‹ Origène: cours d'éloquence sacrée ... 1867Chapitre 7 sur 54 · CINQUIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LEÇON

De la philosophie spéculative, Origène passe à la morale oa à la science du devoir. — Classification des vertus. — Le dogme, principe et base de la morale. — Autorité que puisait renseignement d*Origène dans Taustérité de ses mœurs. — Trait de ferveur indiscrète dans la jeunesse du savant catéchiste. — La philosophie, introduction à la théologie, où

' vient se terminer le cercle des exercices du Didascalée. — Dogme, morale évangélique et Écriture sainte. — La synthèse des sciences d'après Pantëne, Clément et Origène.

Messieurs,

Nous achevons aujourd'hui de décrire la méthode qu'employait Origène dans Tinstruction de la jeunesse, soit à Alexandrie, soit plus tard en Palestine. Si nous rapprochons entre elles pour un moment ces deux périodes de sa vie» c'est parce que le même programme d'enseignement nous apparaît de part et d'autre. Dans la direction qu'il imprimait à l'école de Césarée, d'après Grégoire le Thaumaturge, nous retrouvons exactement la marche qu'il avait suivie au Didascalée, selon le témoignage d*Eusèbe. Ici comme là, Origène distribuait ses leçons dans Tordre que nous indiquions la dernière fois. En même temps qu'il formait le jugement de ses disciples par les exercices de la dialectique, il les initiait aux sciences naturelles et exactes, demandant tour à tour à la physique, à la géométrie et à l'astronomie l'évidence de leurs principes et les résultats de leurs observations. C'est ce qu'il appelait le cercle des études préparatoires à la philosophie proprement dite ou à la métaphysique. Pour ne rien négliger dans une matière

si importante, il permettait à ses élèves de lire et d'examiner tout ce que les philosophes avaient écrit touchant la cause première, ne faisant d'exception que pour les ouvrages des athées, indignes selon lui d*ètre pris en considération. Mais, de peur que des esprits encore jeunes et inexpérimentés ne vinssent à se fourvoyer dans le labyrinthe des systèmes philosophiques, il les y précédait, dirigeait leurs pas, leur apprenait à démêler le vrai d'avec le faux, et à juger toutes choses aux lumières de la raison éclairée par la révélation divine ; « car, disait-il. Ton ne doit s'en rapporter à aucun philosophe, quelle que soit sa réputation parmi les hommes, mais à Dieu seul et à ses prophètes (1).» En s'appuyant ainsi sur la doctrine révélée comme sur une base inébranlable, l'éclectisme devenait entre les mains d'Origène et de ses disciples une méthode féconde pour l'appréciation du passé. Le maître était merveilleusement préparé à cet examen critique par les leçons d'Ammonius Saccas et par le travail opiniâtre auquel il s'était livré pour connaître à fond les écoles de l'antiquité.

Après la philosophie spéculative, venait la morale ou la science du devoir. Dans cette partie de son enseignement, comme pour tout le reste, Origène procédait avec ordre et méthode, ainsi que nous l'apprend Grégoire son disciple. Il commençait par ramener l'attention de ses auditeurs sur eux-mêmes, pour leur faire observer dans leur propre intérieur les luttes dont l'âme humaine est le théâtre. Après avoir analysé ces mouvements tumultueux, où la loi se trouve aux prises avec la passion, il montrait qu'il appartient à la raison de les dominer en les dirigeant vers le bien. Avec tous les grands moralistes, il attachait la plus haute importance à l'étude de soi-même, disant que l'âme doit se contempler comme dans un miroir, afin de pouvoir

(1) Panégyrique ^Origène^ par Qrégoire le Thaomaturge, xr.

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atteindre jusqu'à la racine du mal» Passant alors à la clasai» flcation des vertus, il rangeait en première ligne celles qui constituent la base de la moralité humaine» et qu'on a nommées pour cette raison vertus cardinales :

«c C'est par un exercice continuel de la Tolonté, disaîi-il^ que naissent en nous les divines vertus : la prudence, qui nous fait juger des mouvements de l'âme d'abord par eux* mêmes» et ensuite par la connaissance des biens et dea maux extérieurs ; la tempérance^ qui nous permet de biea régler, dès l'origine^ notre choix entre les inclinations qu'il fisut détruire et celles que Ton doit cultiver; la justice, par laquelle on rend à chacun ce qui lui appartient, et la force> qui conserve et entretient toutes ces vertus (i). »

Nous n'avions pas rencontré jusqu'ici chei un auteur chrétien les quatre vertus cardinales énumérées dans l'ordre 6ù les rangeait l'école platonicienne ; car c'est à cette école^ la plus morale de l'antiquité palennoi que remonte la clas« siflcation d'Origène. Non pas certes qu'elle les ait découvertes ni inventées : c'est la raison pratique ou la con^ science qui enseigne à tout homme qu'il faut être prudent, tempérant^ juste et fort contre l'adversité ou persévérant dans le bien. On pourrait même ajouter que la pratique é» ces vertus, telles qu'on les concevait parmi les anciens^ constitue l'honnêteté morale dans ce qu'elle a de plus élé^ mentaire. L'Évangile nous en donne une idée bien autre^ ment haute : les leçons et les exemples de l'Hom'me^Dieii laissent loin derrière eux le concept platonicien de la tempérance ou de la justice. Mais enfin l'on ne saurait mécon-naître que l'école de Socrate a dépassé le reste du monde pafen dans sa théorie morale ; les quatre vertus cardinales, qu'Origène envisageait comme le principe ou la source dee autres, sont clairement indiquées dans ce passage de to République de Platon :

(!) Panégyrique d^thigène, lï.

