I.NTnODUCTION LIX
rétractation envoyoo par Théodore de Scythopolis aux quatre patriarches orientaux oubliait, i)ar uiégarde ou par calcul, le pape Vipile, bien que pr(''scnt à Constantinopl(\ Peut-être cette question était elle considérée comme exclusivement orientale ; on s'expliquerait ainsi comment le pontife a pu être laissé de coté et comment, à son lour, il s'est désintéressé de l'affaire.
Du reste, le système condamné par les évoques orientaux n'a qu'un rapport éloigné avec les théories du Periai^c/ion. Aussi les pré-lats ne font-ils aucune mention d'Origène. Justinien le nomme, conjointement avec Platon, Pythagore et Plotin, mais il a soin de noter qu'il s'agitde doctrines païennes et manichéennes. Onen jugera par ce bref résumé. A l'origine existaient des esprits sans nom et sans nombre, inconscients et impersonnels, dont l'ensemble constituait Vhénade. Devenus conscients et personnels, on ne sait comment, la satiété du bonheur les saisit ; ils tombent d'une chute plus ou moins profonde : anges, astres, hommes, démons, ils peuplent les cieux, la terre, les enfers. Un seul, le Christ — qu'il ne faut pas confondre avec le Verbe — demeure inébranlable dans le bien, et, pour ramener à l'hénade tous les esprits déchus, il se fait tout à tous : ange avec les anges, homme avec les hommes. Il s'incarne, il ressuscite et reçoit alors ce corps sphérique dont il se dépouille bientôt pour retrouver la spiritualité primordiale. Les hommes, ressuscites comme lui en forme de boule, déposent leur corps à leur tour. La matière est annihilée et le Christ ne diffère plus en rien des autres intelligences. Mais cette égalité spécifique, supposant encore des distinctions individuelles, n'est pas le dernier terme de l'évolution. L'hénade se reconstitue, les nombres et les hypostases disparaissent de nouveau
et tout rentre clans l'Absolu inconscient et impersonnel.
Dans ce tissu d'extravagances, mélange hybride de panthéisme et de manichéisme, trois points restent particulièrement obscurs : la cause de l'apparition et de la disparition de la matière, l'obstacle qui empêche le cercle fermé de se rouvrir et le cycle achevé de recommencer, le rôle du Dieu-Verbe dans l'évolution et ses rapports avec le Christ d'un côté, avec l'hénade de l'autre. Mais n'est-ce pas trop demander aux systèmes monistes c[ue d'exiger d'eux la clarté ?
De telles spéculations ne pouvaient guère agir sur les foules. Les isochristes ne furent jamais qu'une poignée : esprits remuants et chagrins, plus amis du bruit et du désordre que des nouveautés, ils suivaient à l'aveugle trois ou quatre meneurs. Justinien parle de quelques moines seulement ; Cyrille de Scythopoiis en compte une fois quarante ; s'il semble ailleurs en porter le nombre à cent vingt, c'est qu'il y com^îrend sans doute les complices et les suspects. Tous étaient cantonnés à Jérusalem et même, à proprement parler, dans la Nouvelle Laure. Hors de Jérusalem, on n'en voit point de trace certaine (1). Askidas, Domitien, Théodore de Scythopoiis, accusés d'origénisme, s'empressèrent de le renier, soit qu'on les eût soupçonnés à tort, soit faute de convictions fermes. Léonce de Byzance, impliqué dans laccusation, n'eut d'origéniste que le nom, s'il faut l'identifier avec l'illustre auteur des Sectes. Au quatrième siècle, il nous a été imj)ossible de découvrir
1. Cjrille de Scythopoiis (VUa Eulliymii, 71, dans Cotelier, op. cit., t. II, p. 239) mentionne une fois des manichéens et des origénistes près de Césarée do Palestine ; mais il parle d'une époque déjà éloignée et de faits qu'il ne connaît que par ouï-dire. 11 n'est plus question dans la suite de ces hérétiques.
