CHAPITRE PREMIER
DE LA MORT d'ORIGÈNE (2o4) A CELLE DE CHRYSOSTOME (407)
Pendant un demi siècle, Origène • dormit en paix. L'école d'Alexandrie perpétuait et vulgarisait son enseignement; trois de ses jjIus illustres disciples, saint Grégoire le Thaumaturge, saint Denys d'Alexandrie et saint Firmilien de Césarée, lui survivaient pour protéger sa mémoire, et le souvenir encore récent de ce qu'il avait souffert pour la foi assurait le respect à son tombeau.
Curieuse à observer autant qu'instructive est l'attitude des écrivains ecclésiastiques à l'égard du docteur alexandrin, jusqu'à la fin du quatrième siècle. Il y a d'abord les partisans plus ou moins résolus : ce sont, outre les trois grands saints que nous venons de nommer, Théognoste, Piérius, Didyme, Euzoïus de Césarée, saint Pamphile, Eusèbe, saint Grégoire de Nysse, Rufin, Jean de Jérusalem, saint Théotime, saint Jean Chrysostome; il y a aussi les adversaires plus ou moins ardents, saint Méthode, Marcel d'Ancyre, saint Eustathe d'Antioche, saint Épiphane, Théopliile d'Alexandrie, saint Jérôme, enfin les trois hérésiarques Aétius, Apollinaire et Théodore de Mopsueste ; mais ce sont encore les neutres qui l'emportent par le mérite, sinon par le nombre : saint Victorin de Pettau, saint Ililaire, saint Ambroise, saint Eusèbe de Verceil, saint Athanase, Tite de Bostra, saint; Basile le Grand, saint Grégoire de Nazianze. J'appelle neutres ceux qui admirent et louent son génie,
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étudient ses œuvres et s'en inspirent, donnent le tour le plus favorable à ses écarts de pensée et de parole, et ne l'abandonnent qu'à regret, évitant le plus souvent de prononcer son nom. Est-il besoin de dire que ces compartiments n'ont rien de rigide; (|uc idusicurs des champions — saint Méthode, Théophile d'Alexandrie, saint Jérôme — sont passés, plus d'une fois peut-être, d'un camp à l'autre; que saint Grégoire de Nyssc, bien qu'on l'ait accusé de suivre de trop près Origène, et saint Jean Chrysostome, bien qu'il ait souffert pour sa cause, pourraient être classés parmi les neutres"? Saint Augustin qui déplorait toutes ces controverses, mais qui n'avait guère lu Origène et ne connut l'origénisme qu'assez tard, sur le rapport d'Orose, tombe en dehors de -notre cadre. Saint Isidore de Péluse aussi, quoiqu'il n'ait pas attendu la fin du quatrième siècle pour sedéclarer enfaveur d'Origène. Saint Anastase, qui ignorait le grec, ne fit connaissance avec l'auteur du Periarchon que dans la traduction de Rufin.
Les premières escarmouches furent livrées par saint Méthode et saint Eustathe. L'éloquent évêque d'Olympe avait composé contre Origène au moins trois ouvrages : une dissertation sur la Pythonisse d'Endor, un traité sur les Créatures, enfin un célèbre dialogue sur la Résurrection, dont il nous reste, en dehors dune traduction slave assez abrégée, un résumé fait par Photius et un très long fragment conservé par saint Épiphane. Loin de nier la résurrection de la chair, Origène s'en montre partout l'intrépide champion ; mais, pour réagir contre le matérialisme grossier des chiliastes, il fait trop bon marché de l'intégrité sexuelle des corps glorieux et il professe sur le principe d'individ nation de la matière des idées hardies. Pour lui la matière est le nec quid, nec quale.
