SIXIÈME LEÇON
Voyage d'Origène à Rome. — Motif qni le porte à visiter la capitale du monde chrétien. — L'Église romaine, fondement et centre d'unité de l'i^glise miirerselle. ~ Situation de la papauté en face des sectes antitrinitaires du m* siècle. — Les deux Théodotes et Artémon. — Praxéas, Noct et leurs partisans. — Traits communs à ces deux classes de sectaires, et différences caractéristiques. — La personne de Jésus -Christ, point cardinal de la controverse. — Double forme sous laquelle se produit l'hérésie des unitaires.
Messieurs,
En passaat de renseignement oral d'Origène à ses nom* breux écrits, pour compléter Tune de ces deux études par Tautre, nous devons nous demander tout d*abord quelle marche il convient de suivre dans un sujet aussi complexe. En général, lorsqu'il s'agit d'analyser les œuvres d'un écrivain, on a le choix entre deux méthodes, dont chacune offre des avantages et des inconvénients : la méthode chronologique et la méthode logique. La première prend pour base l'ordre des temps et consiste à examiner une composition après l'autre, suivant qu'elles s'échelonnent dans la vi e de l'auteur. Par là, il devient plus facile d'observer le développement de l'esprit, le progrès du style et de la pensée, depuis la première floraison du talent jusqu'à sa pleine maturité. Mais, comme il arrive souventqu'un écrivain traite lesmêmesquestions à différentes époques de sa carrière, et que d'ailleurs ses œuvres ne se rattachent pas toujours entre elles par un lien rigoureux, de manière à former un ensemble où tout se tient et s'enchaîne, l'on s'expose à ne saisir sa doctrine que par
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fragments et à tomber dans des répétitions fastidieuses en se bornant à étudier ses écrits d'après la succession des dates. G*est à ces deux défauts que veut remédier la méthode logique, en ramenant les ouvrages d'un auteur à quelques chefs principaux autour desquels viennent se grouper toutes ses productions littéraires, à quelque époque de sa vie qu'elles puissent appartenir. Nul doute qu'au moyen de ces catégories bien distinctes, déterminées par la nature même et la différence des sujets, l'on n'arrive à mieux connaître le plan de l'écrivain, le caractère et le sens général de son œuvre. Cependant, toute sûre qu'elle parait, cette voie présente également un écueil difficile à éviter : en négligeant l'ordre des temps pour vous attacher exclusivement à la liaison des matières, vous perdez de vue le travail qui s'est opéré dans Tesprit de l'auteur, les modifications qu'a pu subir sa doctrine, et vous courez risque de lui attribuer, à son début, un sentiment qu'il n'aura professé que plus tard. A quelles méprises ne s'exposerait point par exemple celui qui, ne tenant aucun compte de la date des compositions de TertuUien, confondrait dans une même analyse les idées du docteur catholique avec celles de l'écrivain montaniste? C'est pourquoi la meilleure marche que l'on puisse adopter dans l'étude d'un écrivain, c'est de combiner la méthode chronologique avec la méthode logique, de réunir par séries les ouvrages qui se rapportent au même objet et de s'écarter |e moins possible de Tordre dans lequel ils ont paru succès-^ sivement. De cette manière, nous pourrons suivre Origène pas à pas dans sa longue carrière d'écrivain, en même temps qu'il nous sera facile de répartir entre les différentes époques de sa vie ses traités dogmatiques, ses travaux sur l'Écriture sainte, ses œuvres homélitiques ou morales, et enfin sa grande apologie du christianisme, qui marque à peu près le terme de son activité littéraire.
Le premier écrit d'Origène nous montre déjà combien il
importe d'observer Tordre des temps, lorsqu*oa veut se rendre compte de Torigine et dn caractère d'une œuvre. En tète de toutes les compositions du docteur alexandrin, Ëusèbe place les cinq premiers livres du Commentaire sur VÉvangile de saint Jean, Qu'est-ce qui Tavait déterminé à commencer par là ses travaux bibliques, à traiter tout d'abord un sujet qui lui fournissait l'occasion d'exposer et de défendre le dogme de la Trinité? Si je ne me trompe, c'est dans les controverses du temps qu'il faut chercher Texplication d'un tel choix. Or quel était alors le théâtre principal de ces luttes dogmatiques dont l'écho se prolonge dans le Commentaire sur saint Jean? L'Église romaine. Il semble donc tout naturel de supposer que le voyage d'Origène à Rome n'a pas dû être sans influence sur le premier ouvrage publié après son retour. Les matières qui s'y trouvent développées ont trop d'analogie avec l'objet même dé la controverse agitée dans la capitale du monde chrétien, et les allusions à ce débat y sont trop fréquentes pour exclure l'idée d'une relation quelconque entre les deux faits. Certes, nous sommes loin d'admettre toutes les hypothèses qu'on a construites sur le séjour d'Origène à Rome ; nous nous proposons môme de montrer combien la plupart de ces conjectures sont peu fondées : mais, d'autre part, ce serait aller contre toute vraisemblance que d'envisager un pareil épisode comme un détail insignifiant dans la vie du célèbre catéchiste. D'ailleurs, ces premiers rapports du chef de récole d'Alexandrie avec le siège apostolique nous permettront de jeter un coup d'œilsur la situation intérieure de l'Église romaine au commencement du ni* siècle.
