‹ Originaux du XVIIe siècleChapitre 9 sur 24 · LE CHEVAL DE CRÉOL'I · texte numérisé non relu

LE CHEVAL DE CRÉOL'I

ration lumineuse qui lui vint à force de réfléchir. Sitfli qu’il se vit en état de sortir, le chevalier s’en alla chez M. de Créqui. Après avoir causé de mille choses indifférentes, il témoigna le désir de visiter tes écuries. Tous les chevaux furent passés en revue, et le comte, étant riche et magnifique, avait de belles montures. M. de Guise s’arrêta en dernier devant la jument noire qu’il avait aperçue tout d’abord.

— N’est-ce pas là, dit-il, sans avoir l’air d’y songer, cette hôte que vous m’avez prêtée un soir?

— Précisément. C’est celle que je préfère aux autres.

— Elle me plaît, je ne sais pourquoi, et je voudrais vous l’acheter.

— Je n’ai pas envie de m’en défaire. Elle descend en ligne maternelle du fameux cheval de M. de Lesdiguières.

— Ce ne serait pas là une raison pour la garder, si elle ne valait rien.

— Mais il s’en faut qu’elle soit mauvaise.

Je le crois, puisque je vous propose de me la céder. Je vous en donnerai un bon prix, ou bien nous ferons un échange.

— 'Vous ne la prendriez pas si je vous offrais de la troquer contre votre beau cheval de Hanovre.

— Peut-être, car celui-là ne me plaît plus autant que les premiers jours.

— Allons donc ! vous feriez une mauvaise affaire, et d’ailleurs je tiens à ma jument noire.

— Faites-moi l’amitié de me la vendre.

— Voilà un caprice de malade, chevalier.

— C’est vrai. Il faut absolument que je me passe cette fantaisie. Fixez vous-même la somme.

Depuis quelque temps les cartes n’étaient point favorables à M. de Créqui. Il avait besoin d’argent, et

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voulut profiter de l’occasion. Il demanda 800 écus. C’était énorme ; mais le chevalier n’hésita pas.

— Je vous apporterai cela demain soir, k neuriieures, dit-il au comte, et j’emmènerai le cheval.

Le lendemain, avant neuf heures, M. de Guise arriva tenant les 800 écus. Il ajouta 60 livres pour la selle '•> et la bride, ne voulant gêner en rien la jument noire

dans ses habitudes. Le palefrenier qui la soignait d’ordinaire l’apprêta, et le chevalier mit lestement le pied dans l’étrier.

— Uonsoir, dit Créqui en riant. Vous êtes un grand original, chevalier. Si demain vous avez des regrets du marché, vous me trouverez prêt à le rompre, pounu que le jeu n’ait pas été trop méchant pour moi.

— Je ne reviens jamais sur une affaire conclue.

— Comme il vous plaira. Ménagez cette pauvre bête, et ne lui faites pas mener une aussi rude vie que le jour où je vous l’ai prêtée.

— Soyez tranquille, j’en aurai soin.

M. de Guise était haletant. Il partit comme le premier jour par la petite rue Saint-Iloch. L’obscurité était profonde, et pourtant la jument allait du même train qu’à sa première course ; ce qui promettait un succès complet. Sa volonté semblait fort arrêtée. Elle prenait sans hésiter les détours, et marchait .avec son calme habituel. Le chevalier en riait convulsivement, tant il avait de joie de se sentir ainsi porté vers le but . de tous ses désirs.

— Va, belle Capricieuse ! disait-il en laissant aller les guides. Nous atteindrons le bonheur, et ta ration d’avoine sera doublée ce soir; je te le promets.

Cependant M. de Guise, ne voyant point apparaître la porte de la ville qu’il avait passée la première fois, commençait à s’étonner.

LE CHEVAL DE CIlÉQtl.

— Peut-être, pensît-t-il , Créqui ne prend-il pas exactement le même chemin tous les soirs. Ou’iniporte, pourvu que nous arrivions !

