ET LA REINE CHRISTINE
Peu de temps avant la mort de M. le cardinal de Richelieu, il y eut un matin bien du vacarme dans le cabinet de travail à Ruel. Un envoyé d’un petit prince allemand, qui était venu avec un sauf-conduit, attendait, pour la troisième fois, à la porte du ministre. Cet homme cria si fort contre les gardqs, que M. le cardinal lui donna audience pour se débarrasser de ses importunités; mais Son Éminence lui montra une raine si grise, que si c’eût été une personne de la cour de France, elle en eût éprouvé une cruelle peur.
— Monsieur, dit le ministre , qu’avez-vous à me demander? Vous avez vu le roi; il vous a promis justice; il vous l’accordera, s’il lui plaît. Je n’ai pas le loisir de songer à des affaires de cûtillon.
— Monsieur le cardinal, répondit l’Allemand sans s’eflrayer, c’est le roi qui promet et c’est vous qui tenez parole. Nos États sont en guerre; mais si un ravisseur amenait chez nous une princesse de France, le comte d’Isembourg, mon maître, est homme d’honneur, et il vous donnerait satisfaction.
— Eh bien, trouvez-moi donc le chevalier de Massaube, et je le punirai.
Si votre police le voulait, clic aurait bientôt dé-
72 onrcTNAüx nu xvii® siècle.
couvert le coupable. On l’a vu, il y a trois mois, •’i t trléaus avec niadame la comtesse. Je ne puis concevoir que vous donniez protection li ce misérable, qui fut pendu en effigie pour avoir volé la solde de sa compagnie, quand il était h votre service.
— Ouais! il a volé nos troupes! s’écria le cardinal en relevant ses sourcils gris jusqu’.'i sa calotte de velours. J’ignorais cela, Attendez ici un moment, je vous prie; on va vous donner .satisfaction sur l’heure.
Son Éminence parla bas à l’oreille du capitaine des gardes, et environ dix minutes après cela, deux porte-pique amenèrent un garçon mal accoutré, qu’on reconnaissait néanmoins pour- un gentilhomme à sa bonne tournure.
— Monsieur de Massaube, dit le cardinal, voici l’envoyé du comte d’Isembourg, dont vous «avez enlevé la femme. Je vous aurais peut-être paidonné cette escapade; j’aurais peut-être répondu qu’on ne saurait faire trop de mal de toutes les façons à des ennemis éternels, comme le sont pour nous les impériaux; mais j’apprends que vous étiez passé en Allemagne avec l’argent de votre compagnie. Votre affaire est mauvaise, monsieur.
— Permettez-moi de dire un mot, monsieur le cardinal, reprit le gentilhomme. Je suis passé en Allemagne, il y a dix ans, .sans emporter une maille de la solde de mes troupes. Il manquait trois hommes dans le cadre de ma compagnie, lorsqu’un officier du roi vint faire une revue. Je remplaçai ces trois hommes par de faux soldats. On prétendait que c’était un jeu pour toucher plus d’argent qu’il ne m’en revenait; mais c’était pour la bonne mine du corps. L’inspecteur me dit des injures; je lui cassai sur les épaules une fourchette â mousquet. 11 fallut passer le Ithin à la hâte. Voilà toute l’affaire, je vous le jure, monsieur
LE MARQCÎS DE MARIAMÉ. l3
le cardinal, par l’honneur de mon oncle, le marquis de Massaube, qui mourut à Goulras sous les yeux du feu roi. En arrivant à Cologne, je fus bien reçu du duc de Lorraine, qui me donna un régiment; mais je. n’aimais pas à tourner la pointe de mon épée du côté de mon pays, et j’ai saisi l’occasion de quitter le service. Son Altesse le comte d’Isembourg me voyait avec plaisir. Sa femme conçut de l’amitié pour moi, parce qiie je jouais proprement du téorbe, et qu’un Français a toujours meilleur air qu’un Allemand. Madame la comtesse s’ennuya de son vieux seigneur de mari, et me fit la faveur insigne de fuir avec moi. Je pris un faux nom, et je rentrai dans le Languedoc, où je me cachais depuis six ans, lorsque Votre Éminence a bien voulu m’y faire arrêter. La comtesse avait emporté pour un million de pierreries ; nous avons tout mangé, monsieur l’envoyé, jusqu’à ses boucles d’oreilles. Si je mens , je veux être roué. Maintenant qu’il ne nous reste plus rien, c’est un coup heureux du sort que d’avoir été découverts, car la misère de ma maîtresse m’aurait'transpercé le cœur. Au lieu de cela, je serai pendu tout tranquillement, et la comtesse retournera dans sa principauté; mais, je. vous en supplie, monsieur le cardinal, dites un mot pour que cette aimable personne ne soit point maltraitée.
A mesure que Massaube parlait ainsi, les rides s’étaient effacées du front de M. le cardinal ; ses yeux avaient pris de l’adoucissement, et, finalement, son air fâché avait fait place à quelque chose approchant d’un sourire.
Une députation des villes de Flandre venait d’entrer pour régler des affaires de commerce, et parmi les envoyés était un tout jeune homme, héritier d’une grande maison de Belgique :
core à M. le cardinal de l’emploi pour moi; je le veux senir jusqu’à ma dernière goutte de sang.
— Nous verrons cela, dit le ministre d’un ton bourru. Massaube, tu es un étourdi. Je te fournirai^ l’occasion de te faire casser la tète. Va, mon ami , laisse-nous.
A quelques jours de là, comme la députation du commerce de Flandre s’apprêtait à quitter Paris, M. de Mariamé, en traversant à cbeval la rue Saint- Denis, aperçut Massaube en piteux état. Le pauvre garçon montrait la corde de son pourpoint, et son épée était suspendue après une jarretière en guise de baudrier.
' — Comment vont les amours? lui dit Mariamé. La comtesse est-elle heureuse?
— Hélas ! répondit Massaube, je crains fort qu’elle n’ensoitbientôtàmanier elle-même ses casseroles pour l’amour de moi, si le cardinal ne nous prête assistance.
— Permettez-moi, monsieur, de vous ol'lrir ma bourse. J’ai emporté pour mon voyage dix mille écus dont je n’ai que faire. C’est à la comtesse d’isembourg que je les enverrai ce soir. Vous devez vous léliciter de la belle humeur où M. le cardinal s’est trouvé l’autre jour; car le roi lui a reproché tout haut de ne vous avoir pas mis devant la justice; mais Son Éminence a répondu : « Il faudrait que tous les gentilshommes qui passent le Rhin enlevassent des princesses allemandes. »
— 'Fi! le vilain ! dit le chevalier. J’ai connu que ce cardinal était un méchant homme dans le fond, en voyant qu’il laissait impuni un aussi grand crime que le mien.
— Que vous êtes de drôles de corps, vous autres Français ! reprit M. de Mariamé en riant. Nous ne saurions jouter avec vous pour l’esprit. Adieu, mon-
7(i ORIGINAUX DU XVII* SIÈCLE.
sieur. Si vous passez les frontières, souvenez-vous que nous avons fart amitié ensemble.
— Je ne suis pas de ceux qui oublient les services. Tenez-moi pour un homme qui vous appartient.
