‹ Origène: cours d'éloquence sacrée ... 1867Chapitre 6 sur 54 · QUATRIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LEÇON

Sntte dn plan d^étades qa^Origène adopte dans son enseignement oral. — C'est vers la philosophie qu*il dirige l'esprit de ses disciples, ^éj^ formés par une série d'exercices préparatoires. — Exclusion donnée aux productions de Tathéisme. — Méthode éclecUque à Tégard des systèmes professés dans les différentes écoles de la Oréoe. -* Rapports d'Origène avec Ammonius Saccas. » Distinction entre le catéchiste alexandrin et le philosophe homonyme de Técole néoplatoidclenne. — Orîgène accusé d'aroir donné trop de plaee à Tétnde de la philosophie grecque. — Pari de vérité qu'il y a dans ce reproche.

Messieurs,

Avant d'entreprendre l'étude des écrits d'Origène, nous avons dû commencer par définir la méthode qu'il suivait dans son enseignement oral. L'ordre des temps nous indiquait cette marche; car c'est par la direction de l'école d'Alexandrie que s'ouvre sa vie publique. Il s'agissait donc tout d'abord de décrire le plan qu'il avait adopté pour l'instruction de la jeunesse chrétienne. Un passage d'Eusèbe nous a démontré la ressemblance de ce programme avec celui que Clément traçait dans les Stromates. Le témoignage de l'historien du iv* siècle se trouve confirmé par une lettre d'Origène à Grégoire, surnommé plus tard le Thaumaturge. Nous avons vu avec quelle insistance le maître recommandait à ses disciples d'emprunter à la discipline des Grecs tout ce qu'elle offrait d'utile pour l'intelligence des vérités révélées. Mais un troisième document, le panégyrique d'Origène par le plus illustre de ses élèves^ nous initie mieux encore à l'art profond que savait déployer le chef des

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écoles d'Alexandrie et de Césarée. En rappelant les brillantes qualités par lesquelles ce dernier charmait ses auditeurs, Grégoire reproduit la physionomie exacte des leçons auxquelles il avait assisté lui^nôme. La dialectique, d'une part, les sciences naturelles et exactes, de l'autre, tel est le cercle d'études préparatoires qu'Origène parcourait avec ses disciples, avant de tourner leur esprit vers la philosophie, qui lai semblait le couronnement de tous les arts libéraux, et une introduction naturelle à la théologie. Si je m'étends un peu longuement sur cette partie de mon sujet, c'est qu'il importe d'observer comment les premières écoles chrétiennes ont formulé un programme d'enseignement qui, après être devenu celui des universités du moyen âge, s'est maintenu jusqu'à nos jours, du moins dans ses lignes principales. Nous avons vu la dernière fois que l'étude des lettres et celle des sciences marchaient de front dans les institutions dirigées par Origène. A des élèves déjà exercés dans l'art de parler et d'écrire par la grammaire et par la rhétorique, il enseignait successivement la logique, pour former leur jugement en leur apprenant à distinguer les raisonnements solides d'avec ceux qui n'en ont que l'apparence; la physique, pour leur faire admirer les œuvres du Créateur, par une connaissance raisonnée de la nature et des propriétés de chaque être ; la géométrie, afin que, par ses démonstrations claires et indubitables, elle leur servit de base pour tout le reste ; l'astronomie, dans le but d'élever leurs pensées de la terre vers le ciel. Après avoir ainsi discipliné leur intelligence, et agrandi la sphère de leurs idées, il les introduisait dans la philosophie. C'est à ia science de la cause première que venaient aboutir les études précédentes. Voici de quelle manière il procédait dans ce nouvel ordre de connaissances :

ic II avait grand soin, dit Grégoire, d'éloigner de nous jusqu'au moindre péril dans la science la plus nécessaire de

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toutes, celle de la cause première. Il nous exhortait donc à philosopher, et à recueillir tout ce qu'avaient écrit là-dessus les anciens, soit philosophes, soit poètes, sans rien négliger, ni rien rejeter d* avance ; car nous n*étionspas encore en état de porter un jugement sur ces matières. Il ne faisait d*excep tion que pour les athées, qui, s' écartant du sens commun de rhumanité, nient Dieu ou la Providence. De pareilles productions, il ne lesjugeaitpas même dignes d*ôtre lues, craignant que notre âme, faite pour la piété, ne reçût quelque souillure de ces discours contraires au service de Dieu. Aussi bien ceux qui vont au temple, pour y pratiquer leur religion, évitent-ils le contact de ce qui est purement profane. A ses yeux, des livres de cette espèce ne devaient pas entrer en ligne de compte pour tout homme qui fait profession de piété. Quant aux autres écrits, il nous engageait aies parcourir et à les étudier tous, Tun après Tautre, sans parti pris d'exclusion ni de préférence. Que Fauteur fût Grec ou Barbare, il importait peu : nous devions tout lire, tout écouter. En cela il agissait avec beaucoup de sagesse et d'habileté (I). »

Cette latitude qu*Origène laissait à ses disciples dans leurs études philosophiques, Grégoire la décrit un peu plus loin en termes non moins expressifs :

« Il nous parlait de tout ; rien ne restait caché et inaccessible pour nous. Grec ou barbare, mystique ou politique, divin ou humain, il nous était permis d*aborder un écrit quelconque, de l'examiner en toute liberté, afin de nous rassasier pleinement, et de pouvoir jouir de tous les biens de Tàme (2). »

Un trait n*a pas dû vous échapper dans cette énumération des travaux philosophiques auxquels se livraient les élèves d*Origène : c*est Texclusion donnée aux ouvrages des athées.

