‹ Origène, le théologien et l'exégèteChapitre 44 sur 123 · L.V lliiGLB I)K · texte numérisé non relu

L.V lliiGLB I)K

Le naufrage dans la foi (1).

Quiconque fait naufrage clans la foi ne combat pas avec l'art du pilote les vents contraires à la saine doctrine. On pourrait dire la même chose de toutes les autres vertus ; car on peut faire naufrage dans la prudence, la charité, le désintéressement et ainsi du reste. Il est également possible de faire naufrage sur n'importe quel dogme de l'Eglise catholique et apostolique.

L'uÉRÉTiQrB d'après Obigène

La controverse contre les hérétiques tient tant de place dans l'œuvre d'Origèue qu'il n'est pas inutile de savoir ce qu'il entend par hérétique et avec quels hérétiques il se mesure. Il s'en explique dans son Commentaire sur l'épitre à Tite dont l'Apologie de saint Pamphile nous a conservé un passage assez étendu.

Tableau des hérétiques combattus par Origène (2) .

1. Nous appelons hérétiques, quelle que soit la diversité des inventions fabuleuses dont ils enveloppent leurs

1. 0'. T.zo: TT,v Tzi'S'Z'.-è va'joYO'jvîï; où [lîTi xuêspvr.sîw; TOAîuo'jai tôt.; TT^îûaaa'. Totç àvxixs'.aivoiî tt, ÔïoXo'/îa. A'jva-rov oâ xal è-r:l ziar,; àpîTr.î -ïô a-JTO xoxt'zo cX—ibr î^-z: yip xal —sol î&jspoff'jw.v vayaviov xa: 7:30'. àyài^-/ %xi —sol às'.Xapyjpîav, xal — ïpl îxaj-ov 6è ôôyaa ôaoîu);; rr,; xaOoA'.-/.?,; xal à-KOO'tCiX'.xfiî £xxAr,7(a; j'jti.6x(v£i vayiyiov. Ce texte se trouve, un peu amplifié, dans Mai (Mignc, P. G., t. XVII, col. -2-I\); nous suivons le manuscrit du Sinaï l)ublié par Tischendorl'.

2. P. G., XIV, I3U^-1306. ou XVII, .>i3-5o4. Les hérésies signa-

rêves, tous ceux qui faisant profession de croire au Christ, soutiennent qu'autre est le Dieu de la Loi et des prophètes, autre le Dieu de l'Évangile et le Père de Notre- Seigneur Jésus-Christ: tels les adeptes de Marcion, de Valentin, de Basilideet ceux qui se nomment Séthiens (1), Apelle, sans nier absolument que la Loi et les prophètes viennent de Dieu, est cependant hérétique pour affirmer qu'un démiurge aurait formé ce monde à la gloire d'un autre Dieu improduit et bon, et que ce Dieu improduit, sur les instances du démiurge lui-même mécontent de son œuvre, aurait envoyé son Fils Jésus-Christ à la fin des temps pour corriger le monde.

2. Ce que nous venons de dire suffirait s'il n'y avait d'hérétiques que ceux qui ont sur Dieu le Père des sentiments contraires à la règle de la piété. Mais il faut ranger dans la même catégorie quiconque a des opinions erronées sur Notre- Seigneur Jésus-Christ et affirme, par exemple, qu'il est né de Joseph et de Marie, comme font les ébionites et les valentiniens, et nie cpi'il soit le premier-né et le Dieu de toute créature, le Verbe, la

lées dans ce tableau, en négligeant les nuances, peuvent se réduire à six : 1. Gnostiquos distinguant entre le Dieu méchant ou le Dieu juste de l'Ancien Testament et le Dieu bon du Nouveau. 2. Ébionites niant la divinité et la naissance virginale du Sauveur. 3. Docètes des diverses écoles. 4. Patripassiens d'après la théorie imaginée par Bérylle de Bostra. 5. Hérétiques niant l'identité du Saint-Esprit dans les prophètes et les apôtres (témoignage très remarquable en faveur de la divinité du Saint-Esprit). 6. Dualistes et fatalistes, adversaires du libre arbitre. Les erreurs comprises sous les n°' 2, 3 et 4, toutes relatives au Fils, forment le second paragraphe. On remarquera ici encore la disposition ternaire signalée plus haut dans la règle de fui.

1. Le texte porte : « Et hi qui se Tethianos (?) appellant. • Les séthiens (si l'on doit lire ici Sclhianos au lieu de Tethianos, malgré l'autorité des manuscrits) étaient des gnostiques très étroitement apparentés aux ophites, si même ils s'en distinguaient. Cf. Massuet, Dissert, in Irensei libros, I, ni, 14.