SON SNSBIGNEMBNT ORAL 87

« Nous appelons Thomme courageux^ lorsque cette partie de rame où réside la colère suit coastamment, au milieu des peines et des plaisirs, les ordres de la raison sur ce qui est à craindre ou ne l'est pas. — Bien. — Nous rappelons prudent à cause de cette partie de Tâme qui a exercé le commandement et donné ces ordres, qui possède en ellemême la science de ce qui convient à chacune des trois parties et à toutes ensemble. — Sans contredit. — Et iempéranl^ par ramiiié et Tharmonie qui régnent entre la partie qui commande et celles qui obéissent, lorsque ces deux dernières demeurent d'accord que c'est à la raison de commander et ne lui disputent pas l'autorité. — La tempérance, dans rÉlat comme dans l'individu, n*est pas autre chose. — Enfin, il sera juste, par la raison et de la manière que nous avons plusieurs fois exposée. — La cause de tout cela, n'est-ce pas que chacune des parties de l'&me remplit son devoir, qu'il s'agisse de commander ou d'obéir? — Il n'y en a pas d'autre (i). »

Je ne doute pas un instant que cet ouvrage de Platon ne soit la source où les écrivains postérieurs ont puisé la distinction des quatre vertus cardinales ; c'est de là qu'elle aura passé dans la Rhétorique de Gicéron, grand adniirateur de la morale platonicienne (3). Tout le U*^ livre de la première Ennéade de Plotin est consacré au développement des définitions que donne Platon de la prudence, de la justice, de la tempérance et de la force ; le chef de l'école néoplatonicienne d'Alexandrie s'efforce également de ramener le tout à ces quatre vertus essentielles. Dans ses Principes de la théorie des intelligiblesy Porphyre reproduit exactement sur ce point la thèse de Plotin, son maître (3).

(1) République, 1. IV, p. 434, édition Henri ÉUtime. (S) Hhêtar.^ 1. II. de ImoenUone,

(S) Le fragment de la Théorie de» intelligibles est cité par Stobée, Flori- Ifgium, tit. i, p. ss-f4, édit. Oeener.

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Même analyse des vertus cardinales dans le Commentaire de Macrobe sur le songe de Scipion (i). Gomme Tordre surnaturel repose sur l'ordre naturel, et que la philosophie est en quelque sorte le vestibule de la théologie, les moralistes chrétiens adoptèrent à leur tour cette classification due à l*école de Platon. Ils donnèrent à Tédifice de la perfection évangélique pour base les quatre vertus cardinales, et pour sommet les trois vertus théologales, la foi, Tespérance et la charité. Origène est le premier qui ait transporté la division de Platon dans la philosophie chrétienne ; du moins est-ce chez lui qu^on la rencontre pour la première fois ; depuis lors elle a élé reprise et adoptée par saint Ambroise, par saint Augustin et par saint Grégoire le Grand (â). Parmi les «colastiques, Vincent de Beauvais et saint Thomas d*Aquin ont disserté fort au long sur les quatre vertus cardinales, «n suivant les traces de Gicéron, de Plotinet de Macrobe (3). En effet, comme le dit saint Thomas, presque dans les mômes termes que Plotin, chacune de ces vertus a son objet et son caractère propre : la prudence se rapporte à la partie raisonnable de notre être, la force à la partie irascible, la tempérance à la partie concupiscible, et la justice règle surtout Texercice de la volonté (4). Ge n*est pas toutefois que cette importation platonicienne ne puisse prêter le flanc à des critiques sérieuses. D*abord la prudence, qu*on définit la science pratique de ce qu*il faut faire ou éviter, est plutôt une qualité, une disposition de Tesprit, une vertu intellectuelle, qu^une vertu morale ; ensuite. Ton éprouve une très grande difficulté à ramener au concept de la justice la bonté, la douceur, la clémence, la générosité, qui cons-

(1) Camm, $ur le ionge de Seipion, i, 8.

(t) S. Ambroise, sur S, Lue, it, 8 ; S. Augustin, de Morib, EccL, zt ; S. Grégoire. Moral., u, 49.

(S) Vincent deBeanyais, Spéculum hUioriale, v, 9; S. Thomas, 1*I«, qu. LZi.

(4) S. Thomas, l«2«, art.li. — Plotin, l*^Snnéade, II.

iituent une classe particulière de vertus morales, irréductible à toute autre, si ce n*est par des tours de force. Selon le beau mot de Bossuet, « lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de Thomme, il y mit premièrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons (i). » Les moralistes chrétiens ne sont pas embarrassés, parce qu*ils peuvent ranger sous la vertu théologale de la charité la bonté et les autres vertus morales qui en découlent : mais il faut se rappeler le caractère inhumain des législations païennes pour comprendre que Platon et le reste des philosophes niaient pas érigé la bonté en vertu cardinale, au même titre que la prudence et la justice. En résumé, cette classification, empruntée à l'École de Socrale, est la meilleure, surtout parce qu*elle est devenue traditionnelle ; or, Ton risque toujours de jeter quelque confusion dans les idées en voulant s*écarter de ce qui est consacré par Tusage.