(1) Panégyrique d'Origène, par Grégoire leThaamatnrge, zin. (S) Panégyrique d^Origène^ xv.

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Le maflre n'estimait pas que des productions de cette nature valussent la peine d*ètre lues : on devait, selon lui, les regarder comme non avenues et n*en tenir aucun compte. Toutcequ*il prescrivait à cet égard, c*est de s*en détourner comme on évite le contact de ce qui peut souiller le corps« Je reconnais ici le grand sens d*Origëne, et sa haute estime pour la dignité de la raison. En général, Messieurs, on s* occupe beaucoup trop des athées ; et on leur fait, en les réfutant, un honneur qu*ils ne méritent pas. A-t-il jamais existé un athée qui se soit pris au sérieux ? C*est une question qu*on a posée plus d*une fois, et qu*il est permis de résoudre négativement, ne serait-ce que par respect pour Fhumanité. Ce qu*il y a de certain, c^est qu*à toutes les époques de rhistoire, on rencontre quelques esprits faibles qui ont cru devoir afficher des prétentions à Tathéisme ; sous ce rapport, le xix*" siècle n'est pas mieux partagé que les autres, et le matérialisme contemporain traîne également à sa suite un petit nombre de ces disciples attardés de Lucrèce ou d'Epicure. Lorsqu'un homme rompt ainsi avec le sens commun de rhumanité, et qu*il étouffe à ce point le cri de sa conscience et de son cœur, je ne dis pas qu'il faudrait le repousser avec horreur, comme Ton ferait dans une famille à regard d'un enfant qui renierait son père ou sa mère. Non, il y a là une infirmité d'esprit qui demande à être traitée avec plus d'indulgence. Le châtiment qu'Origène infligeait aux athées est le seul dont nous réclamerions l'application : il devrait se faire autour d'eux un silence universel qui les avertirait qu'en venant se heurter contre la croyance fondamentale de tous les peuples ils se sont mis eux-mêmes au ban de la société. Car enfin Ton ne saurait discuter sérieusement avec un individu qui en est venu à se persuader que le monde s'est fait lui-même, et que les hommes ont poussé jadis comme des champignons: cela suppose nécessairement an état mental qui doit inspirer plus de pitié que d'indigna-

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tion. Aassi, poor ma pari, j*en ai toujours voulu au pirle^ ment de Toulouse d*avoir fait brûler Vamni : la place de Yatiini n*était pas sur le bûcher, mais dans une maison de sauté ; et si je me permets de blâmer le parlement de Tou^ lo^se, c*est que je voudrais plaider les circonstances atté« nuantesen faveur de Tathée. Car si la faiblesse intellectuelle n'excusait pas une telle monstruosité, nous changerions de langage. Cet homme qui, de propos délibéré et avec la pleine conscience de ses actes, chercherait à faire accroire à ses semblables qu'il n' a pas au-dessus d'eux un Être suprême, auteur et juge de leur vie, prêt à châtier dans un autre monde les crimes restés impunis sur la terre, et à récompenser des vertus dont Tinfortune aura été le seul partage ; cet homme qui tenterait' d'enlever au devoir sa vraie base, au vice son frein le plus puissant, à la pauvreté et au maN heur leur suprtaie espérance et leur consolation ; ;>et homme, s^appelât^il positiviste ou partisan de la morale indépendante, assumerait devant la société humaine une responsabilité terrible ; et en présence des désordres qu'autorise une pareille théorie, des convictions qu'elle ébranle, des lumières qu'elle éteint, des forces morales qu'elle supprime, nous serions en droit de voir dans ce contempteur des principes de la raison et des traditions de l'humanité, non seulement le plus insensé , mais encore le plus coupable de tous les hommes.

Origène avait donc raison d'interdire à ses disciples Ri lecture des productions de Tathéisme, qui n'auraient pu qûù liU sser dansde jeunes âmes la délicatesse du sens moral, saiit^ le moindre profit pour leur avancement intellectuel. A. Vexic ption de ces désolantes doctrines, il leur permettait d'étadier toutes les œuvres des philosophes soit grecs, «oR barb:ires»allnd*y démêler ce qu^elles pouvaient renfermer de vrai et d'utile. Mais, Hessieurs, même avec la réserve que je tiens d^ndiquer, une pareiDe méthode étaitrelle bîea

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sage? N*y avaiMl pas lieu de craiodre que le doute n*en- Tahtt Tesprit de ces jeanes gens, à la vue de tant de disputes et de systèmes contradictoires? Assurément» siOrigène avait lancé ses élèves au milieu de ce dédale d'opinions, sans les guider dans leur marche, une telle excursion aurait pu devenir périlleuse. Ce n*est pas sans motif que Grégoire comparait Tensemble des écoles philosophiques à une plaine marécageuse, d'où il n*est pas facile de retirer le pied une fois qu'on s*y est engagé ; à une forêt tellement épaisse que l'œil ne parvient pas à y distinguer une issue ; à un labyrinthe où, entre mille sentiers qui se croisent, l'on éprouve une difficulté extrême à discerner le véritable. Mais le maître avait soin d'épargner ce labeur infructueux à ceux qui venaient se placer sous sa direction. Sa parole était un flambeau propre à éclairer leurs pas, un fil conducteur qui les empêchait de s'égarer dans les détours du labyrinthe. Ici encore nous devons laisser au disciple ému et reconnaissait le soin de nous apprendre comment Origène comprenait les devoirs d'un chef d'école :

c( Afin que pareille chose ne nous arrivât point, dit le futur évêque de Néocésarée, il se gardait bien de nous appliquer à l'élude d'un seul système, mais il les passait tous en revue, ne voulant pas nous laisser ignorer une partie quelconque de la science hellénique. Quant à lui, il précédait, nous tenant parla main, dans la voie où nous marchions à sa suite. Lorsque nous touchions à un endroit tortueux, où le sophisme se cachait sous des apparences perfide*, il nous avertissait en homme exercé à toutes ces difficultés par une longue expérience et une habitude constante des matières philosophiques : semblable à celui qui, du haut d'un lieu sûr, tend la main aux autres et les tire à lui au moment où ils vont être submergés par les flots. Ainsi faisait notre maître : il recueillait pour notre instruction tout ce que chaque philosophe a enseigné de vrai et d'utile, en retran-

