‹ Origène, le théologien et l'exégèteChapitre 58 sur 123 · Joan., xiv, 28 : Melî^wv pLoû èjxiv · texte numérisé non relu

Joan., xiv, 28 : Melî^wv pLoû èjxiv

dogmaliquc, i)our concilier la pluralité des Personnes avec l'unité (le l'être divin. On pourrait être tenté de croire que les spéculations au sujet de la Trinité influèrent d'abord sur l'exégèse de ces passages dont elles auraient à leur tour subi l'influence ; mais il faut remarquer que l'exégèse primitive survécut aux spéculations, même à l'époque où les ariens abusaient de ces textes pour établir l'inégalité des Personnes, entendant produire au sens de créer, Médiateur au sens de substance intermédiaire, et expliquant la priorité du Père d'une supériorité de nature : tant elle avait de fortes racines dans la pensée chrétienne.

On ne saurait faire un crime à Origène de suivre l'exégèse commune et d'appliquer au Verbe, Sagesse incréée, le Ivjpioç èV.T'.'îÉ [xt des Proverbes. Le mot grec xtîu'.v, en effet, ne répond pas à notre mot « créer » ; il est beaucoup plus indéterminé et peut se dire d'une production quelconque ; la création du monde, au verset premier de la Genèse, est exprimée dans les Septante par le verbe ttoieiv et non point par x-î(^£i.v. Si Origène emploie xtiueiv pour désigner la progression du Fils, sur l'autorité présumée de l'Écriture, il n'ose en faire autant pour la procession du Saint-Esprit, parce qu'à cet égard l'Écriture est muette (1). On n'a pas prouvé qu'il ait jamais appelé le Fils ou le Saint-Esprit xTi^s^aa, iro(r|ijLa, ou qu'il les ait qualifiés de xti-î-ôç, -tto'.Ti-ôç, termes en usage dans l'école d'Alexandrie avant et après lui. Saint Épiphane lui reproche bien d'avoir dit que le Fils est produit (xT'.cT'jç) de la substance même de Dieu, mais il ne cite à l'appui qu'un texte oii le Verbe est appelé Heoç YevTf)T(5ç, locution orthodoxe, comme saint Épiphane en convient lui-même (2). Les formules incriminées se trouve-

\. Periarchon, I, m, 3 (XI, 148) : « Usque ad prœsens nullum sermonem in scriptis sanctis invenire potuimus per qucni Spiritus sanctus factura vel creatura diceretur, ne eo quidem modo quo de Sapientia referre Salomonem (Prov., viu, 22) supra edocuimus. »

2. Haeres., l.xiv. 5-8 (XLI, 1080-1084). La plus grande confusion règne dans ce passage, comme du reste dans tout le chapitre.

raient-elles dans Origène, il serait juste de le faire bénéficier des circonstances atténuantes, ou même de lordounance de non-lieu prononcée par saint Athanase en faveur de ses coaccusés dont la culpabilité matérielle est établie.

La question du Médiateur est beaucoup plus simple. En bonne exégèse, le Médiateur qui, selon l'épitre aux Galates, apporta la Loi aux Hébreux désigne Moïse et non le Fils de Dieu; mais beaucoup de commentateurs y ont vu le Verbe s'essayant par avance à l'incarnation, sans doute parce qu'ailleurs ce titre de Médiateur est décerné au Christ. Dans la vie intime de la Trinité, le Fils occupe, en quelque sorte, une position mitoyenne. Il procède du Père et le Saint-Esprit I)rocède do, lui ; conséquemment il envoie le Saint-Esprit comme il est lui même envoyé par le Père. Or, les anciens aimaient à se représenter l'action extérieure de Dieu à l'instar de son activité intérieure : car Dieu agit conformément à son être et garde donc dans ses relations au dehors l'ordre de ses rapports personnels. Tout dérive du Père par le Fils dans le Saint-Esprit et tout va au Père par le Fils dans le Saint-Esprit. La dernière formule est de saint Paul; la première, de saint Athanase. Cette manière de parler et de concevoir ne serait dangereuse et fausse que si elle devenait exclu-

