‹ Origène, le théologien et l'exégèteChapitre 62 sur 123 · CHAPITRE QUATRIEME La Création · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME La Création

Le MOrsDE MATÉRIEL

Aucune religion, en dehors du judaïsme et du christianisme qui en dérive, aucune philosophie n'est arrivée au concept de création : c'est un fait aussi surprenant qu'indéniable. Ou bien la matière, coélernelle à Dieu, en était distincte et indépendante — au moins dans son origine — et l'on avait le dualisme de Platon, de Pythagore, de l'école ionienne; ou bien, elle n'était qu'une forme particulière du grand Tout et l'on aboutissait au monisme des stoïciens. Le Juif Philon, sans être panthéiste ni tout à fait dualiste, suivait là-dessus les errements communs.

Origène, il faut le reconnaître, est ici sans reproche. La création de toutes choses est le premier article de son credo. Il ne peut s'étonner assez que les grands philosophes de la Grèce antique n'aient pas été conduits par le raisonnement à la découverte de ce dogme chrétien. Un passage de son commentaire sur la Genèse, qu'Eusèbe nous a conservé en grec, est devenu une sorte de texte classique dont saint Basile, saint Ambroise et bien d'autres s'inspirent volontiers.

La création de la matière (1).

Si quelqu'un hésite à croire que Dieu ait pu former le monde sans une matière préexistante et incréée, parce

1. In Gènes., i, 12 (XII, 48-49, d'après Eusèbe, Prsepar. evang., vu). Cf. Periarchon, II, i, 3. — Origène donne ailleurs, In Juan.,

que l'ouvrier humaiu ne saurait s'en passer, que le fondeur de statues a besoin de métal, le charpentier de bois et le maçon de pierres, nous lui demanderons si, selon lui, Dieu peut exécuter tout ce qu'il se propose sans que sa volonté rencontre d'empêchement ni d'obstacle. En vertu de sa puissance et de sa sagesse ineffables, Dieu peut — tous ceux qui admettent la Providence le reconnaissent — former à son gré des qualités pour orner l'univers ; pareillement sa volonté doit être capable de produire la substance même dont il a besoin. A ceux qui soutiendraient le contraire, nous dirions : Dieu, dans votre système, a été vraiment bien heureux de rencontrer devant lui une substance incréée sans laquelle il n'aurait pu être ni démiurge, ni père, ni bienfaiteur, ni bon, n'aurait possédé enfin aucun de ses attributs relatifs. Mais qui a donc si bien mesuré la matière préexistante qu'elle suffit exactement à la formation de l'univers actuel? Inventerons-nous une Providence antérieure à Dieu, laquelle lui aurait soumis la matière et pourvu à ce que l'habileté du grand artisan ne restât pas stérile, comme elle le serait faute d'une substance dont il put tirer ce bel ensemble du monde 1 Qui a rendu la matière capable de recevoir les qualités dont il plaît à Dieu de l'orner, si ce n'est pas lui qui l'a créée telle qu'il la désirait pour son œuvre 1 Mais accordons pour un moment leur hypothèse aux partisans de la matière incréée, en les priant de répondre à cette question : Puisque la matière est telle sans l'intervention de la Providence, si la Providence était intervenue qu'aurait-elle

I, 18 (XIV, S3), la formule thôologique de la création]: « Nous croyons que Dieu a fait les êtres de rien: s; o-jx ôvtwv -rà ôv-ra lTîotT,!T£v. . 11 oppose expressément ce dogme chrétien à l'hypothèse philosophique de la matière incréée.j

mais il est plus spécieux. Il n'y a point de roi sans sujets, de seigneur sans domaine, de maître sans serviteurs ; or, Dieu est, par nature, Maître, Seigneur et Roi : il faut donc qu'il ait toujours eu un domaine, des serviteurs et des sujets. Et comme il ne saurait être question du monde actuel, dont l'Écriture affirme la récente origine, il faut nécessairement supposer un monde antérieur, précédé lui-même d'une série infinie de mondes (1). Ainsi l'audacieux penseur croyait concilier son système cosmogonique avec les données de la révélation.

Si le monde est infini dans la durée (àvap/oq), il n'est pas et ne peut pas être infini dans l'espace (ctT.t'.ooq) . Origène aurait dû comprendre qu'il y a autant de difficultés à concevoir un monde éternel qu'un monde sans limites, car on n'obtient pas plus l'éternité en ajoutant les siècles aux siècles qu'on n'obtient l'immensité en ajoutant l'espace à l'espace. Il semble bien avoir entrevu cette conséquence (2). Mais, tandis qu'un monde sans commencementnelui paraissait pas impossible, il voyait clairement qu'un univers sans bornes est irréalisable et qu'un nombre infini d'êtres actuellement existants répugne à la raison. Même il l'exprime si crûment qu'on l'a accusé de porter atteinte à la toute-puissance divine, de limiter et de circonscrire le pouvoir de Dieu parce qu'il ne peut produire à la fois des êtres sans nombre. On le voit, il y a toujours confusion latente entre l'attribut immanent, infini et nécessaire, et sa manifestation extérieure, libre et bornée dans la réalité actuelle, quoique susceptible d'accroissements indéfinis.