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cbait ce qui est faux, pour s^attacber parliculièrement aux choses qui peuvent développer la piété parmi les hommes (Ij. ».

G*est ainsi qu*Origène employait la méthode éclectique à regard des systèmes de philosophie professés dans les différentes écoles de la Grèce. Gomme nous Tavons montré à propos de Glément d'Alexandrie, cette méthode ne ressemblait en rien à la théorie qu*on a voulu faire prévaloir de nos jours sous le nom d'éclectisme (2). Une s'agissait pas, pour les chefs du Didascalée, de découvrir dans ce pèle*m61e des opinions humaines la vérité sur Dieu, sur le monde, sur rhomme, comme si le christianisme n'avait pas résolu ces questions d'une manière satisfaisante. Bien au contraire, la révélation divine, avec ses données lumineuses sur l'ordre naturel lui-môme, leur servait de règle pour apprécier ce qu'il y avait de vrai ou de faux dans la science hellénique. Aussi Grégoire a-t-il soin d'ajouter, en parlant d'Origène : « Touchant ces choses, il ne voulait pas qu'on s'altachàt à un philosophe quelconque, fût-il réputé très sage par tous les hommes, mais à Dieu seul et à ses prophètes (3). » Voilà l'enseignement auquel il rapportait les productions des auteurs païens comme à une norme invariable et sûre. En d'autres termes, il ne cherchait pas la vérité dans les systèmes des philosophes grecs, mais il jugeait ces systèmes d'après la vérité déjà trouvée et connue. G'est ce qui établit une différence radicale entre l'examen critique auquel se livraicul les chefs du Didascalée et l'éclectisme rationaliste qui prétend faire un choix dans les doctrines du passé, sans avoir de critérium pour choisir à coup sûr, renvoyant ainsi à son point d'arrivée ce qu'il devrait déjà posséder à son point de départ. Toutefois, Messieurs, malgré le soin que

{i) Pauttjtfrique d'Origène, par Grégoire le Thaumaturge, xiv. (»> Ctémeiil d'Alexandrie, leçon XV, p. 879 et ss. (S) Pantiiiffique, etc.,xy.

prenait Origëne d'enlever tout péril à des études de ce genre, son zèle à s'instruire lui-même et à former les autres dans la science des Grecs ne laissait pas de rencontrer quelques censeurs. Nous devons à Eusëbe la conservation d'un fragment de lettre où le docteur alexandrin se justifie du reproche d'avoir porté trop loin le goût pour les lettres profanes. C'est tout simplement, comme nous dirions aujourd'hui, la question des classiques se produisant sous la forme qu'elle pouvait revêtir au m* siècle; tant il est vrai qu'il n'y a rien d'absolument nouveau sous le soleil. Voici les motifs que fait valoir Origène et les exemples qu'il allègue pour répondre à ceux qui l'accusaient de donner trop de place à l'étude de la philosophie grecque :

« Quand je me fus livré tout entier au ministère de la parole, une certaine réputation d'habileté attira vers moi tantôt des hérétiques, tantôt quantité d'hommes versés dans les sciences grecques, et surtout des philosophes. C'est pourquoi je crus devoir examiner à fond les doctrines des hérétiques, et ce que les philosophes professaient touchant la vérité. En cela je n'ai fait qu'imiter Pantène, qui, pour avoir amassé de grandes connaissances dans ces matières, a pu se rendre utile à tant d'âmes, et Héraclas, qui siège à présent parmi les prêtres d'Alexandrie ; ce dernier, je l'avais rencontré chez le maître des sciences philosophiques, dont il fréquentait les leçons depuis cinq ans, avant que j'eusse commencé à les suivre moi-même. Aussi avait-il déposé l'habit ordinaire pour prendre le vêtement des philosophes, qu'il garde encore aujourd'hui, continuant comme par le passé à étudier les livres des Grecs autant qu'il est en lui (i). j»

Sans nul doute, ces raisons ont une grande valeur. Il est évident que la réfutation des philosophes présupposait un

(1) Eusèbe, H. E., vi, t9.