Cette aventure et ce voyage à Paris eurent une influence considérable sur la vie de Mariamé. Ce jeune seigneur était naturellement mélancolique. Il avait peu de brillant dans l’esprit, mais du bon sens pardessus toutes choses et une noblesse accompagnée d’un grand feu de cœur, qui en faisaient un de ces personnages tendres et chevaleresques à inspirer de fortes passions aux femmes. Ayant eu le loisir de juger les Français, il ne donna point dans le travers des gens de la Flandre, qui avaient alors la manie de singer notre cour le plus gauchement du monde. Il s’était dit souvent ;
— Pour agir comme un Massaube, il faut êtreMassaube lui-même ou l’un de ses pareils. J’ai du sang flamand dans les veines, et je ne ferais que des sottises en me donnant les airs et les façons d’un Français. Demeurons tel que le ciel m’a fait.
Cinq ans après sa visite k Iluel , M. de Mariamé, ayant reçu le titre de marquis k ta mort de son père, était devenu l’un des plus riches et des plus beaux cavaliers qui fussent k la cour de l’infante d’Espagne, à Bruxelles. Il usait magniliquement de ses biens, et donnait des fêtes. Ajoutez à cela qu’il avait l’âme Aère sans rodomontade, une majesté naturelle qui était fort de qualité, les yeux en amande, ce qui ne gâte rien, et vous comprendrez qu’il devait faire un Amadis accompli.
En ce temps-lk on vit arriver k la cour des Pays-Bas une jeune dame espagnole renommée pour sa beauté. C’était la femme d’un nouveau trésorier. Elle s’appelait dona Marie de Cardone, et était nièce, par sa
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mère, des ducs d’Arcos, une fort grande maison. Don Antoine de Cardone l’avait épousée avant qu’elle eût ses quinze ans, et il en comptait plus de soixante. L’époux avait les cheveux blancs et le dos bien voûté, mais une belle réputation d’honuétc homme et trèscapable en politique , ce qui n’est point assez pour contenter une femme de dix-huit ans, avec des doigts d’ivoire, une santé d’Espagne et des yeux noirs à (leur de tête. Don Antoine avait beaucoup d’occupations, étant du conseil de régence et trésorier comptable. Il sortait de chez lui dès le matin, et n’y rentrait que la tête embarrassée d’affaires qui n’amusaient point dona Marie ; mais comme il laissait une liberté entière à sa jeune épouse, elle ne se plaignait point de ses absences. Elle était vertueuse, n’ayant pas eu occasion de faillir; si don Antoine n’avait jamais eu l’amour de sa femme, du moins il n’en recevait aucun désagrément, et il eut le bonheur, d’un autre côté, de gagner la confiance entière de l’infante et le collier de la Toison d’or. On avait beaucoup glosé sur cette alliance, à cause de la différence d'àgcs qui existait entre les époux, et l’on assurait que dona Marie ne connaissait du mariage que la cérémonie nuptiale.
Dès le premier jour qu’elle parut à la cour, la jeune dame remarqua M. de Mariamé pour le plus joli homme et le mieux fait qu’elle eût jamais rencontré. Les yeux d’une honnête femme, quand elle est de race espagnole, parlent souvent plus haut qu’elle ne le voudrait. Le marquis s’aperçut de l’effet qu’il venait de produire ; et comme il n’est rien tel que l’assurance de plaire pour devenir amoureux, il se prit incontinent d’une passion brûlante pour dona Marie. Sans échanger un mot, leurs regards se dirent pourtant furieusement de choses, et ils s’allèrenl coucher
78 ORIGmATIX Dü XVII® SIÈCLE.
en pensant l’un à l’autre. Ce manège d’œillades se poursuivit entre eux longtemps, à la promenade, aux ballets, à la comédie. Mariamé avait bonne envie de se déclarer; mais, à cause de la violence môme de sa flamme, il se sentait le cœur tout gonflé de craintes au moment d’approcher de sa belle.
'Le seigneur de Cardone invita les jeunes gens de la cour à venir chez lui. Mariamé eut ainsi ses entrées dans la maison; mais il demeura encore un grand mois dans sa réserve, et dona Marie en était toute rêveuse. Cependant, un jour qu’il vint faire une visite du malin, je ne sais comment il arriva que la dame était seule. Nos amants se dirent mille sornettes, et vous les eussiez crus bien indifférents, si ce n’est qu’ils changeaient de couleur à tous propos, et que leurs mains tremblaient. La jeune femme était au supplice; elle proposa une partie d’échecs pour reprendre contenance. Ils n’avaient point poussé quatre fois les pièces que, leurs genoux s’étant rencontrés sous le guéridon, Mariamé, hors de lui, jeta les échecs par la chambre et tomba aux pieds de dona Marie. Il fallait que cette aimable personne eût bien de la faiblesse pour le marquis, puisqu’au rebours de ce que font les femmes ordinairement, elle ne sut jouer ni l’étonnement ni la colère, et qu’elle reçut ses déclarations avec beaucoup de joie, en lui avouant qu’elle l’aimait de toutes ses forces. Pourtant, lorsqu’elle vint à se remettre dans l’esprit qu’elle appartenait à un autre, cl que le monde parlait avec mépris des femmes qui trompaient leurs maris, elle pleura en disant qu’elle ne consentirait jamais à endommager l’honneur de don Antonio son époux. Mariamé était trop heureux de savoir que la tendresse de sa belle lui était donnée poui- ne se pas contenter d’une assurance aussi agréable. Il promit de ne rien demander de plus, et nos
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Depuis trois cents ans qu’il y avait en Flandre des Mariamé, on n’en citait pas un qui eût manqué à sa foi, et le jeune marquis n’était pas pour faire une exception. Il aurait pu sans doute abuser des bontés et de l’inexpérience de dona Marie; mais il avait dans le sang une vieille loyauté qui l’arrêtait lorsqu’il s’agissait de tenter une vilaine action dont il se serait repenti sur l’beure. C’était un de ces véritables modèles des héros de roman d’alors, pour qui les sacrifices les plus pénibles avaient au fond quelque douceur, pourvu qu’on en retirât de la considération; or, comme dans cette circonstance, Mariamé n’était payé de sa générosité que par l’estime de sa maîtresse et la sienne propre, sa conduite fut vraiment fort méritante.
De son côté, dona Marie, qui était pieuse, se mit à faire assidûment ses dévotions, et ne cacha aucune de ses pensées à son confesseur, afin d’avoir la conscience en repos. Il arriva de ces beaux arrangements que tous deux s’en allèrent languissant comme des plantes malades, perdant le rire et l’appétit, devenant distraits et rêveurs avec des fronts tout chargés de nuages.
Ils étaient trop jeunes pour savoir se mettre en garde contre la méchanceté du monde. On ne cache i habilement, d’ailleurs , que les passions qui ont du ' criminel. Il se rencontre assez de gens qui veulent connaître ce dont ils n’ont que faire, et qui regardent les autres au blanc des yeux pour deviner leurs secrets. On comprit que ces jeunes gens s’aimaient, et pourtant on n’en osait pas encore médire. Dona Marie avait un étourneau de frère qui arrivait de France, et qui lui dit un soir devant bien de la compagnie;
80 OniGINALX DU XVII* SIÈCLE.
— Ah! ma sœur, que les femmes de ce pays-là savent mieux que vous ce qui est de bon ton! Je gage que vous n’avez pas d’amant ! Prenez-en donc un si vous ne voulez avoir l’air d’une sotte. Sachez qu’il n’y a rien de si beau à Paris que d’être galante.
