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LE MAIlÔmS DE MARIAMÉ. 107
ment. Qui sait si je ne dois point mourir avant demain? C’est une chose fragile que la vie. Qu’importent quelques jours de plus ou de moins ! Nous sommes liés par l’Église, nous nous retrouverons ailleurs où il n’y aura ni prisons ni juges aveugles. Nous n’allons point avoir le temps de nous voir vieillir, ni de sentir l’amour s’éteindre en nous, toutes choses qui doivent être fort tristes.
— Tristes, si vous voulez, mais non pas aussi horribles que la violence qui va briser nos liens.
— Allons! reprit Mariamé presque gaiement, voyons les choses de leur meilleur côté. Nous pouvons tenir pour certain que nous serons comptés parmi tes époux qui se seront demeurés fidèles. Je vous laisserai mon nom, Marie. Ce sera une consolation pour tous deux. Yous le garderez aussi longtemps que mon souvenir vous sera cher. J’ai confiance en vous; je ne doute point que vous ne deviez encore porter ce nom lorsque vous arriverez dans le monde où je vais vous attendre.
La marquise de Mariamé jeta ses bras au cou de son mari, et se mit à pleurer.
— Essuie ces larmes, reprit le marquis; ne tenons plus de ces discours qui attristent. Goiitons le bonheur présent. En vérité, je me sens ivre de joie, Marie. Je te veux laisser un gage précieux de mon amour.
Le marquis, passant son bras gauche autour de la taille de sa femme, l’avait fait asseoir sur son genou. Les sanglots se calmèrent lorsqu’il appliqua tendrement ses lèvres sur celles de Marie. M. de Mariamé défit négligemment la boucle de ceinture de la marquise. D’autres craintes et d’autres sentiments s’introduisirent alors dans le cœur de la nouvelle épousée.
r- Il est évident, dit la comtesse de La Gardie avec
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embarras, qu’il ne se démentira point. Nous pouvons quitter la place, si Votre Majesté le trouve bon.
— Nous le pouvons, répondit la reine.
Sa Majesté relira tort lentement, et comme à regret, ses yeux de l’ouverture. Elle sortit ensuite en compagnie de la comtesse, et retourna dans son palais sans dire mot pendant le voyage.
Peut-être Christine n’avait-elle témoigné du mépris pour les passions que par cette raison qu’elles lui étaient encore inconnues, et que jamais elle n’en avait eu le spectacle ni écouté le langage. La comtesse vit bien que la scène de la prison avait produit une forte impression sur l’imagination de la reine. Christine ne parla point aux savants, comme d’ordinaire ; elle parut léver profondément, mais non point à un article de grammaire, ni même à la danse grecque.
— 11 faut que je soumette à Votre Majesté une fantaisie qui me vient à l’esprit, dit madame de La Gardie. Je voudrais envoyer des fleurs à ces jeunes époux, afin d’embellir leur sombre séjour.
— Je vous le défends! s’écria la reine.
Il n’était pas neuf heures quand Sa Majesté congédia la cour, qui avait habitude de rester plus tard. Le savant M. Meibom, tenant un gros manuscrit, sur lequel il frappait à petits coups d’un air satisfait, s’approcha de Christine.
— J’ai mis aujourd’hui la dernière main h mon grand ouvrage, que Votre Majesté est si désireuse de connaître. Je puis lui en lire ce soir la dédicace.
— Ce sera pour un autre jour, dit la reine; je n’ai pas le temps.
■> Puis elle s’éloigna sans attendré les compliments d’usage, laissant la cour saisie d’effroi, cl M. Âleibom, particulièrement fort bouleversé.
Cet ouvrage était cependant le beau traité des Pai-
Digiti/’.
lE MARQUIS DE MARIAME. <0'.)
sons, écrit en latin d’un bout à l’autre, et portant ce titre ingénieux : iJe Mithridato et Theriaeù.
La fille du grand GustaA'c ne savait point quelle agréable lecture elle venait de refuser; mais elle avait en tête un caprice qui l’entraîna encore une fois loin de son palais. Ell« sortit à la dérobée, marcha précipitamment par les rues jusqu’à la citadelle, traversa les rangs des sentinelles étonnées , et se glissa de nouveau, seule, et haletante, dans la loge aux espions. Il était bien minuit lorsqu’elle quitta ce lieu mystérieux. Christine avait dans ce moment les attitudes les plus réfléchies qu’on eût encore remarquées eu son auguste personne, et il semblait qu’une révolution s’opérât dans son âme.