Nous ne pouvons pas nous flatter de trouver dans le discours de Grégoire le Thaumaturge toute la substance des leçons de philosophie morale qu*Origène développait devant ses élèves. Les écrits du célèbre catéchiste, en jetant une nouvelle lumière sur son enseignement oral, viendront suppléer à rinsuffisance de ces données, qui, pour être incomplètes, n*en restent pas moins précieuses ; car ce sont les souvenirs d'un disciple sorti fraîchement de Técole du maître. Il est un trait surtout que j*aime à recueillir, parce qu*il touche de trop près à une question récemment agitée, pour ne pas mériter notre attention. Nous venons de voir qu*Origène, reproduisant Tidée de Platon, ramenait les vertus morales à quatre chefs principaux. Hais la sûreté et la précision de son coup d*œil ne lui permettaient point de s^arrêter à cette première analyse du devoir. En creusant

\i) Orais. fdnèbrede Gondé, édiu de Vers., t. XVII, p. 537.

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jusqu'au fondement de Tobligation morale, il y trouvait la souveraine perfection de Dieu, dont l'homme doit se rapprocher, pour répondre à sa nature et atteindre ses fins. C'est pourquoi, bien loin de méconnaître le caractère religieux du devoir, il voyait dans la piété envers Dieu la source de toutes les autres vertus. Cette vérité capitale, il s'efforçait de l'inculquer à ses disciples :

« Avant tout, dit Grégoire, il s'appliquait à former en nous la piélé, qu'on appelle à bon droit la mère de toutes les vertus, car elle en est le commencement et la fin. Du moment qu'on possède celle-là, les autres s'acquièrent sans peine. L'homme qui met tous ses soins à devenir l'ami de Dieu et qui professe hautement sa croyance, comme doit le faire quiconque n'est pas athée ou esclave de la volupté> cet homme-là ne négligera aucune vertu; mais évitant toute souillure qui le rendrait indigne de s'approcher de Dieu, il se placera sous la conduite de la sagesse, et la vertu devient pour lui le prôlre qui l'introduira dans le sanctuaire. Car, selon moi, la fin de toutes choses, c'est de puriCer son Àme, pour se rendre semblable à Dieu, et pour demeurer en lui(i . «

Ainsi, Messieurs, dans la pensée d'Origène, la piété est le principe et la fin des autres vertus : le principe, parce que l'homme vraiment religieux trouve dans sa croyance le motif le plus fort et le plus élevé pour accomplir le devoir ; la fin, parce que la ressemblance avec Dieu est le but suprême de l'activité morale. Plus on tend à se rapprocher de Dieu, plus on cherche à éviter le mal qui nous séparerait de lui ; et l'amour du bien redouble d'intensité à mesure que l'idée de la perfection divine se grave dans l'àme humaine. Vous voyez par là combien Origène s'éloignait de ceux qui pensent que le sentiment religieux n'entre pour rien dans l'ac-

(1) Panégyrique d'Origène, par Grégoire le Thanmatiirge, xu.

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eomplissement du devoir^ ou, du moins, qu'il peut y avoir uM morale iadépendante du dogme. Si l*oa se bornait à dire que, môme en dehors de la religion positive, révélée, il existe une morale naturelle, dont les préceptes s'imposent avec plus ou moins de force à la conscience de chacun, il n'y aurait pas matière à controverse. Tous les théologiens admettent que l'idée du bien est inhérente à Thomme, par cela seul que Thomme est un être intelligent et moral. La révélation divine éclaircii, précise, développe, perfectionne cette notion fondamentale, mais elle ne la crée pas en nous. Si donc, je le répète, Técole dont je parle se contentait de soutenir qu'il y aurait encore une loi morale, lors même que l'Évangile ne serait pas venu assigner au devoir un principe, une fin et un motif surnaturels, elle ne ferait que répéter ce qu'ont dit sur tous les tons les théologiens de tous les siècles. Mais les partisans de la morale ind^a« dante vont plus loin : ils prétendent que, même abstraction faite de l'idée de Dieu, le devoir n'en conserverait pas moins son fondement et sa raison d'être; or une telle prétention est le renversement de toute logique. Il est facile de s'en convaincre par oe simple raisonnement. Nos adversaires affirment que la loi morale, telle qu'elle apparaît aux jreux de la raison, est nécessaire, absolue, invariable ; et U^dessos nous sommes pleinement d'accord. Mais qu'esirce qui lui donne ce caractère de nécessité et d'immutabilité? BstHce vous et moi ? Bst^ce l'humanité en général ? Mais l'humanité n'aurait jamais existé, elle disparaîtrait demain tout entière, que les idées de droit et de justice n'en seraient pas moins éternellement vraies. Vous pouvez supprimer parla pensée tout Tunivers, mais il vous est impossible de concevoir un ordre de choses ok il soit licite de prendre ce qui ne voes appartient pas. Donc, c'est en dehors de l'univers et nu-desstts <de l'humanité, qu'on est obligé de chercher le principe ou la source première des idées morales.