Cherchons d'abord à préciser la date du voyage d'Origène à Rome. Voici le texte d*Eusèbe : « Quant à Adamantios (car c'était le surnom d'Origène), lui-même nous apprend que, poussé par le désir de voir TÉglise romaine, la plus ancienne de toutes, il se rendit à Rome, comme il l'écrit
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quelque part, pendant que Zéphyrin gouvernait TÉglise romaine. Il n*y séjourna pas longtemps et revint à Alexandrie (1). » Or Zéphyrin occupa la chaire de saint Pierre de Tannée 202 à l'année 218(2). G'estdonc entre ces deux termes extrêmes qu'il faut placer l'épisode dont parle Eusëbe; mais il ne me parait pas impossible de serrer davantage la question. On ne peut guère supposer que le docteur alexandrin ait songé à entreprendre un si long voyage pendant la persécution de Septime Sévère. Tant que dura la crise, c'est-àdire jusqu'à la mort de ce prince, arrivée en2ii, son zèle ne lui aurait pas permis de quitter un poste où sa présence pouvait être si utile aux chrétiens d'Alexandrie. La situation ne devint meilleure qu'avec l'avènement de Caracalla au trône impérial. D'autre part, il n'est pas probable qu'Origène ait interrompu pour quelques mois le ministère des catéchèses avant l'époque où il s'était adjoint Héraclas, son disciple, dans la direction du Didascalée : il fallait un maître qui pût le remplacer pendant son absence ; cette considération, qui a bien sa valeur, nous éloigne également des premières années du m* siècle. Bref, en rapportant le voyage de Rome à l'an 215, on a tout motif de croire que la date n'est pas trop hasardée. Origène était alors âgé de trente ans ; et bien qu'il n'eût encore rien écrit, selon toute apparence, son enseignement n'avait pas laissé de lui valoir une grande célébrité.
Le chef de l'école d'Alexandrie vient de nous indiquer luimême le motif qui le portait à visiter la capitale du monde chrétien. Il désirait voir de près TÉglise romaine, qu'il appelle la plus ancienne de toutes, àp^atotaTTiv. On se méprendrait complètement sur le caractère d*Origène en supposant qu'une vaine curiosité aurait pu Tentrdner loin de ses études et de ses fonctions; il fallait un mobile plus puis- Ci) Eusèbe, H. E., vi, u.
(2) Ibid, H. E., V, 28 ; VI, «1 ; item Chronieon d'Eusèbe,
LES ADVERSAIRES DE LA TRINITE AU III* SliCLE 109
saat pour Tarracher momentanément à un ministère qu'il remplissait avec tant de zèle. Ce qui poussait vers Rome cet esprit si avide de savoir, c'était le désir de s*instruire dans la foi, de puiser la doctrine chrétienne à sa source même. Voilà ce qu'insinue clairement Tépithète dont il se sert pour qualiûer le siège apostolique. A n'envisager que le côté matériel des faits, FÉglise de Rome n'était pas la plus ancienne de toutes; Origène ne pouvait ignorer qu'il y avait eu des communautés chrétiennes à Jérusalem et à Antioche avant que Pierre eût quitté Tune et l'autre de ces deux villes pour aller porter ses pouvoirs dans la métropole de TOccident. Si donc il appelle l'Église de Rome la plus ancienne de toutes, il n'a pu prendre ce mot que dans le sens moral, en y attachant une idée de prééminence. Elle est la plus ancienne, parce que, comme le dit un contemporain d'Origène, saint Cyprien^ « elle est la source d'où est sortie l'unité sacerdotale » ; parce qu'elle est « la racine et la matrice de l'Église universelle, » selon l'expression du même docteur (1). Les paroles du grand alexandrin, non moins que son ardent désir de voir l'Église de Rome, montrent qu'il reconnaissait en elle, avec tous les auteurs chrétiens des trois premiers siècles, l'Église « qui préside à toute l'assemblée delà charité, » disait saint Ignace d'Antioche; l'Église « avec laquelle toutes les autres doivent s'accorder dans la foi à cause de sa souveraine principauté », ajoutait saint Irénée ; l'Église (( dans laquelle, reprenait Tertullien, Pierre et Paul ont laissé toute la doctrine avec leur sang, et dont l'autorité s'étend jusqu'à nous (â). » Quand plus tard son orthodoxie paraîtra suspecte à quelques-uns, c'est avant tout au pape Fabien qu'il écrira pour se justifier, sachant bien que Pierre
(1) Voyez 5. Cyprien et l'Église d'Afrique au m' siècle, iecon XI*, p. 253, leçon XII*, p. 276 et ss.
(«) Voyez les Pères apostoliques et leur époque^ leç. XVII et XVIII ; S, Irénée et l'éloquence chrétienne dans la Gaule, leç. XX; Tertullien, leç. XXVIII.
est le fondement sur lequel repose TÉglise du Christ, ainsi qu*il le dira au I" livré de son Vommentaire sur VÉvangile de saint Matthieu (4). Nous pouvons donc ajouter le témoignage du catéchiste alexandrin à celui des principaux écrivains de cette époque primitive, qui ont tous proclamé à Tenvi la suprématie du saint-siège, dans les Gaules, en Afrique et dans TAsie-Mineure, au sein des Églises de rOrient non moins que dans les contrées de l'Occident chrétien.