Les tours du Châtelet apparurent tout à coup, et la jument noire traversa doucement le pont au Change, que M. de Guise était certain de n’avoir pas trouvé sur son passage à la première excursion.

— Où me mènes-tu, infernale* hête? murmurait-il. Ne sais-tu donc plus ton chemin? Faut-il que tu te fouiToies justement aujourd’hui! Mille démons! où donc allons-nous ?

Le chevalier n’osait pourtant remettre les mains sur la bride; car la pensée, lui vint h l’esprit que la dame pouvait bien avoir changé de domicile. Il traversa bientôt le second bras de la rivière et s’enfomja dans les rues tortueuses du faubourg Saint-Jacques. .\rrivé près du cloître des Cordeliers, le cheval s’arrêta court devant une maison d’assez pauvre apparence, et posa scs naseaux entre les barreaux de la porte.

— Plus de doutes! s’écria M. de Guise, elle est rentrée à la ville, et voici le séjour où je dois la retrouver.

Il sauUi légèrement à terre, et, saisissant le marteau, se mit à frapper violemment. Une vieille femme aj)parut au bout de cinq minutes, tenant une lumière que scs doigts décharnés défendaient mal contre les attaques du vent.

— Un peu de patience ! cria-t-clle de loin. Eh ! pour Dieu ! on ne frappe pas ainsi à cette heure de la soirée, (jue voulez-vous, l’homme?

— Ouvre vite, bonne femme; c’est de la part du comte de Créqui.

— Pardon, mon gentilhomme ; excusez-moi, je vais aller chercher les clefs. Mon maître est dans son lit; mais il se lèvera s’il est nécessaire.

28 ORIflINAl'X DU XVII» SIÈCLE.

•— Ah ! ton maître est au logis ! c’est différent, je reviendrai demain. Et comment se porte sa femme ?

— Vertudieu! méchant écolier, vous moquez-vous des gens I Mon maître n’est pas marié, par la grâce du ciel !

— - Oui est donc ce maître, et comment diable se nomme-t-il ?

— Allez, vous élcS un drôle, de venir troubler le repos de maître Pucelle, le meilleur avocat du barreau de Paris. Tout 1e monde le connaît, et c’est lui qui plaidera demain pour M. de Créqui, dont il a l’honneur de recevoir une visite tous les jours, depuis un mois, car ce procès donne bien de l’inquiétude à l’illustre seigneur.

Le chevalier, furieux et désespéré, remonta sur sa bôte, et, lui enfonçant les deux éperons dans le ventre, la conduisit chez lui au triple galop, en la rouant de coups.

— Du moins, disait-il en frappant de toutes ses forces, je te dégoûterai du quartier Saint-Jacques et des visites à maître Pucelle !

Créqui était depuis peu en procès^ contre les collatéraux de sa femme, et, comme il allait tous les jours voir son avocat sur son cheval favori, l’animal avait pris de nouvelles habitudes. Pendant' huit jours de suite, M. de Guise s’efforça vainement de lui faire retrouver les anciennes. Tous les soirs, le chevalier s’en venait dans l’ombre, sous les murs de l’hôtel Créqui, et partait de là, laissant errer la jument noire à sa fantaisie; mais, quand cette bète singulière ne prenait pas le chemin du logis de l’avocat Pucelle, à cause des leçons que lui donnait son cavalier, elle errait au hasard par les rues. Cette vie vagabonde, dans la mauvaise saison, aurait pu coûter cher à M. de Guise, s’il n’eût heureusement fini par se convaincre

tE CHEVAL DE CRÉQCI. •

de l’inutilité de ses efforts. Ayant perdu l’espoir de retrouver sa belle inconnue, il s’enferma chez lui, ne voulut recevoir personne et résolut d’attendre le plus patiemment qu’il pourrait l’époque fixée par la dame. Trois mois sont longs à passer pour un homme aussi amoureux. Le chevalier devint si pâle et si maigre, par l’effet de l’ennui, que ses amis avaient peine à le reconnaître.