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examen sérieux de leurs doctrines; en outre, Ton n'aurait pu agir plus efQcacement sur l'esprit des Grecs qu'en se montrant familier avec les produits de leur littérature. C'était en quelque sorte les prendre par leur côté faible et se ménager un accès facile dans des âmes si fières des gloires du passé. A cet égard, nous ne saurions rien retirer des éloges que nous avons donnés à Origène lorsque, dans sa lettre à Grégoire, nous l'entendions invoquer l'exemple des Hébreux s'emparant des dépouilles deTÉgypte pour les faire servir au culte du vrai Dieu. Oui, nous le répétons, la théologie et l'éloquence chrétienne ne pouvaient que gagner à s'approprier les formes de l'art antique et à s'aider des sciences préparatoires que le génie grec avait poussées à un si haut degré. Mais, ici comme en toutes choses, il y avait une réserve à garder, des précautions à prendre. Le catéchiste alexandrin signalait lui-même le péril d'un commerce trop prolongé avec les lettres païennes, quand il disait, dans son langage métaphorique, que la descente en Egypte, c'està-dire l'application aux sciences mondaines, avait été fatale à plus d'un (1). Employant une autre image tirée de l'Écriture sainte, il citait à ce propos le fait de Jéroboam, qui, non content de séjourner en Egypte, s'y était lié avec Pharaon, et avait introduit parmi les Israélites le culte des idoles. Sous le voile de cette allégorie, il cherchait à prémunir les savants contre les importations étrangères à l'aide desquellââ les gnosLiques av^iiont défiguré la doctrine chrétienne. Excellentes réflexions, mais qu'on ne manquait pas do lîii appliquer à son tour, et non sans quelque motif. L'examen des ouvrages d'Origène pourra seul nous apuniudre à quel point il mérite le blâme d'avoir trop con- WBé avec les auteurs païens; mais, lorsqu'en étudiant son ^^^ dûs Principes nous le verrons emprunter aux philo-

i Lèilra d'Origène à Grégoire la Thaninaturge, u.

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aophes gr«cs certaîiies opinions contraire à rorthodoxie, nous nous souviendrons du reproche que lui adressaient à €6 sujet plusieurs de ses contemporains* Nul doute, en elfet, qull ne Taille chercher dans cette fréquentation trop assidue des écrivains du paganisme la source des hypothèses périlleuses auxquelles il s'est laissé entraîner, t^a comparaison de ces erreurs avec les théories analogues de Platon et. des stoïciens portera, je Tespère, dans votre esprit une entière conviction.

Gomme je le disais tout k l'heure, nous touchons ici à une question souvent agitée depuis lors, celle de savoir dans quelle mesure il convient d'employer les auteurs païens pour rinstruction de la jeunesse chrétienne; et vous me permettrez, Messieurs, de dire ce que j'en pense relative* ment à notre époque. Du temps d*Origène, la littérature chrétienne ne comptait pas encore les chefs-d'œuvre dont elle s'est enrichie dans la suite. Certes^ les divines Écritures étaient là comme un trésor inépuisable d'éloquence et de vraie philosophie; et il y aurait une extrême injustice h prétendre que Tinfatigable interprète des saintes lettres ne leur donnait pas une place suffisante dans ses études ou dans son enseignement. Mais, en dehors des livres inspirés, les monuments de la science et de l'art chrétiens n'étaient pas très nombreux au commencement du m'' siècle; et l'on conçoit aisément qu'Origène se soit retourné avec tant de complaisance vers les productions de l'antiquité païenne, pour y chercher la culture du goût et de l'esprit. C*est une circonstance atténuante qu'il aurait pu invoquer en sa faveur contre ceux qui l'accusaient de trop helléniser. Je n'ai pas besoin de dire que cette disette relative n'existe plus depuis que les Pères grecs et latins ont doté le monde d'une littérature sans rivale au fond et pouvant lutter avec avantage pour la forme : eh bien, je regrette vivement que cette littérature si originale, si variée, n'occupe pas dans l'ensei-

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gnement classique la place qu^elle mérite. Assurément, il ne saurait venir en idée à personne de vouloir retrancher les» auteurs païens du programme des études; il faut compter avec les hommes de génie, même quand ils n*ont pas eu le bonheur de professeur la vérité. Aussi longtemps que la poésie restera Tune des préoccupations de Tesprit humain» on admirera Homère et Virgile; et chaque fois qu'il s'agira d'enseigner les préceptes de l'éloquence, on cherchera des modèles dans Démosthène et dans Gicéron : l'étude de leurs œuvres sera toujours l*une des bases d'une éducation vraiment libérale. Mais, sans diminuer le mérite des uns, sachons faire aux autres la part qui leur revient. J'admets volontiers qu'une partie de notre enfance se passe à débrouiller le chaos de la mythologie païenne, quelque singulière que puisse paraître une telle importance donnée aux aventures des dieux de l'Olympe ; mais n'est-il pas étrange que la jeunesse chrétienne sorte de nos institutions ignorant presque totalement l'Écriture sainte, l'histoire de l'ÉglisCt les ouvrages des Pères, toute cette grande littérature d'oii procède le monde moderne avec ce qu'il a de lumières et de supériorité morale? Je ne m'oppose pas à ce qu*on nous fasse admirer les deuxBrutus, Harmodius et Aristogiton, et d'autres personnages semblables de l'antiquité grecque ou romaine, bien que l'ordre public n'y soit guère intéressé; mais les apôtres, ces missionnaires intrépides de la vérité dans le monde, mais les martyrs, ces héroïques champions de la liberté des âmes, mais les Pères de l'Église, ces nobles représentants de la science et de la sainteté réunies, ne sont-ce pas des figures qu'on devrait placer sans cesse sous les yeux de Tenfance comme les types les plus purs et les plus élevés de l'abnégation, du dévouement, de la force de caractère et de la magnanimité ? Il y a là, dans notre système d'éducation moderne, à tout le moins une grave lacune, que tout esprit sérieux est obligé de recon-

