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MADEMOISELLE PACLET.
grâces dans les quadrilles, et gagna bien des en- ■*' vicuses, car elle risqua des pas nouveaux de son inven-
lion dans une courante qui produisit un furieux effet. Quand l’instant fut venu de présenter, suivant l’usage, sa joue au danseur, pendant que les violons jouaient ’• la cadence, elle s’échappa légèrement dans une pi-
muette, et donna le baiser du côté qu’on ne le faisait i'' point d’habitude. Ce mouvement parut si charmant
■s et si plein de coquetterie, que tout le monde en mûris mura de plaisir. Le roi s’écria :
— Ah! le joli tour! je le veux voir encore. Holà! messieurs les violons, recommencez-moi cette mei sure.
, Et à la seconde fois , la demoiselle mit plus de
malice encore dans ses mouvements. Elle regarda le t roi en souriant tandis que son cavalier l’embrassait,
et M. de Sully, qui examinait de loin son maître, connaissant la faiblesse de Henri pour le beau sexe, dit tout bas :
— Le voilà pris! je connais ses allures. Nous le tenons cette fois. Je gage qu’il n’en dormira pas de la nuit.
Toutes les dames eurent bientôt des airs fâchés, et roulèrent méchamment leurs yeux. Le roi causait avec mademoiselle Paulct. Sully ne s’était pas trompé.
— Je ne sais comment cela se fait, disait Henri en soupirant; si c’est le regard de vos yeux ou le baiser que vous avez donné tout à l’heure; mais je sens que vous m’avez blessé au cœur. Je ne vis jamais tant de charmes dans une femme.
— Votre majesté est un peu bien sujette à ces galanteries subites, et je n’ignore pas qu’il faut s’en défier.
— Ce serait plutôt à moi d’étre en défiance contre vos appas; mais je suis bonhomme, et j’ai toujours
OlUGINAL’X DU XVII* SIECLE.
donné léte baissée dans les pièges; le ciel m’a fait ainsi. Ménagez-nioi donc, ma belle enfant, car je suis pris au lacet comme un pauvre lièvre, et si vous me traitez en ennemi...
— Vous êtes babil ué à le battre.
— J’en ai battu quelques-uns; mais j’en ai plus encore embrassé sur les deux joues. C’est ce dernier moyeu do faire la paix que j’aimerais le mieux emplüj-er avec vous.
— Est-ce que nous sommes en guerre?
— Sans doute, et la première victoire est de votre cAté, puisque je voudrais déjà vous donner les clefs de la ville conquise.
— Eh bien ! envoyez-les-moi sur un plat d’argent, avec les chandelles de cire et les confitures.
— Et que me céderez-vous en échange?
— Mon royaume n’est pas grand.
— Non ; mais il renferme bien des trésors, et je les veux acquérir.
— ce compte-là vous seriez le vainqueur et moi le pays subjugué.
— Je suis votre esclave, ma mignonne; ordonnez lie moi tout ce qu’il vous plaira.
— Rendez-vous donc à discrétion et ne m’imposez aucune clause.
— J’y consens; mais je vous irai voir demain pour signer la capitulation.
M. de Rosny, qui s’était approché, entendit ces derniers mots, et, voyant la jeune fille qui rougissait, il voulut l’empêcher de répondre par un refus.
— Votre majesté, dit-il humblement, n’a pas oublié que nous devons recevoir cette nuit un courrier d’Allemagne. Les instants sont précieux, sire; je vous supplie de tenir conseil aussitôt votre lever.
— Je te donnerai la matinée entière, mon bon
MADEMOISELLE PADLET.
Rosny. Nous parlerons d’affaires jusqu’à midi, si tu le veux. Je me sens la tête plus libre et le cœur plus joyeux.
— Le Ciel en soit loué ! Si c’est vous, mademoiselle, qui avez lait celte cure, la France entière est votre obligée, et je vous en aurai, en mon particulier, une éternelle reconnaissance.
En effet, M. le grand-maître fut toujours l’ami dé mademoiselle Paulet, et, dans le temps même où elle donna le plus de prise à la médisance, il la défendit généreusement et lui témoigna beaucoup de considération.