Le lendemain un dérangement considérable mit le palais en rumeur. Lorsqu’on vint réveiller la reine à cinq heures du matin, et l’avertir que M. Descartes était arrivé pour l’entretenir de sa philosophie, elle se retourna dans le lit, et répondit qu’elle voulait dormir, et que M. Descaries était le mal venu de troubler son repos. Après les docirincs cartésiennes, ce furent les danses grecques , puis les lectures savantes de Meibom, puis les critiques de Saumaise, puis enfin les conférences théologiques de ^1. Vossius, qui furent envoyées à tous les diables. Les affaires de l’État n’eurent pas un meilleur sort : Sa Majesté ne voulut point aller au conseil. Sur le midi on apporta des lettres. 11 y en avait une du fameux Balzac, avec des , vers latins, et une fort longue de M. Ménage. La reine n’en regarda que les signatures, et les jeta sur sa table sans les lire. Celle de mademoiselle Scudéri eut plus de faveur; Sa Majesté prit quelque plaisir â ur e dissertation fort raffinée sur l’amour et les généreux mouvements que cette aimable passion fait naître, dans les âmes où elle règne. Christine demeura ei.-
suite longtemps enfermée. Les filles d honneur, qui épiaient aux portes, s’aperçurent qu’elle était dans une étrange agitation, que son visage était fort animé, son humeur si impatiente et si emportée, qu’on n’approchait point d’elle sans voir s’élever aussitôt une bourrasque. Elle ne pouvait tenir en place, et faisait de gros soupirs à fendre les murailles. On l’entendit murmurer des mots sans suite, et le nom de Mariamé fut prononcé maintes fois par les lèvres royales. Enfin Sa Majesté quitta le palais par les petits degrés, et s’en retourna encore à la citadelle, où elle resta pendant une grande partie de la journée.
Si le lecteur a pris intérêt aux infortunes de Mariamé, il a conçu l’espérance d’un amendement en sa faveur dans les cruautés du sort, en voyant la reine offrir ces signes diagnostiques d’une crise favorable, comme aurait dit le docteur Meibom. Nous nous ferions un scrupule de le laisser dans une erreur qui pourrait lui devenir désagréable, et nous sommes forcés, à regret, de lui apprendre que cette fièvre n’était qu’un accès de jalousie qui donnait à Christine un furieux désir de troubler le bonheur de nos amants. Sans doute toute autre femme se fût laissé attendrir par la noble passion et la belle fermeté du marquis ; mais la fille du grand Gustave avait un caractère plein de bizarreries et de contrastes. Elle prétendait à une entière abnégation des faiblesses de son sexe, et tombait dans d’autres faiblesses, comme il arrive à ceux qui s’ingèrent de forcer ou de contrarier la nature. On n’échappe point aisément à ces routines qui mènent le monde. Christine ne voulait point connaître l’amour ; mais elle avait peine à voir les autres s’y adonner, et, lorsqu’elle se croyait supérieure au commun, elle ne songeait pas qu’elle s’abaissait à de méchantes tyrannies. L’envie des talents, des verlus et du génie'
est ordinaire : Christine était une envieuse de passions. Cependant, si la reine se laissait aller à de vilains sen- • tinients, et si elle avait des fantaisies de tourmenter les gens , elle le voulait faire avec des dehors de grandeur et de magnificence. C’était pour elle une pen-^ sée gênante que ce dévouement de dona Marie, ce mépris de la mort de Mariamé, ce monde amoureux où vivaient ces jeunes gens, oubliant l’autre monde. Leur bonheur lui donnait du souci; mais elle n’aurait pas osé le détruire petitement; elle voulait seulement avoir raison de la noblesse d’âme du marquis, et lui aurait volontiers fait grâce de la vie, pourvu qu’il s’humiliât devant elle et qu’il montrât des craintes du supplice. D’un autre côté, elle comprenait bien qu’en abandonnant les choses à leur cours, Mariamé s’en irait mourir sans dire mot, et qu’il porterait cavalièrement le manteau de sa fierté jusque sous le coup de la hache ; que le beau rôle resterait ainsi à cet homme, et qu’on pourrait reprocher à la souveraine d’avoir négligé une grande occasion d’être généreuse et applaudie : ce n’était pas là non plus le compte de Christine. Il est probable aussi que le spectacle dont elle venait de se repaître solitairement avait frappé son imagination et jeté quelque trouble dans ses sens ; il n’est donc pas surprenant qu’elle éprouvât des combats intérieurs. Au rebours de la plupart des femmes, qui sont irrésolues et laissent souvent aller à vau-l’eau ce qui les touche le plus, Christine avait du moins la force de vouloir. On va voir comment elle s’y prit pour mettre tin à ses perplexités.
Le marquis de Mariamé dînait paisiblement dans sa prison, comme si le compte des heures qui lui restaient n’eût pas été réduit à trente-six environ, et son plus grand soin était d’écarter de sa femme les pensées lugubres. 11 affectait un calme qu’il n’avait
point; car, s’il ne craignait pas la mort, cependant l’idée d’une séparation lui causait au fond une peine amère. Tout à coup quatre mousquetaires le vinrent chercher, en lui disant qu’ils l’allaient mener chez le commandant de la citadelle. On le conduisit en effet dans le logis du commandant; mais ce fut la reine qu’il y trouva; et dès que le prisonnier fut entré. Sa Rlajeslé fit sortir tous les assistants, h l’exception de Mariamé.