nec quantum d'Aristote ; bien qu'elle ne puisse être sans qualités, aucune qualité ne lui est inhérente; susceptible de subir toutes les transformations, elle n'a rien en soi qui l'individualise. Les molécules du corps humain sont emportées sans cesse par le tourbillon vital, comme les eaux d'un fleuve rapide ; et, nonobstant ce flux continuel, notre corps reste identique à lui-même : d'où il résulte que le maintien de la personnaUté ne dépend nullement des éléments matériels. Notre vrai corps est celui que l'àme se façonne, se modèle, pour ainsi dire, au cours de l'existence, auquel elle a imprimé ses signes particuliers et quelle reprendra au dernier jour parce qu'elle a déposé en lui une raison séminale Q-ô-^'oç cTCïpaaTi/.oç), comparable au germe doué d'une vie latente, ou à cette partie molle du germe (Èv-epu-jw,) qui périt pour revivre, sans garder d'ailleurs nécessairement les mêmes atomes de matière. On le voit, la question était portée sur le terrain philosophique et saint Méthode l'avait bien compris. Mais Photius et saint Epiphane ont passé sous silence le côté biologique, sans intérêt pour eux, du problème ; et il est assez difficile, dans la version allemande de la traduction slave, de se rendre compte comment saint Méthode combattait les idées d'Origène sur la nutrition des Aivants par assimilation d'éléments nouveaux et élimination incessante des éléments usés. Au contraire, sa réfutation de la création ab œterno est péremptoire. Elle se fonde sur l'indépendance souveraine de Dieu qui n'a pas besoin des créatures et à qui les créatures n'ajoutent rien. L'acte extérieur de la création ne le change pas, autrement il fautlrait dire que la cessation de cet acte le change aussi. Un troisième argument nous paraît reposer sur un jeu de mots : « Si le monde est éternel, il est improduit (àyévTjxoç) car il est
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sans principe (ip/'O- » C'est un sophisme. Mais, comme l'écrit avait la forme dialoguée, il est i)ossil)ii' (|ue Photius se soit trompé trinterlocuteur ou qu'il ail [iris de travers le raisonnement du saint martyr (1).
Vers la mémo époque, saint Eustathe cnti([uait les vTies d'Origène sur l'apparition de Samuel (2). Origène, avec beaucoup d'autres commentateurs, admet la réalité de l'apparition, iiarce que le récit bibli(pie n'insinue point une tromperie de la sorcière ni une hallucination de Saïd. Saint Eustathe est d'avis contraire et s'étonne que l'exégète alexandrin, après avoir tant abusé de l'allégorie, s'attache ici scrupuleusement à la lettre de l'Écriture ; mais on ne peut se défendre de l'impression que le docte patriarche d'Antioche a mal choisi son terrain d'attaque.
Cependant les défenseurs n'étaient pas muets. Saint Pamphile, non content de recueillir et de copier les moindres écrits du maitre, composait, avec la collaboration d'Eusèbe, une Apologie en six livres, dont le premier seulement nous est parvenu dans la traduction de Rufin (8). Il avait remarqué que presque tous les griefs articulés contre Origène se neutralisent et se détruisent deux à deux. On lui reprochait par exemple de soutenir
1. Photius, Blblioth., 235 [P. G., t. CIII. col. 1137-1148), résumé du llso: twv yrvr.Twv.
2. De Engastrimylho (P. G., t. XVIII, col. 613-G73). Saint Eustathe prodigue à son adversaire les é])ithétes les plus dures : misérable {isyé-z'k'.o:;], insensé (àvoTiTo-ra-co;). etc. Les qualificatifs à double entente qu'il accole à son nom (-oAJsT.ao;. TO^'jiTTojp. oo-,'|J.a-'.-Tr.;. y.o;jL'.J/6;, ;j.£YaAï,Yûpo;, xta.) ont une saveur trop ironique pour être regardés comme des compliments. Ce ton contraste violemment avec la polémique toujours digne et mesurée d'Origène.