Du reste, Messieurs, il ne faut pas s'étonner que l'Église de Home ait exercé sur Origène cette attraction puissante dont parle Ëusëbe ; le même mouvement qui l'entraînait vers la capitale du monde chrétien y avait porté saint Polycarpe, saint Justin, Tatien, Hégésippe, Tertullien, c'est-àdire les hommes les plus considérables des trois premiers siècles de TËglise. Alexandrie et Athènes pouvaient bien être des foyers de science et d'érudition; mais, orthodoxes et hérétiques, tous comprenaient que la société chrétienne avait ailleurs son fondement et son centre d'unité. Aussi les voyait-on affluer vers Rome, les uns pour y puiser la vraie doctrine, les autres pour y répandre leurs erreurs. Rien ne me parait mieux témoigner de ce sentiment général que la conduite des sectes primitives : la plupart d'entre elles, pour ne pas dire toutes, sont nées en Orient, dans l'Asie-Mineure* en Egypte et eh Syrie; mais c'est à Rome, qu'à partir de Simon le Magicien, les principaux hérésiarques, Yalentin, Cerdon, Marcion, Apelles, Praxéas, Tiendront l'un après l'autre chercher des disciples pour n'y trouver que des juges. Malgré les succès partiels qu'ils auront obtenus dans leur pays, ils sentiront, comme les montanistes de la Phrygie, que rien n'est fait tant qu'on n'a pas réussi à entamer le cœur de la chrétienté. Condamné par Id clergé de Sinope, Marcion n'hésitera pas à porter sa cause devant l'Église ro-
(i) Eusèbe, H. E.,vi, 25, 36.
maine et à lui demander des lettres de paix (1). Yalentin se fera excommunier trois fois par le successeur de saint Pierre avant de renoncer à Tespoir d'introduire sa doctrine dans rÉglise mère et maîtresse de toutes les autres : tant les chefs de la gnose étaient convaincus que, pour faire triompher leurs systèmes, il fallait trouver de Técho auprès du siège apostolique. Rome était le but de leurs tentatives avant leur échec et Tobjel de leurs attaques après leur condamnation; soit en persistant à vouloir y prendre pied, soit en se retournant contre elle avec fureur, ils rendaient un égal hommage à sa souveraineté spirituelle.
C'est ainsi que l'histoire des trois premiers siècles nous signale dans l'Église romaine le centre de gravité du monde chrétien. Les principaux personnages du temps se mettent en rapport avec elle, et attestent sa suprématie; quant aux sectes primitives, leur effort suprême tend à s'implanter au milieu d'elle, et à obtenir de son chef des lettres de paix ou de communion. Aussi ne citerait-on pas dès l'origine du christianisme quelque différend un peu grave, une controverse importante où Tévèque de Rome ne soit intervenu comme juge de la foi et comme gardien de la discipline. Un schisme vientril à éclater dans l'Église de Gorinthe, du vivant même de saint Jean? C'est vers l'Église romaine que se tournera cette Église apostolique; et c'est au pape saint Clément qu'il appartiendra de pacifier les esprits. La querelle des quartO'décimans menace t-elle de troubler l'Église naissante? Saint Polycarpe ira traiter la question à Rome avec le pape Anicet; et le pape saint Victor la tranchera par une décision souveraine à laquelle, sauf quelques rares dissidences, l'Église universelle s'empressera d'adhérer (2). Il
(1) s. Ëpiphane, Hér., xiii.
(2) Voyez les Pères apostoliques et leur époque, leçon VI ; les Apologistes chrétiens au ii* siècle, tome II, leçon XIX, sur les premières lettres des Papes^
112 ORIOÂNE A ROME
en sera de même pour le décret du pape saint Etienne, dans les débats soulevés sur la réitération du baptême des hérétiques (1). Au milieu des agitations causées par le montanisme, ce que demande TÉglise de Lyon pour se tranquilliser, et ce qui excitera une si vive émotion dans le parti de TertuUien, c'est la sentence du souverain pontife (2). Partout, cette suprématie se manifeste par des actes éclatants, soit qu'il s'agisse de déposer un évoque, comme dans la cause de Marcien d'Arles, ou d'en réintégrer un autre, comme dans celle de Basilide, évêque de Léon en Espagne (3). Bientôt nous verrons un patriarche d'Alexandrie, élève d'Origène, accusé auprès du pape saint Denis, et obligé de présenter sa justification. Les païens eux-mêmes témoignent de l'autorité du saint-siège au n*et au lu* siècle. Ici, c'est un chef breton, Lucius, qui, du fond de la Grande- Bretagne, écrit au pape Ëleuthère, pour lui manifester le désir d'embrasser la foi chrétienne (4); là, c'est l'empereur Aurélien qui adjuge les possessions de l'Église d'Antioche à celui que l'évêque de Rome aura déclaré titulaire légitime de ce siège (5). Lorsque, dans le même conflit, un concile d'Antioche, composé d'évêques orientaux, excommuniera Paul de Samosate pour ses opinions hérétiques, il se hâtera tout d'abord d'en donner connaissance au pape saint Denis (6). La sollicitude de l'Église romaine, pendant cette période primitive, s'étend aux chrétiens de tous les pays, tant pour subvenir à leurs besoins matériels que pour veiller à des intérêts d'un ordre plus élevé. Dans une lettre conservée par Eusèbe, saint Denis, évêque de Gorinthe, félicite le
(1) Voyez S, Cyprien et VÉglisê d'Afrique au m* siècle, leçons XVI, XVII, XVIII.
(«) Eusèbe, H. E., v, 3.— Voyez TertuUien, leçon XXV.
(3) S, Cyprien et l'Église d'Afrique, etc, leçon XVI, p. 365 et ss.
(4) Bède, Hiit. gentis Anglorunit l.I, c. 4.
(5) Eusèbe, H. E., vu, 30.
(6) Ibid., vu, 30.