Dès le lendemain au soir, tout le monde sut que le roi était consolé des rigueurs de madame la princesse. Le nom du nouvel objet de sa flamme circula de bouche en bouche. Mademoiselle Paulet vit accourir chez elle une foule empressée. Sa ruelle devint le rendezvous de la fleur des courtisans. On lui apportait les nouvelles et on lui donnait les violons. Elle goûta ainsi les plaisirs et reçut les honneurs dus à la favorite. Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée. Un jour elle reçut à son réveil ce billet du roi.
« Ma mignonne, je vous irai voir tantôt avec mon fils de Vendôme. Le petit pendard ne se veut pas former, et cependant il louche à ses quinze ans; Il est sauvage comme un jeune loup, et craint autant les femmes que je les aime. Vous nous ferez de la musique et vous nous direz des drôleries, pour familiariser un peu ce petit ours avec votre méchant sexe. Je vous apporterai des primeurs de Touraine, Je vous baise un million de fois les mains. »
C’était le 14 mai 1610, et le roi passa par la rue de la Ferronnerie, où l’attendait Ravaillac. On sait assez cc qui en arriva.
Nous ne douions pas que mademoiselle Paulet, vive
ot st'diiiiantc comme elle l’était, n’eût captivé Henri IV pour longtemps, si un crime n’eût enlevé ce prince à la France.
Après avoir possédé la faveur d’un roi, mademoiselle Paulet ne pouvait plus (pie descendre. Elle le sentit, et résolut de vivre le plus sagement qu’il lui serait possible; mais avec son caractère ardent et léger, et n’ayant plus la retenue qui précède la première faute, elle ne pouvait manijuer de faiblir bient(“)t. Des circonstances singulières vinrent en outre rendre le terrain plus mouvant sous son petit pied; on lui pardonnera de s’étre laissé choir, si l’on songe qu’elle manquait d’une main ferme pour la soutenir, étant orpheline et abandonnée à elle-même.
Pendant les six mois que dura le deuil, elle vécut fort retirée dans un château situé sur la route d’Orléans, et que lui avait laissé le feu conseiller son père. Elle faisait exactement ses dévotions, donnait aux pauvres, et ne voyait pour toute société (pie madame la baillive de Montlhéi y, sa voisine.
Cette jeune dame lui demandait un soir si elle ne pensait pas au mariage.
— Vraiment, répondit-elle, je serais bien folle d’y penser jamais. On connaît mes fautes : je ne pourrais donc avoir qu’un mari qui se défierait de moi. Il serait jaloux ou bien iiidilTérenl; il me mépriserait peut-être, ou m’accepterait pour ma fortune. Je serais donc malheureuse dans tous les cas. Dans ma position, il faut avoir le bon esprit de rester fille.
— Alors vous aurez d’autres amoureux; car enfin à votre âge...
— Eh ! je n’y songe pas. Dieu merci!
— Vous en aurez inrailliblement. Devinons un peu qui est le premier qui doit vous plaire.
— Quel enfantillage I
MADEMOISELLE PAILET.
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— Dites-moi cela. N’y avait-il pas h la cour quelque beau seigneur qui vous ait recherchée? Je parie qu’il y en avait.
— Pas un dont je me soucie, je vous le jure. Le seul homme qui m’ait souvent fait rêver autrefois, c’est le maréchal de Biron.
— Cherchez bien, il doit en exister un autre.
— Il y en a encore un, en effet. Je ne l’ai jamais vu, parce qu’il était dans son gouvernement; mais il porte un des noms les plus célèbres de la noblesse ; et puis l’ambition et le courage sont héréditaires dans sa famille.
— Le duc de Guise, n’est-cc pas?
— <C’est lui.
— Le fds aîné du grand Balafré, un aimable et magnifique prince. Il vous consolera quelque jour.
— Il n’est guère probable que je le rencontre jamais; et d’ailleurs il aura bien autre chose à faire que d'Ctre amoureux de moi.
— Qui sait?
Dans ce moment, M. le bailli de Montlhéry se flt introduire. ,
— Mademoiselle, dit-il fort cérémonieusement, je viens vous présenter une requête de la part des notables de notre petite ville. Nous devons loger demain un grand personnage, et nous n’avons pas de maison digne de lui. Nous vous supplions de l’héberger, pour 'un jour seulement, dans votre joli château...