Le seigneur Cardone vint au secours de dona Marie en relevant ces propos ridicules avec sévérité ; mais des envieux firent réflexion que la jeune dame avait balbutié comme une personne démontée qui, sans être innocente, ne possède pas encore le grand jeu des femmes à expérience. Dona Marie s’apercevait souvent de certains regards curieux et perçants, qui lui donnaient de la peine. Heureusement à dix-huit ans on passe vitement des larmes à la joie. Le chagrin ne durait guère dans le cœur de la belle enfant; mais à force d’aller et de revenir, il finissait par lui laire quelquefois les yeux rouges, et Mariamé en avait l’ame fendue de douleur.
Malgré la liberté que lui laissait son mari, la dame ayant des devoirs de cour et une grande maison où venaient une foule d’importuns, ne pouvait consacrer que peu d’instants à son ami. Mariamé commençait à trouver cette vie-là insupportable. Un matin qu’il se promenait dans ses jardins, en rêvant à ses amours, il se ressouvint de l’aventure de Massaube :
— Hélas ! se disait-il en poussant de gros soupirs, que ces gens qui n’ont point de scrupules sont heureux ! si j’étais du caractère de ce chevalier, j’enlèverais ma maîtresse; mais, de l’humeur dont je suis, je ne pourrais vivre en songeant qu’on écrit mon nom sur des papiers qui déshonorent. Je ne saurais affronter les bancs des tribunaux, ni me cacher comme un voleur, ou me laisser appeler traître et contumax. Si je faisais cela, mes neveux mettraient quelque jour
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LE MARQtlS DE MARIAMÉ. 81
an voile noir sur mon portrait, comme les Vénitiens sur celui du doge Faliero.
A force de repasser dans sa cervelle cette idée d’enlèvement, elle lui devint bientôt familière. Il s’indigna d’abord k la pensée que des recors voudraient peut-être mettre leurs mains sur sa noble épaule. Il se vit dans l’avenir misérable par suite d’une confiscation, portant son épée atUicbée avec une ficelle, près de sa maîtresse manquant du nécessaire ; mais il fit aussi comme tous les jeunes gens, et caressa vo^ lontiers l’espoir que les choses ne tourneraient pas si mal.
Un soir, en allant faire sa cour, il vit, au milieu des femmes, doua Marie qui était pâle d’ennui et de langueur. 11 s’approcha d’elle, et lui parla longtemps à l’oreille d’un projet qu’il venait de concevoir.
— Il faut, lui dit-il, que vous demandiez à visiter la Hollande pendant un mois. Votre mari n’aura pas le loisir de vous y mener; vous partirez seule, et j’irai vous rejoindre.
La jeune dame s’enflamma aussitôt pour cette belle invention; mais elle n’osait pas demander la permission à son mari. Sur ces entrefaites, don Antoine eut ordre d’aller à Bruges pour affaires d’importance. La dame choisit ce moment pour s’éloigner. Elle ne cacha point scs préparatifs, et prit congé de ses amies en leur disant qu’elle avait une fantaisie de voir La Haye. On chargea les coffres en plein jour sur trois berlines. Dona Marie écrivit une lettre respectueuse pour le vieux Cardone, envoya six cents florins à son confesseur et monta en carrosse. Les postillons étaient en selle, lorsqu’une troupe de cavaliers encombra la rue. C’était l’élite des gentilshommes de la cour qui venaient, avec Mariamé a leur tète, faire eacorte à la belle voyageuse, Ils étaient pour le
82 OBIGINAÜX DU XVU* SIÈCLE. ‘
moins vingt-cinq. Tous les bourgeois s’en mirent aux fenêtres.
— C’est ainsi, pensait le marquis, qu’un homme de ma sorte doit enlever sa maîtresse, à la face de l’univers, au grand soleil, et non pas de nuit, comme un fuyard.
Dona Marie, charmée de cette heureuse idée, donnait force sourires à ses compagnons en acceptant leurs services, et celle fois on allail se meltre en route, quand un carrosse poudreux s’arrêta devant la maison. La portière s’ouvrit, et don Antoine parut.
— Est-ce vous qui partez? dit-il à sa femme qui le vint embrasser.
La circonstance ne souffrait pas d’hésitation.
— C’est moi-même, répondit la dame. J’ai une furieuse envie depuis hier de faire un petit voyage, et comme je sais que vos afiaires ne vous permettent pas de m’accompagner, je m’en vais toute seule. Ces messieurs me conduisent hors la ville.
M. le trésorier n’avait pas l’humeur tyrannique, et il le montra bien en disant à sa femme d’un air tranquille :
— Eh bien I partez, Marie, et ne soyez point trop longtemps absente.
— Je compte demeurer un mois en Hollande.
— Un mois, soit. Je vous le permets. Allez, et conduisez-vous honnêtement.
Le vieux seigneur entra chez lui, tandis que la cavalcade s’éloignait à grand fracas. Dona Marie avait failli s’évanouir des efforts qu’elle avait faits pour surmonter son trouble; mais après une lieue de route, elle se remit , et n’aurait plus songé qu’au plaisir de voir son amant en liberté, sans le dernier mot de don Antoine, qui lui laissa du sombre dans l’esp/’il.
L’escorte des cavaliers s’en alla diminuant d’heure
en heure. Les plus galants restèrent encore pendant la seconde journée. A la troisième, ils n’étaient plus que trois, qui prirent congé vers le soir, en abandonnant Mariamé, qui parlait d’aller jusqu’à la frontière.
Nos amants firent un voyage fort agréable, et vécurent ensemble un grand mois sans trouble ni gêne, se parlant de leur passion le plus doucement du monde. La tentation était pressante pour le marquis de tâcher à déchirer te contrat du vieux Cardone; mais la dame demeura fidèle à ses devoirs avec une belle obstination, peut-être à cause du dernier mot de don Antoine, qui lui revenait souvent à l’imagination durant le chemin.
Si le moment do départ avait été délicieux, celui du retour fut bien moins charmant. Don Antoine avait appris que Mariamé conduisait sa femme. Les langues perfides avaient voulu exciter sa jalousie. On l’avait même raillé quelque peu. Un autre vieux seigneur, homme brutal, qui avait reçu de son épouse de gros désagréments pendant qu’il était à l’armée, dit un jour en face à don Antoine :
— Nous pouvons nous donner la main , seigneur Cardone : votre temme vous doit tailler de la rude besogne, depuis un mois qu’elle court la campagne avec un galant de vingt-cinq ans.
Cependant Mariamé déploya ses façons d’agir chevaleresques pour ramener sa belle au logis. Il écrivit à ses amis de le venir chercher à une journée de marche, et ils arrivèrent trois fois plus nombreux qu’ils n’avaient été au départ. Leur entrée dans la ville fut un véritable triomphe.
— Monsieur, dit Mariamé au vieux Cardone, dona Marie m’a fait l’honneur de me choisir pour l’accomgner dans son voyage. Je sais qu’il y a des gens disposés à en mal parler, mais un homme de mon nom et de ma
84 oniGiNAux DU x\ai* sifecr.fi.
loyauté n’est pas fait pour supporter le soupçon. SI donc il vous revient aux oreilles quelque médisance, vous m’obligerez de m’en avertir, afin que je tue celui qui aura tenu de méchants propos.
Don .\ntoine remercia le marquis avec sa politesse et son flegme ordinaires; mais Mariamé apprit le lendemain que dona Marie était retirée au couvent des Ursulines. Voilh notre amoureux aveuglé par la fureur, se disant offensé mortellement et ne faisant plus que des imprudences. Il envoya un défi au vieux Cardone : pour toute réponse il reçut l’ordre en bonne forme de passer la frontière avant deux jours. Le marquis s’en alla droit au palais de l’infante, flanqué de ses trois frères et de ses oncles, tous gens renommés pour leur grand courage, et, comme lui, un peu portés au roman.