naître et de constater. Après tout, ni nos habitudes, ni nos croyances, ni les conditions de notre état domestique, civil, social, ne nous mettent en communion d*idées avec les Grecs et les Romains. Si notre langue se rattache à la leur par beaucoup d*endroits, notre civilisation, fille du christianisme, est toute différente; or, cette civilisation, où prend-elle ses racines ? Où trouver les notions fondamentales qui ont servi à rétablir et à la développer? Ce n*est certes pas dans la mythologie grecque ni dans les législations païennes, chefs-d'œuvre d'oppression des petits par les grands, d'injustice des riches à Tégard des pauvres; mais bien dans TÉvangile expliqué et commenté par les Pères de l'Église : c'est dans leurs écrits, et non ailleurs, qu'il faut chercher les idées de droit, de justice, de responsabilité personnelle, les sentiments d'estime réciproque, de fraternité, de pureté et de délicatesse morale qui ont constitué la famille, TÉtat et la société modernes. Négliger ces hautes sources d'enseignement, tandis qu'on ne laisse ignorer à la jeunesse aucune des escapades de Jupiter ou d'Apollon, c'est une méthode réprouvée par le bon sens. On objecte à cela que les auteurs chrétiens des cinq premiers siècles de l'Église n'ont pas la politesse et la correction des écrivains du paganisme. La réponse est facile. Laissons là leurs défauts pour prendre leurs qualités ; et d'ailleurs, n'exagérons pas celte infériorité relative; un savant qui parviendrait à écrire le grec comme saint Basile ou saint Jean Chrysostome serait à coup sûr le premier helléniste de l'époque; et toutes les universités du monde pâliraient devant celui qui aurait appris à manier la langue latine aussi bien que Lactance ou saint Jérôme. Non, il faut en convenir, nous ne faisons pas à la littérature ecclésiastique une assez large part dans l'instruction de la jeunesse : c'est une anomalie qui devrait disparaître sous le coup d'une réforme sérieuse ; et je regrette encore une fois qu'au lieu

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•d'avoir été écartée par des querelles de partis et des préoccnpations de personnes, cette question si importante d& la répartition des anteurs chrétiens on païens dans renseignement classique n'ait pas été mûrie et traitée à fond, avec toute l'attention qu'elle mérite de la part de quiconque -s'intéresse, je ne dis pas seulement à la religion et à la morale, mais encore aux progrès de la philologie et des helles-Ieltres.

Je vous demande pardon, Messieurs, de cette digression un peu longue; mais je tenais à dire pourquoi nous méritons bien plus qu^Origëne le reproche de donner trop de place à l'antiquité païenne dans le programme des études •classiques. Pour en revenir au catéchiste alexandrin, nous avons vu qu'il s'était perfectionné dans la connaissance de l'hellénisme auprès de celui qu*il nomme c le mattre des sciences philosophiques (1). » Or, quel est le mattre à l'école duquel Origène, déjà professeur lui-même, venait puiser des lumières plus complètes sur les systèmes que ses fonctions l'appelaient à discuter au Didascalée ? Tout porte à croire que ce personnage n'était autre qu'Ammonius Saccas, le fondateur de l'école néoplatonicienne d'Alexandrie, dont Plolin^ son disciple, allait devenir le chef. Au III* livre de son ouvrage contre les chrétiens, Porphyre dit en propres termes que, dans sa jeunesse, il avait connu Origène, et que ce dernier était l'un des auditeurs d*Ammonius (2). Confirmé par Suidas et par Nicéphore Galliste, ce témoignage ne me parait guère contestable. C'est au sujet d'Ammonius lui-même que naissent les difficultés, Eusèbe et Porphyre affirment également que le mattre de Plotin avait été élevé dans la religion chrétienne; mais, d'accord sur ce point, ils se divisent pour le reste. Tandis que Porphyre en fait un apostat, Eusèbe prétend qu'il persévéra dans la

(i; Eusèbe, H. £.,vi, 19.

(t) Ibld.

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foi jusqu'à la fin de ses jours, et lui atU-ibue même un traité apologétique sous ce titre : De V accord de Moïse aoscJésuê- Christ, Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de se prononcer avec quelque assurance sur des renseignements aussi contradictoires. Nous ne possédons d'Ammonius Saccas que deux fragments conservés par Némésius, évêque d'Émèse, Tun sur l'immatérialité de T&me, l'autre sur Tunion de Tâme avec le corps ; or, ces deux morceaux, d'une phi* losophie très correcte, ne renferment absolument rien qui permette de décider la question (1) . Si l'on voulait peser la valeur des témoignages, la balance pencherait du côté d'Eusèbe; car en racontant au même endroit qu'Origène était né de parents païens, Porphyre montre assez qu'il n'avait pas puisé ses informations à une source bien sûre. Quoi qu'il en soit, un fait reste certain de l'aveu de tous, c'est qu'Ammonius Saccas avait reçu une éducation chrétienne. Or, Messieurs, ce point n'est pas sans importance. Vous n'ignorez pas qu'une des assertions favorites du rationalisme contemporain consiste à dire que certaines maximes de l'école néoplatonicienne d'Alexandrie ont passé dans la théologie clirétienne. Or voici, au contraire, que le fondateur de cette école lui-même appartient au christianisme par sa naissance et par son éducation. Si donc, ce que je n'ai pas à examiner en ce moment, l'on remarquait* entre quelques idées de Plotin et la doctrine chrétienne une ressemblance trop frappante pour être purement fortuite, la critique ne serait pas embarrassée de trouver la source originelle. On ne devrait pas oublier que Plotin a passé dix ou onze années de sa vie à étudier sous un maître chrétien (2). Que ce mattre chrétien ait apostasie, comme le veut Porphyre, ou qu'il soit resté fidèle à ses premières croyances,

(i) Voir ces deux fragments àanslet Ennéades de Plotin, par M. Bonillet, 1. 1, p. 94 et 88. Paris, 1857.

t Vie de Plotimj par Porphyre, n.

