait par quel moyen. A partir de ce jour, il se vit obligé d'errer d*un lieu à Tautre, changeant de demeure à chaque instant, pour tromper la vigilance de ses ennemis. Bientôt, dit Eusèbe, la ville d'Alexandrie ne suffît plus à le cacher. Découvert dans sa retraite, il fut arrêté et conduit sur les degrés du temple de Sérapis. Là, les infidèles lui rasèrent la tête comme à un prêtre des idoles, et, lui mettant à la main des branches de palmier, ils lui enjoignirent de les distribuer aux sacrificateurs. Origène les prit, et, élevant la voix, il dit aux prêtres qui montaient les degrés du temple : « Venez, recevez ces palmes, non comme celles d'un temple consacré aux idoles, mais comme celles de Jésus-Christ (1). » On conçoit à peine qu'une telle audace ne lui ait pas coûté la vie ; mais il n*est pas rare qu'un acte de courage éclatant impose le respect à une multitude irritée. Peut-être aussi ses leçons de grammaire et de littérature lui avaient-elles valu dès lors, parmi les païens eux-mêmes, quelque sympathie secrète qui, à défaut d'autres motifs restés inconnus, expliquerait pourquoi Ton ne se porta pas contre lui aux dernières extrémités.

Quoi qu*il en soit, la conduite d'Origène pendant la persécution de Sévère et sa générosité envers les confesseurs de la foi rendirent son nom célèbre parmi les fidèles d'Alexandrie et de toute FÉgypte. Désormais, Testime générale lui était acquise, et sa renommée allait grandir avec son influence. Lorsque des temps plus calmes permirent aux chrétiens de respirer, il n'eut pas de peine à réorganiser l'enseignement du Didascalée, qui n'avait pu que souffrir d'une si rude épreuve. Nous allons le suivre dans cette chaire des catéchèses qu'il occupera, non sans quelque interrup-

(1) S. Épiphane, Hœret., lxiv, c. 1.

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tion, pendant près de trente années. Quel plan d^études s'^était-il tracé pourriastruction de ses disciples? Par quelle méthode conduisait-il leur esprit des degrés inférieurs au sommet de la connaissance ? A quoi faut-il attribuer cette action puissante qu*il exerçait sur la jeunesse groupée autour de lui? Telles sont les questions que nous devrons résoudre avant de chercher dans ses nombreux écrits le vrai sens de ses doctrines.

Il entrait dans la mission du christianisme d^étendre son influence régénératrice à toutes les branches de l'activité humaine. Rien ne devait échapper à cette restauration universelle. A mesure que les événements permettront à rÉglise d'appliquer autour d'elle les principes de TÉvangile, nous la verrons accomplir une révolution morale dans n'importe quel ordre de choses. Elle transformera successivement, par la seule vertu de ses doctrines et de ses institutions, tout ce qu*elle trouvera devant elle : Tindividu, en subordonnant la chair à Fesprit, et la raison à la foi ; la famille, en resserrant le mariage dans Tunité d'un lien perpétuel, en ramenant la pureté des mœurs au foyer domestique avec la dignité de l'épouse et de la mère; l'État, en faisant du pouvoir un service public, et.de la soumission un devoir de conscience ; le droit, en assignant à la personne humaine sa vraie valeur, et en tempérant la justice ellemême par la charité ; l'art, en plaçant l'idéal du beau audessus des formes matérielles, dans les splendeur de l'âme rayonnant à travers le corps ; l'éloquence et la littérature, en les mettant au service du vrai et du bien. Non, l'on ne saurait avoir assez d'admiration pour cette œuvre de rénovation générale et de perfectionnement, œuvre sans cesse entravée par les passions humaines, mais que l'Église n'en poursuit pas moins depuis dix-huit siècles avec une persévérance infatigable. Ainsi, pour nous en tenir à ce qui rentre plus directement dans notre sujet, à Torganisation

^es sciences, il est indubitable qu*elle émane des premières écoles chrétiennes. Nous ne prétendons pas dire par là que l'Eglise ait créé les sciences humaines, résultat naturel de l'application de nos facultés aux divers objets de la con* naissance; mais avec cette intelligence supérieure du principe et de la fln des choses, qu'elle seule possède ici-bas, elle a vu dans les sciences autant de sphères destinées à se mouvoir autour d*un centre commun. G^est TÉglise qui, ramenant à Tunité ces rayons multiples, émanés du même Verbe divin, a constitué, sous le nom d'université, renseignement des sciences rattachées Tune à l'autre, réunies en faisceau, et tendant au même but, qui est la glorification de Dieu^dans ses œuvres et l'accomplissement des destinées humaines. Voilà Tidée qui lui appartient en propre, le plan dont elle peut revendiquer l'honneur : conception gran* diose, s'il en fut jamais, et dont le triomphe est l'un des faits les plus importants de Thistoire.