INÏIUIDIC.TIO.N LXI
un seul origénistc bien aulheiitiqiie : ceux du sixième sont tellement teintés de panUiéisnie qu'ils ne sauraient à bon droit se réclamer dOrigèno ; et leur nombre est si réduit, leur splière d'action si restreinte, qu'ils ne risquaient pas de révolutionner l'Eglise.
L'Iiistoire de l'origénisme s'arrête ici. En Occident, Origène trouve encore des juges équitables dans le vénérable Bède, Guillaume de Paris, Vincent de Beauvais et bien d'autres ; de vaillants défenseurs dans Pic de La jNlirandole, Sixte de Sienne, Merlin, Érasme, Génébrard, surtout Halloix et, de nos jours, Vincenzi. La plupart des lectionnaires du moyen-âge contiennent quelques-unes de ses homélies, mêlées à celles des Pores orthodoxes. Les traductions de saint Jérôme, protégées par le décret dit de Gélase, traversent les siècles sans encombre ; celles de Rufiu aussi, en s'abritant souvent, il est vrai, sous le nom et l'autorité de Jérôme. Néanmoins la voix des accusateurs couvre celle des apologistes et c'est un spectacle piquant de rencontrer unis, parmi les adversaires les plus décidés d'Origène, Baronius et Luther, Petau et Théodore de Bèze, Bellarmin et Jansénius.
En Orient, la défaveur qui s'attache à l'origénisme retombe sur Origène. On semble s'être donné le mot pour abolir sa mémoire. Son nom est rarement proféré sans une épithète outrageuse : impie, blasphémateur, infâme, misérable. Les exclamations indignées du copiste encombrent les marges de ses manuscrits : « C'est
et tout rentre dans l'Absolu inconscient et impersonnel.
Dans ce tissu d'extravagances, mélange hybride de panthéisme et de manichéisme, trois points restent particulièrement obscurs : la cause de l'apparition et de la disparition de la matière, l'obstacle qui empêche le cercle fermé de se rouvrir et le cycle achevé de recommencer, le rôle du Dieu-Verbe dans l'évolution et ses rapports avec le Christ d'un côté, avec l'hénade de l'autre. Mais n'est-ce pas trop demander aux systèmes monistes que d'exiger d'eux la clarté ?
De telles spéculations ne pouvaient guère agir sur les foules. Les isochristes ne furent jamais qu'une poignée : esprits remuants et chagrins, plus amis du bruit et du désordre que des nouveautés, ils suivaient à l'aveugle trois ou quatre meneurs. Justinien parle de quelques moines seulement ; Cyrille de Scythopolis en compte une fois quarante ; s'il semble ailleurs en porter le nombre à cent vingt, c'est qu'il y comprend sans doute les complices et les suspects. Tous étaient cantonnés à Jérusalem et même, à proprement parler, dans la Nouvelle Laure. Hors de Jérusalem, on n'en voit point de trace certaine (1). Askidas, Domitien, Théodore de Scythopolis, accusés d'origénisme, s'empressèrent de le renier, soit qu'on les eût soupçonnés à tort, soit faute de convictions fermes. Léonce de Byzance, impliqué dans raccusation, n'eut d'origéniste que le nom, s'il faut l'identifier avec l'illustre auteur des Sectes. Au quatrième siècle, il nous a été impossible de découvrir
\. (]3TilIe de Scythopolis [VHa EiUliymii, 71, dans Cotclier, op. cil., t. II, p. 259) mentionne une fois des manichéens et des origénistes près de Césarée de Palestine ; mais il parle d'une ('poque df'jà ôloignée et de faits qu'il ne connaît que par ouï-dire. 11 n'est plus question dans la suite de ces hérétiques.
INTRODir.TlOiS
un seul origénistc bien aullientifiue : ceux du sixième sont tellement teintés de panthéisme qu'ils ne sauraient à bon droit se réclamer (rOrigènc ; et leur noml)ro est si réduil, leur sphère d'action si restreinte, qu'ils ne risquaient pas de révolutionner l'Église.