— Quel est ce grand personnage?
— Dans votre joli château, séjour des grâces et de la beauté. Vous êtes de la cour, et votre compagnie sera un charme bien attrayant pour le seigneur qui nous honore de sa visite en revenant de son gouvernement...
— Mais comment l’appelez-vous donc?
• nilIUlNAI-X DU XVJI' SlkcLE.
— De son jrouveriicnioiil (U* Provence. C’est le due Charles de I.orraiiic.
— Monsieur de Guise! s’écrièrent à la fois les deux dames.
— Il me semble que je lis l’étonnement sur votre visage.
— Je ne puis le recevoir, dit vivement mademoiselle Paulel.
*— ( ) ciel ! quel obstacle s’y oppose donc?
— Y pensez-vous? dit la baillive; vous feriez une impolitesse ;i M. de Guise parce que nous avons mêlé son nom à nos folies! Allons donc! ce que nous avons dit est entre nous deux. Je ne vous crois point perdue pour cela. Il ne restera qu’un jour. Nous Ift verrons, et nous pourrons par ler de lui îi notre aise. Il ne se doutera pas que voits ityez révé de lui. Ce sera char-mant. Il faut le i-ecevoir. Monsieur le bailli, elle y consent.
— VcKrsy corrsenlez, maderrmiselle?
— Au fait, pourquoi non?
— Je suis au comble de mes vœux. Demain soir-, selon toute probabilité, vous airr-cz la visite de M. le duc. Son courrier m’annonce qu’il u’a darts sa suite que six personnes d’épée et son pr*enrier valet de cbarrtbre. Il voyage ii cheval.
— C’est bien. Le souper sera prêt pour netrf heirr’es.
Le lendemain, sur le soir, rrne demi-douzaine de jeunes gentilshommes dînaient ensemble à l’unique * aubru’ge de Morrtibéry, apr’ès urte partie de chasse. Le rc])as était hnryant, ii cause du vin de Heaugency, qui avait fort échauffé toutes les cervelles. On en était aux chansorrs grivoises, quand l’ortlinaire de la poste vint à passer, et dit qu’il avait commission d’apprendre arr bailli que*M. le duc de Grtise s’élail arr êté à Klampes à cause de la pluie.
MADEMOISELLE PAULEÏ.
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— Je me cliarge de le lui apprendre, dit uu des gentilshommes; ne perdez pas voire temps , brave homme; le bailli est mon cousin. Il saura la nouvelle dans un moment.
L’ordinaire remonta dans son coche et poursuivit sa route.
— Messieurs, dit le gentilhomme à ses amis, voici une occasion de nous divertir et de manger un excellent souper en société d’une femme charmante. Mademoiselle Paulet attend le duc ce soir. Elle ne le connaît pas. Je me présente à la place de son altesse, et vous êtes mes suivants. Nous allons chercher des chevaux pour y mettre quelques bagages. Nous faisons une entrée magnifique au château, et je suis prince pour une nuit. Demain je pars pour mon régiment qui est en Navarre, et l’affaire s’arrangera toute seule.
La proposition fut accueillie avec enthousiasme. On posa des caisses vides sur des chevaux, pour représenter les mulets de coffre. Deux de ces jeunes fous retroussèrent leurs chausses et ôtèrent leurs plumes et leurs épées pour figurer les laquais. Le premier acteur alla se vêtir à la hâte de ses plus beaux habits de fête. Les autres se placèrent derrière lui à la distance convenable, et on se mit en chemin le plus gravement du monde pour la maison de mademoiselle Paillet.
Celui qui s’était emparé du meilleur rôle était un gentilhomme de bonne mine, qui avait les manièies exéellentes, une audace à toute épreuve et de l’esprit comme un démon. Il était d’une famille riche et ancienne; il s’appelait Lansac. Son père avait été dans les gardes de la reine Catherine.
Les fenêtres du château étaient éclairées, et on y pouvait remarquer un grand mouvement. L’un des cavaliers se détacha de la bande, et courut annoncer
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l’arrivÉe de M. de Guise. La clifdelaiiie descendit au bas des degrés en cérémonie, et üt scs compliments de bienvenue avec sa grâce habituelle. M. de Lansac joua parfaitement son personnage de prince.