Sans doute. Messieurs, avant de parvenir à organiser ces grandes écoles qui, sous le nom d'universités, devaient embrasser un jour tout l'ensemble des connaissances divines et humaines dans une harmonie féconde, l'Église allait rencontrer plus d'un obstacle et subir bien des vicissitudes. Il en est à cet égard comme de l'État chrétien, dont elle ne pouvait réaliser la notion complète, avant que la Providence eût fait paraître sur la scène historique des races neuves, plus accessibles au travail de l'apostolat. Tandis que l'empire romain s'était montré rebelle à toute transformation de ce genre, l'invasion des barbares, en renouvelant la face de l'Occident, permettra l'application du principe évangélique à l'ordre social. Il ne faut pas oublier que, dans le plan divin, l'action du christianisme se combine avec le jeu delà liberté humaine: mêlée au mouvement de l'histoire, comme l'Ame à la vie du corps, l'Eglise subit l'influence de ces causes extérieures, qui peuvent tour à tour ralentir ou accé-

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lérer sa marche. Mais ce que j'aime à vous faire remarquer, c*est que le germe de toutes ces applications futures existait dès rorigine, n'attendant pour se développer que des circonstances favorables, un milieu plus propice à son épanouissement. Ainsi, le Didascalée d'Alexandrie doit être envisagé comme une véritable ébaucbe des universités du xm' siècle : ridée est la même de part et d'autre ; il n'y a de différence que dans les proportions. Quel était, en effet, le programme d'études suivi par Pantène et par Clément ? Reliant entre eux Tordre naturel et l'ordre surnaturel, les deux prédécesseurs d'Origène avaient groupé les arts libéraux autour de la philosophie et donné la philosophie elle-même pour introduction à la théologie. Les « études encycliques, » tqé lyxuxAta, pour parler le langage de leurs temps, c'est-à-dire les arts, les lettres et les sciences, formaient à leurs yeux comme les propylées d'un temple auquel la philosophie sert de base, et qui trouve dans la théologie son sommet et son couronnement. C'est avec celte largeur d'esprit qu'ils envisageaient les différentes branches de la connaissance, n'en excluant aucune de leur enseignement, mais les rattachant toutes à un seul et môme tronc. Il y a tel endroit des Siromates que l'on prendrait facilement pour un passage de l'opuscule de saint Bonaventure sur le Rapport des arts libéraux à la théologie : tant est grande l'analogie que je signalais tout à l'heure entre la méthode des chefs du Didascalée et le plan adopté dans les universités du xiu* siècle (1). Origène ne pouvait manquer d'entrer dans la voie que ses maîtres lui avaient ouverte ; et c'est ici que leur influence va nous paraître fort sensible. Voyons d'abord comment Eusèbe décrit la marche que le successeur de Clément suivait dans ses leçons :

« Outre la science des choses divines, dit l'évêque de

(1) s. Bonaventure, Reduelio ariium Hberalium ad theologiam. Voyez Clément d'Alexandrie, leçon xiv«, p. 885 et ss.

Césarée, Origène enseignait à ses disciples les éléments de la philosophie grecque. Ceux d^entre eux qui lui semblaient heureusement doués, il lesinitiait aux études philosophiques. Il les exerçait d* abord dans la géométrie, dans Tarithmétique, et dans les autres disciplines préparatoires (1). Puis il passait en revue les différentes écoles de philosophes, commentant et discutant leurs œuvres de vive voix et par écrit : ce qui lui valut parmi les Gentils eux-mêmes la réputation d'un grand philosophe. Quant à ceux qui annonçaient moins de dispositions, il ne laissait pas de les exhorter à Tétude des arts libéraux (2), affirmant qu'ils en retireraient un grand profit pour rintellîgence des divines Écritures. Aussi avait-il jugé nécessaire pour lui-môme de s'appliquer aux sciences naturelles et philosophiques (3). »

Ces données, fort exactes, restent néanmoins un peu vagues, et ne nous permettraient guère d'apprécier la méthode du célèbre catéchiste, si nous ne possédions deux écrits qui aident à la préciser davantage. C'est d'abord une lettre d'Origène, à son disciple Grégoire, qui, élevé plus tard sur le siège de Néocésarée, devait recevoir le surnom de thaumaturge. A cette pièce vient se joindre le discours d'actions de grâces que Grégoire prononça en présence de son maître, avant de le quitter au terme de ses études. Sans vouloir nous étendre en ce moment sur les relations si touchantes qui s'établirent entre ces deux grands hommes à Césarée de Palestine, nous devons nous borner à recueillir les lumières qui peuvent en jaillir sur toute la carrière d'Origène envisagé comme chef d'école; car rien n'est plus propre à nous faire connaître l'esprit et la forme de son enseignement. Après avoir rappelé à celui qu'il nomme son

(1) Ta rpo;ca'.8eu(Aata.

(2) Ta e-jfxuxXia Ypa(ji(jLata.