LES ADVERSAIRES DB LA TRINITÉ AU IIl' SIÈCLE 113
pape Soter d*être resté fidèle à la coutume de ses prédécesseurs qui n*ayaient cessé dès Torigine de venir en aide, par leurs olTrandes, aux Eglises du inonde entier; ce qui le touche en particulier, c'est de voir que le pontife romain u accueille tous les fidèles qui se rendent à Rome, comme un père ses enfants», a>ç t^xuoc iratep (1). Quelque tempsaprès, saint Denis, évêque d'Alexandrie, rend le même hommage au pape Etienne^ dont la généreuse prévoyance, loin de se renfermer dans les limites d*un diocèse ou d'une province, avait pénétré jusqu*en Arabie et en Syrie (2). Bref, l'exercice constant de cette mission universelle de foi et de charité prouve qu'alors comme aujourd'hui Rome était la tête et le cœur de la chrétienté.
Si ce ne sont pas là les traits qui doivent caractériser une suprématie spirituelle, je voudrais bien savoir à quelles marques on peut la reconnaître. Aussi je comprends que ce corps de preuves imposantes, comme il l'appelle, ait fait impression sur l'un des esprits les plus distingués qui soient rentrés au giron de l'Eglise dans ces derniers temps, je veux parler du docteur Newman, de l'université d'Oxford. En examinant avec attention les détails que nous venons de résumer, il disait dans un ouvrage antérieur à sa conversion : « Quand je considère en bloc tous ces faits particuliers, je trouve qu41 en ressort un puissant argument pour l'autorité de Rome en matière de foi et de discipline (3). » Mais il est d'autres esprits qui ne portent pas la même perspicacité, ni peut-être une égale droiture dans l'étude de Thistoire. Il ne leur suffit pas que les premiers écrivains du christianisme, saint Ignace d'Antioche, saint Irénée, TertuUien, saint Gyprien, aient proclamé hautement la suprématie de l'Eglise
(1) Ibid., IV, u.
(2) Ibid., vu, 5.
(3) Histoire du développement de la doctrine chrétienne, par J.-H. NewmanD, de Tuniversité d'Oxford. Introduction,
romaine ; que les sectes primitives aient rendu à cette prérogative le témoignage le moins suspect, par leurs tenta* tives et leurs manœuvres; que les pontifes romains soient intervenus dans toutes les controverses des trois premiers siècles comme dépositaires et comme juges suprêmes de la doctrine, en Orient non moins qu'en Occident; et qu'enfin cette sollicitude active, vigilante, n*ait cessé d'embrasser les différentes parties dn monde chrétien, Non, ils voudraient que y sous les empereurs païens, pendant Tère des persécutions, à une époque où TEglise romaine était en quelque sorte ensevelie dans les catacombes, ils voudraient, dis-jé, que, dans des conditions si critiques, si exceptionnelles, les choses se fussent passées absolument de la même manière qu'aujourd'hui où le pouvoir pontifical se déploie dans la plénitude de sa liberté. Et ne trouvant pas à côté des papes contemporains de Néron et de Domitien une chancellerie bien organisée, des congrégations fonctionnant avec une régularité parfaite, un service de correspondance entretenu sans interruption avec les évêques du monde entier, sous la protection des fois de chaque pays, par la voie des chemins de fer, des bateaux à vapeur, de la poste et du télégraphe, ne trouvant rien de tout cela, ou peu s'en faut, ils affirment gravement que la constitution de TEglise a varié. Non, ce qui a varié, ce sont les conditions extérieures dans lesquelles l'autorité des papes s'exerçait à son origine ; ce qui a disparu, ce sont les entraves sans nombre que la difficulté des temps mettait à l'autorité souveraine du saintsiège. U faut, en effet, sous peine de tomber dans les plus étranges méprises, distinguer avec soin entre le pouvoir luimême et son exercice. Un pouvoir peut exister plein et entier, quoique les circonstances Tempêchent de se produire dans toute son étendue. Supprimez ces obstacles, imaginez un autre état de choses, et le pouvoir jusqu'alors plus ou moins latent, voilé, apparaîtra aussitôt dans Fédat
de sa force. Voilà ce qui est arrivé pour la papauté : les siècles n'ont rien ajouté à son pouvoir en ce qui est de droit divin; mais la marche providentielle des événements lui a permis de se manifester suivant les besoins des temps, et de se développer avec TEglise elle-même. Or, un simple développement n'est pSs une altération; et une expansion légitime ne saurait passer pour un changement anormal. L*homme reste lui-même à travers les âges qu'il parcourt, et la fleur qui va s'épanouir sur sa tige est déjà tout entière dans son germe. Quand le Sauveur comparait TEglise au grain de sénevé, qui, de faible semence, devient un grand arbre, il indiquait d'avance la marche ascendante que devaient suivre toutes ses institutions. Née avec l'Eglise, dont elle est le noyau, la papauté a grandi avec elle et pour elle. Car plus une société élargit sa circonférence, plus il est nécessaire que son centre s'affermisse et se fortifie, si elle ne veut pas tomber en dissolution. Voilà pourquoi l'action de la papauté a dû devenir plus directe, plus immédiate, si je puis m'exprimer ainsi, à mesure que l'Eglise elle-même a gagné en nombre et en étendue. Il ne s'agit point là d'empiétements ni d'usurpations : un tel progrès était dans la nature des choses; car un corps ne peut se développer sans que la tête profite à son tour de son accroissement, ni un arbre multiplier ses rameaux sans que ses racines plongent plus avant dans le sol. Celui qui a bâti l'Eglise sur Pierre a dû constituer ce fondement de telle façon qu'il pût encore supporter l'édifice, lors même que l'édifice aurait pris des proportions vastes comme le monde. Rien n'est donc plus facile à expliquer que cet épanouissement du pouvoir pontifical; et il semble que, pour le montrer dans toute sa splendeur. Dieu ait choisi l'époque de l'histoire où les sectes dissidentes trahissent davantage, par leurs divisions, leur irrémédiable faiblesse, afin de mieux faire comprendre à chacun où résident, pour la
société chrétienne, la garantie de sa force et le principe de son unité.