Absolues, elles ne peuvent pas provenir du relatif; nécessaires, elles ne sauraient émaner d*un être contingent ; éternelles et invariables, elles doivent prendre leur racine ailleurs que dans ce qui est temporaire et changeant. Conséquemment, à moins de supposer qu'une idée puisse exister quelque part sans une intelligence où elle se réalise, ce qui serait une niaiserie, il faut bien admettre que les idées morales ont leur réalité substantielle, concrète, dans une intelligence immuable et absolue comme elles, c'est-à-dire dans la raison divine : sinon, vous les réduisez à un rôve, à une chimère, à une pure abstraction qui n'a rien d'obligatoire ni d'impératif; et, dans ce cas, la morale croule sur sa base. En deux mots, la loi naturelle est éternellement vraie» parce qu'elle existe de toute éternité dans la raison divine; la loi naturelle oblige nécessairement, parce que la volonté divine prescrit nécessairement comme juste ce que la raison divine envisage nécessairement comme vrai. Gela me parait d'une évidence mathématique ; et, si les notions les plus élémentaires de la philosophie n'étaient pas absentes d'un certain nombre d'esprits, l'on ne comprendrait pas que nous fussions dans la triste nécessité de réfuter une pareille thèse.

En passant du domaine des idées dans celui des faits, pour conûrmer par l'expérience les déductions de la logique, nous n'aurions pas de peine à montrer qu'Origène et son école avaient raison de regarder la piété comme la mère des vertus morales. Où est-ce que les hommes ont puisé de tout temps le courage et la force nécessaires pour ramener la passion sous l'empire de la loi, si ce n'est dans la conviction que Dieu commande ce sacrifice du plaisir au devoir ? Le sentiment de notre dignité personnelle et le désir démériter l'estime de nos semblables peuvent influer sur nos déterminations; mais est-ce là un frein capable de retenir dans les voies de la vertu l'homme que tant de penchants divers

entraînent au mal? Et que dire de ces actes intérieurs qui se renferment dans le secret de la conscience, sans que Tœil de la société puisse jamais y atteindre? Ne faut-il pas, pour conserver son cœur pur, que l'homme se sente constamment sous le regard d'un Dieu législateur, dont la science infinie pénètre nos mouvements les plus cachés ? Est-ce avec ridée abstraite de la justice , séparée de la pensée d *un Dieu vengeur du mal et rémunérateur du bien, qu'on prétendrait étouffer des convoitises criminelles dans Tàme du malheureux qui voudrait partager avec le riche les jouissances dont il est déshérité ? Franchement, est-ce à l'athéisme pratique ou à la piété d'hommes craignant et servant Dieu, que l'humanité est redevable de ces hautes créations de la charité et du dévouement qui remplissent les plus belles pages de son histoire? Chaque fois qu'on a essayé de constituer une morale sans religion, à quoi est-on venu aboutir ? Quand les conventionnels du siècle dernier voulurent enlever au devoir son caractère religieux, que firent-ils du précepte de la tempérance et de la chasteté? Quel fut le vrai symbole, l'expression vivante de cette morale devenue indépendante du dogme? La volupté personnifiée dans la plus infâme de ses représentations. Les murs de Notre-Dame en ont gardé le souvenir. Voilà ce qu'enseigne l'histoire : là-dessus toute illusion est impossible, et l'expérience parle plus haut que les théories. Pour faire des hommes vraiment moraux, il faut faire des hommes sincèrement religieux. La Bruyère n'était que l'écho de cette grande voix de l'histoire, lorsqu'il disait avec le bon sens auquel les maîtres de la littérature française avaient habitué leur pays : « Je voudrais voir un homme sobre, modéré, chaste, équitable, prononcer qu'il n'y a point de Dieu; il parlerait du moins sans intérêt: mais cet homme ne se trouve point (1). » J'ignore si cet homme a existé quelque part depuis La Bruyère ; mais ce qu'on peut

(1) Caraetèrei de la Bruyère, cb. zvi, de$ E$prit$ forte.

Ot ORIGINE CATÉCHISTE

dire hardiment» c*est qu*il n*a pas encore jugé à propos de se montrer.

« On connaît l'arbre à ses fruits», dit le Sauveur dans rÉvangile. En d'autres termes, Ton juge des doctrines par leurs résultats; et ce qui ajoute le plus d'autorité à la parole d'un maître, c'est la conformité de ses actes avec ses discours. Voilà pourquoi les leçons d'Origène faisaient une si vive impression sur l'esprit de ses disciples : il était le premier à mettre en pratique les préceptes de morale qu'il donnait aux autres. J'avais connu auparavant plus d'un philosophe, disait le pieux écrivain que je ne me lasse pas de citer : ces hommes dissertaient à merveille sur le devoir; on éprouvait un grand charme à les entendre; mais, malgré toutes leurs belles maximes, ils ne parvenaient pas à me persuader. J'avais remarqué, mal à propos sans doute, que leur philosophie s'arrôtait aux mots, et que leur conduite ùe s'accordait guère avec leur enseignement. Celui-là, au contraire, ne se bornait pas à nous apprendre en quoi consistent la tempérance, la justice et la force: science stérile, en effet, si les bonnes mœurs ne viennent s'y ajouter. Il nous offrait dans sa personne un exemple vivant de ces vertus, et par là il nous portait à lespratiquer]nous-mèmes(l). On aurait tort. Messieurs, de voir dans le langage de Grégoire une vaine flatterie ou une appréciation trop bienveillante : tous tes contemporains d'Origène ont rendu hommage à sa haute verttj. Cet éloge ne peut que sembler fort discret, quand on ttl dans Eusèbe le tableau de la vie austère que le jeune ealéchîste menait à Alexandrie :