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suivant le témoignage formel d*Eusèbe, il importe peu pour la conséquence que nous voulons tirer de son éducation chrétienne. Outre le fait de cette apostasie, à tout le moins fort douteux, il faudrait prouver qu'Ammonius Saccas avait perdu tout souvenir des principes dont sa jeunesse était imbue, et qu*il ne mêlait à sa nouvelle théorie aucune de ses anciennes idées. Or, rien n'est moins vraisemblable qu^une pareille hypothèse. L'exemple des gnosliques, qui ne manquaient jamais d'emporter avec eux des éléments chrétiens dans le camp où ils passaient, cet exemple tant de fois donné et suivie à Alexandrie surtout, prouve combien de tels mélanges étaient dans les habitudes des déserteurs de la vraie foi. Les tendances éclectiques, si générales à cette époque^ et qui, d'après Hiéroclès (1), caractérisaient en particulier renseignement d'Ammonius Saccas, ne permettent pas d'admettre que ce dernier eût exclu de son syncrétisme une doctrine dont il s'était pénétré pendant une partie de sa vie. C'est même par là qu'on s'explique très bien les renseignements contradictoires d'Ëusèbe et de Porphyre : cet assemblage d'idées hétérogènes dans l'esprit d'Ammonius Saccas aura pu faire accroire à l'un qu'il était devenu païen, et à l'autre qu'il était resté chrétien. Certes, nous ne voulons pas abuser de l'éducation chrétienne d'Ammonius Saccas pour prétendre que la théorie de Plotin, son disciple, est un plagiat du christianisme: nous n'aimons pas ces thèses extrêmes, oîi l'on prend le plus souvent des ana« logteâ verbales pour une identité de doctrines. Mais que les rationaliiites de leur côté renoncent à chercher dans les Ennéades de Plotin une des sources de la théologie alexandrloe ; car en nous appuyant, non pas sur des hypothèses, mais sur des faits avérés, nous aurions cent fois plus de motifs pour retourner la proposition. Sans compter que le

(tjBléroclèa, litre dehi fh-ovidenee {PhoUJaSt Bibliothèque, p. t27,4dl}.

Didascalée est de beaucoup antérieur à Técole néoplatonicienne d'Alexandrie, nous ne saurions oublier que le fondateur de cette école était un chrétien, et que Plotin s^est inspiré de Téclectisme d*Ammonius Saccas, dont la philosophie a passé dans la sienne. C'est tout ce que nous voulions établir, ne songeant aucunement du reste à tirer parti de Tavantage que nous assurent la priorité des dates et Torigine chrétienne du maître de Plotin.

Cela posé, surgit une autre question qui se rattache plus directement à notre sujet. Un passage du traité de Porphyre contre les chrétiens vient de nous apprendre qu'Origène avait suivi les leçons d*Ammonius Saccas ; et le contexte prouve clairement qu'il s'agit bien en cet endroit du catéchiste alexandrin. Or, dans sa Vie de Plotin^ le même philosophe parle à différentes reprises d'un Origène, également disciple d'Ammonius, et qui paraît avoir joui d'une grande célébrité dans l'école néoplatonicienne. « Un jour, dit Porphyre, Origène vint dans l'auditoire de Plotin ; celui-ci rougit et voulut se lever. Origène le pria de continuer. On ne saurait enseigner, répondit le philosophe, devant des gens qui connaissent tout ce qu'on peut leur dire. Et après avoir parlé encore quelque temps, il se leva (1). » On s'est demandé plus d'une fois si l'Origène dont Porphyre fait mention dans ce passage, et celui qu'il nomme au III* livre de son ouvrage contre les chrétiens^ sont un seul et môme personnage ; ou bien s'il ne faut pas distinguer deux Origènes, l'auteur chrétien dont nous étudions les œuvres, et le philosophe païen de l'école néoplatonicienne. La première opinion a été soutenue par Baronius ; Huet et Henri de Valois, le savant éditeur d'Ëusèbe, ont adopté la seconde, que je n'hésite pas à regarder comme beaucoup plus probable. D'après Porphyre et Longin, le philosophe néoplatonicien,

(1) Vie de Plotin, par Porphyre, xiv.

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condisciple d*Héreimias et de Plotin à Técole d*Ammonius Saccas, ne composa que deux écrits : un lÎTre sur les Démons, et un autre pour démontrer que le Roi {de l'univers) est le seul organisateur du Monde (^\). Or, sans compter que ces deux opuscules n'ont jamais figuré parmi les œuvres du docteur chrétien, il est impossible d*attribner une telle absence d'activité littéraire au plus fécond de tous les auteurs du III* siècle, à Thomme qui s*était rendu célèbre par tant d*écrits, comme Porphyre lui-même le reconnaît ailleurs (2). De plus, c'est sous le règne de Gallien que le philosophe appelé Origène dans la Vie de Plotin rédigea son deuxième traité, tandis que le catéchiste alexandrin n'était plus en vie àTépoque où Gallien parvint à Tempire (3), Porphyre nous disait tout à Theure que le premier de ces deux personnages entra un jour dans lauditoire de Plotin ; mais s'il y a un fait avéré, c'est que Plotin ne commença d'enseigner à Rome que pendant le règne de Philippe TArabe (4): il faudrait donc supposer que notre Origène, déjà venu à Rome en 218, sous le pape Zéphyrin, y retourna trente ans après, sous le pape Fabien; or l'on comprendrait difficilement qu'Eusèbe, si exact à marquer toutes les particularités de la vie d'Ori-* gène, eût gardé le silence sur cette deuxième pérégrination, lui qui a grand soin de mentionner la première. Ajoutons une dernière raison, qui n'est pas la moins forte : le néo* platonicien auquel Porphyre et Longin donnent le nom

