MADEMOISELLE PAULET
— J’espère, monsieur le duc, que vous ne pousserez pas plus loin cette étrange façon d’agir.
— Je n'ai plus qu’à implorer ma grâce, mademoiselle, et me jeter à vos genoux; mais pour cela il faut bien que je vous conduise .jlisqu’à votre appartement, car je ne puis me prosterner au milieu de la rue, et je ne suis pas de ceux qu’on fait mettre dehors par ses gens. C’est une visite que je vous rends à une heure un peu avancée. L’amour est indiscret; vous aurez pitié de ma folie.
Charles de Lorraine, au milieu d’un déluge d’excuses et de politesses, s’introduisit dans la maison, puis dans le salon de la demoiselle, et enfin dans la chambre à coucher, où il paraît qu’il obtint son pardon •avec la permission d’y demeurer longtemps , car il y était encore le lendemain au matin.
A quelques jours de là, mademoiselle Paulet aperçut à la cour un gentilhomme qui se tenait caché derrière les autres. C’était M. de Lansac; elle s’approcha de lui sans hésiter.
— Monsieur, lui dit-elle fort sèchement, votre conduite à mon égard vous pourrait faire, si je voulais, un tort à ne vous en relever jamais. Je vous pardonne, à la seule condition de ne m’adresser la parole de votre vie.
— Mademoiselle, j’étais venu dans l’espoir d’ontenir des conditions moins dures par mon repentir.
— N’en espérez pas d’autres. Si M. de Guise savait l’abus que vous avez fait de son nom, il vous ferait jeter par les fenêtres.
Le jeune homme voulut ajouter de nouvelles excuses; mais on lui tourna le dos et on ne hai accorda !f un seul regard. La demoiselle n’était pas si méc*hante qu’elle le voulait paraître; car Lansac, étant
demeuré amoureux d’idle, rentra en grâce par la suite, comme on le verra bientôt.
M. de Rosny, qui s’intéressait à mademoiselle Paulet, craignait pour elle riiumeur changeante des Guise.
— Prenez garde, mon enfant, disait-il un jour à sa protégée; cet liommc-lâ est un brouillon comme son père et tous ses oncles. iNe vous attachez pas trop fortement. Je sais sur lui de vilaines histoires. Il n’a de secret pour personne, et tient â honneur de publier si's succès, ün m’a conté qu’un jour, ayant obtenu les faveurs d’une dame, il se démenait chez elle avec impatience, en s’informant à chaque instant de l’heure qu’il était, et comme la dame lui demanda le motif de celle agitation : « C’est, dit-il, que je voudrais être à demain pour l’aller dire à mes amis. )> '
Mademoiselle Paulet tournait la tète de côté en souriant malignement des craintes du vénérable grandmaître. Ces inquiétudes n’étaient pourtant pas vaines; car M. de Guise ne prenait aucun soin de ménager la réputation de sa maîtresse. Il parlait d’elle avec une légèi'cté coupable, et s’il n’eût pas été si grand seigneur, les autres dames n’auraient pas manqué de saisir ce prétexte, pour témoigner â la demoiselle moins de considération. Ce qui acheva de la compromettre, c’est qu’elle en vint à aimer le duc si tendrement, qu’elle n’avait pas môme le courage de lui commander d’Ctre plus soigneux de son honneur.
Un jour que M. de Guise et le duc de Chevreuse chassaient ensemble dans un lieu sauvage qu’on appelait Versailles, ils s’arrêtèrent sous un arbre pour se reposer, et causèrent de leurs bonnes fortunes.
— Savez-vous, disait M. de Chevreuse, que vous faites preuve, celte fois, d’une constance qui ne vous est pas habituelle? V^iici tantôt un mois que vous ne bougez de l’hôtel Paulet.
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— Je n’en ai pas pour longtemps à présent, répondit M. de Guise avec fatuité.
— Je gagerais que vous serez encore dans les filets de cette jeune fille dans deux autres mois encore;
— Votre cheval contre le mien que j’en suis délié avant huit jours.
— Cela va. Votre cheval est à moi, j’en réponds.
— C’est au contraire le vôtre qui m’appartient, puisque je veux rompre h l’heure môme.
— Oh ! n’allez pas si vite ; demain vous en seriez peut-être à vous mordre les ongles.
— Je vous prouverai tout de suite que ma gageure est gagnée.
— Comment cela?
— En vous envoyant ce soir prendre possession de la belle en mon lieu et place.
— Cela me conviendrait fort, et je ne regretterais pas mon cheval si la chose était possible; mais je rne verrais fermer la porte sur le nez.
— Par la balafre de mon père ! cette fille est à moi, • et je puis disposer de mon bien, j’espère. Je vous en veux donner ici ma lettre de change, et il ferait beau voir ma signature aller aux mains d’un sergent faute de payement.
M. de Guise déchira une feuille de son agenda de poche, et traça au crayon une lettre de commerce ainsi conçue :
A la première vue, ma mie , vous payerez au duc de Chevreuse le montant complet de votre amour pour moi, que je lui transmets par la présente, valeur échangée.
CiiAULES,.DE Lorraine, duc de Guise.'
Des bois (le Versailles.
A mademoiselle Paulei,
fiO OniGINAL'X DU XVII* SIÈCl-E.