tt Pour n'être à charge à personne, Origène avait vendu ses livres de IHlérature ancienne; et, en retour de ces manuscrits travaillés avec soin, l'acheteur lui donnait quatre oboles par jour. Avec ce peu de ressources il mena plusieurs

{%) Panéffjfriqnt ^Origène, par Orégoire le Thanmatnrge, tz, z, zi.

SON ENSBiaNBHENT ORAL 95

années la vie d'un vrai philosophe, se refusant jusqu'aux moindres des plaisirs que la jeunesse recherche d'ordinaire. Après avoir passé tout le jour dans des exercices laborieux, il employait la plus grande partie de la nuit à étudier les divines Écritures. Son régime était des plus sévères. Il jeu* naît fréquemment, mesurait son repos à la stricte nécessité; et, au lieu de coucher dans un lit, il dormait sur la terre nue. Avant tout, il croyait devoir se conformer aux paroles du Sauveur, qui recommande dans TÉvangile de ne pas avoir deux tuniques, de ne pas user de chaussures, et de ne pas montrer trop d'inquiétude pour le lendemain. Avec un zèle dont la persévérance était au-dessus de son âge, il bravait les rigueurs de l'hiver, se privait de vêtements, et s'efforçait d'atteindre le sommet de la pauvreté évangélique, jusqu'à frapper d'admiration tous ceux qui l'approchaient. A la vue des fatigues qu'il supportait dans le ministère de la parole sainte, beaucoup de ses amis souffraient de son dénûment : ils eussent aimé partager leurs biens avec lui, mais il ne voulut jamais consentir à se relâcher d*un régime de vie si sévère. Pendant plusieurs années, dit-on, il marcha sans chaussure, les pieds entièrement nus. Il ne buvait point de vin, et il usait si peu des aliments nécessaires à la vie, qu'il faillit se ruiner l'estomac par cet excès d'abstinence* En donnant ainsi l'exemple d'une vie vraiment philosophique, il porta beaucoup de ses disciples à l'imiter. Parmi les infidèles eux-mêmes, bon nombre de savants et de philosophes venaient l'entendre et se placer sous sa direction (i).» .

Quand l'enseignement de la morale est soutenu par une telle vie, les préjugés se dissipent devant la preuve irrécusable d'une conviction sincère, et la parole emprunte aux actes une autorité dont il est difficile de se défendre. Cette

(I) Ensèbe, H. E., vi, S.

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austérité de mœurs mérite d*autant plus Tadmiration qu*à répoque dont parle Eusëbe, Origène n*était point prêtre ; c'est bien plus tard seulement que nous le verrons engagé dans les rangs du sacerdoce. Cependant, Messieurs, nous ne saurions tout approuver dans les rigueurs dont le catéchiste alexandrin usa envers lui-môme. Une ardeur trop juvénile, dit Eusèbe, le fit manquer de discrétion sur un point où il aurait dû se rappeler la maxime de saint Paul : a Soyez sages, mais pas plus qu'il ne faut; soyez-le avec modération (1). n Certes, s*il est uno chose excusable, ce sont les excès dans la vertu ; de pareils exemples deviennent rarement contagieux, et la nature humaine incline trop dans le sens contraire pour qu'elle éprouve une grande tentation de les imiter. C'est pourquoi, lorsqu'on trouve dans la vie d'un homme quelque trait comme celui que je dois mentionner, il ne faut sans doute pas justifier ces entraînements d'un zèle peu réfléchi; mais il y aurait encore moins d'équité à ne pas voir une circonstance atténuante dans la pureté des intentions. Origène était jeune, et sa fonction de catéchiste t'obligeait à instruire les femmes aussi bien que les hommes dans les vérités de la foi. Voulant donc ôter aux inOdèles toute occasion de calomnier sa conduite, il prit trop à la It3ttre ces paroles du Sauveur : « Il y a des eunuques qui se sont rendiif^ tels pour le royaume des cieux ; » et it en vin( À Texéciiiion réelle. Le fait ne tarda pas d'arriver à la connaissance lieDémétrius, évoque d'Alexandrie, qui, sans approuver cette ferveur exagérée, ne put s'empêcher d'admirer la hardiesse du jeune homme et la siacérité de sa foi; loin de sévir con Ire lui, le prélat l'exhorta vivement à prendre courage et à poursuivre avec d'autant plus d'ardeur l'instruction des catéch 11 mènes (2j. Nous verrons plus tard comment le

(l) ^p. aH£ Hom.jXil,3, (ï) EûSètie^ IL E., vl, 8.