Quant à nous, Messieurs, nous tiendrons compte de la situation de TEglise pendant les trois premiers siècles, et nous ne chercherons dans Tère des persécutions que ce qu'il est possible d'y trouver. J'avoue, pour ma part, qu'en comparant l'action souveraine du saint-siège sous les empereurs païens avec l'influence de la papauté dans les temps modernes, je suis moins frappé de la deuxième période que de la première; car les difficultés de tout genre qui s'opposaient alors à l'exercice de ce pouvoir en font ressortir d'autant mieux l'existence et la légitimité. Renfermons-nous à présent dans les vingt premières années du m* siècle, dans cette période pendant laquelle Origène se rendit à Rome, poussé par la force d'attraction qui avait entraîné l'élite des défenseurs de la foi vers le centre du monde chrétien. A l'époque de son arrivée, en l'année 215, les troubles excités par les montanistes venaient de s'apaiser ; et Ton n'entendait plus que le bruit lointain des éloquentes déclamations de Terlullien contre ceux qui n'adoptaient pas ses plans de réforme. Par son célèbre édit touchant la discipline pénitentiaire, le pape Zéphyrin avait brisé ce rigorisme farouche, qui n'était propre qu'à porter le désespoir dans l'âme des pécheurs (1). A la vérité, toute trace d'erreur n'avait pas disparu : trente ans plus tard, Novatien reprendra ce système de dureté impitoyable, contre lequel le pape Corneille et saint Cyprien s'élèveront avec tant de farce (^). Aiais, dans l'intervalle, d'autres préoccupations avuicut succédé à celle-là; les hérésies antitrinitaires du m* !àiècl*3 allaient choisir Rome pour le théâtre principal de kurâ macliitiations. Le souverain pontificat se trouvait en lutte avec cq nouveau genre d'adversaires, quand Origène
(t) VojeK Ti^riuUien, leçon XXV.
{») Vojei ^^ Cyprien et VEgliee d'Afrique au m* siècle, leçon XI.
vint séjourner dans la capitale de Tempire. Cette controverse occupe trop de place dans les écrits du docteur alexandrin pourqu*elIe ne mérite pas de notre part une sérieuse attention.
En décrivant, il y a quelque temps, le milieu où Origène était appelé à exercer son activité, nous disions que le gnosticisme n'avait plus guère de prise sur les esprits vers la fin du II* siècle. Le succès de ces rêveries, où Timagination jouait un si grand rôle, ne pouvait être de longue durée. Panthéisme, dualisme et trithéisme, ces trois formes principales de la gnose heurtaient trop vivement la doctrine chrétienne pour ne pas soulever avec le temps une réprobation générale. Aussi, les systèmes dont nous allons parler, bien qu*ils aient une certaine affinité avec ces hérésies primitives, sont plutôt une réaction contre elles qu'une continuation de leurs théories. Les gnostiques avaient tellement fractionné la nature divine par leur interminable série d'éons et d'hypostases, qu'il dut en résulter un sentiment d'opposition très prononcé contre tout ce qui semblait mettre en péril le dogme de l'unité de Dieu. Et comme l'esprit humain est toujours prompt à se jeter d'un extrême dans un autre, il pouvait arriver facilement que le mystère de la Trinité lui-même parût à quelques-uns incompatible avec le monothéisme chrétien. Car, Messieurs, il ne faut pas toujours supposer la mauvaise foi à l'origine d'une erreur : la difficulté d'accorder entre elles deux vérités qui semblent se contredire suffit à expliquer ces inquiétudes naissantes. C'est l'opiniâtreté dans l'erreur qui est proprement le fait de l'orgueil et des passions humaines. On conçoit donc sans trop de peine que la peur d'introduire une division dans la substance divine, comme les gnostiques, ou la crainte de retomber dans une autre forme de polythéisme, ait pu troubler quelques chrétiens d'une foi peu éclairée. Ils reculent devant la Trinité, disait Tertullien,
parce qu'ils s'imaginent que par là on introduit plusieurs dieux, contrairement à la règle de foi qui n'en admet qu'un seul (1). Le prêtre de Garthage a raison de les appeler c< des gens simples et ignorants »; car un examen plus sérieux do la doctrine leur eût appris que la pluralité des personnes ne détruit pas en Dieu Tunité de nature. Ce que le défaut d'instruction et la faiblesse d'esprit produisaient dans les uns, pouvait être amené chez les autres par une ardeur de spéculation intempérante. Oubliant que les mystères de la foi, accessibles à la raison par certains côtés, se refusent néanmoins à une compréhension parfaite, et ne croyant pas pouvoir concilier la trinité des personnes avec l'unité de nature, ou, pour parler le langage théologique du temps, la monarchie avec VéconomiSj ils rejetaient l'une sous prétexte de sauver l'autre. Par toutes ces causes historiques ou morales, on s'explique aisément l'origine des sectes unitaires ou antitrinitaires qui succèdent aux écoles gnostiques dans le catalogue des hérésies.