Ce fut bien pis encore au bout de trois mois, quan d le chevalier vit les jours s’écouler sans qu’il lui vînt de nouvelles. Il se promenait éternellement dans la cour de l’hôtel de Guise, et courait chez le suisse dès qu’il arrivait quelque message. Il tomba sérieusement malade à la fin du quatrième mois, et cette fois les médecins crurent qu’il n’en reviendrait pas. La dame eut la cruauté de ne pas envoyer chez lui une seule fois. Le pauvre jeune homme s’imagina qu’elle était morte, et commanda des habits de deuil. Lorsqu’il entra en convalescence, le duc son frère, craignant que ces folies n’eussent une mauvaise fin, le voulait emmener en Provence; mais lui n’y voulut jamais consentir. Il finit par former le projet de tout avouer à M. de Créqui, dans l’espoir que le comte, plus enclin encore au jeu qu’à la galanterie, consentirait peut-être à céder sa maîtresse.

Avant d’oser en venir à ee parti, le chevalier s’en alla un matin se promener tout seul au bord de la rivière. Il avait la tête basse et le regard si morne, qu’il était un objet de pitié pour les passants. Il arriva doucement jusqu’à l’arsenal, où M. de Rosny, grandmaître de l’artillerie, faisait essayer des canons qui sortaient de la fonderie; c’étaient de grosses pièces qui faisaient des détonations effroyables.

— Je gage, messieurs, dit le chevalier aux officiers d’artillerie , que personne de vous n’aurait la har-

30 OniGINAüX DD XVII» SIÈCLE.

(liesse de se tenir à cheval sur le premier canon que l’on va tirer ?

— De la hardiesse! lui r(5pondil-on; ce serait bien plutôt un acte de pure démence; le reculement seul de la pièce doit donner une furieuse secousse!

— Vous ne l’oseriez donc pas, messieurs?

— Non, certes !

— Eh bien! moi, je le veux faire.

— Et moi, dit M. de Rosny, je vous supplie de ne pas risquer ainsi votre vie. S’il vous arrivait malheur, la responsabilité tomberait sur ma tôtc.

— Voici des témoins qui attesteraient que je l’ai voulu. Pour ce qui est de ma vie, ne vous embarrassez de rien, je vous la céderais en ce moment pour fort peu de chose. Ouand Fontenai Coup d’épée lit scier par le tronc un arbre où il était monté, pour voir s’il se ferait du mal eu tombant ', on ne s’opposa pas à son envie; laissez-moi donc contenter la mienne, je vous en prie.

En parlant ainsi, M. de Guise se mit ù cheval sur un énorme canon chargé jusqu’à la gueule, et qui n’avait pas encore été tiré.

— Allons, met lez le feu! criait-il sans vouloir écouter les remontrances du grand-maître.

Il fallut lui obéir. Le canonnier abaissa la mèche. Le coup partit avec un bruit terrible et déchirant dont les assistants furent étourdis. Un nuage épais enveloppait le chevalier. Une vieille moustache s’écria :

— Il est perdu ! la pièce a dû éclater !

En effet, le canon venait de crever, et M. de Guise gisait à terre horriblement mutilé. Op le porta chez lui sur un brancard; il n’était pas mort, mais il n’en

‘ historique.

LE CHEVAL i)S CEKQUI. 31

pouvait revenir. La nouvelle de cet accident se répandit par la ville, et comme on parlait depuis longtemps des chagrins de ce jeune seigneur, on broda là dessus une foule de contes étranges.

Vers le soir, comme les médecins se retiraient, déclarant qu’il n’y avait aucune ressource, une dame fort belle accourut à l’hôtel de Guise. Elle pénétra jusqu’au lit du chevalier, et pencha son visage noyé de larmes sur celui du moribond. Il ouvrit les yeux, et faisant un grand effort pour parler :

— Vous auriez mieux fait de venir plus tôt, dit-il.

Et il expira.

C’était la dame mystérieuse.