(3) Eusèbe, H. E., vi, 18.

fils, combien un naturel heureux se développe par Texercice des facultés de Tàme, Origënc exprime en ces termes Tidée qu^il se fait d'une éducation vraiment libérale :

« Je voudrais, lui écrivait-il, que le christianisme devîot le terme final de tous les efforts d'un esprit aussi bien doué que le tien. Mais, pour atteindre plus sûrement ce but, je désire en même temps que lu empruntes à la philosophie grecque le cercle entier des sciences préparatoires au christianisme, cherchant ainsi dans la géométrie et dans Tastronomie un secours pour Tinlerprétation des saintes Écritures. Ce que les philosophes affirment des arts libéraux, nous le disons de la philosophie elle-même. Us regardent comme autant d'auxiliaires la géométrie, la musique, la grammaire, la rhétorique et l'astronomie; nous, nous assignons le même rôle à la philosophie par rapport au christianisme (1). »

Gomme vous le voyez. Messieurs, Origène ne fait que reproduire on cet endroit Tidée fondamentale de Glégient, telle que nous Tavons trouvée dans les Stromates, Les autres sciences prêtent leur secours à In philosophie, qui ellemême est une introduction au christianisme. Pour rendre sa pensée sous une forme plus vive, Téloquent écrivain emploie une comparaison fort ingénieuse, qu'il emprunte au livre de r£xode. De même, dit-il, que les Hébreux firent servir les dépouilles de rÉgypte au culte du vrai Dieu, ainsi les chrétiens doivent- ils s'approprier Tart et la science des Grecs pour rehausser et embellir la doctrine du Verbe. G'est avec Tor et l'argent de leurs ennemis que les enfants d'Israël fabriquèrent Tarche d'alliance, les chérubins, le propitiatoire, les candélabres, les vases sacrés, la table destinée aux pains de proposition, etc. Il n'est pas jusqu'aux vêlements et aux étoffes précieuses des Égyptiens, dont ils n'aient su tirer parti pour la décoration du sanctuaire : ces tissus

(1) Lettre d* Origène à Grégoire, t, édit. Mlgnc, t. x|

brodés deTinreat les voiles qui en protégeaient rentrée. Eh bien, agissons de même à l'égard des Grecs : transportons dans le temple de la sagesse divine ces ornements dont ils ont fait un si mauvais usage ; emparons-nous de cette littérature, qui ne servait le plus souvent qu'à glorifier le vice, de cette dialectique qui s*épuisait dans de vaines disputes; détournons ces nobles disciplines d'un but purement profane, pour les rendre à leur vraie destination, qui est de contribuer au triomphe de Fœuvre divine. Par là, nous ajusterons à la vérité une parure dont Terreur aimait à se couvrir, et ce qui était Tinstrument du mal deviendra une force pour le bien. Mais, prenons-y garde, en nous enrichissant des dépouilles de la Grèce, laissons-lui ses fausses doctrines, et n'allons pas emporter avec nous quelqu'une de ses erreurs. Jéroboam, lui aussi, descendit en Egypte, mais quel fut le résultat de son séjour? 11 fit alliance avec Pharaon, dont il épousa la belle-sœur. De retour en Israël, il essaya d'y introduire les idol^ de TÉgypte, à la place du vrai Dieu. Voilà l'image des hérétiques : à force de converser avec les philosophes grecs, ils ont sacrifié la vraie foi à une alliance profane. Au lieu de chercher leur profit dans ce commerce avec les sages de la gentilité, ils y ont trouvé leur perte, en voulant môler la doctrine du Verbe à des inventions humaines. La sagesse consiste à emprunter aux Grecs ce qu'ils ont de bon, et à rejeter ce qu'il y a dans leurs systèmes de faux et de mensonger (i).

Nous voyons ici un premier exemple de la souplesse avec laquelle Origène sait accommoder les faits bibliques aux thèses qu'il veut soutenir. Il excelle dans ces rapprochements qui, sans avoir la force d'une preuve, frappent l'attention et facilitent l'intelligence d'une doctrine. Du reste, l'idée qu'il vient de rendre avec tant de finesse et d'esprit,.

(1) Liîtrê d*OrigéM à Gréffoire, u.

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est très juste. Evidemment, il y avait tout avantage pour réloquence chrétienne à suivre la voie qu'Origène lui traçait. Ce n*est pas en se privant des ressources de Tart et des sciences humaines, mais en y cherchant un secours, que les défenseurs de TÉglise pouvaient se flatter d'agir puissamment sur ce monde grec si avide de savoir et si accessible aux séductions de la parole. L'esprit humain ne s'était pas agité vainement depuis quarante siècles : malgré de prodigieux égarements, il n'avait pas laissé d'accomplir de grandes choses sur plus d'un point ; les arts et les sciences en particulier avaient fait d'incontestables progrès. Le christianisme trouvait devant lui des éléments de bien qu'il n'était pas appelé à détruire, mais à s'assimiler en les transformant. Là est précisément la grandeur du plan divin, dans cette vaste préparation du vieux monde au règne de l'Évangile. Héritière universelle de tout ce que le passé renferme de vrai et de beau, l'Église n'hésitera pas un instant à s'approprier les dépouilles de rÉgypte, comme le disait Origène dans son langage pittoresque, pour les faire servir au triomphe du Verbe in* carné. Elle ne rejettera rien de ce qui peut être conservé; elle perfectionnera tout ce qui est susceptible d'amélioration. Cette langue latine, à laquelle le peuple-roi avait imprimé tant d'énergie et de majesté, deviendra sa propre langue. Cet idiome si harmonieux et si flexible, dans lequel Homère et Pindare avaient chanté les divinités de l'Olympe, l'idiome grec prêtera ses formes aux écrivains du Nouveau Testament. Platon avait défendu contre les sophistes et ramené à leur source éternelle les idées du vrai, du beau et du bien; les Pères de l'Église verront dans ce spiritualisme élevé une préface à la dogmatique chrétienne. Aristote s'était livré à une étude approfondie des lois de la pensée et du raisonnement; sa dialectique sévère deviendra une arme puissante pour la défense des doctrines révélées. Ce tact merveilleux de l'Église, profitant des travaux du passé, et ne repoussant