— Excusez-moi, belle demoiselle, dit-il en entrant au salon, si je ne vous demande pas le temps de changer de toilette. Je suis fatigué du voyage et pressé de jouir de votre conversation, dont on m’a dit tous les biens imaginables.
En parlant ainsi, le jeune homme prit sans cérémonie le siège d’honneur. Il s’informa des nouvelles en seigneur qui savait son monde. Il nomma les premiers de la cour et raconta les affaires de son gouvernement. Au souper, il prit la droite et le haut bout de la table, tandis que les gentilshommes de la suite se rangeaient modestement à l’extrémité; il se laissa présenter la serviette par la maltresse du logis, .et se comporta noblement, avec une aisance et un sérieux imperturbables.
— Messieurs, dit-il à ses suivants au sortir du souper, vous devez être pressés de vous mettre au lit, je ne vous retiens pas. Soyez debout au point dn jour.
Les gentilshommes, fort contrariés d'étre ainsi congédiés, n’osèrent pourtant élever la voix ; ils sortirent respectueusement, et gagnèrent les chambres qu’on leur avait préparées.
Après deux heures de tète-à-téte, le faux duc de Guise ne paraissait pas encore disposé à se retirer.
— Je vous gène sans doute, dit-il. Je ne sais comment cela se Lût, mais je n’ai aucune envie de dormir.
— Je vous tiendrai volontiers compagnie, répondit la demoiselle. J’aurai le loisir de me reposer après votre départ ; on ne trouve pas toujours l’occasion de veiller en aussi bonne société.
MADEMOISELLE PAtîLET.
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Charles de Lorraine avait la réputation d’être fort entreprenant près des dames; on citait de lui d’assez méchants procédés envers le beau sexe. M. de Lansac ne risquait pas de démentir son personnage en donnant à la conversation une tournure de galanterie cavalière.
— J’ai bieft entendu parler de vous en Provence , dit-il en s’asseyant près de la châtelaine. Le bruit de vos succès est venu jusqu’à moi, et je ne m’étonne pas, en vous voyant , que vous ayez captivé le cœur d’un grand roi; mais parce que vous avez régné sur une tête couronnée, ce n’est pas une raison pour vous retirer ainsi de la cour et mépriser le reste des humains.
— Je devrais craindre plutôt d’en être méprisée.
. — Oh ! voilà par .exemple une étrange idée. Je me veux déclarer votre serviteur publiquement, pour montrer l’estime où je vous tiens; et, afin que vous n’en doutiez pas, je prendrai dès à présent vos couleurs.
Le faux duc s’empara d’un nœud de rubans verts que la demoiselle portait sur son épaule.
— Ne vous pressez pas trop de vous ranger sous ma loi, répondit mademoiselle Paulet, car, de l’humeur où' je suis, il pourrait vous arriver de perdre vos peines.
— J’en veux courir les risciues. Je me suis dit bien des fois en pensant à vous ; « C’est la femme que je dois aimer; » et j’y suis résolu, je vous aimerai comme un furieux.
— Je ne vous en empêche point.
— Je vous défierais de m'en empêcher, car je sens déjà que l’amour me tient à la gorge.
— C’est un mal qui , par bonheur, ne vous dure jamais longtemps.
— i\e riez pas. Je vous jure que j’en suis crufllemenl attaqué depuis que je vous vois. i\e le comprenez-vous pas, puisque je ne puis m’arracher de vos côtés mal^'ré les fatigues de la route? Sur l’houueur! je ne m’irai pas coucher de la nuit. Or çh, faisons jeu sur table, répondez franchement : me laisserez-vous languir longtemps?
— Sur l’honneur! je n’en sais vraiment rien.
— Les choses vont aller mal pour inoi; le métier de soupirant me rend triste h la mort. Du moins je ne voudrais pas soupirer à quinze lieues de distance. La cour de la reine-mère commence à se réveiller; vous y viendrez avec moi demain. J’ai laissé mes carrosses à Orléans, mais nous irons dans le vôtre. Si vous avez des craintes sur l’accueil qui vous attend au Louvre, je vous garantis que je ferai en sorte qu’il soit bon.