même évoque, inspiré par d'autres motifs, prendra texte de là pour accuser Origëne auprès de Tépiscopat du monde entier. Quant à Tauteur de cet acte inconsidéré, il n*hésitera pas dans la suite à condamner Terreur de sa jeunesse; et, pour prémunir les fidèles contre une interprétation si grossière de TÉvangile, il ne craindra pas de se réfuter luimême en donnant aux paroles du Sauveur un sens meta* phorique. Quoiqu'il évite de se nommer, l'allusion est transparente dans ce passage du Commentaire sur saint Matthieu :

ce Quelques-uns, dit-il, croyant que la troisième classe d'eunuques dont parle le Sauveur doit s'entendre dans le sens littéral comme les deux premières, en vinrent à se mutiler, par un zèle qui n'était pas selon la science, bien que la crainte de Dieu en fût le mobile ; par là, ils se sont exposés aux insultes et à la raillerie, non seulement des infidèles, mais encore de ces hommes qui pardonneraient toute autre faute plutôt qu'une crainte de Dieu mal entendue ou un amour immodéré de la sagesse... Pour nous, qui autrefois prenions les paroles du Christ, Verbe de Dieu, dans le sens littéral et charnel, nous ne pensons plus de la sorte, et nous n'approuvons pas l'interprétation de ceux qui, pour obtenir le royaume des cieux, se sont faits eunuques selon le corps. Nous n'insisterions pas sur ce point si nous n*en avions vu se porter à une telle extrémité dans l'ardeur d'une foi peu raisonnable (i). »

(1) Comm. in Matth,, t. XV, i, 3. — On ne comprend guère que deux critiqaes aliemands, Banr et Schnitzler, aient tu dans ces paroles un motif pour révoquer en doute Tauthenticité du récit d^Eusèbe. Origène dit positivement qu'ii avait jadis interprété les paroles du Sauveur dans un sens tout charnel : ce qui est une allusion manifeste à Terreur de sa jeunesse. S*il ajoute qu'il en a vu et rencontré qui s'étaient rendus coupables de ce méfait, cela ne prouve nullement qu'il n*ait pas été du nombre ; et l*on conçoit fort bien le sentiment de retenue qui Tempèchait de se désigner plus clairement dans un ouvrage destiné au public. L'insistance très significative qu'il met à énumérer les conséquences

Après avoir blâmé une imprudence dont lui-môme s'était rendu coupable, Origène montre p^r d'excellentes raisons que le Sauveur voulait parler de ceux qui imposent à la chair le frein de Tesprit, afin de réaliser le conseil évangélique de la continence parfaite; c'est à celte castration spirituelle, pour me servir de ses mots, qu'il restreint le sens du texte sacré. Il compare, et à bon droit, ces fortes expressions de Jésus-Christ avec d'autres semblables, comme par exemple celle-ci : « Si votre œil droit vous scandalise, arrachez-le et jetez-le loin de vous », figure tout orientale, où l'organe lui-môme est pris pour l'abus qu'on en fait; c'est cet abus qu'il s'agit d'extirper, et non l'organe qu'il faut détruire. Quoi qu'il en soit, la conclusion qui doit ressortir pour nous du fait d'Origène, c'est que l'Écriture sainte, sans une autorité vivante qui l'explique et l'interprète, peut conduire aux plus étranges méprises. Dans cet égarement d'un grand esprit, prenant de travers un texte de l'Évangile avec la meilleure foi du monde, nous trouvons une nouvelle preuve de l'absurdité du système protestant, qui consiste à ériger chaque individu en interprète d'un livre dont l'ignorance et la piété elle-môme peuvent abuser avec tant de facilité. Au moins, l'erreur d'Origène, d'ailleurs si excusable dans son motif, n'a-t-elle été nuisible qu'à lui seul; mais que de conséquences sociales, toutes plus funestes les unes que les autres, sont sorties de l'Évangile ainsi abandonné à la libre appréciation de chacun I Les Vaudois verront dans le Nouveau Testament que Jésusmorales et physiques d'une pareille mutilation, montre assez qu'il parlait JVspcnence. Du reste, il est déraisonnable de refuser sur ce point créaûCH à Eusèbe, qui, tout occupé à glorifier la mémoire d'Origène, ne se sennt pas permis d'inventer à plaisir un fait si peu flatteur pour le catéchiste alexandrin. Je ne puis donc voir dans l'opinion du docteur Baur [Jahrbucher fur wissenschaffUiche Kritik, mai 1837, n* 85) qu'une de Ctis malheureuses tentatives de refaire l'histoire à rencontre des témoignagt^s les plus certains, tentatives dont on ne trouve que trop d'exemples dims la critique allemande.