(1) Vie de Plotin, m. — Longin, Traité d€ la Fin, cité par Porphyre Vie de Plotin, xx. Dans le livre intitalé : ^Oit (x<{vo; 7:oi7]tt[( 6 paotXeuç, Henri de Valois a voola voir un éloge de Temperenr Gallien qui s*adonnait à la poésie [Annot. in lib. V Eusebii, p. isi) ; mais il est pins naturel d*admettre avec Bmcker et Creozer, que le mot SaatXeiSc désigne le Roi de ronÎTers. Qaaot au mot ?n>tT]T7);, {] faat le traduire par organiiateur du monde, et non par créateur; car le dogme de la créatioa n*étalt pas admis dans Técole néoplatonicienne.

(2)Eusêbe, H. E., VI, 19.

(3) Vie de Plotin, m ; Eusèbe, H. E., vn, l

(4} Vie de Plotin, m.

SON BMSBIONBMENT OBAL 7^

d'Origène, aTait étudié à Alexandrie sous Ammonius Saocas^ en même temps qu*Hérennius et Plotin, puisqu'ils étaient conveaus tous les trois de tenir secrète la doctrine du maître ; d'autre part, il n'est pas moins cerlain que Plotin n'apprit à connaître Ammonius qu'à l'ige de vingt-huit ans^ en â33 après Jésus-Glirist (1) : or, à cette époque-là, le doc*^ ieurebrétien avait déjSi quitté depuis quelques années la vîUe d'Alexandrie, où il ne revint plus jamais, de sorte qu'ii est impossible d'en faire un condisciple de Plotin. Cet argument, qui a échappé à Huet et à Henri de Valois, me parait décisif pour la distinctîoa des deux écrivains. £t ne vous étonnes pas, Messieurs, qu'Ammonius Saccas ait pu avoir successivement deux auditeurs portant le nom d'Origène*. Eu égard à son étynologie, ce nom n'avait rien de chrétien el ne devait pas èlre très rare en Egypte. Il dérive selon toute apparence de ûpoç, Horus, dieu égyptien, fils d'Osiris^ eid*Isis^ de même que Diogène vient de Jupiter, At6ç, et Hermogène, de Mercure, Eppi^c C'est ainsi que beaucoup de chrétiens s'appelaient alors Dionysias ou Denis, Apollon,. Pheebé, Uermas, etc., noms sanctifiés depais lors, mais qui par leur origine se rattachent à des divinités païennes. On conçoit doue sans la moindre peine que le même nom ait pu Atre porté à la fois par un chrétien et, par un païen ; loin d'infiroier les preuves que nous avons données de la distinction des deux Origènes, cette communauté de noms n'explique que mieux pourquoi certains érudits ont été amenés à confondre des personnages si différents.

J'ai cru devoir entrer dans ces détails afin d'éclaircir une question sur laquelle des sentiments contraires ont jeté de

(0 VU de PloUn, iu«

(?) Érasme fait venir le mot Origène de ^peiov to '^^voî, né sur la hau^ leur. Celte étymologie, bien qu'elle nous paraisse moins probable, moDtM éi^lemeat qae le nom d'Ori§ène pouvait être commun à plusieurs.

80 ORIGÈNB CATÉCHISTE

robscurité. La vie et les œuvres d'Origène présentent déjà par elles-mêmes assez de difficultés pour qu*il ne faille pas encore y joindre les faits et gestes d'un homonyme embarrassant. Au milieu de ces renseignements fournis par rhistoire, un point reste acquis, c'est qu'Origène suivit les leçons d*Ammonius Saccas; et lui-même nous apprend qu*il se proposait par là d*arriver à une connaissance approfondie des systèmes philosophiques» afin de pouvoir les discuter plus sûrement devant ses propres auditeurs ; car à cette époque-là il enseignait déjà au Didascalée. Or les leçons d'Ammonius étaient éminemment propres à le familiariser avec rhistoire de la philosophie : elles avaient pour objet l'étude comparative des doctrines professées jusqu'alors dans les écoles de la Grèce. Nous voyons, par un passage d'Hiéroclès emprunté à son livre de la Providence, que le fondateur de Técole néoplatonicienne d'Alexandrie s'attachait principalement à concilier Aristole avec Platon (i). Mais là ne se bornait sans doute pas son éclectisme, s*il faut en juger par les écrits de Plotin, qui empruntait beaucoup aux stoïciens et qui portait dans ses recherches l'esprit d'Ammonius pour me servir des expressions de Porphyre (2). En tout cas, nous ne courons aucun risque de nous tromper en disant qu'Origène se fortifia dans la connaissance de l'hellénisme auprès de celui qu'il appelle « le maître des sciences philosophiques. » Peut-être aussi fautil attribuer en partie à Tinfluence d'Ammonius sa prédilection pour la méthode éclectique, qu'il recommandait si vivement à ses disciples, d'après le témoignage de Grégoire le Thaumaturge; mais sans oublier que la tendance naturelle de son esprit suffirait à expliquer une telle préférence, il est juste d'ajouter que déjà auparavant ce procédé cri-

(1) Fragment conservé dans la bibliothèque de Photias, p. It7, 461. («) Vie de Plotin^ par Porphyre, xiv.