— Je vous remercie de ces offres. Mon projet (!St de rentrer à Paris dans un mois; vous pourrez d’ici là ménager mon retour au château.
— A quoi bon différer? je ne voudrais plus vous quitter de la vie.
• — Combien avez-vous déjà pris de ces engagements éternels?
— J’en ai pris d’autres à la vérité, mais jamais avec autant de plaisir ni de sincérité qu’anjonrd’hu’
— Nous verrons dans un mois si vous serez dans les mêmes dispositions.
— Et si mon cœur n’a pas varié, vous laisserezvous attendrir?
— Peut-être.
— Vous vous laisserez attendrir, cela est certain. Je suis donc assuré de gagner vos bonnes grâces, car dans un mois je vous aimerai bien plus encore; c’est une affaire convenue.
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MADEMOISELLE PAl’LET. 51
La demoisello riait en voyant l’empressement que le faux duc mettait à concevoir des espérances.
— Puisque vous devez me rendre heureux dans un mois, poursuivit M. de Lansac, il vaudrait bien mieux m’épargner un si long ennui, et conclure ce soir même. Il ne vous en coûtera pas davantage. Nous sommes seuls; tout le monde dort autour de nous La vie est courte et l’occasion rare. Tenez, je vais vous faire une proposition : nous passerons un trait de plume sur cette nuit demain au point du jour; nous supposerons qu’il n’est rien advenu et que je ne vous ai pas encore rencontrée. Vous serez maîtresse d’agir comme vous l’entendrez, et si même il vous prend envie d’être à l’avenir plus cruelle pour moi, je vous promets de ne pas me prévaloir des choses antécédentes.
— Je ne craindrais que trop de vous les voir ouDaer le premier*
— Si vous n’avez pas d’autre souci que celui-là, rassurez-vous bien vite; je vous «aimerai diablement fort et plus longtemps qu’il ne m’est jamais arrivé. Ce que j’en ai dit était pour vous mettre seulement l’esprit en repos; car je sais que la considération du lendemain est toujours ce qui effraye les dames. Que feriez-vous donc si vous étiez persuadée qu’il n’en peut rien résulter de fâcheux pour vous?
Dans ce temps-là, l’amour ne marchait pas, comme de nos jours, enveloppé de ténèbres; il se pratiquait le plus souvent au grand jour. Le caprice était une chose permise. Les femmes n’étaient pas obligées de lui donner, comme aujourd'hui, les apparences d’une passion irrésistible ou d’une fascination. Elles pouvaient se dispenser de l’habiller d’un costume tragique et d’arranger l’histoire entière de leur vie de manière à le rendre excusable à grand renfort de contes à
ORIGINAUX DU XVIl' SIÈCLE.
dormir debout. Mademoiselle Paulet était une bonne lille, toute naturelle, ayant le cœur à la main, la tête légère et le pied tournant, aimant le plaisir, parce qu’en effet le plaisir est une chose agréable. Elle s’arrêta quelques minutes à réfléchir «aux suppositions que faisait le jeune homme, et le regarda en sourianl d’un air irrésolu charmant à voir. Si clic était belle, il était aussi fort joli garçon. Cependant elle pensa que ce serait une chose dangereuse qu’une liaison avec un seigneur inconstant comme M. de Guise. Elle sentit qu’elle en viendrait bien vite à l’aimer de tout son cœur, et une voix intérieure l’avertissait que l’enjeu n’était pas égal des deux côtés. Craignant de céder à quelque tentation, elle ouvrit sans rien dire la porte d’un oratoire, en faisant signe h M. de Lansac de l’accompagner. L’étiquette obligeait la châtelaine à donner la porte à une altesse. Le jeune homme, pour agir princièrement, n’hésita pas à entrer le premier. Dès qu’il eut mis le pied dans l’oratoire, on ferma la porte derrière lui au doubje tour.
— Monsieur le duc , lui dit-on en riant , je vous souhaite bonne nuit. Vous trouverez un lit dans la seconde pièce. Demain je vous donnerai ma réponse, et nous poursuivrons cette conversation.