Cette femme s’appelait Marie Droguet : elle était fdle d’un simple sergent au Châtelet, et le conseiller Le Coigneux l’épousa pour sa beauté. Son humeur était fantasque. Elle rendit scs amants fort malheureux, à l’exception de M. de Créqui. Elle avait pour habitude d’aller à pied par les rues, précédée d’un homme qui jouait du luth de Bologne, ce qui n’était pas d’usage alors, et aurait un peu prôté à rire, si elle n’eût été d’une beauté vraiment extraordinaire.

Son mari, M. Le Coigneux, avait une mauvaise mine qui tenait parole, car il montra toujours un cœur trèsdur. Plus tard il se repentit d’avoir épousé IMarie Droguet, et les mémoires du temps racontent qu’il s’en délit vertement par le poignard pour prendre une autre femme qui lui apportait beaucoup de biens, quoiqu’il fût déjà riche.

On sait ce qu’est devenu M. de Créqui, et les historiens l’ont assez fait connaître. Le roi le fit duc et prince de Foix. Il se distingua surtout à la campagne de 1022 et dans ses ambassades.

Il ne nous reste plus qu’à parler de la jument noire

32 OniGINACX DU xni* SIÈCLE.

qui avait causé tant de malheurs. Elle tomba dans les mains du duc de Guise, frère du chevalier, et lui servit beaucoup le jour qu’il s’enfuit en Piémont, ayant appris que M. le cardinal le voulait faire arrêter. Elle mourut fort vieille , à Rome , dans les écuries d’un prélat qui la mit au carrosse.

MADEMOISELLE PALTJET.

Un matin, il y avait chez la marquise de Chalusset trois dames, parmi lesquelles était la vicomtesse d’Auchy, qui passait pour être la maîtresse de Malherbe. Quand on eut bien devisé des choses du jour, madame de Chalusset se mit à dire qu’elle donnerait tout au monde pour être bel esprit, et qu’il n’y avait rien de si désirable que de savoir joliment écrire un billet doux. Elle proposa ensuite aux trois jeunes dames qui l’étaient venues voir de s’exercer ensemble à bien tourner des lettres. On se mit aux quatre coins du salon avec des tables, et on s’écrivit des douceurs les unes aux autres.

Des Iveteaux, qui était poète, arriva sur ces entrefaites, et fut chargé de juger laquelle avait le mieux fait. Tandis qu’il lisait les épitres, une petite fdle de quatorze ans, à laquelle on ne prenait pas garde, et qui écrivait, sans rien dire, prés d’une fenêtre, apporta en riant sa composition. Le thème choisi était la réponse d'une beauté sensible à la déclaration de son amoureux. Des Iveteaux décida que la lettre de la petite fille était incomparablement meilleure que les autres, plus naturelle et plus délicatement tournée. Cette enfant précoce était mademoiselle Paulet. Quoique son éducation eût été négligée, on lui découvrit encore bien d’autres talents, car elle dansa tout à

OlllüINAUX DU XVll'’ SIECLE.

coup divinement .sans avoir pris aucune leçon, et comme elle entendit dans un concert Lisette et Blanc- Roger, elle SC mit dans l’esprit de chanter, et y n'ussil admirablement. Aussi di.sait-on, lorsqu’elle fut grande, qu’elle savait faire parlaitement toutes choses; mais la demoiselle ayant causé du bruit par ses galanteries, on ajoutait méchamment que l’amour était encore ce dont elle s’acquittait le mieux.

