II. — Les trois sexs de L'ÉrRixuRE
La division des sens scripturaires part, chez Origène, de deux principes différents. Tantôt il distingue le corps, l'âme et r esprit de l'Écriture, en s'appuyant sur la trichotomie de Platon ; tantôt il ne distingue que la lettre et l'esprit, adoptant une terminologie plus rationnelle et plus conforme à la manière de parler des apôtres.
Dans ce dernier cas — le plus ordinaire en dehors des passages où la question est traitée ex orofesso — le sens inférieur est le corps, la chair ou la lettre de l'Écriture (xô co)aa,.-^| niol, tô ypi^^cc, corpus, caro, littera). Expliquer ainsi l'Ecriture c'est l'entendre xocxà /i;'.v, y.xxk pr,TÔv (ou y.y-'ài TÔ pr,TÔv Tf,ç Xilzojq), xxTa to ypà;j(.u.a, xx^à tyiv
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a.'i'jbr^avj , -/.axà TÔ à7t).ouv, xx-rà lyÙTjV t'îiopîav, xx-rà tyjv TToôys'.pov èxôoyTjV (ou xaxx tô -irpô/^e'.pov ty^ç ),é^£wq) xt).. Cette exposition s'appelle en latin : corporea, terrena, sensibilis, carnalis, lutea, judaica, etc.
Le sens supérieur — qui comprend l'àme (yj '^'-'/.'ô) et l'esprit (tô TTvEuixx) de l'Écriture — est encore appelé àyxywyri, Ttepivo'.x, TTVEuijLXT'.xTi £x8o/T,, cu latlu ! setisus cœlestïs, mysticus, arcanus, ink'llUjibilis, anagoyicus, symbolicus, Iropologiciis, suhlimior, profundior, ou même en combinant plusieurs de ces expressions, spirilalis intfllùjenlise mj/sticus et allegoriciis sensus (In Gen., hom. ii, 1, P. G., XII, 161). Interpréter ainsi l'Écriture c'est l'entendre /.^ctà àvxywy-fjv, xa-rà [jLSTacpooxv, xxTx TÔ voo'jjjisvov OU blcu x£xpup.iJiÉva)ç (ou xpû-KTOjç), àxoiêwç, u-7:£p6o).ixwç, auvsTw-ïEpov, ÈTT'.aelé^Tspov, d^'jTïoov,
ôîl'S'ïOOV, ôïOlIOîlTÉ'ÎTcOOV, jjxO'JTEpOV, [JL'JTT'.XWTîpOV, Xt)..
Cf. Redepenning, Origenes, t. I,-p. 301-305.
Lorsque la trichotomie platonicienne est appliquée à la distinction des sens scripturaires, il est assez difficile de dire ce qu'Origène entend précisément par le sens psi/chigue — ou àme — de la Bible. Il ne le définit jamais bien exactement, et les exemples qu'il en donne ne suffisent pas à le déterminer. L'exemple le plus connu de ce sens psychique est l'application que fait saint Paul (i Cor., ix, 9) aux ouvriers évangéliques d'une disposition de la thora relative au bœuf foulant sur l'aire [Periarchon, IV, 12 ; P. G., XI, 368). Ces exemples et le nom lui-même {anima, sensus moralis) montrent que le sens psychique a rapport aux mœurs et à la conduite individuelle. Il devrait occuper une position intermédiaire entre le corps et l'esprit de l'Écriture ; cependant Kufin, dans ses traductions, lui assigne souvent la troisième place, la première en dignité. Les deux textes suivants renferment, à notre aAÙs, la description la plus satisfaisante des trois sens, surtout du sens moral : «. Quoniam divina Scriptura non solum sacramentorum débet scientiam continere, verum etiam mores gestaque informare discentium... conemur et nos posteaquam [dupliciter, ista,
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prout potuinuis senlire, descripsimus, id est secundum historiam et secundum mysticuni intellectum, nunc ia quantum rccipere locus polost,etiammoralcni inoo discutcrc scrnioneni ; ul Prripturaruni sliidiosi, non solum ([uid in aliis, vclah aliis gestum sit, sed etiain ipsi intra sequid gereredcbcanl (loccanlni- » (in Geu., Iioni. xvn, 9, P. G., XII, 262). La noix avec ses trois parties — écorce, coque et fruit — est comparée aux trois sens delà loi [In Num., hom. ix, 7, P. G., XII, 032): € Vrinia litterœ faciès salis amara est, quœ circumcisioncm carnispra^cipit, quiodesacrificiis mandat, et cietera qna* por occidenlem lilleram designanlur. ll;ec omnla tanquam amarum nuois corticcm projice. Secundo in loco ad muuimcnla testa) pervenies, in quo vel moralis doclrina, vcl ratio continentiœ designatur... Tertio autem loco reconditum in iis inventes et secrelnm mysteriorum sapientiic et scientite Dei sensum, quo nutriantur et pascantur animfu sanctorum non solum in pra^senti vita sed etiam in futura. »