D'après le texte de Migne, S. Épipliane, citant Origène, lui attribue deux fois l'expression y£vvT,TO'j 6coû (col. 1081, 1. 43 et oo) qui est parfaitement orthodo.xe, et il argumente ensuite contre lui comme s'il avait dit y£>/r|ToO Hsoû, locution qui, en soi, est également correcte (Ibid., col. 1084, 1. 1). — Justinicn, Epist. ad Mcnam, Append. (LXXXV, 982), cite le texte suivant dont le sujet est le Christ : llpwTÔxoy-oî ~i^i mxhu'K, xTÎsaa, oo'-s'.x- aûrr, yip-f, 50'.p;a 'ir^si'/- '0 Bîô; sxTtTi \j.b ipy^y ooojv aÙToO, Quiconque lira attentivement ce passage constatera sans peine ([uc les mots %-zi7\xx aocpta proviennent d'une note marginale passée dans le texte. Ils coupent le sens si mal à propos et donnent à la phrase une tournure si gauche qu'ils se dénoncent assez comme une interpolation maladroite. Si S. Épiphane avait trouvé xi:tT|j.a appliqué au Verbe, se serait-il rejeté sur l'expression inolïensive ft;6; y£VT|TÔ;? Notez qu'Origène appelle expressément le Fils iyévTiTo; dès qu'il l'oppose aux créatures {Contra Cels., vi, 17).

Dite LE PÈRE, I.i: l'ILS ET LE SAl.NT-ESPIUT oi)

sive. L'Kcrilure inlerverlil parfois les particules d'appropriation, pour montrer ([u'elles n'ont rien d'invariable el n'entraînent aucune inéixalilé : elle remplace aussi la subordination apparente des Personnes par leur coordination, comme dans la forme du baptême et dans certaines doxologies.

A cet égard, nous ne remarquons chez Origène rien de spécial. S'il dit que le Père, défendu par sa majesté contre l'apiiroche et les regards des mortels, est invisible, c'est que le Fils, son Verbe, son Image et le Rayonnement de sa gloire, est chargé de le révéler aux hommes ; mais, à un autre point de vue, le Fils, lui aussi, est invisible, comme Image parfaite du Père invisible (1). S'il attribue au Fils préludant à l'incarnation, toutes ou presque toutes les théophanies (2), il parle comme la plupart des écrivains ecclésiastiques des quatre premiers siècles. S'il appelle le Fils médiateur et ministre de la création, s'il affirme qu'il exécutait alors la volonté de son Père (3), il n'outrepasse pas le langage de saint Justin, de saint Irénée, de Théophile d'Antioche, ni même d'un saint Hilaire, d'un saint Prosper et d'un saint Athanase ; et il a soin d'avertir que la volonté et l'action du Père et du Fils sont identiques (4).

Un seul point a besoin d'éclaircissement. Origène aurait dit

1. Periarchon, II, vi, 3 (XI, 211). S. Athanase, De décret. Xic, 27, cite également ces paroles d'Origéne: Eî è'ttiv sixôjv toû ejoû xo'j àopiTO'j. àôoaTO^ sîxojv.

^. Si la traduction de S. Jérôme est fidèle, In Luc, honi. ni (XIII, I8(t8), Origène admettrait des exceptions et formulerait la thèse bien connue de S. Augustin que le Père et le Saint- Esprit ont pu apparaître aussi bien que le Fils, quoique le Père ne puisse pas être envoyé et que la mhsion extérieure du Saint- Esprit soit propre au Nouveau Testament.

3. Periarchon, Prsefaf. 4 (XI, 117); InColoss., fragment cité par S. Parapluie, Apol.,\{X\U, o89); In Joan., i, 22 (XIV. 57); XX, 7 (XIV, 388); Coutra Cels., vi, 60 (XI, 1380).

4. Un manuscrit du mont Athos (E. von der Goltz, Eine textkrit. Arbeif, etc., dans Texte und l'nlersuch., Leipzig, 1899) contenant le Nouveau Testament d'Origène, note en marge, à propos de II Thess. , n, 16, qu'Origène s^tvo'jijlevoî toOto tô fT,TÔv sa-^wi; uiav t?,; Tp'.ioo; Xiyci Èvjpyî'.av.

