‹ Originaux du XVIIe siècleChapitre 14 sur 24 · MADEMOISELLE PAULET · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE PAULET

Le vénérable grand-maître reçut un blanc-manger sur son épaule, et sa manche cramoisie en fut toute giàlée.

— Je n’ai que faire ici, dit-il en regagnant la rue. Emportons bien vite nos consolations ; c’est à nous autres vieillards qu’appartiennent les soucis de longue durée, et non pas à ce bel âge, où l’on ne pleure que pour être plus joyeux après.

Il fallait que M. de Rosny eût bien de l’amitié pour sa protégée, car on voit qu’il prit la chose doucement ; et cependant son pourpojnt valait de l’argent, et le bonhomme devenait tous les jours plus avaricieux.

La vilaine conduite de M. de Guise avait mis d’abord mademoiselle Paulet au désespoir; mais si cette jeune femme sentait fort vivement, elle savait aussi résister avec énergie à la douleur et prendre des partis extrêmes. Son aventure devait infailliblement la conduire à se jeter dans un couvent ou à devenir galante. Il paraît démontré que sa jeunesse l’entraîna dans la dernière de ces voies. On assure qu’elle eut un grand nombre d’amoureux après le duc de Guise. On cité des seigneurs de toutes sortes, des étrangers, de minces gentilshommes, et jusqu’à un évêque. Mais les gens de cour étaient alors si légers eux-mêmes, et ils aimaient tant le scandale, qu’il ne faut pas trop se fier à ce qu’ils ont écrit. J’ai lu, je ne sais où, que le chevalier de Guise, frère du duc, avait obtenu d’elle un rendez-vous; mais cela n’a rien d’authentique, l’historien n’étant pas un contemporain, et les faiseurs de romans n’ayant ni scrupule ni ménagements pour la réputation des gens de qualité. Les femmes surtout ont médit de mademoiselle Paulet jusqu’au moment de sa réhabilitation. Comme il n’y a nul esprit de corps dans le beau sexe quand la jalousie

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est sous jeu, on ne peut encore rien affirmer sur ces témoignages suspects.

Une chose pourtant donne du crédit aux méchants propos : c’est que celte demoiselle est généralement désignée dans les lettres du temps par le sobriquet de 'la Lionne^ cl que son impétuosilé n’était pas le seul prétexte de eel étrange surnom. Quoi qu’il en soit,

; nous ne chercherons pas à apiirofondir cette question, parce que trente aimées de vertu ont bien racheté de légères fautes , et que mademoiselle Paulet s’est rendue plus célèbre encore après sa réforme que dans le temps même où l’amour du feu roi l’availmise si fort en évidence. D’ailleurs nous avons hite d’en venir à cette époque intéressante de sa vie où clic montra tout ce qu’elle valait.

Mademoiselle Paulet cayant visité par hasard l’hôtel <le llambouillet, comprit tout à coup un beau jour que les plaisirs de l’esprit et de la conversation sont mille fois préférables au tumulte des cours et au trouble des passions. Sa jeunesse était cependant encore dans tout son éclat; elle n’avait jamais été plus jolie que lorsqu’elle s’enrégimenta parmi les habitués de l’hôtel de Rambouillet. Longtemps elle fut la plus jeune et la plus belle des p’récieuses. Elle travailla puissamment à la révolution qui s’opéra dans le langage de la bonne société, n’ayant plus d’autre désir, d’autre occupation, que de chercher à bien dire, d’admirer et d’encourager les poètes et les beaux esprits. Elle apprécia Gombauld, se passionna pour Voiture, et contribua fort à donner au grand Chapelain la réputation qu’il méritait si bien. Personne, dans cette coterie recommandable, ne sut comme elle raffiner sur les sentiments, s’exprimer avec délicatesse, et rendre aimable la tigrerie, cette pudeur coquette qui provoque les hommages sans donner

MADEMOISELLE PALIÆT.

d’esi)éranct*, et qui a lait des Français le peuple le plus poli de l’Europe.

C’est aux cliarmes de mademoiselle Paulet et à la célébrité dont elle jouissait qu’on doit en partie l’empressement que mirent certains grands seigneurs à s’introduire dans le cénacle des précieuses , circonstance qui accéléra le triomphe du bon goût. Comme le disait judicieusement mademoiselle Paillet : Au pai/s de dames, il n’y a pas de ducs ni de princes.

Nous ne prétendons pas la placer au-dessus de madame de Rambouillet. La marquise avait montré une vocation e.\traordinaire, un amour furieux lies belles choses. A vingt ans , elle allait apprendre le latin, rien que pour lire Virgile, si une maladie ne l’en eût empêchée. Depuis, elle s’était contentée de l’espagnol et naturellement elle savait dessiner. La première place, après cette femme remarquable, revient de droit à mademoiselle Paulet, à cause de l’utilité dont elle fut dans la réforme et du grand nombre de prosélytes qu’elle se fit. C’est à elle que la coterie dut l’acquisition de M. Godeau, l’évèquc de Grasse. Un jour qu’il s’était trouvé assis près d’elle, il avait été si charmé de son esprit, que bientôt, ne pouvant plus se passer de sa conver.sation, il avait recherché tous les endroits où elle allait. Il s’était ainsi habitué chez la marquise.