que Terreur ou le vice, vous le retrouverez dans l'éloquence comme dans la philosophie, dans l'architecture aussi bien que dans l'économie sociale. Ici, c'est l'élite de ses orateurs qui, pour multiplier les triomphes de la parole sainte, cherche un modèle dans les immortelles harangues de Démosthëne et de Gicéron ; là, ce sont les premières églises chrétiennes qui se construisent sur le plan de la basilique romaine. Dans un autre ordre de choses, c'est l'empire romain lui-même qui, par sa forte unité et ses divisions administratives, fournit au christianisme un moule préparé d'avance pour la circonscription des diocèses, pour l'organisation territoriale de la société religieuse. Bref, TÉglise naissante a su ratta* cher ses institutions et sa doctrine aux saines traditions de l'humanité, cherchant partout, entre le passé et le présent, un point de soudure, une ligne de jonction. Elle a fait comme le scribe de l'Évangile, dont parlait le Sauveur, comme le père de famille qui tire de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes, nova et vetera{^) : des choses nouvelles, parce que la religion chrétienne n'est pas le produit d*un travail antérieur ; des choses anciennes, parce que, faite pour les hommes, la révélation divine devait prendre des formes humaines, et entrer dans le mouvement de l'histoire, pour couronner les grandeurs du passé en préparant les merveilles de l'avenir.

Origène ne se trompait donc pas sur le plan de la Providence, lorsqu'il voyait dans la culture des arts et des sciences de la Grèce un moyen pour servir plus utilement la cause de l'Évangile. Par là, il nous est déjà facile de juger Tesprit de son enseignement. Former Tintelligence de ses disciples par les études préparatoires dont il vient de parler, les initier à la philosophie après cet exercice préalable pour les diriger ensuite vers la théologie, telle est la méthode indi-

(1) s. Matthieu, zin, 5f.

*0 ORIGÈNB CATiCHISTB

quée dans la lettre à Grégoire. G*est, en effet, par une lecture attentive des divines Écritures, qu'il exhorte ce dernier à compléter ses connaissances. Mais l'éloquent écrivain ne se borne pas à rappeler quel soin assidu il faut porter dans rétude des saintes lettres; avec cet esprit de piété que nous verrons reluire dans toutes ses œuvres, il recommande au jeune homme de joindre la prière au travail, pour mieux pénétrer le sens du texte sacré (i) ! Il n'y a, Messieurs, que les esprits faibles qui croient pouvoir se passer du secours de Dieu : plus leur horizon est borné, plus ils se flattent de l'embrasser eux-mêmes. Les intelligences vraiment fortes ne partagent pas cette confiance aTeugle dans les lumières de la raison humaine : précisément parce qu'elles voient de plus haut et de plus loin, elles sentent mieux ce qui leur manque, et comprennent davantage la nécessité d'une assistance divine. Ceux qui savent peu ne doutent de rien et se croient aptes à tout. La vraie science, au contraire, a pour compagne l'humilité^ parce qu'elle mesure son étendue non à ce qu'elle sait, mais à ce qu'elle ignore. Or, il appartient h Dieu seul de reculer les limites de notre ignorance, en dissipant les ténèbres qui obscurcissent l'entendement humain, pour faire briller aux yeux de l'âme les rayons de la vérité.

Nous venons de lire le programme d'études que le maître traçait au disciple ; écoutons à présent le disciple racontant de quelle manière le maître mettait ce plan à exécution. En se complétant l'on par l'autre, ces deux documents nous donneront une idée exacte de la méthode que suivait Orlgène -dans son enseignement. Je le répète, le discours de Grégoire appartient à l'époque où le docteur Alexandrin avait quitté le Dicascalée pour diriger l'école de Césarée en Palestine ; mais certains détails que nous allons y trouver

(1) Lettre d'Origène à Grégoire, m.