« qu'il ne faut pas prier le Fils, ni le Père avec le Fils fl) », L'inculpation, que nous reproduisons d'après Théopliile d'Alexandrie mis en latin par saint Jérôme, est d'autant plus étrange qu'en cent endroits Origène adresse des prières au Christ ou recommande de le prier (2). Il est vrai que d'ordinaire, il nous fait invoquer le Père par le Fils, selon la forme liturgique alors en usage. Le troisième Concile de Carlhage défendait expressément d'intervertir l'ordre et prescrivait de ne s'adresser qu'au Père dans la célébration des rites sacrés. C'était pour prévenir un scandale et une erreur : l'erreur des païens qui auraient pu s'imaginer que les chrétiens adoraient Irois^ Dieux, le scandale des fidèles qui auraient pu croire qu'on divisait l'indivisible Trinité. Origène s'inspire de la même idée. « Nous n'adorons pas deux Dieux, dit-il à Celse, nous adorons un seul Dieu, le Père et le Fils ; nous adorons le Père de la Vérité et le Fils Vérité, deux en hypostase, un par l'accord, l'harmonie et l'identité de la volonté (3). » Dans un célèbre passage du De Oratioue (4), il s'efforce d'expliquer pourquoi l'une des quatre espèces de prières, la izooafjyj] — il entend par là la

1. « Non esse orandiun Filium, neque ciini Filio Patrem (Epist. xcvi, 14; P. L., XXII, 784). Cette double énonciation est un non-sens; aussi S. Augustin -(.4 rf Qiiodvulldeum, hœres., .xliii) ne retient-il que le second membre.

2. Par exemple, In Ezecli., hom. xii, 5 (XIII, 757 : Attcntius Jesum Ch. D. N. cum Pâtre suc precemur); In Luc, hom. xv (XllI, 1839 : Oremus omnipotentem Deum, oremus et ipsum parvuiura Jesum); Conlra Cels., v, M (XI, 1197 : '0 xotoû-oî zùyé^bu) TcT) Aôyw "tou OsoG, ô'jvaijiEvw ■xiiibv tiaaaOai).

3. De Oral., 18-16 (XI, 464-468). Les autres textes qu'on objecte (Conlra Cels., v, 4; vni, 13 et 26) ont trait également à la Ttpoffsû/T, et la raison de l'offrir au Père par le Fils, c'est que le Fils est notre pontife, notre intercesseur et notre propitiateur, Origène parle donc du Verbe incarné, de Jésus-Christ. Parlerait-il du Verbe avant l'incarnation, dans son rôle de Médiateur éternel, ses expressions seraient encore susceptibles d'un sens orthodoxe et auraient pour excuse l'usage dos autres docteurs. L'adoration remonte en définitive au Père, source, oi'igine et principe de toute la divinité.

prière soleimelle, appareinineul la prière liturgique — doit s'adresser au Père par le Fils et uon pas au Père et au Fils. Il eu donne ([ualrc raisons : 1. Le Christ nous a enseigné à prier ainsi. 2. Il est notre Médiaieiir, notre Pontife. 3. Si nous invo(iuous le Père et le Fils, il faudra mettre le verbe d'iatcrcession au pluriel et dire par exemple : Prœstate, quxsumus, ce qui est contraire à l'usage traditionnel. 4. Enfin si chacun prie à sa manière, l'un invoquant le Père, l'autre le Fils, un troisième le Fils elle l'ère, il y aura schisme et confusion. Tout cela peut être subtil, mais n'a rien d'hétérodoxe : sans compter que les subtilités ne vont qu'à justifier l'usage commun de l'Église.

Nous avons dit que la plupart des anciens docteurs entendent de la nature divine du Christ ces paroles : « Le Père est plus grand que moi. » En plein viii'' siècle, saint Jean Damiiscènc partage encore cette exégèse. Un synode réuni à Conslantinople, trois siècles plus tard, décida que le texte de saint Jean ponçait aussi s'entendre de l'humanité du Sauveur — ceux qui le niaient étaient suspects dèlre monophysites et de rejeter la nature humaine du Christ — mais les évèques rassemblés ne contestaient pas que, sur la foi des anciens Pères, on ne put et ne dût l'entendre également de la nature divine. On disait couramment dans l'Église grecque que le Père a sur les deux autres Personnes une prééminence de rang (-râçiç), en tant que dans l'énumération il occupe régulièrement la première place, et de dignité (àçîw;ji.a), parce qu'il représente la divinité entière dont il est le principe (àp/Y^), l'origine (x^-T'.oç) et la source (Trrjyri). On croyait expliquer ainsi plus facilement l'unité de principe, l'unité d'action et par suite l'unité de substance de la Trinité sainte; et Petau trouve qu'on avait raison.

A ce motif s'ajoutait pour Origène une préoccupation de polémiste. Les gnostiques et avec eux plusieurs fidèles ignorants préféraient le Dieu du Nouveau Testament au Dieu de l'Ancien, le Christ à Jéhovah et le Fils au Père. Origène combat maintes fois cette grossière erreur.

Le Fils n'est pas supérieur au Père (1).