Mademoiselle Paulet devint l’une des plus agréables personnes de la cour. Sa taille était la plus svelte et la plus élancée qu’on pût voir. Un sourire permanent établi sur ses lèvres, et des yeux fort e.xpressifs, donnaient à sa figure un air de belle humeur, d’esj)rit et de santé qui faisait plaisir à voir. Scs clieveux, d’un blond trop ardent, lui tombaient jusqu’aux chevilles et se dénouaient à tout propos, sjins doute à cause de la vivacité de scs mouvements. ]M. de Bassompierre, qui se connaissait en beauté, disait ; «Je ne sais pourquoi les femmes, auprès de cette petite Paulet, ont Pair d’étre muettes et de surveiller les plis de leurs jupes. Elle seule parait ignorer qu’elle est jolie, et quand elle danse, loules les autres semblent des emplâtres ou des statues. »

Dans le temps que le roi était amoureux de la princesse de Comlé, au point d’en perdre la raison, il y eut une grande fête où mademoiselle Paulet figura dans un quadrille de nymphes. Elle chanta le même soir un solo qui produisit une si grande sensation, qu’elle eut h rinstant pour adorateurs déclarés les plus fiers personnages de la cour. Elle fut suhitemeni à la mode, et Henri IV, tout épris qu’il était d’une autre beauté, ne laissa pas de fredonner trois jours durant la chanson qu’il avait entendue.

M. de Rosny gémissait de la jiassion de son maître pour une princesse dont le mari n’élail pas d’iuuueur

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MADEMOISELLE PAELET.

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accommodante. Il remarqua tout d’abord le caprice pour la jeune chanteuse, et conçut l’espoir de diriger les pensées du monanjue sur ce nouvel olyet. Il donna le mot li ses amisy qui vantèrent les charmes de mademoiselle Paulet et répétèrent mille fois' son nom avec éloges. Henri voulut la revoir. Elle devina sans doute qu’elle avait fait impression, car elle adressa ses œillades en haut lieu, et mit en jeu tout l’arsenal formidable des coquetteries auxquelles Henri IV n’avait jamais su résister de sa vie.

Un soir, au petit coucher, le roi, trouvant sur sa cheminée un beau diamant qu’il destinait à la reine, le tourna plusieurs fois entre scs doigts, et s’adressant à son valet de chambre Laroque, lui dit à voix basse :

— Tu porteras ceci demain à mademoiselle Paulet, et tu lui diras que je pense à elle.

— Pas autre chose, sire?

— Ajoute : nuit et jour, et quelque phrase de ton cru, pour lui bien donner à entendre que je l’aime passionnément.

M. de Rosny prit une mine fort sévère. Il ne voulait pas que la fantaisie du roi fût trop vite satisfaite, les obstacles donnant du prix à ce qu’on désire.

— Prenez garde, Sire, dit-il en fronçant les sourcils. Cette jeune tille est orpheline. Le feu conseiller Paulet a été l’un des plus fidèles serviteurs de Votre Majesté; un homme intègre et qui tenait à l’honneur de son nom. Votre Majesté ne voudrait pas mener à mal une fille si jeune, sans surveillants et sans expérience.

— Ne puis-je lui envoyer un présent sans être soupçonné de la vouloir séduire? Ce Rosny me vient toujours ralxittre la joie.

Et, s’adressant à Laroque, le prince ajouta ;

— Tu lui diras que c’est parce qu’elle m’a réjoui le cœur avec sa voix fraîche, et que je la tiens pour une jolie petite sirène.

— A la bonne heure ! murmura Sully; voilà qui est mieux.

Le lendemain, le carrosse de M. le grand-maître s’arrêta devant la porte de mademoiselle Paulet. La jeune fille ne fut point étonnée d’une visite de si grande conséquence, et rendit avec beaucoup de grâce et d’aplomb les honneurs dus au plus puissant personnage qui fût alors.

— Avez-vous reçu le présent du roi? demanda Sully.

— Le voici, répondit-elle, montrant la bague qu’elle avait mise à sou doigt.

• — Eh bien I que pensez-vous de cela , mon enfant?

— J’allais vous demander ce qu’il faut que j’en pense.

— Mais je crois que c’est assez clair : le roi en tient; il est amoureux de vous. Dites-moi donc franchement, là : comment allez-vous accueillir ses hommages?

. — Franchement, monsieur le duc, le roi me plaît médiocrement. Il a cinquante-cinq ans. Il me voudrait marier avec quelque sot. Il mourra ou me délaissera pour une autre. Je ferai sagement de ne pas l’écouter.