Le faux prince eut beau supplier et menacer, mauemoiselle Paulet lui souhaita de nouveau le bonsoir et SC retira dans sa chambre à coucher, où elle se mit à l’abri de toute surprise. Au point du jour, les valets ayant ouvert la prison de Lansac, il sortit à la hâte du château de peur de rencontrer le véritable Guise, fort embarrassé de sa supercherie, amoureux de la demoiselle, et désespéré par l’idée qu’il n’oserait plus reparaître devant elle.
Le jeune homme reçut fort brusquement ses amis lorsqu’ils demandèrent ce qui s’était passé entre la
MADEMOISELLE PADLET.
châtelaine et lui. Il témoigna beaucoup de regrets d’avoir abusé d’un nom qui ne lui appartenait pas, et ajouta que, par de semblables sottises, on compromettait son avenir et on se rendait indigne d’être compté pour un bon gentilhomme.
Sur le midi, M. le bailli de Montlhéry vint au château.
— Mademoiselle, dit-il, je suis désolé de vous avoir occasionné un dérangement inutile. Le duc ne s’est point arrêté dans notre ville. On a dû vous prévenir hier qu’il restait à coucher à Étampes. Je viens vous annoncer que Son Altesse a traversé Montlhéry ce matin sans s’y reposer.
Mademoiselle Paulet eut assez d’empire sur ellemême pour cacher sa surprise. Les mystifications étaient à la mode en ce temps-là. Il était à craindre que le faux duc ne se donnât les gants de sa bonne fortune manquée; son audace n’annonçait pas un homme scrupuleux. La demoiselle se mordit les lèvres en pensant que son parti pris de vivre sage et retirée ne lui servirait peut-être de rien. Cinq minutes lui suffirent pour prendre une résolution : nier hardiment et démentir les bruits injurieux, poursuivre la calomnie et l’attaquer en façe au lieu de la fuir; aller sans retard à la cour et faire la conquête du véritable duc de Guise. Ce moment décida de la vie entière de mademoiselle Paulet. Son imagination une fois exci- • tée, son caractère fougueux reparut et l’emporta dans un tourbillon d’intrigues. Nous aurions hésité à écrire son histoire si nous n’eussions su la belle fin qu’elle a mise à ses erreurs.
Elle monta donc immédiatement en carrosse, et fit force de chevaux jusqu’à Paris. M. de Rosny la conduisit le soir même au Louvre. La reine régente témoigna d’abord un peu de hauteur à la dernière
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maîtresse du feu roi ; mais mademoiselle Paulet savait Cire aimable pour tout le monde : elle regagna promptement les bonnes grâces de Sa Majesté. Au premier coup d’œil qu’elle jeta sur M. de Guise, le rouge lui monta au visage en voyant qu’il ne ressemblait en rien à l’hôte de la veille. Charles de Lorraine était petit, large et trapu; il avait la barbe assez mal plantée, peu de régularité dans les traits; mais il mettait ^ plus fièrement que personne le poing sur la hanche,
portait bien le manteau et avait un je ne sais quoi qui I sentait particulièrement le prince.'v
Aucune femme, dans la position^ mademoiselle Paulet et avec les mêmes projets en tète, n’aurait été ' en peine d’attirer h elle les hommages de M. de Guise.
Le duc, arrivant après une longue absence, n’avait point encore fait de choix parmi les beautés; il se • laissa prendre au premier piège qui s’oITrit, et il était bien tombé, car il aimait beaucoup les dames d’hu- ' meur accommodante. II s’attacha aux pas de made-
moiselle Paulet, la mena plusieurs fois danser, et lui fit la conversation pendant une grande heure. Tout le monde remarqua entre eux la môme familiarité que s’ils eussent été d’anciennes connais-sances. M. de Ilosny secouait la lôte d’un^ir mécontent, parce que n’ayant pas l’oubli des injures aussi facile que Henri IV, il ne pouvait se défendre de regarder le duc comme un rebelle, j
On chuchota dans tous les coins. Mademoiselle ' Paulet tenait de la nature une belle dose d’assurance, et comme elle avait la langue prompte à répondre, on ne SC hasardait guère à la railler; mais on enrageait de lui voir faire incontinent de si rapides progrès sur le cœur d’un jjiince fameux et fort à la mode, car M. de Guise était un expert en galanterie, qui donnait des présents aux belles, organisait les parties de plaisir