Sagesse, « principe des voies de Dieu, fondée avant les siècles, engendrée avant les montagnes », pour ne lui laisser que la nature humaine ; pareillement quiconque, admettant qu'il est Dieu, ne veut pas confesser qu'il a pris une âme et un corps terrestre, mais sous prétexte de lui faire honneur, regarde toutes ses actions, sa naissance virginale, son apparition en Judée à l'âge de trente ans et le reste comme de simples apparences, sans aucune réalité. D'autres le croient bien Fils de la Vierge, mais prétendent que la Vierge a cru l'enfanter plutôt qu'elle ne l'a enfanté réellement, trompée la première sur la vérité de cet enfantement mystérieux. Comment ne pas exclure de l'Église des hommes à qui l'amour de la domination et le désir d'être chefs de secte inspirent de pareils dogmes (1)'? Quelques-uns ne voient dans le Seigneur Jésus qu'un homme comme les antres qui, avant son avènement dans la chair, n'avait ni existence ni subsistance propre et qui, après sa naissance, ne possède que la divinité du Père (2). On ne saurait inpunément

1. « Qui quoinodo non ab Ecclesia longe ponendi sunt, cuiu jihilarchi* morbo Janguentcs (variante : philargyriœ « de l'avarice •>) dogniata statuerint quibus ad siuim nomen discipulos dec^narent ? • N'ous ])réiôrons i}hUarchise i\ jjhilargyriœ en raison du contexte.

2. Allusion ii Béryllo de Bostra, condamné par un concile tenu dans cette mémo ville, puis convaincu d'erreur et converti par Origène. Bér3lle soutenait, selon Eusèbe (Hisl. eccL, vi, 30) : Tôv 5toTf,pa xaî y.6p•.o^'^ Tiiiôiv ijlt, Ttpo'JciïSTâvai xaT'ioîav oijîa; Tcepivoa:;-r,v T.pà xf,î si; àvSpwTOu; £-'.S'r,;xîac, tj.T,oè tT|V 6ïÔTT,Ta îcîav Èystv, àXÀ'È[X7:oA'.'r£uo;j.îyr,v aÛTÛ [xôvry tt,v -raTp'.xr'iV. S. Jérôme {Vir. ilL, 60) dit plus brièvement : « Christum ante incarnationem (ou carnem) negat »; et Gennade [De Dogm. eccL, 3) : « Quasi antequam nasceretur ex Virgine Deus non fuerit; sicut Arlemon et Berylkis et Marceilus docuerunt ». S. Jérôme et Gennade ne semblent pas avoir très bien compris l'erreur de Bérylle. Eusèbe serre de plus près la pensée d'Origène. Bérylle était unitaire et n'admettait en Dieu aucune distinction

les compter parmi les membres de l'Église, parce que (1) poussés par la crainte superstitieuse de paraître adorer deux Dieux et n'osant pas cependant nier la divinité du Sauveur, ils attribuent au Père et au Fils une seule et même hypostasc sous deux noms différents.

3. Ceux qui distingueraient le Saint-Esprit présent dans les prophètes du Saint-Esprit agissant dans les apôtres seraient coupables de la même impiété, car ils diAiseraient la nature divine et feraient deux Dieux du Dieu unique de la Loi et de l'Évangile.

4. Les dualistes, pour qui toutes les âmes humaines n'ont pas une même substance, mais sont de natures contraires, doivent être mis au nombre des hérétiques puisqu'ils imputent l'iniquité au Très-Haut et l'accusent d'injustice (2). Il faut regarder aussi les doctrines des adversaires du libre arbitre comme pernicieuses au bien public et à la vertu indi\"iduelle ; car, supposé que les

de personnes. Par conséquent, le Christ avanl rincarnalion — c'est-à-dire le Verbe — n'avait pas de porsonnalité propre (loii oÛTÎaî Ttspiypaï;/,). Ce ne pouvait être qu"uno appellation ou un attribut, ou une modalité de Dieu. Api^ès rincarnalion, le Christ est Dieu, mais de la divinité du Père {(izôzr,^ -raTp'.xf/ ; car il n'y a pas en Dieu d'autre personne. Bérylle était donc patripassien.

1. « Ne illos quideni sine periculo est Ecclesiœ numéro sociari sicut et illos qui », etc. La traduction de Rufin donne l'impression qu'il s'agit de deu.x erreurs différentes; en réalité, c'est la même et sicul et illos qui équivaut à quippe qui, « vu que ». Ici Rufin, para|ihrasant son te.xte, répète deux l'ois les. mêmes idées : <■ Unani l'amdemque subsistentiam Patris ac Filii asseverant, id est duo quidem nomina secundum diversitatem causarum recipientom, unam tamen û-0TTa7:v subsistera, id est, unam personani duobus nominibus sulijacentem, qui latine Patripassiani appollantur. »

2. C'étaient des manichéens avant Manès. Beaucoup de gnostiques étaient dualistes. Leurs principes les amenaient à nier le libre arbitre, sauf peut-être pour les hommes psychiques, capables de bien et de mal. La traduction de Rufin laisse en-

actions, les paroles et les pensées ne dépendent pas de la volonté humaine, les jugements de Dieu seront oubliés et comptés pour rien.