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s'appliquent à toute la carrière d'Origène envisagé comme catéchiste. La pièce elle-môme est un beau morceau d*élo* quence, dans lequel on ne sait ce qu'il faut admirer dayantage, de la délicatesse des éloges que le disciple adresse à son maître, ou de l'exquise sensibilité que révèlent ces effusions d'un cœur reconnaissant. On y remarque bien une abondance tout asiatique, un luxe d'images et de comparaisons qui trahit une œuvre de jeunesse ; mais ces descriptions ont tant de fraîcheur, ces compliments sont si spirituels, si gracieux, qu'on oublie facilement les défauts pour ne voir que les qualités. Aussi devrons-nous plus tard revenir sur ce discours, qui n'est pas d'un médiocre intérêt pour la mémoire d'Origène, car il émane d'un des personnages les plus célèbres qui aient marqué dans les premiers siècles de l'Église. Ge que nous y cherchons aujourd'hui, ce sont les procédés qu'employait le successeur des Pantèneet des Clément pour agir sar la jeunesse groupée autour de lui. Grégoire raconte d'abord par quelles circonstances pro- "videntielles Athénodore, son frère, et lui, tombèrent entre les mains d'Origène. Ils allaient étudier le droit romain à Béryte en Phénicie, quand des événements de famille les détournèrent de leur route, pour les conduire à Gésarée. Origène y tenait école. Attirés par sa grande réputation, ils voulurent le voir et l'entendre. Gomme ils n'avaient encore qu'une légère teinture du christianisme, l'habile professeur se garda bien de leur exposer tout d'abord les dogmes de la religion révélée. Il commença par leur faire l'éloge de la philosophie, disant qu'il importe avant tout à l'homme de culliver sa raison pour apprendre à se connaître lui-môme, A distinguer les vrais biens qu'il faut chercher, et les maux véritables que Ton doit fuir : sans cette étude de la sagesse, la vie manque de direction ; elle se dissipe dans les choses extérieures, et n'a ni caractère sérieux ni but élevé. D'ailleurs, quoi de plus digne de Thomme, de plus conforme à

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sa nature raisonnable, que de donner tous ses soins à la hau.le partie de lui-même ; c*est par là quMl se distingue des animaux qui marchent à l'aveugle, sans savoir d*oii ils viennent ni où ils vont. Ces discours et d'autres semblables produisirent une impression profonde sur Tesprit des deux jeunes gens. Leur intention n*était pas de rester à Gésarée : ils comptaient se rendre à Béryte ou retourner dans leur patrie; mais déjà ils n'en avaient plus la force. Nous étions là, dit Grégoire, comme des oiseaux pris dans les filets d'un adroit chasseur. Cet homme nous fascinait par le charme de sa parole; il avait un accent si doux, si persuasif, qu'on ne pouvait lui résister. Sa bonté, son ingénieuse tendresse achevait de gagner les âmes que son éloquence venait de convaincre. Bref, les deux frères dirent adieu à leur famille et à leur patrie, pour passer cinq ans à l'école d'Origène. Le maître se mita cultiver avec amour ces riches natures ; et le tableau de cette haute éducation intellectuelle, en nous donnant la mesure du talent de Grégoire, va nous montrer quel art et quel zèle Origène déployait dans l'instruction de la jeunesse.

« Tel on voit un laboureur actif travailler une terre paresseuse et qui ne rapportait aucun fruit : le sol qu'il remue est plein de sel, aride, pierreux, et ne présente que de la poussière à sa surface ; ou bien c'est un champ resté en friche, qui doit sa stérilité à une longue négligence ; les herbes sauvages y croissent au milieu des épines et en rendent la culture difficile. Tel encore un jardinier habile exerce son art sur un jeune sauvageon, qu'il ne juge pourtant pas incapable de porter un fruit plus doux : à cet effet, il le fend par le milieu, y ente une branche d'arbre franc, relie la greffe au tronc pour opérer le mélange des deux sèves ; grâce à cette opération, l'âpre sauvageon se couvre de fruits, il étale de belles olives sur des rameaux qui ne semblaient pas faits pour elles ; si une végétation exubé-

ranie en arrête la fécondité, Findustrieux colon sait lui repdre son essor avec sa vigueur, en retranchant les branches superflues ou nuisibles. Ainsi faisait notre maître : il nous avait pris sauvageons stériles, terres sans culture; mais sa méthode savante allait nous transformer. Sans s'arrêter à la surface, il creusait notre âme et la pénétrait jusqu'au fond, interrogeant, avançant des propositions, écoutant nos réponses. Gomme le terrain ne lui semblait pas absolument ingrat ni rebelle à tout effort, il imitait le jardinier qui sarcle les mauvaises herbes, arrose, remue et retourne son champ dans tous les sens. Rien ne lui paraissait de trop dans ce travail opiniâtre. Notre âme ressemblait à un champ où les épines étouffent le blé, où la zizanie se mêle au bon grain ; nous allions de Tavant, sans discipline ni retenue. Quant à lui» 11 taillait dans ce feuillage trop épais ; il arrachait cette ivraie toujours prête à repousser. Tantôt il nous adressait des reproches, tantôt il nous arrêtait dans nos écarts. Parfois il usait finement de Tironie socratique : habile jouteur, il savait nous faire manquer le pied, lorsque, semblables à des chevaux qui s'emportent, nous sautions par-dessus les barrières pour courir çà et là ; mais toujours sa parole entraînante et persuasive finissait par nous calmer et par nous ramener doucement sous les lois de Tobéissance (1) . »

Je ne dirai pas que ce brillant morceau se distingue par une grande sobriété de style : Téiève d'Origène abuse quelque peu du tour figuré, et les mêmes images reviennent trop souvent dans la suite du discours. Si nous voulions employer Tune des métaphores de Grégoire, nous pourrions ajouter que le maître n'avait pas assez porté la serpe au milieu de cette végétation luxuriante. Mais les répétitions

(1) Panégyrique d^Origène, par Grégoire le Thaumaturge, vu, édilioc Migne, t. X.