— Mademoiselle, disait un jour Voiture i mademoiselle Paulet, ne pouvant être le soleil, que préféreriez-vous être après ce bel astre?

— Monsieur, répondit -elle, je choisirais d’être montagne, atin de le voir la première à son lever, et la dernière quand il se couche.

Cette réponse eut un prodigieux succès, et donna

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la plus haute idée de ce qu’on faisait à l’hôlel Rambouillet.

AJ. de Brancas estimait mademoiselle Paulet, celle de toutes les dames qui disait le mieux, et on peut s’en rapporter à lui. C’est ce marquis célèbre qui, en faisant ses prières, parlait ainsi à Dieu :

— Seigneur ! vous pouvez assurément me tenir pour un bomme bien à vous. Je suis votre serviteur de toute mon âme plus qu’à personne.

On a prétendu que M. Godeau était amoureux de mademoiselle Paulet, et nous sommes assez disposé à le croire. Il lui écrivait de belles dissertations sur l’amitié, où ce sentiment était poussé jusqu’aux limites les plus proches de la passion. On lui répondait par des tirades d’une délicatesse superfine. Il faut plaindre le digne homme d’ètre tombé en des mains si habiles; car, après avoir mené l’amour grand train, une femme quis’estamcndéc, comme mademoiselle Paulet, vous sait traîner les gens en longueur, de façon qu’ils n’avanceraient pas d’un degré par siècle, dussent-ils soupirer trois mille ans, et l’objet de leur flamme fût-il d’aussi bonne conservation que les pyramides d’Égypte.

M. de Grasse possédait un portrait de mademoiselle Paulet; c’était une image un peu bien mondaine pour le cabinet d’un prélat. Il avait mis au-dessous des vers dont la célébrité seule était l’excuse; ils sont pris d’un sonnet adressé à la reine mère :

En vain je voudrais fuir bien loin de ses appas,

Je ne m’en puis sauver, je ne m’en puis distraire.

L’Amour dedans mon cœur l’a si bien su pourlraire.

Que même je la vois quaud je ne la vois pas.

Ce joli quatrain aurait bien pu sortir de la plume de M. Godeau, qui savait aussi versitier admirable-

MADEMOISELLE PAl’LET.

CD

ment; mais l’estimable (ivèqucne rima que des choses saintes, cl nous n’cavons pas besoin de rappeler combien sa pièce du Bénédicité lui a fait d’honneur.

Le goût de mademoiselle Paulet pour le bel esprit devint son unique plaisir, sa pensée dominante. Il lui tint lieu de tout, et l’empêcha de songer au mariage. Sa passion ne fut pas malheureuse, car, sans avoir rien produit que des lettres familières, cette personne spirituelle s’est fait une réputation européenne. C’est par elle et par scs amis que le style de mademoiselle Scudéri devint si fort à la mode. Elle a su créer enfin un nouveau langage, qui était le plus charmant du monde, puisqu’on l’admirait, et M. de Molière avait bien mauvaise grâce à critiquer irapertinemment l’hôtel Rambouillet.

Du reste, mademoiselle Paulet eut l’approbation d’une assez jolie réunion d’écrivains immortels. Chapelain la considérait singulièrement, des Iveteaux lui fil des vers, Théophile la chanhi plusieurs fois, et son nom est répété obligeamment dans les œuvres du poète Sigogne, le fameux satirique! Non-seulement elle regagna l’estime de la cour, mais elle se vit recherchée, admirée par tout le monde; tant il est vrai que c’est une puissance et un grand bonheur que d’avoir l’esprit vraiment beau.

Une fois retirée de la galanterie , mademoiselle Paulet se réconcilia volontiers avec le duc de Guise, par l’entremise de Gombauld, qu’ils voyaient intimement tous deux; mais il ne fut question de l’amour entre emx que pour raisonner et raffiner divinement sur ce sentiment.

Personne ne possédait comme celte demoiselle l’art d’appeler les choses autrement que de leur nom. Vous ne lui auriez pas fait dire pour cent mille éeus un 'siège ou des chaises, mais bien les commodités de la

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conversation. C’est elle qui baptisa la promenade du (^ours l’empire des œillades. Peut-ôtre cette manière de s’e.\primer n’est-elle pas étrangère aux beautés de la littérature dramatique du dix-huitième siècle, où la périphrase est fort de mise, et Voltaire ne s’est jamais douté que, sans mademoiselle Paulct, il n’aurait peut-être point fait dire à Zaïre :

Son superbe courage

A mes faibles appas adresse un pur hommage.

Ce qui annonce, par un tour infiniment agréable, ([lie l’intention d’ttrosmane est d’épouser sa maîtresse, et non pas d’en faire une odalisque.

Mademoiselle Paulct n’était plus de la première jeunesse lorsque le duc de Montmorency lui (it la cour; et cependant on a dit ([uc ce seigneur avait eu ses bonnes grâces; mais il est probable que s’il n’eût pas été décapité à Toulouse, par ordre de M. le cardinal, il aurait démenti ces discours, que nous tenons [jour mensongers et invraisemblables. Cette intéressante demoiselle mourut h cinquante ans, à la suite d’un gros mal de gorge qu’elle gagna aux samedis de mademoiselle Seudéri. Elle laissa beaucoup de son bien aux éi^rivains les plus en renom, et emporta les regrets de tout ce qui aimait le fin du langage. -

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