3. Apologia pro Origène (P. (r., t. XVII, col. 541-616). La prélace de cet ouvrage est ce qu'on a écrit de plus habile et de plus pondéré en faveur d'Origène.
avec Valentin que le Fils n'est qu'une parole extérieure du Père; avec Artémon, qu'il est un pur homme; avec les docètes, qu'il n'est homme qu'en apparence : assertions contradictoires et opposées à toute vraisemblance, Origène ayant passé sa vie à combattre ces hérétiques. On l'accusait sans fondement d'avoir dit qu'il y a deux Christ, que le Fils de Dieu n'est pas né — c'est-à-dire sans doute qu'il ne procède point par génération — que les âmes humaines émigrent dans des corps d'animaux. Restaient les trois imputations habituelles : allégorisme, spéculations eschatologiques, hypothèse de la préexistence. Sur ce dernier point, saint Pamphile notait avec raison qu'il s'agissait d'une opinion libre à cette époque et il contestait le bien fondé des deux autres avec plus de zèle que de succès.
Un peu plus tard, un anonyme reprenait la même thèse eu sous-œuvre. Autant qu'on en peut juger par le comi^te rendu succinct et peu favorable de Photius, il disculpait Origène par les moyens ordinaires : interpolation des hérétiques, langage théologique encore incertain, problèmes discutés et non résolus. La plupart des griefs reposent en effet sur un malentendu ou manquent de base solide. Quelques-uns ont un énoncé bizarre qui dénature évidemment la doctrine d'Origène : ainsi les chérubins seraient des ê-rrîvoiai. du Fils; l'àme du Christ serait l'àme d'Adam lui-même. Les plus sérieux ont trait aux spéculations eschatologiques : chute des esprits, résurrection de la chair, durée des peines de l'autre vie, fin du règne du Christ. Nous ignorons de quelle manière l'anonyme les repoussait (1).
1. Photius, Bibliotli., 117 (P. G., t. CIII, col. 393-396). A l'article suivant, Photius signale en général, sans les nommer, un grand nombre d'autres apologistes d'Origène.
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Du reste, plaidoyers et réquisitoires n'étaient que des épisodes fugitifs sans retentissement général. Pendant tout le quatrième siècle, l'œuvre d'Origène fut une carrière publique où chacun prenait librement les matériaux qui lui convenaient, sans toujours se donner la peine de les retailler. Saint Jérôme appelle tmdiœlions les imitations de saint Victorin de Petlau, de saint Hilaire et de saint Ambroise ; il évalue très haut les emprunts de l'évêque de Poitiers ; il dit que le métropolitain de Milan en a rempli presque tous ses ouvrages; dans ses moments d'humeur il qualifie de vols ces réminiscences — flirta Latinortim — et, si l'expression dépasse sa pensée, s'il ne veut parler ni de plagiat ni de copie servile, tout le monde lui accordera que saint Hilaire et saint Ambroise sont fort redevables au catéchiste alexandrin (1). Saint Eusèbe de Verceil ne l'est guère moins ; mais celui de tous les Latins qui lui a le plus d'obhgations — à part Rufin qui n'est que traducteur — est encore probablement saint Jérôme lui-même. Il le reconnaît d'ailleurs de bonne grâce en une vingtaine d'endroits. Quand on lui reproche de piller Origène, loin de s'en défendre, il se fait gloire de suivre « celui qui plaît à tous les sages » , et son admiration se traduit en hyperboles qu'on ne réussira jamais à lui faire désavouer complètement.
Chez les Grecs, soucieux de démarquer leurs emprunts et d'y mettre leur estampille, l'imitation éclate moins à la surface. Pourtant les chaînes bibliques sont pleines de passages attribués simultanément à Origène et à quelque autre écrivain plus récent. Il est clair qu'ils appartiennent au premier en date. Le bon cardinal Pitra s'en scanda-
1. Voir S. Jérôme, De Vir. ilL, 100 (P. L., t. XXIII, col. 699- 700); Epist., Lxi, 2 et lxxxiv, 7 (P. L., t. XXII, col. 603 et 749); Adv. Rufin., i, 2 {P. L., t. XXIII, col. 399), etc.