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sont permises quand c*esi le cœur qui parle, et le sentiment de la reconnaissance est celui auquel on pardonne le pins facilement l'hyperbole. Toujours est*il que cette admiration si vive, si enthousiaste, exprimée par un tel disciple, sup* pose dans le chef des écoles d'Alexandrie et de Gésarée un ensemble de qualités qui expliquent le succès de son enseignement. Il possédait, en effet, à un haut degré cette finesse de coupd'œilet celte connaissance du cœur humain qui permettent de discerner sans peine les aptitudes et les dispositions de chacun; ce tact sûr qui fait juger promptement des moyens les plus propres à vaincre une difficulté ou à obtenir un résultat ; cet esprit de méthode qui, sans rien brusquer, part des choses les plus élémentaires pour s'élever par degrés à des vérités d'un ordre supérieur ; ce feu sacré au contact duquel les cœurs s'électrisent et s'enflamment ; et, pardessus tout, cette bonté attrayante qui inspire la confiance et fait naître les grands attachements. En lisant le panégyrique dont nous venons d'extraire un flragment, on est moins étonné de l'ascendant qu'avait pris Origène sur celte élite de jeunes hommes qui, formés à son école, occuperont plus tard les premiers sièges de l'Orient. Il suffit de nommer, outre Grégoire le Thaumaturge et Athénodore, les deux patriarches d'Alexandrie Héraclas et Denis. Gomme nous le disait tout à l'heure le plus illustre de ses élèves, il excellait à façonner leur intelligence par une série de leçons choisies à propos et graduées avec art. Ce plan systématique, nous l'avons vu ébauché dans Eusèbe et dans la lettre d'Origène à Grégoire ; nous allons le retrouver, moins vague et plus complet, sous la plume de ce dernier. Voici donc la marche que suivait le docteur alexandrin pour préparer ses disciples à l'étude de la théologie.

« Il nous exerçait dans la critique, continue Grégoire, en nous apprenant à juger sainement des mots et des discours,, non pas d'après les procédés des rhéteurs célèbres, pour

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savoir, par exemple» si telle locution a la forme grecque ou barbare : une pareille science est futile et sert à peu de chose. Il nous formait dans l'art de penser et de raisonner juste» art souverainement nécessaire aux Grecs et aux Barbares, aux savants comme aux ignorants, et, pour résumer d'un mot toutes les industries et toutes les professions, à n'importe quel homme, quel que soit son genre de vie ; car jusque dans la moindre conversation, chacun s'applique à ne pas être trompé. Il ne se bornait pas toutefois à cultiver en nous les facultés de l'âme que la dialectique seule peut discipliner, mais il demandait en outre aux sciences naturelles le moyen de redresser et de corriger cette partie inférieure de notre être où domine la sensation, ne voulant pas que le magnifique spectacle de ce vaste univers, si bien réglé dans ses différentes parties, n'excitât en nous qu'une stupéfaction aveugle ou une terreur irréfléchie, comme chez les animaux privés de raison. C'est pourquoi il donnait des explications sur toutes choses, s'efforçant de les résoudre en leurs premiers éléments, de distinguer avec soin leurs qualités communes ou particulières, de décrire leurs formes multiples et leurs divers changements. Par ces savantes leçons, fruit de ses souvenirs et de ses propres recherches, il faisait naître dans notre âme, à la place d'un étonnement vulgaire, une admiration raisonnée pour les merveilles de la nature, pour l'économie sacrée de l'univers. Car tel est l'objet élevé de cette science vraiment divine et si pleine d'agréments qu'on appelle la physiologie (la physique). Qu'est-il besoin de nommer cette sainte discipline des mathématiques, la géométrie avec son indiscutable certitude, l'astronomie et ses courses à travers les régions célestes ? U nous initiait à toutes ces connaissances, ou bien il nous les remettait en mémoire, n'oubliant rien pour les imprimer dans notre esprit. La géométrie lui semblait un fondement sûr, une base inébranlable, sur laquelle repose l'édifice de

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la science. Quantàrastronomie, il s*en servait comme d'une échelle pour nous élever au-dessus de la terre et nous introduire dans les profondeurs des cieux (1). >i