Si M. de Mariamé se fût retiré sans bruit et qu’il eût envoyé sa famille parler en sa faveur, on l’eût sans doute rappelé bientôt; mais étant venu luimême, le front haut et avec un cortège menaçant, on ne pouvait lui céder ; on le força de partir. Il trouva néanmoins, à la frontière, un courrier qui lui remit, une lettre où l’infante lui donnait, en termes obligeants, la promesse que son exil ne durerait que six mois. Son Altesse lui commandait de ne point s’inquiéter de dona Marie et de patienter jusqu’à la mort du vieux Cardone, Il reçut encore à La Haye une épître fort tendre de sa maîtresse, avec une belle mèche de cheveux qu’il posa incontinent sur son cœur, et qui le rendit presque joyeux.
Avec ses airs de héros, son véritable naturel de grand seigneur, sa fortune et sa belle figure, M. de Mariamé trouva sur son chemin bien des dames qui l’auraient volontiers consolé de ses ennuis; mais il aimait trop dona Marie pour songer à lui être infi-
Lï MARQriS DE MARIAME-
dôle. Il s’cn alla, jetant à pleines mains l’or et les présents, donnant de la musique et des collations, sans demander jamais, en retour de sa magnificence, que l’amitié des plus belles, ce qui lui valut une réputation d’homme singulier partout où il passa. Comme il n’y avait encore que trois mois d’écoulés après qu’il eut achevé de parcourir la Hollande, il se rendit en Danemarck , et voulut visiter la Suède, ii cause du bruit que faisait alors la sagesse précoce de la reine Christine.
La cour de Stockholm n’était composée que de philosophes et de vieilles gens qui maniaient des plumes. La reine s’était prise d’un amour extrême pour les lettres et les sciences. Le chancelier Oxenstiern se plaignait qu’on ne trouvât dans le conseil que des grammairiens. M. Descartes était en grande laveur. Christine, à peine âgée de vingt-quatre ans, se levait à cinq heüres du matin pour causer avec lui des tourbillons et de cent choses dont, à son âge, on ne se doute point d’ordinaire.
Les jeunes gens n’ayant pour eux que leurs agréments naturels n’étaient pas en faveur, et la reine aftectait un mépris particulier pour les qualités brillantes qui les auraient fait réussir à d’autres cours. Toutes les dames ne partageaient point ces préventions royales; mais celles qui avaient de l’estime pour les gens de bonne mine s’en cachaient avec le plus grand soin, et les plus indifférentes aux belles choses teignaient de chérir tout au moins l’astronomie et les mathématiques.
Quoique la reine n’eût pas encore parlé de son abdication comme d’une affaire bien arrêtée, on prévit de loin, à scs autres bizarreries, qu’elle eu viendrait à cette toile résolution. La jeunesse en accueillit l’idée avec plaisir, et se groupa aussitôt à l’entour du
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prince Charles-Gustave, cousin germain de Christine î ce fut de ce côté que Mariamé chercha des amis. Il en trouva peu, mais bien plutôt des emdeux et des ennemis, à cause de ses richesses et de ses grandes manières, qui le faisaient bien voir des dames.
Les premières maisons de Stockholm s’ouvrirent pour le marquis, et il y fut d’autant mieux accueilli qu’il se fit précéder par quelques présents. Un jour qu’il était assis auprès d’une jeune veuve, à l’une des réunions du grand-chancelier, Mariamé fut complimenté par cette dame sur un gros diamant qu’il avait à son chapeau, et qui jetait des feux admirables. Le marquis ôta sur-le-champ ce joyau du milieu de ses , plumes et l’offrit gracieusement. Cette belle personne, qui était de Lithuanie, où les femmes aiment fort la parure, accepta le diamant et pria Mariamé de venir dîner chez elle le lendemain. Or il arriva qu’un gentilhomme, nommé Galéas Salvius, qui était dès intimes du prince Charles-Gustave, recherchant depuis peu la main de cette veuve, conçut une furieuse jalousie contre le marquis. Il y avait nombreuse compagnie au dîner du lendemain , où Mariamé tenait la place d’honneur. Sa générosité lui valut bien des éloges ; il répondit aux politesses de la jeune veuve par des compliments. Ce n’était que du savoir-vivre ; mais le seigneur Galéas crut y voir de la galanterie, et il en fut au désespoir. Ce gentilhomme avait 'du sang italien dans les veines, par sa mère, qui était de Toscane; il résolut de se défaire de son concurrent à la florentine, c’est-à-dire en l’assassinant. *
M. de Mariamé s’en revenait chez lui vers dix heures du soir, précédé de deux valets à flambeaux, lorsqu’il reçut par ‘derrière un grand coup d’estoc, dont il fût resté sur la place si la lame, donnant à faux dans les plis de son manteau, ne lui eût passé
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LE MARQUIS DE ÏIARUMf. 87
SOUS le bras. Le marquis tira prestement son épée, en s’adossant à la muraille pour faire lace aux assaillants, qui étaient au nombre de cinq et tous masqués. Il était aussi habile que courageux, et fit si bien que les assassins, voyant leur coup manqué, lâchèrent pied après lui avoir tué ses deux laquais. Mais, comme cette vilaine attaque l’avait mis en colère, Mariamé poursuivit celui qu’il croyait le chef de la bande, et l’appela coquin et poltron, en le frappant du plat de l’épée sur les épaules. Cet homme se retourna pour croiser le fer avec le marquis, et ils n’eurent pas fait .trois passes que Mariamé lui donna de la pointe si avant dans la poitrine qu’il le fit tomber à la renverse.
* En le voyant plein de sang et tout en convulsions, le marquis ne sentit plus de colère, et lui ôta son masque pour le secourir : il reconnut alors Galéas Salvius.
— Revenez à vous, seigneur, lui dit-il ; la jalousie vous a égaré. Je ne songeais pas à vous enlever votre maîtresse. Votre conduite n’est pas belle; mais je vous la pardonne de tout mon cœur. Prenez courage, votre blessure n’est peut-être pas dangereuse.
Cependant plusieurs bourgeois s’étaient assemblés, tandis que d’autres couraient au poste le plus voisin chercher main-forte. Mariamé se vit bientôt entouré d’un cercle de mousquetaires, et le lieutenant qui les commandait mit le chapeau à la main ■pour l’arrêter avec les égards dus à une personne de qualité.
— Vous parlez en vain à ce seigneur que vous venez de frapper, dit-il. Voilà une fort mauvaise rencontre pour vous, monsieur. Jp m’y connais : ce gentilhomme ressemble diablement à quelqu’un qui s’en va mourant.
— Aidez-moi donc à lui donner secours , disait Mariamé.
— C’est l’aftairc du chirurgien; la mienne est de vous arrtiler, si vous voulez bien le pcrinellre.
Le seigneur Galéas roulait ses yeux comme un homme plein de rage; il cria d’une voix étouffée :
— Ne le laissez pas échapper. Il m’a tué parce qu’il aime ma maîtresse. .\yez soin qu’il meure.
— Ne mentez pas en un pareil moment si vous voulez sauver votre âme, répondit le marquis. C’est vous qui m’avez attaqué lâchement et par derrière.
— C’est lui, dit encore le moribond; c’est lui qui m’a tué pour épouser ma maîtresse.
