Periarchon, iv, 15-18 (XI, 373-38i
je veux dire des impossibilités, au milieu des détails historiques ou juridiques. S'il en était autrement, suivant sans heurts la pente aisée du discours, nous abandonnerions à la longue une doctrine qui ne nous semblerait avoir rien de divin, ou bien, rivés à la lettre, nous n'apprendrions rien qui fût digne de Dieu. Or, il faut savoir que le but principal de l'Écriture est l'enseignement spirituel soit en histoire soit en morale. Quand donc le Verbe peut adapter à ces sens mystiques le récit des faits, il s'en sert en y cachant une signification plus profonde que le vulgaire n'y aperçoit pas. Mais lorsque la narration des événements historiques, faite principalement en vue du sens spirituel, ne se prête pas au développement suivi de ce même sens, l'Ecriture entremêle à l'histoire des détails qui n'ont pas eu lieu, d'autres qui étaient imj)0ssibles, d'autres qui auraient pu arriver mais ne sont pas arrivés de fait (1). Tantôt ces traits qui ne se vérifient pas à la lettre se réduisent à quelques mots, tantôt ils sont plus étendus. Même chose à dire de la législation, dont les prescriptions sont souvent utiles jjour le temps où elles furent portées, mais dont parfois l'utilité n'apparaît nullement. Le
1. "0~û'j 5â £V tf, SiT|yfff£i Tï,; t.zoI tûv vot,twv ày.oAouÙ(a; oy/ e'fcsTO T, Twvoi Tivwv itpàçi; t, irpoavaYsypa[j:;j.Évr, Sià Ta [x'jffT'.xwTEpa, auvjcpfiVîv T, rpasT, T-ri iaTopta lô [jit, YcVû|j.evov • tt?, (ièv jjiT.oè SuvaTÔv yavÉTOx'., t-?, oà ouvatrôv |X£V ysvÉjOai, où [jl->,v ycycVT,|xévov. La même idée est exprimée encore plus crûment peut-être dans le Commenlaire sur S. Jean, x, 4 (XIV, 313) : « Les hagiographes se proposaient, toutes les fois que cela leur était possible, de dire vrai (à)>ï|9£ijeiv) et corporellement et spirituellement. Mais s'ils ne pouvaient atteindre en même temps ce double objet, ils préféraient l'esprit au corps et sauvegardaient la v('rité spirituelle, s'il est permis de parler ainsi, dans l'erreur corporelle » (jwî^oixIvo'j TSjWiv.'.!; xoù ixKrfioïi; Tr^euixaTixoû èv zCo aio;xaxixû), ùy(; àv eiToi t'.?, C^suosi). Le mot « mensonge » rendrait mal 4'£'j5(5î parce qu'il suppose une intention de tromper que
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législateur commande quelquefois des choses impossibles pour exciter les esprits les plus pénétranls e( les plus attenlil's à scruter les profondeurs de IKcriture et à y eherclier un sens vraiment digne de Di(ni. L"Es[)rit- Saint n'en a p;is agi ainsi seulement avant la venue du Christ; comme il est le mcme Esprit et jjrocède du même Dieu, il a fait la même chose dans les Evangiles et les écrits apostoliques. Là aussi les faits historiques se mêlent à des événements qui ne se sont pas passés à la lettre et les détiùls tles prescriptions écrites ne paraissent pas toujours conformes à la raison.
Quel homme de bon sens pourrait se persuader que le premier, le second et le troisième jour de la création ont eu un soir et un matin, sans soleil, ni lune, ni étoiles; ou même sans ciel, s'il s'agit du premier jour? Qui est assez simple pour croire que Dieu planta le paradis d'Éden vers l'Orient à la façon d'un jardinier ; qu'il y plaça un arbre de vie tangible et visible, dont les fruits matériels donnaient la vie à ceux qui en goûtaient ; qu'en mangeant les produits de cet arbre on participait au bien ou au mal ? En lisant que Dieu se promenait le soir dans le paradis et qu'Adam se cacha sous l'arbre, il n'est personne, je pense, qui ne voie là des figures et ne cherche
i^c'jociî n'indique pas toujours et qu'il n'indique certainement pas ici. Cf. Periarchon, iv, 18 (XI, 381) : Le but de l'Écriture n'est pas de présenter au lecteur la seule signification grammaticale (oû/l Ta ir.h rr,î Xi^soj; -rap'.cxTâaîva ;j.(jva i/.>>aaêiv£'.v). 11 arrive donc quelquefois (svîots) que les choses prises d la lettre (otov è-1 tw pr-ô)) sont fausses ou même absurdes et impossibles. D'autres fois aux récits réels et aux préceptes utiles à la lettre (y.aTà tô ôt.tôv) s'intercalent des détails (TpoîjcfavTX'.) qu'il faut entendre différemment. Nous avons tenu à reproduire ces passages intéressants au point de vue de la terminologie et qui montrent combien mal on traduit la pensée d'Origène en lui faisant dire que lÉcriture est parfois dépourvue de sens littéral.
des sens cachés dans un récit d'apparence historique, mais qui ne s'est point passé à la lettre comme il est raconté.
Après une assez longue énumération de textes semblables, relatifs soit à des récits soit à des préceptes tant de l'Ancien Testament que du Nouveau, l'auteur conclut :
Nous avons dit tout cela pour montrer que le but de la divine Providence, en. nous donnant les saintes Écritures, a été de nous faire entendre autre chose que la lettre, puisque le sens matériel est quelquefois faux et même déraisonnable et impossible. Nous avons voulu montrer aussi que certains éléments étrangers se mêlent parfois au récit des faits et aux dispositions légales observables à la lettre.