tique avait été indiqué et employé avec succès par GléinenI d'Alexandrie. J'use de cette forme dubitative, parce que je ne voudrais ni amoindrir ni exagérer la part qui revient à renseignement oral d'Ammonius Saccas dans l'éducation philosophique d'Origène. Quelle que soit cette part, elle ne saurait entrer en ligne de compte avec le travail personnel auquel l'infatigable catéchiste ne cessa de se livrer pour connaître à fond les écrits des philosophes grecs. Ici en-» core Porphyre va nous servir de guide pour déterminer la nature et l'objet de ce^ études particulières :

« Origène, dit-il, conversait habituellement avec Platon. En outre, il lisait beaucoup les ouvrages de Numénius et de Gronius, d'Apollophane et de Longin, de Modératus et de Nicomaque, ainsi que ceux des hommes les plus estimés parmi les pythagoriciens ; il se servait aussi des livres de Ghérémon le stoïcien et de Gornutus (i). »

Ces paroles nous montrent qu'après les écrits de Platon et des philosophes de son école, ceux des pythagoriciens et des stoïciens avaient attiré davantage l'attention d'Origène. Tels sont en effet les trois systèmes dont nous retrou* verons le plus de traces dans se^ propres ouvrages ; et si j'insiste tant sur ses premières études, sur les maîtres qu'il fréquenta, sur les lectures dont il reçut et garda l'em* preinte, c'est pour tenir d'avance la clef de certaines théo* ries que nous devrons examiner plus tard. A la vue d'un commerce si assidu avec les principaux représentants de la science hellénique, on ne s'étonne plus que Grégoire le Thaumaturge ait pu dire d'Origène : il nous conduisait à travers le dédale de la philosophie grecque en homme auquel une longue expérience avait appris tous les tours et les détours du labyrinthe. Gertes, il faut bien l'avouer, ce long séjour sur la terre d'Egypte, pour parler son langage, ne

(I) Traité contre la ckrétiem, par PorphjTe (fragment conservé dans Biuèbe, H. E., vi, 19).

82 ORIGÂNE CATiCHISTB

lui a pas été profitable à tous égards ; sou livre des Principes nous prouvera bientôt que plus d*un faux métal s'est glissé parmi les vases d*or dont il voulait orner le tabernacle. Mais ce qu*il m'est impossible de blâmer en lui, ce qu'on doit regarder au contraire comme une marque de sa supériorité intellectuelle, c'est la haute importance qu*il atta* chait aux sciences philosophiques dans son enseignement. Il a pu se tromper sur Tapplication ; le principe demeure incontestable. Nous l'avons dit à propos de Clément, et nous ne pouvons que le répéter au sujet de son disciple, en plaçant la philosophie à la tôte des sciences humaines, l'école d'Alexandrie a tracé pour tous les siècles chrétiens le vrai programme d'une éducation libérale. Rien ne saurait égaler, dans Tordre naturel, cette haute discipline à laquelle vient aboutir tout le reste. Quelque admirables que soient les autres œuvres du Créateur, Tâme humaine, avec ses lois et ses opérations, offre un sujet d'étude plus élevé et plus profond que Tunivers entier. Les sciences naturelles ou physiques s'arrêtent aux causes secondes; la philosophie est la recherche et la démonstration de la cause première. Les mathématiques n'opèrent que sur l'indéfini ; Tinfini est l'objet propre de la métaphysique. Les arts et les belleslettres sont l'ornement de la vie humaine, mais ce qui importe avant tout, c'est d'apprendre à bien penser et à raisonner juste. D'ailleurs il est impossible de faire un pas sur le terrain d'une science quelconque sans appliquer ces idées nécessaires, invariables et absolues, qui forment la base de l'entendement humain, et qu'il appartient à la philosophie d'éclaircir et de justifier en les ramenant à leur source éternelle on à Dieu. Tout souffre de l'absence d'une philosophie saine et forte, l'intérêt religieux peut*être plus qu'aucun autre, car la foi n'a d'assiette ferme qne dans une raison armée contre le sophisme ; or, comme on l'a dit avec beaucoup de justesse, ce qui est en péril de nos jours.

<c*est moins encore la foi que la raison elle-même, parce <IQQ la philosophie, ou la science de la raison, n*a pas son rang légitime dans les études ni dans les préoccupations de Tépoque. Si une application trop exclusive aux faits matériels laissait plus de place à l'examen des lois de l'esprit, si une logique sévère disciplinait les intelligences, et qu*une certaine familiarité avec les notions métaphysiques habituât les âmes à s*éUver au-dessus des réalités sensibles, est-ce que nous verrions se reproduire autour de nous ces théories matérialistes, mille fois réfutées depuis Socrate et Platon, ces hypothèses puériles d'un monde existant par lui-môme, d'une morale sans Dieu, hypothèses qui ne tiennent pas contre le bon sens d'un enfant auquel un peu de logique aurait appris à conclure du relatif à l'absolu, de TefTet à la cause, de la loi au législateur ? De pareilles défaillances ne peuvent s'expliquer que par l'obscurcissement des idées rationnelles. La sophistique a repris son empire parmi nous, parce que la philosophie a perdu le sien. C'est pour«> quoi je félicite l'école d'Alexandrie d'avoir si bien compris que le progrès des sciences naturelles ou exactes ne saurait compenser en rien la décadence des études philosophiques ; •et que, pour élever le niveau des &mes, il fl&ut avant tout cultiver la raison, en plaçant au sommet des sciences humaines la science de l'infini, de la cause première, du souverain bien. Cest par une telle discipline que se préparent les grands siècles, et c'est à ce signe qu'on reconnaît les .grandes écoles.

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