Dans ce dernier texte, nous voyons déjà percer une subdivision du sens spirituel, selon qu'il se rapporte à la vie présente ou à la vie future. La distinction est plus claire dans d'autres passages {In Psalin. xxxvi, hom. i, 1, P. G., XII, 1319) : « Aliquando [Scriptura] ineffabilia sacramenta nos edocet in his qua? loquilur ; aliquando autem de Salvatore et ejus adventu nos instruit ; interdum vero mores nostros corrigit etemendat. Propter quod nos tentabimus per loca singula Scripturœ divime hujusmodi diffcrentias assignarc et discernere ubi prophetia* sint et de futuris dicafur, ubi autem mystica aliqua indicantur, ubi Aero moralis est locus. »
Une triple division du sens spirituel — prophétique, mystique et moral — est indiquée ici. Elle l'est plus formellement encore dans un endroit dont nous possédons le texte original (In Malth., x, 14, P. 0., XIII, 808) : Les scribes, dit Origène, sont ceux qui ne savent tirer de rÉcriture ni le sens moral ou Iropologtque (;jtT, e'.Sôtwv Tpo-oloysïv), ni le sens anagogique (iJt'oSà auviv-tov xà rr,- àvxywvT,ç -rctiv
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Fpacpwv), mais qui se confontent de la lettre toute nue (à).).à Tw Yp(Z[j.[j.aT!. '^lÂw -TTi'îTE'jrjvTwv). R sc demaudc ensuite si, comme il y a un scribe selon la Loi (voa!,/.ôç ypa[xijLa-:£'jq), il n'y aurait pas aussi un scribe selon l'Évangile (sOa^pj'clixfjç) -: xal wCTiEp TÔv v6;jLov àvayivcûcxwv xal àxotitov xal /Éywv « oÎTivi ècTiv àÂÀ-^iyopotjjjLeva », O'jtw xalfô £Ùa-p,'é)aov wç slSévai, TTjpo'jaévYjç t-^ç xarà xà yevôjJLSva Id-rooîaç, Tr,v àîrl Ta ■TîVE'ju.a-i.xà àTTTX'.aTov àvaytoyVjv.
Huet, et avant lui Sixte de Sienne, concluent de là qu'Origène est le véritable inventeur de la fameuse division des sens scripturaires usitée pendant tout le moyen âge et presque jusqu'à nos jours :
Liltera gesta docot, quid credas allegoHa, Moralis quid agas, quid speres anagogia.
Ce serait pour l'exégète alexandrin un bien faible honneur d'avoir mis en vogue une classification si défectueuse. En effet : 1. Si par lettre on entend le sens littéral, il est faux que la lettre ait pour seul objet de raconter les faits ; si l'on entend par là le sens propre, la lettre aura pour antithèse le sens figuré, et la division se réduira à deux termes. 2. Tout l'objet de notre foi n'est pas contenu dans Vallégorie, ni tout l'objet de nos espérances dans l'atiagor/ie, quelqu'acception qu'on donne à ces mots. 3. Le sens moral n'est nullement opposé au sens littéral ; d'un autre côté, le sens spirituel et le sens moral divisent la Bible non pas selon la différence spécifique des sens, mais selon la diversité matérielle des sujets.
Une bonne division ne peut avoir que deux termes : le sens littéral — qu'il s'exprime au propre ou au figuré — et le sens spirituel. Le sens conséquent, le sens accommodatice, n'étant pas de vrais sens de la Bible, puisqu'ils ne sont pas voulus par le Saint-Esprit, mais des interprétations plus ou moins arbitraires de l'exégète, doivent être rayés de la liste des sens scripturaires. Il n'y aurait aucun inconvénient à
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nommer ces deux sens Icllre cl esprit, pourvu quou eût soin de définir exactement lu valeur des mots. Malheureusement on ne trouve aucune tléfinitiou de ce genre dans les écrivains ecclésiastiques, pas plus dans Origène que dans les autres Pères.
Origène, cependant, grâce aux nombreux exemples ([u'il donne, nous met en mesure de dire ce qu'il entend par la lettre ou le corps — et conséquemment par l'esprit — derÉcriture; car, nous l'avons dit, sa classification ne comprend le plus souvent ([ue deux termes. La lettre n"a pas pour lui l'étendue de notre sens littéral ; c'est seulement le sens littéral quand il est exprimé sans fujures. Tout le reste rentre dans la catégorie de l'esprit. Il est aisé de comprendre pourquoi, dans sa pensée, tant de passages bibliques n'ont pas de sens corporel et ne doivent pas s'expliquer selon la lettre, mais selon l'esprit : c'est que les hagiographes parlent souvent au figuré. Origène dit formellement que les paraboles s'entendent suivant l'anayofjie, qui est pour lui un sens spirituel : Al Ttapaéolal où xaTà Ta irpây^uaira àxo-jovca'. à).Ai xaTi àvaywYviv [Fragm. in Ezech., xvni, 3, P. G., XIII, 816). Nous dirions aujourdbui que le sens littéral de la parabole n'est pas propre mais figuré ; et nous exprimerions une idée identique avec une terminologie très différente. Il en serait de même pour la métaphore, l'allégorie, l'hyperbole, en un mot pour toutes les autres figures.