— Chien de traître, tu en as menti! s’écria Mariamé.
Mais Galéas rendit l’âme en répétant qu’on l’avait assassiné. Tout le monde eut pitié du trépassé. Ceux qui n’avaient rien vu jurèrent que le marquis était un imposteur, qui venait de frapper sous leurs yeux ce brave et aimable gentilhomme par une abominable pcrüdie. Mariamé eut beau protester, on ne le voulut pas croire, et la canaille l’escorta jusqu’à la citadelle avec un grand bruit d’injures.
Il y avait eu depuis peu dans Stockholm des guetsapens de ce genre, et dont on n’avait point retrouvé les auteurs. La famille et les amis de Salvius étaient puissants et jetèrent les hauts cris. Le prince Charles-Gustave leur promit qu’ils auraient la vie du coupable. Le marquis étant étranger et banni de son pays, ne pouvait espérer de grandes protections; il comprit qu’un terrible orage grondait sur sa tète. La reine le voulait faire jtiger par un conseil militaire, qui l’eût envoyé, dans les vingt-quatre heures, aux fossés de la ville pour être fusillé; mais l’ambassadeur d’Espagne fit opposition à cette mesure et obtint que le procès fût mis entre les mains du prévôt de l’hôtel, comme §i Mariamé eût clé de la cour de Suède,
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Ia’s dernières paroles du défunt semblaient des preuves accablantes contre le marquis. Les valets du seigneur Galéas se gardèrent bien de démentir leui maître et d’avouer qu’ils avaient reçu de l’argent pour l’aider à tuer un homme. Ceux de Mariamé étaient morts dans la bataille. Le caractère chevaleresque de l’accusé n’était point connu dans ce pays, et les amis qui pouvaient témoigner en sa faveur ou le soutenir par leur crédit demeuraient à plus de trois cents lieues, et ne songeaient poipt à traverser la mer Daltique.
M. de Mariamé n’avait, pour résister à ce terrible coup du sort, que sa iermeté, sa conscience pure et cet air de droiture qui brillait en lui par le regard, le geste et la parole. Malgré les preuves qui s’élevaient en grand nombre contre lui, les juges tombèrent dans une étrange perplexité dès le commencement du procès. Il en arriva que la cour et la ville s’occupèrent de cette affaire. Les savants et grammairiens en flrent le sujet de leurs conversations; la reine elle-même ne parla d’autre chose, et comme on tardait beaucoup à prendre une décision, bien des lettres en furent écrites à des gens de tous les pays.
La fille de Gustave-Adolphe avait un génie fort éclairé; mais la flatterie l’avait déjà un peu trop accoutumée à .se croire infaillible dans ses jugements. Elle se prononça contre le marquis, un soir, en causant avec tous les beaux esprits qui l’entouraient. Vossius ne partagea point son avis, et pensa que dans le doute on devait s’abstenir ; M. de Saumaise croyait à l’innocence de Mariamé. Ce savant était fort orgueilleux, et soutenait toujours ses opinions avec aigreur; la reine s’emporta contre lui, et pour mieux prouver que la raison était de son côté, elle jura que Mariamé serait mis à mort, parce qu’elle le voulait. La diffi-
culté se trouva ainsi tranchée le plus nettempnt du monde, et le prévôt de l’hôtel se vit tiré de son embarras.
Tandis que le marquis de Mariamé défendait à grand’peine ses jours et son honneur, le ciel semblait se jouer de lui en le favorisant d’autre manière, sans qu’il en fût instruit. Le vieux seigneur Cardone, usé par le travail et les soucis de la vie politique, avait rendu l’âme. Dona Marie était sortie de son couvent. Assez de jeunes gens se montrèrent désireux d’entrer en possession de sa personne et de sa belle fortune; mais elle n’était point de ces femmes légères qui oublient qu’elles ont donné leur cœur à un absent. Son premier soin fut d’obtenir le rappel de Mariamé. L’infante, qui avait de l’amitié pour elle, ne la laissa pas prier longtemps ; cependant dona Marie apprit avec bien de l’inquiétude que la famille du marquis ignorait ce qu’il était devenu. Ce fut un des jeunes gens dont elle avait refusé la main qui se chargea de l’en informer avec un zèle officieux. Il lui montra une lettre d’une personne de Stockholm, où l’aventure et le procès qui occupaient la cour étaient racontés tout au long. Après le premier moment de la douleur, Dona Marie ne songea qu’aux moyens de sauver son amant. Elle courut chez l’infante, et en obtint une lettre pressante, adressée à la reine Christine, et puis elle partit pour la Suède avec toute la diligence possible. L’arrêt qui condamnait M. de Mariamé à perdre la vie par la hache venait d’étre prononcé le matin môme du jour où dona Marie arrivait dans Stockholm, et ce fut la première chose qu’elle apprit en descendant de cari-osse. Elle quitta scs robes de voyage en toute hâte pour prendre des habits de cour. Ses femmes ne purent empêcher qu’il n’y eût du désordre dans sa toilette; mais elle n’en était que plus char-
LE HAIlQmS DE MAKIAm£.
mante , et sans doute elle s’en aperçut elle-mfime vaguement, car elle murmura en jetant le dernier regard sur son miroir :
— Hélas I pourquoi faut-il que mon sort dépende justement de cette reine qui étale un grand mépris pour les passions et les faiblesses de son âge? J’aurais plus d’espérance si j’avais à prier un jeune prince. Mais il n’y a pas à balancer.
L’ambassadeur d’Espagne envoya chez la reine demander sur-le-champ une audience pour dona Marie. Bien en prit à la veuve du vieux Cardone de s’étre munie d’une lettre au cachet royal, car on ne l’aurait point reçue sans cela. Sa Majesté lit* réponse qu’elle était en conférence avec deux savants, mais qu’elle interromprait ses occupations pour prendre connaissance de l’épître de l’infante. En effet, lorsque la jeune dame se présenta, la porte du cabinet de la reine s’ouvrit, et dona Marie se trouva en présence de Christine. Dans le désespoir où elle était, la mai- / tresse de Mariamé se sentait la gorge serrée au point de ne pouvoir prononcer une parole. Heureusement Sa Majesté lui donna le temps de se remettre en lui disant de loin, sans la regarder :
— Asseyez-vous, madame, je vous écouterai dans un instant.
Dona Marie se retira dans un coin, et parvint tout doucement à surmonter assez son trouble pour faire attention à une scène comme on n’en voit guère chez les princesses.
La reine Christine avait le visage pâle et les traits fort marqués, le nez un peu long et pointu. Ses yeux avaient de la dureté. Sa taille était petite, et sa démarche ressemblait si peu à celle qui est ordinaire aux femmes, qu’on l’eût prise volontiers pour un écolier en déguisement, ou pour une de ces filles de
92 ORIGINAUX DU XVIl” SIÈCLE.
Bohême qui font une vie libertine. Son costume offrait un mélange de ceux des deux sexes. Le principal vêtement, fendu sur le devant et fixé à la taille par une ceinture, était plus long que les justaucorps des hommes, mais bien trop court pour qu’on pût l’appeler une robe. Là-dessous on voyait des espèces de chausses longues. Sa Majesté portait des bottines rouges garnies de fourrures, et avait sur la tête un bonnet à glands d’or, comme ceux des Moscovites. En voyant cette étrange petite personne ainsi accoutrée, avec des mouvements brusques et une voix perçante, dona Marie, habituée aux douces paroles et aux belles manières de l’Espagne, eut peine à se figurer que c’était là cette reine si renommée pour sa sagesse, et qui parlait de tout comme un docteur, en huit tangues différentes, dont étaient le grec et le latin.