Peut-être, Messieurs, avez-vous été surpris de voir les sciences naturelles et exactes figurer dans un programme d'enseignement théologique; mais en y réfléchissant un peu, vous ne pourrez qu*admirer l'étendue d'esprit avec laquelle Origëne embrassait le champ des études. Toutes les sciences viennent de Dieu et«conduisent à Dieu : aussi TEcriture appelie-t-elleJéhovah le Dieu des sciences (2). C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour apprécier leur caractère et leur vraie mission. Grégoire ne cédait pas à un enthousiasme outré lorsque, reproduisant la pensée de son maître, il appliquait Tépithète de sacrées aux mathématiques elles-mêmes. On peut dire, sans crainte de tomber dans l'exagération, qu'à certains égards le physicien, le géomètre, l'astronome, eux aussi, font de la théologie; et ce n'est pas une vaine métaphore que ce mot de sacerdoce, si souvent employé pour désigner la fonction religieuse de la science. Étudier les œuvres du Créateur, c'est étudier le Créateur lui-même dans la manifestation de sa puissance, de sa sagesse et de sa bonté. Or quel est l'objet des sciences naturelles et physiques, sinon de mieux nous faire connaître cet immense poème de la création où resplendissent les perfections divines? Qu'est-ce que les idées dénombre et de grandeur, ces idées nécessaires et invariables sur lesquelles opèrent les sciences exactes, sinon le reflet du Verbe divin dans l'intelligence humaine? Si les mathématiques n'ont pas l'infini pour objet, elles le côtoient sans cesse, et y touchent par tous les endroits, car l'infini en puissance ou l'indéfini est l'image la plus frappante de l'infini réel et

(1). Panégyrique d*Origène, par Grégoire le Thaumatarge, vu, vin. («) I- livre des Rois, u, s.

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concret. Quand les arts viennent s'appliquer à Tindustrie, pour le bien-dtre de la société humaine, ils ne font que raconter la gloire de Dieu, en montrant ce que la main du Tout-Puissant a déposé de ressources merveilleuses dans les forces et dans les éléments de la nature. A chaque découverte, à chaque invention nouvelle, le dogme de la Providence s*illumine d*une clarté plus vive : c'est un coin de la vérité qui se dévoile, une page qui vient s'ajouter à l'his* toire des révélations divines. Donc, loin d'dlre hostile au progrès des sciences naturelles et exactes, des mathématiques pures ou appliquées, la théologie ne peut qu'y applaudir ; elle voit dans leur concours fraternel une force pour son propre enseignement. Ces voix réunies pour celé* brer le Verbe par qui toutes choses ont été faites, forment un magnifique prélude à l'hymne de reconnaissance et d'action de grâces qu'elle chante elle-même à la gloire du Verbe incamé.

Ce caractère religieux, cette fonction sacerdotale de la science, si je puis m'exprimer ainsi, a été reconnue de tout temps par les hommes auxquels il a été donné de pénétrer le plus avant dans les secrets de l'univers. A l'époque môme où Origène donnait aux sciences physiques une si grande place dans l'enseignement du Didascalée, l'un des plus illustres savants, Galien, montrait par son exemple combien l'étude de la nature est propre à fortifier le sentiment religieux ; et vous me permettrez de citer les paroles du grand anatomiste, ne serait-ce que pour les opposer à ce matérialisme inepte qui dégrade si souvent parmi nous l'enseignement de la médecine. Je les emprunte au chef-d'œuvre de Galien, à son traité de VU sage des parties du corps Aumain. Après avoir décrit jusque dans les moindres détails la merveilleuse structure de la main et du pied de l'homme, l'émule d'Hippocrate s'interrompt pour dire :

«( Oui, en ce moment, c'est un hymne que je compose en

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rhonneur du Créateur. A mon sens, le meilleur témoignage de piété que je puisse lui donner, ce n*est pas de multiplier les hécatombes, ni de faire monter vers lui la fumée de la cannelle et mille parfums divers, mais de le reconnaître moi-môme d*abord, puis d*exposer aux autres quelle est sa sagesse, sa puissance, sa bonté. Car, qu*il ait voulu donner à toutes ses œuvres un ornement convenable, sans en exclure aucune de ses bienfaits, c'est pour moi une preuve de sa bonté parfaite, digne à tous égards d*être célébrée par nos chants. Qu*ensuite il ait trouvé le moyen de prodiguer des ornements si variés, j*y vois une marque de sa souveraine sagesse. Et enfin qu'il ait pu faire tout ce qu'il a voulu, voilà le signe d'une puissance invincible et invaincue (i). »

Tel est l'aveu que l'étude du corps humain arrachait à un homme dont le christianisme n'avait pas éclairé l'intelligence. Tant il est vrai que les sciences mènent à Dieu toute âme droite et sincère. Ce que l'éclat de l'évidence faisait dire à Galien au milieu de ses dissections anatomiques, les plus grands initiateurs du progrès scientifique le répéteront après lui. Si Copernic entreprend ces immortels calculs qui changeront la face de l'astronomie, c'est pour glorifier le Créateur, en manifestant les œuvres de sa sagesse et de sa bonté, comme il l'écrivait au pape Paul III, dans la préface du Traité sur les RévoluiioTis des sphères célestes (2). C'est en commentant les premiers versets de la Genèse avec un soin pieux, que Van Helmont arrive à cette belle découverte des gaz, d'où date la réforme de la chimie. Quant à Keppler, tout le monde sait à quel point le sentiment religieux pénétrait cet homme, l'un des plus étonnants génies qui aient paru dans la science. « Je me livre à

(1) Galico, de l'Usage dei parties du corps humain, 1. III, ch. x, édition René Chartier, Paris, 1679.

(2) De Revolut. orbium coelestium, libri VI, édit. de 1617.