L'histoire de l'origénisme s'arrête ici. En Occident, Origène trouve encore des juges équitables dans le vénérable Bède, Guillaume de Paris, Vincent de Beauvais et bien d'autres ; de vaillants défenseurs dans Pic de La Miraudole, Sixte de Sienne, Merlin, Érasme, Génébrard, surtout Ilalloix et, de nos jours, Vincenzi. La plupart des lectionnaires du moyen-àge contiennent quelques-unes de ses homélies, mêlées à celles des Pères orthodoxes. Les traductions de saint Jérôme, protégées par le décret dit de Gélase, traversent les siècles sans encombre ; celles de Rufiu aussi, en s'abritant souvent, il est vrai, sous le nom et l'autorité de Jérôme. Néanmoins la voix des accusateurs couvre celle des apologistes et c'est un spectacle piquant de rencontrer unis, parmi les adversaires les plus décidés d'Origène, Baronius et Luther, Petau et Théodore de Bèze, BcUarmiu et Jansénius.
En Orient, la défaveur qui s'attache à l'origénisme retombe sur Origène. On semble s'être donné le mot pour abolir sa mémoire. Son nom est rarement proféré sans une épithète outrageuse : impie, blasphémateur, infâme, misérable. Les exclamations indignées du copiste encombrent les marges de ses manuscrits : « C'est
absurde ! Tu radotes, Origène ! Lecteur, passe au plus vite, il blasphème. > Ses ouvrages deviennent de plus en plus rares. C'est ainsi que les manuscrits du Contra Celsum dérivent tous d'un même archétype ne remontant pas au delà du treizième siècle. Huit livres du Commentaire sur saint Mathieu, neuf livres du Commentaire sur saint Jean échappent comme par miracle à la destruction. Vingt homélies sur Jérémie, retrouvées dans un codex de l'Escurial, furent peut-être sauvées de la proscription grâce au titre c[ui les attribue à saint Cyrille d'Alexandrie. L'homéhe sur la Pythonisse nous a été conservée par celui-là même qui avait pris à tâche de la réfuter. C'est là, avec la lettre à Jules Africain, les extraits de la Philocalie, les citations des écrivains ecclésiastiques et les fragments des chaînes bibliques, dont l'examen et le triage sont loin d'être achevés, tout ce qui nous reste en grec d'Origène : cela ne représente probablement pas la vingtième partie de son œuvre.
Verrons-nous s'accroître sensiblement le patrimoine littéraire du grand Alexandrin "? Nous n'osons l'espérer. Les bibliothèques d'Orient, explorées dans ces dernières années, ont été, comme il fallait s'y attendre, très pauvres en manuscrits de notre auteur. Les fragments des Hexaples, découverts récemment dans un palimpseste de l'Ambrosienne par Mgr Mercati et le texte du Nouveau Testament d'Origène, trouvé par ]\L von der Goltz dans la Laure de l'Athos, ont comblé de joie les érudits. Mais que sont ces trouvailles en regard des trésors perdus *? L œuvre colossale du plus fécond des écrivains était condamnée à périr par son immensité même ; et combien les i>assions des hommes ont puissamment secondé l'action des siècles !
Il reste à Origène d'avoir été par ses écrits, par son
IMUODICTION l,XIII
enseignement, par son exemple, le i)lus influent et le plus écouté des maîtres. C'est assez pour sa gloire. Qu'il ait fait parfois fausse route, c'est le sort commun des pionniers et des initiateurs; mais sa contribution aux progrès de l'exégèse et de la théologie est telle qu'il est difficile de l'exagérer. Si son œuvre même a péri, on peut dire qu'elle se survit dans ce qu'elle avait de plus utile et de vraiment durable, et (|u'elle est entrée, pour une large part, dans l'édifice anonyme de la tradition catholique.