SON ENSEIGNEMENT OHAL 99

Christ n'avait ni maison, ni terres, ni richesses : ils en concluront qae la propriété est interdite aux vrais chrétiens. Les Albigeois liront dans saint Matthieu que le Sauveur défend de jurer, voulant réprimer ainsi la déplorable légèreté avec laquelle beaucoup de juifs prodiguaient cette attestation solennelle : ils partiront de là pour prétendre que le serment est illicite, même en justice et pour quelque cause que ce soit. Les anabaptistes trouveront dans les Actes que les fidèles de Jérusalem venaient déposer le produit de leurs biens aux pieds des apôtres : ils tireront de ce passage la théorie du communisme dans le sens le plus absolu, de môme que ce mot de saint Paul : « Le Christ vous a affranchis », leur servira de prétexte pour soutenir que le chrétien est délié de toute obéissance envers les pouvoirs, tant civils que spirituels. Les quakers liront dans TÉvangile de saint Jean que « le Verbe est la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde » ; ils prendront texte de là pour attribuer Tinspiration divine à chaque homme et pour consacrer, sous le nom de lumière intérieure, toutes les extravagances qui peuvent passer par le cerveau du premier fanatique venu. Je serais infini si je voulais énumérer toutes les doctrines subversives que les passions humaines ont cherchées dans la Bible, depuis les gnostiques jusqu*aux Mormons. Et c'est une pareille arme qu^on voudrait mettre aux mains de chacun, sans lui apprendre à la manier, sans lui enseigner Tusage qu'il doit en faire I C'est à sa raison particulière, à son jugement privé que chaque individu devrait s'en rapporter pour se construire une religion et une morale, d'après un document où toutes les folies humaines ont voulu trouver leur justification! De toutes les naïvetés de la prétendue Réforme, celle-là est sans contredit la plus étonnante, car ici les faits suffisent pour juger la théorie. Si l'on ne veut pas que TÉcriture sainte puisse devenir le plus dangereux de tous les livres, il faut admettre que Dieu

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a placé à côté d'elle une autorité vivante avec mission de rinterpréter : autrement, Ton serait obligé d'imputer au législateur divin un manque de sagesse et une imprévoyance dont aucun législateur humain ne s'est rendu coupable : car jamais homme n'a donné un code de lois à ses semblables sans confier à un corps quelconque le soin de l'expliquer. En prêchant sa doctrine, Jésus-Christ a dû en communiquer le véritable sens à ceux qu41 destinait à la répandre après lui; les apôtres, à leur tour, n'ont pu manquer de transmettre à leurs disciples et à leurs successeurs la vraie signification de leur enseignement, soit oral, soit écrit; ce sens authentique, traditionnel, l'Église a charge de le maintenir sous la garde des promesses divines. Une telle économie est la seule qui réponde aux besoins et aux imperfections de la nature humaine, ainsi qu'à l'idée d'une révélation divine : sinon, ce qui devait être une source d'unité serait devenu fatalement un principe de division, et la voie eût été ouverte à des contestations sans nombre et sans fin.

Si j'insiste quelque peu sur ce trait si connu de la vie d'Origène, c^est pour vous montrer que l'Écriture sainte a besoin d'être défendue par une interprétation authentique et sûre, non seulement contre les mauvaises passions de l'homme, mais encore contre les exagérations du zèle et de la piété ; car c'est par l'entraînement d'une ferveur indiscrèle que le jeune honmie en était arrivé à se méprendre sur les conséquonccs légitimes du texte de saint Matthieu. Quoique la pincté du motif ne suffise pas pour justifier un td acte, nous voyons du moins combien Origène s'appliquait à confirmer son enseignement par l'exemple d'une vio sévÈre, « Il nous forçait en quelque sorte à faire le bien, dit Grégoire le Ihaumaturge, par l'autorité de sa vertu (1), » Grande parole dans la bouche d'un homme . [ i^iii«^yr^tt<? d'Origèfii, par Grégoire le Thaomatnrge, xi.

dont réminente sainteté allait faire Tadmiration de ses contemporains.

Nous Tavons dit, Messieurs, dans la pensée d*Origène, la philosophie n'était qu*une introduction à la théologie. En déterminant les lois fondamentales qui régissent Tentende* ment et les bases de la moralité humaine, la science des vérités rationnelles devait précéder la science des vérités révélées, pour lui ouvrir la voie et pour faciliter Tintelligence de l'ordre surnaturel. C'est à ce terme ûnal que venait aboutir la série des études préparatoires. Ici, nous n'en sommes plus réduits à recomposer l'enseignement d'Origène, en recueillant quelques rares données dans les souvenirs de ses disciples ou dans les témoignages de l'histoire; ses écrits sont là pour nous apprendre avec quel soin il cultivait les différentes branches de la théologie : c'est dans ces ouvrages si nombreux et si variés que nous devrons chercher la substance de ses leçons sur le dogme, la morale évangélique et l'Écriture sainte. Je n'emprunterai plus à Grégoire le Thaumaturge que le passage où il montre comment Origène interprétait de vive voix les documents de la révélation : ces paroles nous font pressentir le ton et la forme que l'habile exégète emploiera dans ses commentaires sur les livres de TAncien et du Nouveau Testa* ment. Après avoir rappelé que le maître conseillait à ses disciples de ne s'en rapporter, touchant les choses divines, qu'à Dieu et aux prophètes, Grégoire continue en ces termes :