M. de Chevreuse D’atlendit pas au soir pour se faire annoncer à l’hutel Paulet. Il se présenta le plus poliment du monde, en belle toilette et le maintien agréablement composé, tenant d’une main son chapeau et.de l’autre son billet en règle.
— Mademoiselle, dit-il en arrondissant le bras et soulevant avec grâce le petit doigt, je suis possesseur d’une lettre de change sur vous dont j’ai bien à cœur d’étre payé.
En prenant lecture du billet, mademoiselle Paulet ne put dissimuler une certaine émotion , le coup étant rude et inattendu; mais elle ne se laissa pas démonter. Elle comprit que si ce papier courait le monde, on en pourrait faire des risées; c’est pourquoi elle le déchira et en jeta les morceaux au feu.
— S’il était vrai, répondit-elle avec assez de calme, que j’eusse de l’amour pour Son Altesse le duc de Guise, ce serait une valeur immobilière, monsieur, et qui ne se devrait point transmettre comme des marchandises; mais ce que M. de Guise réclame n’existe pas. Un pareil procédé me dégagerait d’ailleurs de toute obligation envers lui. Votre billet n’a donc qu’une valeur chimérique , et je vous conseille, bien de ne plus faire ce commerce; vous n’y gagneriez que des désagréments.
— Cependant, mademoiselle, le duc m’avait garanti un accueil favorable.
— Je l’estime trop, et vous aussi, monsieur, pour ne pas voir en ceci une plaisanterie. 11 ne faut pas qu’elle aille plus loin, et c’est afm qu’il n’en soit plus question que je détruis cette pièce curieuse. S’il en était mis une copie en circulation, j’en regarderais l’auteur comme un misérable.
Elle ajouta ensuite avec une révérence ;
— J’aurai toujours beaucoup de plaisir, monsieur,
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h recevoir une personne de votre qualité, lorsqu’elle m’honorera de ses visites; mais, dans ce moment, vous avez trop les apparences d’un faussaire et d’un malhonnête homme pour que je sois tenue de vous faire compagnie.
Et la demoiselle se retira dans scs appartements avec une contenance fière, en fermant la porte derrière elle pour n’ètre point suivie.
M. de Chevreuse demeura fort décontenancé de cette brusque sortie. Il se promena un instant dans le salon en faisant craquer scs bottes sur les tapis et mordant ses moustaches, puis il s’en alla tout confus chez M. de Guise. En lui iipprenant qu’on avait traité le porteur de son titre comme un sot et un homme de peu, il lui ôta l’envie de poursuivre cette fanfaronnade.
— Je pense, dit le duc, que le beau jeu n’est pas de notre côté. Je vous rendrai votre cheval; nous agirons prudemment, je crois, en ne parlant pas de l’aventure. J’irai ce soir faire ma paix avec la petite.
Tout prince qu’il était, M. de Guise se vit fermer la porte de l’hôtel Paulet, et s’en retourna fort courroucé. Après une affaire aussi fâcheuse, bien des femmes se seraient retirées pour un temps dans leur château. Mademoiselle Paulet, ayant heureusement pleuré pendant une grande heure, se sentit le cœur fort soulagé. La nuit venue, elle délibéra quelque peu s’il convenait d’aller au Louvre ; et puis, ne pouvant supporter l’idée qu’on s’informerait peut-être des causes de son absence, elle mit sa plus riche parure, et demanda son carrosse.
Il y avait comédie au château pour un nouveau Pantalon, arrivé de Venise, et qu’on disait fort divertissant. Mademoiselle Paulet trouva place au premier rang parmi les plus belles. M. de Guise voulut se
♦ii OlUGlNAliX DU XVII* SIÈCLE.
mettre dans son voisinage ; mais elle trouva moyen de l'éviter et d’attirer autour d’elle une douzaine de jeunes seigneurs des plus galants. Elle lit mille coquetteries, et se mit si bien en frais d’esprit et de gentillesse, qu’elle eut bientôt une grosse cour. i
— Il paraît, lui dit Son Altesse après le spectacle, que vous ayez résolu de me traiter conime le Cassandre de la comédie. Je n’ai pu voir encore aujourd’hui de quelle couleur sont vos yeux.
— Vous pouvez voir qu’ils sont un peu rouges d’iivoir pleuré ce matin; mais je ne m’affligerai pas plus longtemps pour un homme qui ne le mérite pas.-
— Eh ! là 1 ne nous fâchons pas pour une plaisanterie.
— Il est trop lard, monsieur le duc; je n’ai plus de colère, ainsi nous ne pouvons plus nous accommoder. Trouvez bon, je vous prie, que je rie de préférence avec les gens qui plaisantent d’autre façon oue vous.
La demoiselle s’éloigna en jouant de l’éventail et entraînant après elle une foule de jeunes cavaliers.
C’est une chose assez remarquable que Charles de Lorraine, qui était le plus inconstant des hommes, ait mis tout en œuvre pour se réconcilier avec mademoiselle Paulet, sans y réussir. C’était la première fois qu’une femme «prenait l’initiative de la rupture avec lui, et peut-être ne tenait-il aussi fort à renouer cette intrigue que pour la rompre ensuite avec plus d’éclat. Quoi qu’il en soit, il échoua complètement et ne rencontra plus que du mépris dans cette jeune fille dont il se croyait le maître. Qn le vit un jour errer tristement par les escaliers du château, la face inclinée vers la terre et les yeux fixés sur les pointes de ses bottes, murmurant tout bas des paroles sans suite,