A partir d'ici la liste prend un caractère spécial. Il n'y est plus question des hérétiques présents ou passés auxquels l'auleur a déclaré la guerre, mais des hérétiques possibles, de ceux qui rejetteraient un dogme fondamental de l'Kglise; qui nieraient par exemple les rétributions de la vie future ou la résurrection des morts, qui soutiendraient que les tentations du démon nécessitent le libre arbitre de l'iiomuie ou qu'il y a des créatures raisonnables prédestinées au mal et à la perdition. Origène ajoute : « Nous avons décrit de notre mieux l'hérétique et défini ses opinions erronées en leur opposant la pureté de l'enseignement ecclésiastique. » Il conclut en se demandant s'il faut appeler hérésie ou schisme la secte des cataphryges qui ajoutent foi à. de faux prophètes et s'astrciguent à des pratiques singulières^ On peut juger par là que les montanistes lui étaient peu connus : ils n'avaient guère pénétré en Egypte et nous ne voyons pas qu'il ait eu occassion de les combattre. Au contraire, il poursuit à outrance dans presque tous ses éci'its le trio des guostiques (1), Valentiu, liasilide et Marcion, auxquels il joint parfois Apelle. Dans son Commentaire sur saint Jean, c'est Héracléon qu'il prend à partie. Chaque fois que le sujet y prête, il réfute avec vigueur les erreurs des ébionites, des docètes, des unitaires. Il y a dans le morceau cité plus haut une allusion transparente à Bérylle de Bostra dont il avait obtenu la rétractation à force de modération et de science.

tendre qu'il s'agit de deux hérésies distinctes: « Xecnon et illi qui liberi arbitrii potestatem ex animabus auferre nituntur. » Mais Origène combat toujours en même temps et par les mêmes arguments les dualistes et les adversaires du libre arbitre.

\. Periarchon, II, ix.o; In Xumer., hom. xu,21; In Jos.Jiom. vu, 7; In Jerem., hom. iv, 27; In Ezec/i., hom. vu, I; vni, 16; In I heg., hom. 2, etc.

Dans le Contra Celsum il ne dédaigne pas de s'occuper des sectes les plus obscures, des ophites, des caïnites, des simoniens et des dosithéens (1). Bref, comme l'hérésie lui inspira dès l'enfance la plus profonde horreur, on peut dire qu'il a poursuivi de ses traits tous les hérétiques de son temps. La lutte efficace contre les hérétiques était chez lui une spécialité reconnue. S'agissait-t-il d'étouffer une secte nouvelle, c'est à lui qu'on avait recours (2).

Ces controverses continuelles, à une époque où le dogme n'était pas bien assis ni la terminologie bien fixée, avaient leurs dangers. Origène l'apprit à ses dépens. Tant qu'il défendit, contre les dualistes, l'identité du démiurge et du Dieu des chrétiens ; ou, contre les docètes, la réalité de la chair du Christ ; ou, contre les ébionites, la perpétuelle virginité de Marie, l'excès n'était guère à craindre. Mais la réfutation des unitaires lui fit donner tant de relief à la distinction des Personnes divines qu'il parut parfois les diviser ou ne les unir qu'en les subordonnant. La polémique contre les fatalistes le porta inconsciemment à exagérer la puissance du libre arbitre, jusqu'à diminuer le rôle de la grâce et à désarmer la justice de Dieu pour avoir trop voulu la venger. Le chemin de la vérité est semé d'obstacles et souvent la fuite trop anxieuse d'un écueil visible jette sur un brisant inaperçu. Pour être jiisle envers Origène, il faudra toujours tenir compte de ses préoccupations de polémiste.

1. Ophites: Contra Cels., m, 13 (joints au.\ caïnites); vi, 25-37 (curieuse étude sur le Diagramme des ophites). — Simoniens et dosithéens: Contra Cels., i, 57; vi, 11. Ils avaient à peu près disparu du temps d'Origone. Dosithée est mentionné déjà dans le Periarchon. iv, 17. Sur tout ce groupe d'hér(Hiques, cf. In Matth., ser. 35 (XIII, 1643); sur les sib3llistes, les harpocratiens, les marcelliens, voir Conlra Cels., v, (31-02; sur les encratites, Ibid. 65.

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