« Il interprétait les divins oracles en cherchant à éclaircir tout ce qui pouvait s'y trouver d'obscur et d'énîgmatique, car il y a beaucoup d'endroits pareils dans les saintes Écritures. Dieu a jugé bon d'en agir ainsi à l'égard des hommes, afin de ne pas livrer sa parole nue et sans voile à des âmes indignes, comme il en existe un si grand nombre. Peut-être aussi trouvions-nous obscur ce qui est naturellement clair

et manifeste, parce qu*un long éloignement de Dieu nous avait désaccoutumés d'entendre sa voix. Quoi qu*il en soit, il n'y avait pas d'énigmes pour ce fidèle et intelligent auditeur de Dieu : il mettait en lumière les passages les plus difficiles. Et si l'Écriture sainte doit plutôt son obscurité à la faiblesse de notre esprit, pouvait-il y avoir quelque chose d'ardu pour l'homme qui, de tous ceux que j'ai connus ou dont j'ai entendu parler, est le plus capable de comprendre et d'enseigner les divins oracles (i). »

Malgré les défauts qu'Origène a portés dans l'interprétation des livres saints, ses commentaires nous obligeront à reconnaître en lui le premier exégète de son temps; sous ce rapport, le jugement de Grégoire le Thaumaturge est devenu celui de la postérité. Mais c*est là une conclusion que nous devons ajourner jusqu'après l'examen des travaux d'Origène sur l'Écriture sainte. Résumons à présent cette première partie de notre sujet. Nous nous étions proposé tout d'abord de décrire le plan d'études suivi par le savant catéchiste dans les deux écoles qu'il dirigea successivement, celles d'Alexandrie et de Césarée. Ces recherches sur son enseignement oral nous semblaient la meilleure préparation à l'analyse raisonnée de ses ouvrages, dont la pensée générale nous est ainsi connue d'avance. Il serait injuste d'attribuer à Origène seul le mérite d'avoir formulé ce programme, qui embrasse dans une vaste synthèse toutes les connaissances divines et humaines; le successeur de Pantèno et de Giément n*a f^iîL que le préciser davantage et le irelopper avec plus tto suite et d'ampleur. L'idée comns aux trois alexandrins est celle-ci : bien que multiples B leur objet, toutes les sciences émanent de la môme eùB et tendent k une ftn identique, car chacune d*elles un rayon do l'étornello sagesse, et aucune n'est étran-

[f ufi d*Origénitf ^âr Grégoire le Thaumaturge, xv.

gère à la gloire de Dieu ni au bonheur de rhumanité. Partant de ce principe, ils les disposaient dans un ordre hiérarchique, suivant leur degré dMnfluence sur le perfectionnement de Tesprit et de la volonté. C^est ainsi que la science du lan* gage, la science des lois de la pensée et du raisonnement, d'une part, et de l'autre, la science des nombres, la science de rétendue, la science des corps terrestres ou célestes, formaient un cercle de disciplines préparatoires à la philosophie spéculative et morale, c'est-à-dire à la science des idées et à la science du devoir. Ce domaine du savoir purement humain une fois parcouru dans tous les sens, on pas* sait de la raison à la révélation, de Tordre naturel à Tordre surnaturel ; et la théologie ou la science sacrée, la science de la foi, venait couronner tout ce magnifique ensemble : voilà de quelle manière les alexandrins avaient conçu et organisé Tenseignement. Vigoureuse ébauche qui est restée un de leurs plus beaux titres de gloire ! Non, ils ne se trompaient pas lorsqu'ils rattachaient ainsi les sciences profanes à la science sacrée, comme à leur terme et à leur complément. C'est dans la théologie que les connaissances humaines trouvent leur apogée. Quand la raison, à bout de recherches et d'analyse, est arrivée aux confins de son empire, la foi vient à son aide pour la conduire plus loin ; alors l'horizon s'élargit, et de nouvelles perspectives s'ouvrent devant Tintelligence. Tandis que la philosophie spéculative s'arrête à la démonstration de la cause première, dont elle définit la nature, les attributs, les opérations extérieures, la théologie plonge dans les profondeurs de cette essence infinie pour étudier la vie intime de Dieu, son activité immanente, le mystère de sa subsistance en trois personnes coélernelles et consubstantielles.Sila philosophie morale trace la règle du devoir d'après les lumières de la conscience, la théologie étend ce concept de Thonnêteté naturelle pour Télever jusqu'à la hauteur de la perfection

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évangélique. Certes, radmiration pour les œuvres du Créateur redouble à chaque découverte, à chaque progrès des sciences physiques; mais que ce vaste poème de la création s*illumine et grandit au regard de la pensée, quand la théologie montre comment la chaîne des êtres vient rattacher son dernier anneau à Dieu lui-même par Tincarnation du Verbe! Les sciences historiques répandent de vives lumières sur le passé, lorsqu'elles cherchent à rendre compte des événements par le jeu multiple et varié des forces humaines; mais ce drame si compliqué a-t-ii sa vraie signification et sa haute unité tant que la théologie n'en donne pas la clef dans le fait de Tapparition du Fils de Dieu sur la terre, fait central autour duquel s'accomplit tout le mouvement de l'histoire pour la réalisation complète du plan divin? Bref, c'est la théologie qui opère l'ascension des autres sciences vers Dieu, en les élevant au-dessus d'ellesmêmes pour leur faire trouver dans une sphère supérieure leur centre commun et leur point d'arrivée. Il ne faut donc pas s'étonner qu'Origène ait couronné par elle son enseigne, ment : la science des rapports de l'homme avec Dieu est nécessairement la première de toutes, parce que Dieu est le principe et la fin des choses.

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