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lise et crie au voleur ; mais son rigorisme est hors de saison. Les longues citations implicites étaient dans les mœurs littéraires du temps. Et puis, les livres de théologie et d'exégèse étaient alors considérés comme biens pubhcs de l'Église, où n'importe qui avait droit de puiser, pour l'avantage des fidèles, à condition de respecter l'orthodoxie. Saint Grégoire de Nysse s'est fait accuser d'avoir serré de trop près le modèle. Saint Basile et saint Grégoire de Nazianze fournirent aux esprits faibles des âges suivants un grand sujet détonnement et de scandale par le célèbre recueil de morceaux choisis d'Origène cju'ils avaient édité conjointement sous le nom de Philocalie \i). Le dernier, au rapport de Suidas, avait coutume de dire : « Origène nous sert à tous de pierre de touche (2). » Et Ion donnait à cette même pensée un tour paradoxal, en disant qu'aucun adversaire d'Origène n'eût été capable de le combattre, s'il ne s'était formé à son école. Bref, jusque vers la fin du quatrième siècle, la gloire d'Origène fut à son apogée. Le premier opposant digne de lui est saint Épiphane.
Si l'on a parfois refusé au pieux évè([ue de Salamine l'esprit critique, le souci d'une minutieuse exactitude, les qualités du styliste et la précision du dialecticien, on ne saurait lui dénier avec justice l'amour de la vérité, le sens de l'orthodoxie, le zèle pour la bonne cause et la rectitude absolue des intentions. Avait-il constaté, soit
1. Voir dans Hobinson, The Philocalia of Origen (Cambridge, 1894), p. 1-4, le prologue dont on la fit précéder pour expliquer la conduite des ileux grands docteurs.
2. Lexicon, article Origène : 'lip'.ysvr,; -r, TtâvTwv r.awv i-AO'n,, littéralement: notre pierre à aiguiser. Saint Grégoire veut dire sans doute cpie tous les écrivains catholiques acquièrent, au contact d'Orij.'^èue, leur poli et leur tranchant. Nous avons cru devoir substilui'i' un équivalent moins exact.
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en Égypto, où il avait passé son adolescence, soit en Palestine, sa patrie, où il continuait à diriger un célèbre monastère, des ferments d'origénisme ? C'est possible. Toujours est-il qu'à partir de 1574 jusrpi'à sa mort survenue en 403, sa cami)agne contre Origène se poursuivit sans relâche (1). 11 lui reproche d'avoir soutenu : 1. que le Fils ne voit pas le Père, ni le Saint-Esprit le Fils; 2. que le Fils ne l'est que par grâce; 'S. que le Fils est créé, tout en étant de la substance du Père. Il passe ensuite à des erreurs encore plus graves à son avis : la préexistence des âmes et leur relégation dans les corps, le dogme de la résurrection nié ou affaibli, l'abus de l'allégorie, la restauration universelle et la fin du règne du Christ. Nous avons vu dans quelle mesure Origène est coupable de la seconde catégorie d'erreurs ; quant aux trois premiers articles, on a peine à s'expliquer sur quoi repose l'accusation. S'il dit que le Fils ne voit pas le Père, il l'entend, comme le contexte semble le montrer, d'une vision sensible qui supposerait un Dieu corporel. Que le Fils ne soit Fils que par grâce, cela est tellement opposé à ses principes et à ses déclarations formelles qu'une imputation si peu vraisemblable aurait besoin de preuve. Enfin la troisième proposition censurée : t Le Fils est de la substance du Père et néanmoins créé », nous parait contradictoire. Origène a-t-il jamais dit que le Fils est pt-oduit {y.-iix6-), qu'il est une production (y.-Ccraa) du Père ? Nous n'osons le nier absolument, car on parlait de la sorte au troisième siècle ; mais il ne s'ensuit point que par xtigtôç il entend « créé > et par
1. Ancoralus {P. G., t. XLIII, col. 128) ; Panarion, hseres. Lxiv {P. L., t. LXI, col. tCK3S-120O); Anacephalœosis (P. G., t. XLII, col. 8G7); Lettre à Jean de Jérusalem, traduite en latin par S. Jérôme {P. G., t. XLIII, col. 128).