Peut-être, dans la multitude des fidèles, quelques-uns osent-ils admettre un désaccord entre le Père et le Fils, sous prétexte que le Sauveur est le Dieu suprême élevé au-dessus de tout. Mais nous ne pensons pas de même, nous qui croyons à sa parole : « Le Père qui ma envoyé est plus grand que moi. » C'est pourquoi nous ne plaçons pas au-dessous du Fils de Dieu celui que nous appelons maintenant le Père, ainsi que Celse nous en accuse calomnieusement.

L'argument ad hominem est sans réplique. S'il est question de supériorité, l'avantage appartient au Père qui possède une priorité d'origine, en vertu de laquelle il envoie et n'est pas envoyé. Or, selon notre manière de concevoir les choses, « celui qui envoie est plus grand que celui qui est envoyé ». Par des considérations semblables on rendait raison de certains titres d'honneur que l'on croyait réservés au Père :

1. Contra Cels., viii, 14. Le codex grec 386 du Vatican, archétype commun de tous les manuscrits du Contra Celsum, est percé d'un trou au feuillet l'J4. Voici le texte qu'il présente:

TT,v TooiTSTStav ùzoTtôsaOat tôv stoTï.pa slvai tôv [jléy-S'îov £~î zisi 6£Ôv dîv'X' ouTi yô T||j.eî; to'.oOxo [v, oî] t.z'M\}.z'/o'. 'ol-j-zm ÇKi-^rm'.' « ô naT'f,p ô TTc'fjL'^aç \ii \xc\\w) |J.O'j isTÎv. » A'.(j-£ [p où] y 5v vOv naT£p2 xa)»o'jjJL£v \jT.o\i.&o'.]iz^K w; KD.ïo; 'f|UÎ; c'jxo'iavT [eî , t] w Y'.û) Toû BÉou. Les trois lacunes, de trois lettres chacune, sont comblées avec certitude. M. Kœtschau supplée ainsi la troisième: ffuxocpav-; [ôJv cpr.j'. t] w ; mais la place est insuffisante, même si 9^,51 était écrit en aJjrégé. Du reste, le sens ne change pas. Au lieu de ô-r:o'Xâ6o:|xîv, M. Kœtschau conjecture Û7:o6âÀoL;j.cV dv. Il doit avoir raison et c'est le texte que nous avons supposé dans notre traduction. Origène fait une citation comi)osite de Joan., XIV, 2S et xii, 49. Il en est de même un peu plus loin où il combat une autre secte obscure d'après laquelle le Fils est plus puissant que le Père.

DlliU LE l'ÈRE, LE FILS ET LE SAIM-ESI'HIT GU

« Un seul Dieu et Père de toutes choses, lequel est au-dessus de tout et dans tout et en tout. » — < Pourquoi m'appelezvous bon ? Personne n'est bon si ce n'est Dieu seul. » — € Afin qu'ils vous connaissent, vous, le seul Dieu véritable (1). » Ces passages n'ont rien de bien embarrassant. Dans le dernier, par exemple, le Sauveur ne dit pas : « Afin qu'ils vous connaissent vous qui, seul, êtes le Dieu véritable >, ce qui restreindrait la vraie notion de la divinité au Père seul, mais bien : « Vous qui êtes le seul Dieu véritable », ce qui implique l'unité de l'essence divine sans exclure la pluralité des Personnes.

Mais, l'exégèse difficile une fois admise, il fallait la justifier : de là tant de subtilités inutiles et scabreuses. T.e Père est au-dessus de tout en qualité de premier principe. Il est le Dieu tout court (6 (■)t6ç) parce qu'il épuise, en quelque sorte, toute l'idée de la divinité et quiconque est Dieu en dehors de lui ne peut l'être que par lui. En vertu de la même prérogative et parce qu'il communique l'essence divine aux deux autres Personnes sans procéder lui-même, il est aÙTôOsoç. Ou pourrait croire qu'Origène réserve au Père le titre de « Bien par essence » en souvenir du premier principe platonicien dont le caractère spécial est la bonté ; mais sans doute il u'y songerait pas sans le texte de saint Luc ovi le Sauveur semble renvoyer à son Père l'épithète de < bon » et sans le passage de l'Écriture où la Sagesse est appelée 1' « Image de la bonté de Dieu » . Par une subtilité analogue il arrive à expliquer comment le « Dieu véritable » de saint Jean peut convenir spécialement au Père. L'image comparée à l'archétype n'est pas vérité, mais représentation,

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