Christine dissertait dans ce moment avec deux hommes vêtus de noir, que dona Marie aurait pris pour de méchants scribes si elle les eût trouvés ailleurs. C’étaient le célèbre M. Meibom et le bibliothécaire, M. Naudé, qui venaient, le premier de Leipsick, et le second de Paris. Quoique la conversation se fit en allemand, et que cette langue fût familière à dona Marie, elle n’en comprit pas la moitié, à cause du sujet, qui n’était point à sa portée, et de quelques mots grecs qui revenaient fort souvent : elle devina pourtant qu’il s’agissait de la danse des Athéniens.
— Puisque les femmes de ma cour ne peuvent se passer de remuer leurs jupes, disait la reine, il faut bien que je leur accorde la permission de sauter; mais comme ces futiles délassements me sont fort ennuyeux,'je veux du moins y trouver sujet à occuper l’esprit. Je laisse aux ignorants les courantes et les violons; c’est avec vous, messieurs, que je prétends ouvrir le bal par la véritable danse grecque.
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LE MAnQLIS DE MAIUAMÉ. 93
— Avec nous? s’écrièrent les deux savants ; mais nous n’avons jamais su faire un pas de notre vie.
— V'ous raisonnez si bien sur ces matières, que la pratique vous sera facile. Vous me l’enseignerez de votre mieux, et nous trouverons bien un joueur de guitare en état de manier le tétracorde.
— Nous ne sommes plus à l’âge où l’on danse, madame, et Votre Majesté court le risque d’avoir en nous de fort mauvais compagnons.
— Nous ferons mieux que vous ne pensez. J’étudierai avec soin ce que vous m’avez dit aujourd’hui, et je prendrai pour modèles les gravures que voilà. Le temps presse. Mettez-vous au travail, et nous commencerons ce soir nos répétitions. C’est une faveur que je vous fais, messieurs : je terminerai ainsi les querelles des trois princes qui .se disputent l’honneur de me mener danser. C’est à la science que je donne la préférence. Allez, et soyez prêts pour ce soir.
La reine n’était pas fâchée sans doute de faire voir à l’étrangère qui devait porter chez l’infante les nouvelles de sa cour qu’on ne s’amusait point à Stockholm à des bagatelles, et que la fille du grand Gustave consacrait ses loisirs à des passe-temps homériques.
— Approchez-vous, madame, dit Sa Majesté à dona Marie quand les deux savants furent partis. N’avezvous pas une lettre de Son Altesse l’infante?
Dona Marie remit la lettre, et toute son âme passa dans ses yeux pour regarder la reine tant que dura la lecture. Christine parut demeurer indifférente, et releva la tète avec assez de fierté quand elle eut achevé. Elle fit ensuite un sourire malicieux en disant sur le ton du badinage :
— Notre sœur l’infante prend fort à cœur les intérêts de ce Mariamé ; mais elle ne me dit point les rao-
94 ORIGINAÜX DO XVII* SIKCLE.
tifs .de cette grande amitié. Je ne comprends pas non plus pourquoi elle a choisi une femme pour son courrier; c’est peut-être que vous avez d’autres confidences à me faire.
Dona Marie était parvenue à dominer son émotion dans ce moment critique ; elle répondit sans hésitation :
— C’est autant par amitié pour moi que pour M. de Mariamé que Son Altesse a fait cette démarche auprès de Votre Majesté. Le marquis m’aime depuis plusieurs années, madame, et la hache qui doit trancher sa tête frappera deux personnes du même coup. Je ne lui survivrai pas. Voilà pourquoi je suis venue ici moimême.
— J’entends; c’est une affaire d’amour. Je vous avoue, ma chère, que je ne, prends jamais conseil des passions ni des gens soumis à leur empire. Ce serait le moyen de gouverner fort mal. Ce Mariamé a commis un crime.
— Il est innocept, madame, interrompit Marie avec force. C’est l’àme la plus généreuse qui soit au monde. C’est pour cela que je l’aime et que l’infante vous prie en sa faveur.
— C’est-à-dire que vous le croyez innocent, parce que vous l’aimez; mais le tribunal et moi, qui ne sommes point aveuglés, nous en avons jugé autrement.
— Vous avez été trompée par de fausses apparences, madame; je ne sais point ce qui est arrivé, mais je connais Mariamé, je me connais moi-môme ; je n’aurais jamais aimé un homme capable de commettre une lâche action.|ll me suffit de penser à la conduite du marquis dans nos amours, à sa loyauté qu’il a poussée jusqu’à l’héroïsme, pour assurer, sur le salut de mon âme, qu’il est innocent.
— Quelles sont donc ces héroïques façons d’agir? denaanda la reine dédaigneusement.
Doua Marie raconta naïvement toute l’histoire de ses amours. Elle parla des scrupules qui avaient empêché le marquis de porter dommage à l’honneur du vieux Cardone. Elle peignit, avec les couleurs qu’on aimait alors, ce caractère de héros de roman, et se sacrifia elle-même, dans son récit, pour répandre plus d’éclat sur les mérites de Mariamé.
— S’il m’en avait pressée, disait-elle en baissant les yeux, je serais devenue coupable pour lui, madame, car je n’aurais su lui rien refuser; mais c’est à lui bien plus qu’à ma vertu que je dois d’être restée pure; et cependant je n’ignorais pas combien il lui en coûtait de vivre ainsi, puisque je le voyais dépérir par l’ennui et la tristesse, Jugez de mon désespoir lorsque, après tant de peines, j’ai appris que la mort menaçait de m’arracher une personne qui m’est si chère, et dans l’instant où nous allions enfin être unis ! Son Altesse l’infante a été touchée de mon malheur ; y serez-vous insensible, madame?
— Le crime pour lequel votre amant est condamné n’a pas été commis sur les terres de Son Altesse, et je n’ai pas les mêmes raisons qu’elle de m’intéresser à ce gentilhomme. Je ne suis pas une princesse comme les imagine M. de la Calprenède; Les jugements de mes tribunaux seront respectés; M. de Mariamé mourra.
— Quoi ! madame , vous renoncez donc à faire jamais grâce aux malheureux ?
— Je n’y renonce pas; mais il faudra, quand j’arrêterai l’épée de justice, que le coupable ait d’autres litres à mon indulgence; que ce’ soit un savant, un philosophe ou un bel esprit.
-- Hélas 1 madame , Mariamé n’est rien de tout
OniGINAÜX DTJ X^^I* SIÈCLE.
cela ; mais il sera plus utile aux hommes que les savants par l’exemple de ses grandes qualités. Il est courageux, noble et magnifique, respectueux aux lois et pitoyable aux infortunés. Jamais condamné ne sera plus digne de votre clémence.
— Les têtes couronnées ne doivent point sentir comme le reste des humains. La faiblesse en elles est un crime. Je tiens du ciel la fermeté de mon père, le grand Gustave; sachez que si vous réussissiez à m’émouvoir au point de m’arracher la grèce de ce Mariamé, j’abdiquerais demain pour aller écrire des romans avec Scudéry. Je méprise ces passions qui troublent les sens et le jugement. L’amour est une mauvaise recommandation auprès de moi.
— Puissiez-vous le connaître bientôt ! puissiez-vous être dévorée de toutes ses flammes ! que le souvenir de celui que vous allez faire mourir vous accable alors et change vos délices en amertume !