L'absence du sens corporel n'est qu'accidentelle (1).
Qu'on ne nous soupçonne pas de dire qu'il n'y a point d'histoire réelle parce que tel ou tel fait ne s'est pas passé à la lettre, ou qu'aucune disposition légale n'est à observer littéralement parce que tel ou tel précepte entendu à la lettre serait déraisonnable ou impossible...
Il y a beaucoup plus de choses qui se sont vérifiées réellement au sens historique qu'il n'y en a d'ajoutées pour être comprises simplement au sens spirituel (2) . [Et il faut en dire autant des préceptes]... Mais un lecteur
1. Periarchon, iv, 19 (XI, 384-385). Autre passage plus formel tiré du Comment, sur Vép. à Philémon et cité par S. Pamphile, Apol, VI (P. G., XVII, 591-593).
2. no)>)v(ï) yàp 7:)>e£ovâ sa-ci Ta xaxà t'^jV ta-ropCav à>>T,6EU(5[jiEva
Twv T(iOJ'j'4;av6svTiiJV y'j;j.vojv 7r;£'jtj.aTtxtov.
TRAVAUX u'kXKGÈSB 133
diligont tloiitora (luohjuofois et ne (lécouvrini pas sans un long examen si tel fait est historique ou non à la lettre. Il doit donc se conformer exactement à cet ordre du Sauveur : € Scrutez les Écritures » et rechercher avec soin si le passage en question se vérifie à la lettre ou si c'est impossible. La comparaison des expressions semblables le guidera dans cette recherche.
Les assertions contestables et les théories hasardées ne manquent point dans cette page d'Origènc. Il faut seulement ajouter qu'il suppose constamment, à moins de raison contraire, l'existence du sens naturel, et sa pratique ordinaire, même dans ses prédications, est de l'exposer en premier lieu pour y asseoir ce qu'il nomme le sens spirituel.
Allégorisme
L'allégorisme est moins un systôrae qu'une tendance. C'est la tendance à substituer au sens propre une métaphore ou un symbole, à superposer au sens naturel une accommodation arbitraire tirée de quelque analogie lointaine, au sens littéral un prétendu sens spirituel que ni la tradition ni l'Ecriture n'autorisent. Le milieu dans lequel vivait Origène devait fatalement l'entraîner dans l'allégorisme, où le poussaient déjà son goût instinctif nourri par ses lectures philosophiques. Pourtant il est juste de remarquer qu'il ne se réclame ni de Philon ni d'aucun écrivain profane ; c'est aux auteurs sacrés et surtout à saint Paul qu'il rapporte, avec ses idées sur le sens spirituel, son exégèse allégorique. Et en effet les textes de saint Paul prouvent jusqu'à l'évidence l'existence d'un sens typique surajouté à la lettre de
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l'Écriture, ainsi que la légitimité de l'usage accommodatice des Livres saints (1).
Ce qui faisait le plus d'impression sur l'esprit d'Origène, c'était le danger trop réel d'un littéralisme excessif. Les Juifs, pour croire au Christ, voulaient voir les symboles de l'Ancien Testament se vérifier à la lettre, le loup paître avec l'agneau, le lion avec le bœuf, l'ours avec le chevreau. Les chiliastes, dont l'Egyptien Js'épos allait renouveler les erreurs, se forgeaient un paradis de Mahomet, où la première occupation était de manger et de boire. Les gnostiques et plusieurs catholiques peu instruits, s'obstinant à prendre à la lettre les anthropomorphismes de l'Ancien Testament, se faisaient du Dieu des Juifs les idées les plus grossières et exposaient l'Écriture sainte aux sarcasmes des païens.
La lettre tue mais l'esprit vivifie (2).
Après avoir traité en courant de l'inspiration des divines Écritures, nous devons indiquer la manière de les lire et de les entendre. Pour avoir ignoré la vraie
i.Peii arc/ion, iv, 13 et Contra Cels., iv, 44. Les textes de S. Paul sont Rom., xï,i {application accommodalice), ICor.,x, 4 (breuvage spiriluel, -TuveujjLaxixf,?) ; x, 11 (significations typiques, TUT'.xw;); Gai., IV, 21 {inievprôtaiion allégorique, àAÀT|Yopo'j[isva); Col., u, 12 (Loi, ombre, uxiâ, des réalités à venir); Heh., vni, 5 (l'Ancien Testament est tûttoc, cixtôv et o-xiâ). Origène invoque aussi, comme exemple du sens psychique, I Cor. ix, 9. Tout le reste est donné comme exemple du sens spiriluel. On voit quelle est la compréhension de ce mot, qui embrasse raccommoclation, Rom., xi, 4, l'allégorie, Gai., iv, 21, la métaphore, I Cor., x, 4, le type proprement dit, I Cor., x, 11, Col., II, 12, }!eb., vni, 5. — L'influence de Pliilon est ici indéniable (Pliotius, Biblioth., 105j ; cflle de Cornutus et de Chérémon est attestée par Porphyj;e (Eusèbe,///,s/. eccles., vi, 19). Voir l'éloge qu'Origène déceriie aux allégories de Philon et d'Aristobule, C'on/m Cels., iv, 51 (XI, 1112).