Or, Messieurs, du moment que les adversaires de la Trinité croyaient devoir repousser ce dogme dans l'intérêt du monothéisme, il n*y avait que deux formes possibles pour leur négation; car il va sans dire que la personne de Jésus- Christ devenait immédiatement le point cardinal de la controverse. Les unitaires étaient chrétiens, ou du moins prétendaient Tôtre ; et, de plus, ils voulaient rester tels : il s'agissait donc pour eux de formuler avant tout leur opinion hur le Fih iÏQ Dieu; c'est de laque dépendait la question de savoirs il existe en Dieu plusieurs personnes ou une seule. 0?, j€ le répète, à cette question, qu'est-ce que Jésus-Christ? le^s mttilnnUaires ne pouvaient répondre que de deux façons, uAi en niant la divinité du Christ, soit en affirmant son itleitUlé piii<sonnelle avec le père. Le Christ est un pur
(j)T^tullka, adv. Praxeam.j c. lii.
LES ADVERSAIRES DE LA TRINITÉ AU lll' SIÈCLE 119
homme, OU bien, le Christ est Dieu le Père lui-même, voilà les deux formules entre lesquelles ils devaient choisir pour ramener les trois personnes divines à une seule. Un écrivain du ui* siècle, Novatien, a parfaitement saisi cette disjonctive, et caractérisé Tune et Tautre classe de sectaires : (c Voyant, dit-il, que TËcriture sainte enseigne l'existence d'un seul Dieu, les hérétiques ne pensent pas pouvoir maintenir ce dogme, si ce n'est en soutenant que le Christ est un pur homme, ou bien Dieu le Père lui-môme (i). » D'après lui, les uns raisonnaient ainsi : Il n'y a qu'un Dieu; donc, si le Père est une personne, et le Fils une personne, le Père seul peut être Dieu, et par conséquent le Fils n'est qu'un homme. Les autres, au contraire, renversaient la proposition, et argumentaient de la sorte : II existe un seul Dieu ; donc, si le Fils est Dieu, il faut que le Père et le Fils soient une seule et même personne, autrement il y aurait deux dieux. Paralogismes grossiers, qui reposent sur la confusion de l'idée de nature avec celle de personne, comme Origënenous le montrera bientôt; mais, pour le moment, nous devons nous borner à décrire les deux voies qui s'ouvraient devant les hérésies antitrinitaires. Dans la première, nous voyons marcher les deux Théodotes, Arlémon et Paul de Samosale ; dans la seconde, Praxéas, Noôt et Sabellius. Le trait commun à tous, c'est la négation de la Trinité ; la nuance qui les distingue, c'est que les uns dépouillent le Christ de sa divinité, tandis que les autres le confondent avec le Père dans une seule et môme personne. Eludions de plus près le mouvement de ces sectes qu'Origène allait rencontrer à Rome, et qu'il combattra dans son Commentaire sur V Evangile de saint Jean.
Assurément, des deux formes qu'a revêtues l'hérésie des unitaires, la moins originale est celle qui se résume dans la
(1) Novatien, De Trinitaie^ c xxx.
120 OBIGÈNE A ROME
négation de la divinité du Christ. C'est pourquoi je ne suis pas étonné de trouver, en tête de ces adversaires de la Trinité, un tanneur et un banquier. Je ne veux pas médire de ces deux professions, fort respectables sans doute, mais il est permis de faire observer qu'elles n'ont pas un rapport très direct avec la théologie ; aussi le système des deux Théodotes ne se recommande-t-il point par une grande profondeur. II est difficile, à une si forte distance des événements, et en l'absence de renseignements plus détaillés, de connaître au juste les mobiles qui ont fait agir les hommes. D'après saint Epiphane, Théodole de Byzance avait renié la foi pendant une persécution. Interpellé sur un fait si grave, il répondit, pour se justifier, qu'après tout il n'avait renié qu'un homme. On a tout lieu de croire que cette circonstance ne fut pour lui qu'une occasion de manifester un doute déjà conçu auparavant. Expulsé de l'Eglise de Byzance, il se rendit à Rome, suivant la coutume ordinaire des hérésiarques; mais, bien loin de l'admettre de nouveau dans les rangs des fidèles, le pape Victor l'excommunia (1). Voici la substance de ses idées. Le Christ est un pur homme; mais un double avantage lui assure la prééminence sur toute l'humanité : conformément au plan divin, il a été conçu d'une vierge par l'opération du Saint-Esprit; et, de plus, comme il était très pieux, l'Esprit-Saint descendit sur lui, lors de son baptême, sous la forme d'une colombe, pour lui communiquer des forces divines. Mais cette descente de lE^pnl Saint sur Jésus ne nous autorise nullement à l'appeler Dieu; cependant, quelques membres de la secte admettaient qu'il avait mérité ce nom à partir de sa résurrection, mai^ seulement dans le sens impropre et métaphorique (2), Au fond, c'est la reproduction pure et simple de
(1) s, Epïtfbane, ll^es, 54; Eusèbe, H. E., v. 28.