— Mais vous êtes une friponne.. Vous lui avez adressé des agaceries qui l’ont bouleversé. On ne joue pas ainsi avec le repos de son souverain.

— Je n’ai rien fait dont une honnête fille doive rougir. Ce n’est pas ma faute s’il me trouve à son goût.

— Songez qu’il peut vous combler de biens.

— Je suis libre et riche.

— Il est le roi.

— Pour vous parler à cœur ouvert, monsieur le

MADEMOISEUE PAILET.

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duc, et sans faire la prude, je vous dirai que je no puis appartenir ii un lioniinc qui ne me plaît point, fût-il le maître du monde. Il y avait un seigneur que j’admirais de toute mon âme à cause de son génie, de son ambition et de ses malheurs, c’était M. de Biron. S’il n’eût pas été décapité...

— Oh! la vilaine imagination que celle d’une femme! Un traître et un conspirateur!

— Tout ce qu’il vous plaira. Je l’aurais aimé bien volontiers.

— Vous êtes une perverse. Çà! voyons, écoutezmoi : j’ai à vous parler maintenant d’affaires importantes.

M. le grand-maître expliqua sans détours quels étaient ses projets et le rôle qu’il y voulait faire jouer ,k la demoiselle. Il démontra combien étaient graves les circonstances; le tort immense que causait aux affaires la passion insensée du roi pour madame de Coudé. M. le prince était un homme d’un rude caractère, qui en viendrait plutôt à une extrémité que de laisser courtiser sa femme. Déjà il l’avait enfermée dans un de ses châteaux, et ne voulait plus paraître à la cour. Les Montmorency, scs alliés, prendraient assurément parti pour lui. Une guerre civile ou quelque conspiration en pouvait résulter.

— J’aurai bien du regret, dit mademoiselle Paulet avec un sourire malin, de ne pouvoir vous obliger en celle occasion; mais il faudra que les affaires de l’État s’arrangent sans moi, car je ne saurais surmonter mes répugnances. Ce n’est pas que je craigne fort d’élre déconsidérée par une liaison avec un si grand roi. Nous vivons dans un temps où ces choses-là ne passent pas pour être honteuses. De belles daines plus nobles que moi n’aaraicnt pas besoin, pour se décider, d’entendre toutes vos raisons, qui sont les meil-

leures du monde; mais je vous dis naturellement le véritable obstacle à l’accomplissement de vos projets. Faites que le roi ait vingt ans de moins; effacez les rides de sa figure; arrangez-vous pour qu’il me plaise, et puis nous verrons alors. Cependant je ne lui pardonnerai jamais d’avoir fait mourir M. de Biron, le courage même, son ami le plus ancien, après vous, monsieur le duc.

— Vous êtes une méchante tête! Vous n’aimez ce traître que parce qu’il est mort; s’il eût réussi, vous le mépriseriez. Mais songez donc au temps où le roi n’avait qu’une petite armée pour vaincre d’innombrables ennemis; songez aux mille prouesses par lesquelles il a regagné son trône. Voyez-le en Navarre, avec un noyau de serviteurs fidèles, comme le baron de Batz, Roquelaure, d’Aubigny et moi. Nous avoni vendu nos maisons et notre argenterie pour marcher h sa suite, mon enfant. Demandez aux vieilles gens de vous conter cela, et vous verrez que notre roi est un héros, un autre homme que votre. Biron; que dis-je! le premier, le premier de nous tous, le plus hardi, le plus âpre au feu et le. meilleur après la bataille. Toujours le fer au poing contre l’ennemi, et les bras ouverts pour recevoir les rebelles que ses victoires forçaient à demander grâce. Non, il ô’y a pas de cœur plus magnanime sous le ciel!

M. de Rosny s’échauffait si bien à faire l’éloge de son maître, que la jeune fille finit par lui prêter plus d’attention. Sully raconta ensuite les folles entreprises du roi pour plaire à la.princesse de Gondé; qu’il avaitété jusqu’à courir la nuit à l’entour du château, dé M. le prince, et se déguiser en charretier pour pénér trer dans l’intérieur.