— Imprudente ! vous ne savez pas ce qu’on risque à m’offenser.
Dona Maria tomba sur ses genoux.
— Ah! pardonnez-moi, dit-elle en pleurant; Votre Majesté nè comprend pas ma douleur; mais la colère est une de ces passions dont elle ne veut pas ressentir ré trouble.
— Je n’ai point de colère, rcprit’Christinc en fai-
sant un eflort sur elle-même ; relevez-vous. La prière est inutile. Je ne veux pas être touchée. Je suis fâchée de ne pouvoir être agréable à l’infante dans cette occasion. Demain on vous remettra ma réponse à sa lettre. .
— Accordez-moi du moins une grâce. Faites que ie voie Mariamé; que je puisse le consoler et recevoir ses dernières pensées. Donnez-moi l’autorisation de
In visiter dans sa prison à toute heure pendant le temps qu’il lui reste à vivre.
— Je vous l’accorde. Les ordres nécessaires seront donnés pour que vous demeuriez avec lui, si vous le désirez, pendant trois jours, car c’est le plus long délai qui puisse précéder l’exécution de la sentence. C’est par considération pour ma sœur l’infante que je lais cela. Quand voulez-vous aller à la prison?
— A l’instant même.
La reine écrivit un billet au commandant de la citadelle, tandis que dona Marie marchait avec agiUition par la chambre, en répétant :
— Je vais donc le voir ! ô triste et délicieux moment! Mon Dieu! je vous donnerai ma vie entière après ces trois jours, si la douleur ne m’emporte point.
Quand le billet lut achevé , Marie s’enfuit au plus vite, oubliant de prendre congé de la reine avec les formalités d’usage, quoiqu’elle n’ignorât point les détails de l’étiquette. Christine haussa les épaules en disant :
. — La malheureuse est folle d’amour !
Puis elle se mit à étudier gravement la danse grecque d’après les instructions du bibliothécaire Naudé.
M. de Mariamé crut faire un songe quand la porte de sa prison s’ouvrit et qu’il vit dona Marie se jeter â son cou. Ils n’eurent d’abord la force de parler ni l’un ni l’autre.
— Hélas ! dit enfin dona Marie toute en larmes, dans quel horrible lieu je vous retrouve !
— Ne m’en faites pas de reproches, Marie; je suis innocent. Le malheur seul m’a précipité où vous me voyez. Mais ne perdons pas un temps précieux dans les explications : resterez-vous quelques heures dans ma prison? ■
— J’y resterai pendant ces trois jours. Je ne te quitterai plus d’un instant. Je te veux conduire jusqu’au pied de l’échafaud. J’y veux monter avec toi s’il est possible, et mourir du coup qui te tuera.
— Comment I tu peux demeurer ici jusqu’au dernier moment?
— Jusqu’au dernier moment; la reine le permet.
Le marquis leva ses bras en l’air en s’écriant :
— Soyez béni, mon Dieu ! vous me donnez plus que je n’aurais osé vous demander.
Ils s’assirent alors et se contèrent longuement tout ce qu’ils avaient souffert. Mariamé tenait entre ses mains celles de sa maîtresse; il sentait sur son épaule cette tôle qu’il chérissait de toute son âme s’appuyer avec la tendresse et l’abandon de l’amour qui n’a plus de contrainte. Des soupirs pleins de langueur et de tristesse caressaient ses joues, et des cheveux plus doux que la soie se mêlaient à ses cheveux. Le marquis promena des regards fort préoccupés sur le chétit mobilier de son cachot et sur son lit de prisonnier; son cœur bondissait de joie ; le feu courait dans ses veines. C’était assurément quelque piège de ces démons qui assiègent les condamnés pour les exciter à mal faire dans les heures suprêmes, et Mariamé comprit le danger où il était.
— Écoute-moi, Marie, dit-il ; je veux proflter de la faveur signalée que le ciel m’accorde. Tu es libre, nous nous aimons; la mort va nous séparer; sois à moi ce soir môme.
— Je le voudrais, mon ami; mais il faut aussi sauver votre âme par une vie exemplaire pendant ces derniers moments.
— C’est ainsi que je l’entends. Il faut que nous soyons unis par .un prêtre avant la nuit. Il me reste encore trois jours, j’emporterai du moins une conso-
LE MAROnS DE MARIAMf.
lation; je connaîtrai le bonheur que j’espérais goûter pendant bien des années. Peut-être ne mourrai-je pas tout entier; au lieu de ne laisser qu’une amie sur la terre, j’y veux laisser une veuve. Écrivons à la reine; tu porteras ma supplique. Si Christine a des entrailles, tu sauras l’émouvoir.
M. de Mariamé, comme tous les grands seigneurs, ne se piquait pas d’ôtre fort versé dans l’éloquence ou les lettres ; c’était assez alors de savoir apprécier les beaux esprits sans l’être soi-même. Il n’eut point recours aux finesses ni aux antithèses; il écrivit à la reine tout naturellement ce que lui dicta son cœur, et comme il l’avait plus noble et mieux placé que personne, on verra tout à l’heure si les inspirations en étaient heureuses.
Vers cinq heures du soir environ, la reine Christine sortit de table ce jour-là, et fit ouvrir les portes. Sa Majesté n’était pas en belle humeur. M. Descartes l’avait hardiment contredite sur plusieurs points de philosophie, et lui avait presque donné à comprendre qu’elle n’y entendait rien. M. Vossius avait mal fait sa cour, en disant à la reine que ses armées étaient assez puissantes et sa gloire assez grande pour qu’elle n’eût point de honte à se voir un peu battue dans la conversation. Pour comble d’ennui, la danse grecque avait mal réussi à la répétition. M. Naudé, dont la langue était si déliée, n’avait rien su faire de bon de ses jambes, et M. Meibom dansait comme un emplâtre. ün se moquait déjà de cette royale fantaisie, et le médecin Bourdelot, qui se donnait imprudemment ce parler-franc qui le fit bannir plus tard, osa dire que les danseurs athéniens montreraient bientôt qu’ils possédaient la sagesse d’Alcibiade, la grâce de Timon et les agréments de Socrate. La reine éprouvait de la confusion de ces sarcasmes, qu’elle feignait
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(l’ignorer. Une des filles d’honneur, qui causait avec un gentilhomme qu’elle devait épouser bientôt, eut le malheur de regarder Christine d’un air où sa Majesté crut voir de la raillerie. Ce fut comme la goutte d’eau qui fiât déborder le vase trop plein, ou comme le fameux biscuit qui servit plus tard de prétexte à Louis XIV pour soulager sa colère contre ses neveux, en brisant sa canne sur le dos d’un laquais ; Christine éclata en reproches terribles, disant qu’elle savait bien les discours moqueurs que tenaient ces êtres sots et ignorants qui portaient des jupons; mais qu’elle les chasserait de sa maison et se ferait servir par des hommes.
— La nature, ajouta la reine, s’est trompée en faisant de moi une femme; je saurai le prouver à l’univers.
Christine était encore émue, et la cour consternée de cet esclandre, lorsque l’ambassadeur d’Espagne entra, et pria Sa Majesté de lui accorder quelques minutes d’entretien. II est rare que les grands emportements ne soient pas suivis chez les princes d’un peu de confusion, à cause du manque de dignité qu’il y a toujours dans la colère ; aussi la rpine, dont le maintien était devenu embarrassé, fut-elle satisfaite de cette interruption. Elle parut écouter favorablement tout ce que l’ambassadeur lui voulut dire touchant la supplique de Mariamé. Elle consentit môme à quitter les grands appartements pour se rendre dans un salon d’attente où dona Marie s’était arrêtée. Comme la prière du prisonnier lui sembla tout d’abord singulière, elle se fit suivre de M. Descartes et du fameux général Torstenson , qu’on appelait le Condé de la Suède, afin d’avoir au besoin quelqu’un à consulter.