(t) Phihëophummat vil, 35; x, «3.— Eusèbe, H. E., v. 28. — S. Epi-
anc, Umru,t liv. I. — Théodoret, Héeret, fab,, vi, 5.
la doctrine des ébionites et des cériDtliieiis, avec cette différence que Théodote reconnaissait la naissance miraculeuse du Sauveur. Aux idées du tanneur de Byzance, son homonyme, le banquier, ne parait en avoir ajouté qu'une seule ; mais celle-là, je Tavoue, est originale : un personnage de TAncien Testament lui fournit le prétexte d^imaginer ce beau thème. Selon lui, il y a quelqu*un de supérieur au Christ, Melchisédech, qui remplit à Tégard des anges le ministère que le Christ exerce en faveur des hommes (1). Une si haute conception n'a sans doute d*aulre fondement qu'un texte bien connu du psaume i09, dont Théodote ne comprenait pas le sens. Certes, si la secte des unitaires n'avait compté que des théologiens de cette force, on ne concevrai^ guère qu'elle eût fait des prosélytes; mais, comme il arrive d'ordinaire, un homme de talent vint s'emparer de ces idées, pour leur prêter une forme plus scientiûque : ce fut Artémon.
Nous n'avons pas de détails sur la vie de l'homme qui donna son nom à la première classe des antitrinitaires du ii'et du m* siècle; mais ce qui ne fait pas de doute, c'est qu'il imprima au mouvement une direction nouvelle. Non pas qu'il ait enrichi d'idées bien neuves le symbole des deux Théodotes : du moment qu'on nie la divinité de Jésus-Christ, la théologie se réduit à fort peu de chose, et il n'y a plus matière à grande spéculation. Toute la métaphysique chrétienne repose sur cette donnée fondamentale, et croule avec elle. En se renfermant dans une négation si radicale, Artémon ne pouvait guère s'élever au-dessus des chétives conceptions d'un déisme vulgaire; son rôle devait se borner, dès lors, à épuiser contre la Trinité toutes les ressources de la dialectique. Tel paraît avoir été, en effet, le sens de son œuvre. Eusèbe nous fournit à cet égard des indications pré- Ci) Philoioph,, vu, 36. —Pseudo-Tertullianus, De Prjfcrip., 53.
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cieuses (1). Nous apprenons de lui qu*Ariémon et ses disciples travaillaient particulièrement à éluder les textes de TEcriture sainte par une argumentation sophistique. C'est pour s'exercer dans ce genre d'escrime qu'ils étudiaient avec soin les éléments d'Euclide, les ouvrages d'Aristote et de Théophraste, et par-dessus tout les écrits de Galien, dont la prédilection pour la mélhode géométrique est bien connue. Cette méthode, ils prétendaient l'appliquer dans toute sa rigueur aux vérités révélées; et chaque fois qu*on leur opposait un verset de TEcriture, ils cherchaient à le réduire en syllogisme, usant tour à tour de la forme hypothétique ou de la forme disjonctive (2). Novatien nous donnait tout à l'heure des exemples de cette logomachie, à l'aide de laquelle ils embarrassaient les fidèles. C'est ainsi qu'ils disaient : Si le Christ est Dieu, il n'est pas homme, et s'il est homme, il n'est pas Dieu; or, il est homme, puisqullest né d'une vierge, donc il n'est pas Dieu. Ou autrement : Le Christ est Dieu, ou il est homme; or, il n'est pas Dieu, puisque Dieu est invisible, donc il n'est qu'un homme. Assurément, la preuve n'avait pas beaucoup de force; il suffisait de nier la majeure pour renverser tout cet échafaudage; car le Christ peut être Dieu et homme à la fois, en réunissant la nature divine et la nature humaine dans une seule et même personne. Lorsqu'on veut amuser les enfants d'un catéchisme, on a coutume de leur proposer de pareilles difficultés. Mais miûa ctjjï ai-^uUe^ ne Ulssaient pas d'entortiller bon nombre pHt^l et c'est à ci^t appareil de syllogismes, déployé avec 3j qu*il faut lilliibu^r, en grande partie, le succès des Jé|Moijute, des Hermophile, des Apollonide, tous formés [rimage d'Arténion, leur maître. C'était une école critique, itilleuse, subtile I su piquant d'apporter une sévérité ma-
LES ADVERSAmBS DE LA TRINITÉ AU IIl* SIÈCLE 123
thématique dans l'emploi de sa méthode, et ne manquant jamais de parler au nom de la science. Or, ces grands airs imposent toujours quelque peu à la multitude; et Ton finit par prendre pour un savoir réel ce qui n*en a que Tapparence. Par ses artifices et ses détours, i*école dont je viens de parler fraya les voies au premier sophiste du m* siècle, à Paul de Samosate, dans lequel Eusèbe et les Pères du concile d'Antioche ont vu avec raison le vrai successeur d^Artémon (1). Cet hérésiarque sort de notre cadre, puisqu'il est postérieur à Origène ; mais nous le retrouverons dans les controverses qui précédèrent immédiatement Tarianisme.
J'ai dit, Messieurs, que Thérésie des unitaires ne pouvait se produire que sous une double forme, suivant qu'elle réduisait le Christ à un pur homme, ou qu'elle le confondait avec le Père dans une seule et même personnalité divine. De ces deux voies, qui aboutissaient également à la négation de la Trinité, les artémonites avaient suivi la première. Mais la croyance à la divinité de Jésus-Christ était trop fortement enracinée dans le cœur des fidèles, pour qu'une telle opposition ne dût point blesser au vif le sentiment chrétien. L^apostasie devenait manifeste, et rien ne parvenait à la pallier. Pour se rapprocher davantage de la doctrine de TEglise, il fallait se placer sur un autre terrain et chercher dans la glorification même du Christ une raison de nier la distinction des personnes divines. En partant de ce principe, on pouvait raisonner ainsi : Oui, c'est Dieu qui a pris naissance dans le sein de la Vierge, qui a vécu au milieu des hommes, qui est mort pour leur salut, qui a souffert sur la croix; mais Dieu est unipersonnel, parce qu'il n y a qu'un seul Dieu, et, par conséquent, celui qui a accompli toutes ces choses n'est autre que le Père lui-même : Père, en tant que
(X) Eosèbe, H.*Ë., v. 28; vu.