1. In h., hom. iv, 1. Pour donner à l'éternité du monde une base scripturaire, Origène invoquait les passages où il est questiondenouveau.x cieux et d'une nouvelle terre (Is., lxv, 17; Lxvi, 22), où il est dit qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil {EccL, I, 9-10), etc.

2. Periarchon, III, v, \ (XI, .'^26) : « Quod ex causa est necesse est ut cœperit. » Ibid., n" 2, il applique lui-mènio à l'infini dans la durée le principe qui lui fait repousser l'infini dans l'espace. Cf. Periarchon, II, ix, \.

LA CRéATION 73

Quelques théologiens ont pensé que la plupart des erreurs d'Origènc dérivent d'une théodicéc incomplète et défectueuse. Tel n'est pas notre avis. Sans doute sa conception de la toute-puissance laisse à désirer, h raison peut être du terme qui Texprime ; et il est certain qu'une erreur quelconque poussée jusqu'à ses dernières conséquences peut vicier toute une doctrine. Nous ne croyons pas, néanmoins, que l'hypolhèse de la création ab œterno ait eu une influence si décisive sur le système d'Origène. Quand on nous dit : < Si le monde perd son caractère de contingence pour devenir un être nécessaire, quel moyen désormais de le distinguer de Dieu? », il nous semble qu'on joue sur les mots. Pour être créé ab xterno — supposé la chose possible — le monde n'en serait pas moins créé. Une nécessité extrinsèque, provenant des perfections divines, ne lui conférerait pas l'indépendance de l'èlre, l'aséilé. D'ailleurs, on peut souscrire à un principe sans en apercevoir toutes les conséquences, et il est certain qu'Origène n'a pas aperçu celle-là, pas plus que les tenants de l'optimisme philosophique, dont le point de départ est le même, ne professent le panthéisme. Cependant, la théorie d'Origène, comme le système de l'optimisme, dénature le vrai concept de la liberté divine.

IJien que la matière soit éternelle, l'esprit est logiquement antérieur. En effet, la matière est pour l'esprit et n'a qu'en lui sa raison d'être. Elle n'existerait pas si elle n'était nécessaire aux natures intelligentes, et si ces dernières cessaient d'en avoir besoin elle serait annihilée, quitte à reparaître plus tard quand les changements survenus dans l'état des esprits créés l'exigeraient. Le monde matériel se règle donc sur le monde des esprits; il se perfectionne ou se détériore comme lui et avec lui; la matière se spiritualise au prorata des progrès accomplis par les intelligences, de même que celles-ci, à force de déchoir, arrivent presque à se matérialiser, tant l'enveloppe qui les revêt devient pesante et grossière.

Les rapports entre les corps et les esprits (1).

Quelques-uns se demandent s'il y aurait entre les esprits et les corps un rapport de corrélation, comme celui qui existe par exemple dans le Père engendrant le Fils et produisant le Saint-Esprit, sans qu'on puisse concevoir entre eux aucune antériorité de temps, mais seulement d'origine. Pour mieux étudier la question, ils la portent plus haut et examinent si les corps, véhicules des esprits, sont coéternels à ces derniers ou si, au contraire, ils doivent périr un jour. Le problème est insoluble à moins de savoir si la nature intelligente parvenue au plus haut degré de la sainteté et de la béatitude peut être absolument incorporelle. Cela me semble bien difficile et presque impossible. Mais si cpielqu'un arrivait à prouver que ces intelligences peuvent se passer de corps, il s'ensuivrait, ce semble, que la nature corporelle, créée de rien par iutersalles, cessera d'exister quand elle ne sera plus utile aux esprits, de même qu'il fut un temps où elle n'était pas encore.

Si, au contraire, il est impossible qu'en dehors du Père, du Fils et du Saint-Esprit, aucune nature puisse vivre sans corps, nous serons obligés de conclure que les substances matérielles n'étant point en fait séparables des êtres inteUigents, fin principale de la création, sont créées pour eux et logiquement après eux, mais coexistent nécessairement avec eux, puisque l'iucorporalité est le privilège de la Trinité seule.

Nous l'avons dit plus haut, la matière est susceptible

Page 1