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mon enthousiasme, s*écrie-t-il quelque part, en reprodui* sant la métaphore d'OrigèneJe veux bra?er les mortels par Tayeu ingénu que j'ai dérobé les vases d'or des Égyptiens pour en former à mon Dieu un tabernacle loin des confins de rÉgypte. » Pour vous donner une idée de la manière dont Keppler comprenait la fonction et le caractère religieux de la science, il me suffira de placer sous tos yeux la péroraison, je ne dis pas assez, l'hymne qui termine le V* livre de ses Harmonies du monde :

« Je m'interromps ici, et faisant trêve à mes spéculations, je me contente de m'écrier avec le Roi-Psalmiste : Grand est notre Seigneur, grande est sa puissance ; et sa sagesse ne saurait être comptée. Louez-le, 6 cieux ; louez-le, vous tous, soleil, lune et planètes^ de quelque sens, de quelque langue que vous soyez doués pour connaître ou pour célébrer votre Créateur. Louez-le, harmonies célestes, louez-le, vous qui présidez aux harmonies désormais découvertes. Et toi, mon âme, loue à ton tour le Seigneur ton Créateur, tant que je serai. Car de lui, par lui et en lui sont toutes choses, les sensibles et les intelligibles, celles que nous ignorons entièrement, comme celles que nous savons ; et cette dernière part est minime ; car il en reste bien davantage à connaître. A lui la louange, l'honneur et la gloire, dans les siècles des siècles (1). >»

En lisant cette belle prière, il n'y a pas lieu de s'étonner que Grégoire le Thaumaturge, exprimant l'idée d'Origène, son maître, appelle les mathématiques une science sacrée. On me dira peut-être que le génie enthousiaste de Keppler l'entraînait trop facilement dans les régions mystiques. Mais bien que doué d'un esprit tout différent, son rival de gloire tiendra le même langage. Avec le flegme britannique qui le

(i) iiarmon%€e$ «lundi^l. V, deMotibus planeiarumharmonieU.éÛïiloii de 1S19.

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caractérise, Newton tire la conclusion suprême de tous ses travaux, en montrant aux sciences naturelles le terme auquel viennent aboutir leurs recherches et leurs observations. Rien de plus net ni de plus précis que la profession de foi par laquelle ce grand homme termine ses Principes mathématiques de philosophie naturelle. Pour ne pas fati* guer votre attention, je me bornerai à lire quelques lignes du fameux Scholium générale qui résume toute la pensée de Newton :

« Celte admirable disposition du soleil, des planètes, des comètes, n*a pu se faire que d'après le plan et sur Tordre d'un être intelligent et puissant. Tout cela est régi, non point par une âme du monde, mais par le Seigneur de Tunivers, le Dieu tout-puissant, ainsi appelé à cause de son sou« verain domaine sur toutes les créatures, Être éternel, infini, absolument parfait, tout-puissant, omniscient, présent à tout, non par sa seule puissance, mais par sa substance, car la puissance ne peut exister sans la substance. En lui sont contenues et se meuvent toutes choses, etc. »

Lorsqu'on trouve de pareilles conclusions sur les lèvres d'hommes qui tiennent parmi leurs semblables le sceptre de rintelligence, on se console aisément de la faiblesse d'esprit qui ne permet pas à quelques savants modernes de s'élever au-dessus des réalités sensibles. Ces rares exceptions n'enlèvent pas aux sciences physiques ou exactes leur caractère religieux, ni la mission qui leur est propre. Elles prouvent tout simplement que les mathématiques ne sauraient se passer du secours des sciences morales et historiques ; que Ton peut être astronome, physicien, géomètre, et n'avoir pas le sens commun pour tout ce qui regarde Tordre religieux et moral. Cela s'est vu plus d'une fois ; et Lalande, pour ne parler que de lui, est un exemple frappant de cette cécité intellectuelle dont certains savants paraissent atteints, lorsqu'ils veulent sortir des formules où

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une longue habitude les ayaii tenus comme emprisonnés. On dirait que ce mécanisme artificiel les a rendus inhabiles à juger sainement des choses de T&me et de la raison, tant leur esprit s*est rétréci et faussé en suivant une direction unique. Il faut donc bien se garder de développer exclusivement ce côté de Tintelligence, si Ton ne veut aboutir à un vain formalisme, et se frapper soi-même d'aveuglement pour tout ce qu*ilest impossible de résoudre par voie d*équation. C*est pourquoi les anciens, bons juges en pareille matière, avaient soin de placer après ce genre d*ezercices la haute discipline qui, selon Tétymologie môme du mot, succède aux sciences physiques pour en corriger l'action et en compléter les résultats, je veux dire la métaphysique. Fidèle à un plan dicté par l'expérience, Origène ne permettait pas à ses disciples de se renfermer dans l'étude des phénomènes et des lois de la matière ; mais, après les avoir initiés à cet ordre de connaissances, il les introduisait dans la science rationnelle qui traite de Dieu, de l'âme humaine, de nos devoirs et nos destinées. C'est sur le terrain des sciences philosophiques que nous le suivrons la prochaine fois.

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