— Quoi! s’écria la demoiselle, il peut encore aimer

avec tant d’ardeur! , ,

MADEMOISELLE PADLET.

— Sans doute, dit le grand-maître; c’est un jeune homme par sa force, son courage, et malheureusement aussi par l’impétuosité de ses passions. Enfin, le croiriez-vous? il a formé le projet le plus vaste et le ,plus beau; c’est un secret que vous n’avez pas besoin de connaître; il s’agit des protestants d’Allemagne... une conception admirable... Eh bien! depuis un mois je ne puis obtenir de lui qu’il tienne conseil une heure seulement tous les jours. Le temps s’écoule; l’occasion peut s’enfuir! Oh! maudites soient les femmes qui jettent le trouble dans cette belle ûme ! Écoutez, mon enfant ; promettez-moi seulement de continuer à faire les doux yeux à notre bon roi, de l’occuper un peu, de l’attirer à vous. Employez les plus fines ruses de votre sexe; mettcz-le-moi comme il faut dans vos filets; et puis vous agirez, pour le reste, à votre 'guise.

M. de Rosny se leva, et prit congé de mademoiselle Paulet. Comme elle lui rendait les honneurs suivant les règles de l’étiquette, il s’arrêta encore sur l’escalier.

— Agnès Sorcl, dit-il gravement, a sauvé son prince en renonçant à lui; faites la même chose par le moyeu contraire, je vous jure que vous aurez bien mérité de la France. Le roi est mieux que vous ne pensez. Je vous le veux montrer à cheval et se livrant aux exercices galants; c’est encore un charmant cavalier. Je crois que, si j’étais comme vous, une jolie fille de dix-huit ans, il me plairait fort.

Mademoiselle Paulet ne put s’empêcher de rire en jetant un regard sur les longues jambes, maigres de M. le grand-maître et sur ses bas de couleur lie de vin; mais elle promit de poursuivre ses agaceries et de consacrer scs œillades au bien de l’État, disant que cela n’engageait à rien.

-iO OlUüINAl'X UU XVIP SIKCLE.

A son retour au Louvre, Sully trouva le roi tout en fureur. Un page de la maison de Coudé était venu dire en secret que M. le prince sc disposait à emmener sa femme en Flandre.

— Si vous lui défendez de passer les frontières, dit le prudent grand-maître, ce sera le moyen de lui donner plus d’envie de fuir. Ayez plutôt l'air de ne pas songer à la princesse. Réveillez ici les plaisirs endormis; faites jouer les violons, danser les dames et gîdoper les chevaux. La belle s’ennuiera de la solitude et voudra revenir à Paris.

Le roi fut bien surpris de voir M. de Rosny, qui n’aimait pas la dépense, lui donner de tels conseils. Il goûta fort l’avis de son ministre, et fit annoncer pour le lendemain un carrousel dans les jardins du château. Mademoiselle Paulet y fut engagée des premières; le grand-maître l’envoya chercher par ses neveux, qui lui servirent d’escorte et la firent asseoir en évidence aux meilleures places. Henri IV s’était paré comme un jeune homme; il avait un pourpoint de brocart d’or, un collet de senteurs et des manches 'de satin de la Chine. Sou cheval était le plus superbe, et il le maniait h merveille. Il courut la bague avec succès, et fit divinement bien au jeu de la tète de bois. Sully se frottait les mains en voyant les dames applaudir et disait tout haut ;

— C’est encore le plus adroit; il est leur maître à tous !

M. de Dellcgarde, qui avait été jadis l’un des 'habiles, ne réussit pas à cause de l’embonpoint qui lui était sun'enu. Bassorapierre n’était pas en veine ce jour-là. MM. de Guise étaient ah.sents; de sorte que les honneurs de la matinée restèrent au roi.

Ce fut le tour de mademoiselle Paulet à briller le soir à l’heure des danses. Elle déploya toutes scs

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