— Vous me donnez de l’occupation avec vos
amours, dit-elle à doua Marie, sans trop de sévérité.
— Hélas ! madame, c’est que l’heure presse, et que ma vie se réduit à ces trois jours, dont le premier est déjà presque achevé.
— De quoi s’agit-il? Vous voulez vous marier avec ce condamné que la mort va prendre et qui n’a qu’à peine le temps de s’y préparer?
— Je n’y aurais point songé, madame; c’est lui qui le désire, et je veu.v tout employer pour répandre quelque douceur sur ses derniers moments.
— Voyons donc en quels termes il me fait cette étrange prière. Monsieur Descartes, donnez-m’en lecture.
Descartes ouvrit la lettre du marquis, et lut à voix haute :
« Avant d’oser rien demander à Votre auguste Majesté, je la dois remercier du fond de mon âme de m’avoir accordé une joie que je n’espérais plus goûter. Vous m’avez envoyé un ange qui a changé ma / prison en un séjour plus beau que le ))alais des empereurs. Faites que cette insigne faveur soit complète. J’ai toujours brûlé du désir d’être uni à la personne qui vous remettra cette supplique; je puis encore voir réaliser mes espérances, si Votre Majesté le veut bien permettre. Il faut que je sauve mon âme, et que je laisse dona Marie de Cardone pure de tonte souillure; cependant nous sommes jeunes tous deux, et la passion est si forte en moi que je n’ai plus le loisir de penser à la mort. Je suis catholique et je n’aurais point le courage, au pied même de l’échafaud, de me repentir des péchés que l’amour me pourrait faire | commettre. Daignez regarder avec attention celle que ' j’aime, et sans doute vous comprendrez, en la voyant -K'ile comme elle est, que ces trois jours vaudront pour moi une vie entière.
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M. Desoartes interrompit sa lecture à ce point pour jeter un regard sur dona Marie, que la douleur rendait plus charmante encore que d’habitude, et sa voix était notablement altérée lorsqu’il continua :
« Je n’accepterais point de rester sur la terre s’il me fallait renoncer à mon amour ; je ne dirai donc pas que je me ris de la mort, mais que j’en voudrais souffrir mille fois les tortures pour qu’elle ne fût point une séparation. Il serait dommage pour la gloire de votre sexe que le beau dévouement dont ma maîtresse veut donner l’exemple rencontrât des obstacles. Votre Majesté se mariera quelque jour; puisse-t-elle goûter pendant sa vie entière le bonheur dont je suis assuré de jouir si ma prière est exaucée ! »
— Que dois-je faire. Descaries? dit la reine. Il y a, ce me semble, dans ce jeune homme une liberté d’esprit qui excuse les faiblesses et les ridicules de la passion.
— Si l’amour est une faiblesse, répondit M. Descartes, il faut avouer qu’il n’en a point, cette fois, les . apparences; bien au contraire, il donne à M. de Mariamé un courage remarquable pour affronter une chose assez généralement redoutée, la mort violente.
— Au diable toutes ces finesses! s’écria Torstenson; Votre Majesté n’a que faire d’éplucher ainsi les mots. 11 faut marier ces pauvres jeunes gens, les marier au plus vite. Je voudrais être catholique pour leur servir de témoin et voir la cérémonie. Ce garçonlà doit être un beau cavalier, s’il a le corps construit comme l’âme. Je supplie Votre Majesté de se prêter à ses désirs.
— Allons ! je donne mon consentement. La cérémonie se fera dans la citadelle. Nous chercherons un prêtre catholique.
M. Doscarles ayant proposé son directeur, les me-
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sures furent prises sur-le-champ pour qu’il n’y eût aucun retard, et l’ambassadeur d’Espagne emmena dona Marie, qui pouvait à peine se soutenir, tant elle avait enduré de secousses pendant cette entrevue.
En rentrant dans les salons, Torstenson et Descartes contèrent ce qui venait de se passer. On en raisonna diversement. Les philosophes y trouvèrent matière aux plus beaux discours, et les femmes s’y intéressèrent particulièrement. Or, il y avait parmi elles une fort belle et fort vertueuse personne appelée la comtesse de La Gardie, qui était nièce du fameux courtisan Magnus de La Gardie. Cette dame, en causant avec la reine, lui dit tout bas qu’elle serait curieuse de s’assurer si 1a fermeté de Mariamé ne se démentirait pas un instant , et s’il aurait, pendant la cérémonie, la contenance d’un époux heureux et non celle d’un homme tout près de la mort.
— J’y pensais, répondit Christine, et je cherche un moyen de voir ce spectacle sans que personne se doute que j’y sois présente.
— Il doit y avoir dans la citadelle quelque logis où l’on puisse regarder les prisonniers sans en être aperçu. Donnez ordre qu’on y conduise M. de Mariamé.
— Je vais faire appeler le commandant de la prison. Ne parlez de ceci à personne. Vous viendrez avec moi.
La reine avait quitté les salons depuis une heure environ, lorsqu’un de ses pages vint appeler }a comtesse et la conduisit à la chambre à coucher.
— Tout est prêt , dit Christine. On va donner à Mariamé le logement des prisonniers d’État, où nous aurons les commodités nécessaires pour voir et entendre sans être remarquées. Partons. Un carrosse de louage nous attend.
L’auguste fille de Gustave-Adolphe et la comtesse de La Gardie s’en allèrent gaiement, comme deux aventurières, en compagnie du commandant de la citadelle. La reine se mit en humeur joyeuse, k cause du pittoresque de l’affaire , et parla des promenades que faisait le calife Haaroun pour, examiner le menu peuple de Bagdad. Le trajet fut assez long par les rues et les corridors de la prison ; de façon que la messe de mariage était commencée lorsque les deux grandes dames se glissèrent dans une petite loge fort sombre, où était une cloison remplie d’ouvertures pratiquées pour les yeux et les oreilles des espions.
On avait arrangé en manière d’autel une table sur laquelle étaient des reliques prêtées par le chapelain de l’ambassadeur d’Espagne. Le directeur de M. Dcscartes officiait; plusieurs soldats d’un régiment de Suisses étaient agenouillés sur des chaises, et quelques gardes suédois se tenaient debout aux portes sans prendre part à la cérémonie, étant de la religion réformée.
M. de Mariamé avait mis des habits si magnifiques, et les portait si noblement, qu’on l’aurait pris volontiers pour un prince faisant un mariage secret ; mais on n’aurait point osé dire que ce fût une mésalliance, à voir la riche parure, le bel air et la délicate personne de la fiancée, dont la beauté merveilleuse et qui sentait le terroir d’Espagne prenait un relief plus éclatant par l’entourage de toutes ces ligures du Nord. Comme dona Marie avait l’âme dévote, et que c’est toujours une affaire de conséquence que le mariage, clic avait oublié pour un temps les lugubres circonstances qui accompagnaient cette union , pour ne songer qu’à l’importance du sacrement. Le prêtre parlait fort bas, et avait de l’émotion dans la voix; tout le monde était recueilli, et les visages même des