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Dieu, il est Fils en tant qu^homme, mais sans que le Père et le Fils soient deux personnes divines distinctes Tune de l'autre. Ainsi parlait Praxéas, venu de l'Asie Mineure, où il avait confessé la foi, à Rome, où il enseigna ouvertement ses erreurs. Vers le même temps, Noet soutenait à Smyrne une doctrine toute pareille, que ses disciples portèrent également à Rome; car, nous l'avons dit, Rome était le point de mire de toutes les hérésies, et aucune ne croyait avoir gagné de terrain aussi longtemps qu'elle ne trouvait pas d'accès auprès du siège apostolique. Gomme les partisans de Praxéas et de Noët prétendaient que Dieu le Père luimême avait souffert sur la croix, ils reçurent à bon droit le surnom de paMpassiens, Evidemment, une pareille idée était grossière, et Tertullien en triomphe sans peine dans son traité contre Praxéas (1). En affirmant que le Père était devenu son propre Fils, ou, pour mieux dire, qu'il s'était fait Fils, &io7caTO)p, on avançait une proposition tellement contraire à TEvangile, que l'absurdité en sautait aux yeux. Si rhérésie des unitaires s'était maintenue sur une telle base, nous ne comprendrions guère qu'elle eût pu agiter l'Eglise romaine pendant près d'un demi-siècle. Une transformation devenait inévitable, et il ne manquait qu'un homme de talent pour l'opérer. La deuxième classe des unitaires trouva son Artémon dans la personne de Sabellius.
Sabellius est, sans contredit, l'une des figures les plus originales (iii jji' îiïhi'ÏQ. Né à Ptolémaïs, dans la Penlapole, il vint à Rome de bonne heure, et entra en communication avec les discipk^s de Praxéas et de Noët; après avoir partagé quelque iQm[\^ leur opinion, il comprit la nécesôité de Ifi réfoimer sui- plusieurs points. Ses devanciers avaient beaucoup parlé du Père et du Fils, mais que deve-
■■lyez TêrlulikA, leço^ XXXII.
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nait, dans leur système, la doctrine du Saint-Esprit?... Ils n'en disaient mot. Restait donc à cet égard une lacune à combler ; de plus, en admettant une incarnation proprement dite ou réelle, il devenait impossible de Tattribuer à Dieu le Père : l'Ecriture sainte et la tradition ne permettaient pas une telle interversion des rôles. Sabellius vit très bien en quoi pécbait la théorie de ses prédécesseurs, et il s'efforça d y remédier. D'après lui, le Père, le Fils et TEsprit'Saintne sont pas trois personnes divines, mais purement et simplement trois dénominations répondant à trois opérations diverses ou à trois manifestations successives de la divinité : Dieu est Père en tant qu'il crée le monde^ Fils, en tant qu'il opère la rédemption de l'humanité, Saint- Esprit, en tant qu'il est l'âme de l'Eglise et le principe de sa sanctification; le Père est la force constitutive des êtres, le Fils, la force illuminatrice, et le Saint-Esprit, la force vivifiante. Sabellius alla plus loin; car, du moment qu'il rejetait la distinction réelle des personnes divines, il était obligé de placer les trois actes de ce drame extérieur dans la substance même de Dieu. Dès lors, le Père, le Fils et l'Esprit- Saint ne signifient que trois moments, trois périodes^ trois phases de la vie divine se développant dans le monde, dans l'humanité et dans l'Eglise. C'est ce qu'il indiquait clairement par une formule que saint Athanase nous a conservée : « La monade en se développant est devenue triade (1). » En d'autres termes, il y a eu trois évolutions de la divinité, dont le premier résultat est le monde, le second, l'humanité, et le troisième, l'Eglise . Bref, le panthéisme est le dernier mot des unitaires de la seconde classe, comme le déisme est la conséquence où venaient aboutir ceux de la première, ou les artémonites. Et j'admire la sagacité de saint Grégoire de Nazianze accusant les sabelliens d'a-
(1) 'H (Jiovàç nXx'.uvOîiva -^-^vi xpfaf.
théisme, ainsi que la perspicacité de saint Athanase et de saint Hilaire reprochant aux mêmes hérétiques d'anéantir le monde et de Tabsorber en Dieu. Du reste, les panthéistes modernes, tels que Schleiermacher et Hegel, ont confirmé ce jugement des Pères de TEglise; et, par leurs aveux comme par leurs emprunts, ils reconnaissent dans Sabellius un précurseur et un maître.
Telle est, Messieurs, quant à ses traits principaux, la physionomie des sectes en face desquelles TEglise allait affirmer la doctrine catholique au commencement du ni* siècle. Quelle sera Tatlitude des souverains pontifes devant ces hérésies qui s'agitent autour du siège apostolique? Quelle part Origène va-t-il prendre aux luttes dont Rome était le théâtre à son arrivée dans cette ville? Ou du moins quelle impression retirera-t-il de ces controverses, et quelle influence exerceront-elles sur ses œuvres? Le livre des Philosophumenay découvert il y a peu d'années et attribué tour à tour à Origène et à saint Hippolyte, est-il de nature à modifier Topinion qu'on s'était formée jusqu'ici sur ces deux personnages, d'une part, sur les papes Zéphyrin et Callisle, de l'autre? Telles sont les questions qui vont nous occuper.