— Monsieur, dit Christine d’un ton qu’elle voulait rendre sévère et qui ne l’était pas, on m’a beaucoup priée de vous faire grâce ; vous avez gagné l’intérêt de plusieurs gens de qualité; je consentirai peut-être à vous donner la vie si vous acceptez les conditions que je vais vous imposer. On m’a vanté votre courage; on assure que vous êtes un bon militaire, et si je me décide à vous soustraire aux lois qui vous ont condamné, je veux que ce soit d’une manière qui profite à mes États. Sachez que je déclare la guerre â l’Espagne, monsieur, et que je l’attaque par ses possessions de Flandre. Vous êtes de ce pays, vous pourrez me servir utilement. Vous aurez un régiment dans mon armée, avec la haute solde étrangère ; vous deviendrez sujet de la Suède, et je vous prendrai dans ma maison. Cela vous convient-il?
— Vous me mettez au désespoir, madame ; je ne puis me rendre â vos désirs. Après le roi mon maître, Votre Majesté est la personne que j’aurais le plus de joie de servir; car je lui serais dévoué du plus fort de mon âme; mais il s’agit de mériter le nom de traître, et cela m’est impossible. Je supplie Votre Majesté de m’employer dans quelque autre guerre.
— Je ne changerai rien h mes conditions. Vous les accepterez, ou vous irez à l’échafaud.
U me faut donc songer à mourir, madame.
LE MAIiyriS DE MAllIAMÉ.
— Cependant, monsieur, je passerai peut-être sur ce premier article, si vous me cédez sur le second point. Votre femme est Espagnole, et je chasserai de mon royaume tous les sujets de ce pays avant deux jours ; la marquise partira, vous ne la reverrez de votre vie; il faut vous y résoudre. Je n’aime point que mes serv'iteurs soient empôchés par le mariage. Vous divorcerez demain.
— Que je suis malheureux ! s’écria le marquis; je ne puis rien accepter de ces conditions. La mort est mille fois préférable .’i ce que vous me proposez; mais ce n’est pas sérieusement que Votre Majesté me demande une lâcheté pour ma rançon.
— Vous apprendrez à vos dépens que ceci n’e.st point une plaisanterie. Je vous donne une heure pour vous décider.
— Il n’est pas besoin d’une minute. S’il y a d’autres conditions, je ne veux pas les connaître.
Mariamé Ot un profond salut, et se retirait vers la porte, lorsque la reine reprit d’un ton plus doux :
— Vous n’avez rien à ajouter, monsieur?
Il revint alors près d’elle, et posa un genou en terre avec une aisance qui donnait à cette posture quelque chose approchant de la galanterie.
— J’ajouterai, dit-il fort tristement, qu’il n’est point de malheur ni de regrets comparables aux miens; que je verserais volontiers tout mon sang pour pouvoir vous être agréable; que je voudrais quitter le roi d’Espagne et servir Votre Majesté contre toute la terre à l’e.xceplion de l’Espagne, et que je briserais avec joie tous les liens pour vous consacrer ma vie entière, si je n’avais pour ma maîtresse un amour qui est bien plus que ma vie. J’ajouterai encore que, malgré la rigueur dont vous allez m’accabler, je vous dois de la reconnaissance pour le grand bonheur que vous
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m’avez donné dans mes derniers jours, et que, tout innocent que je suis du crime dont on va me punir, je ne maudirai point le nom de Votre Majesté.
Tandis que Mariamé parlait, le visage de la reine avait pris un air de bienveillance qu’on ne lui connaissait point encore. Elle tendit involontairement une main que le marquis porta aussitôt à ses lèvres; mais cet adoucissement passa plus vite qu’un éclair; Christine retira sa main brusquement, comme si le baiser de Mariamé lui eût brûlé les doigts.
— Relevez-vous , monsieur, dit-elle d’une voix tremblante. Puisque vous repoussez la grâce que je vous offre, je vous punirai de votre obstination. Vous ne méritez plus les faveurs que je vous avais accordées. Vous mourrez sans revoir votre femme.
— Sans la revoir! Ah! madame, faites-moi donc mourir à l’instant. Par pitié! avancez l’exécution d’un ■ jour; c’est là toute la faveur que je vous demande.
Nous devons informer le lecteur d’une particularité qui mérite attention. La reine avait quitté pour cet entretien les habits presque masculins dont elle était toujours vêtue, et les avait remplacés par une robe à queue, d’étoffe fort riche, qui lui allait à merveille. Soit que les dernières paroles du marquis l’eussent troublée, ou bien que .sa colère ne tût point un jeu, elle parut très-agitée en répondant :
— Adieu! monsieur, vous apprendrez tout à l’heure mes intentions!
Puis elle se tourna, pour sortir, vers une porte qui menait à l’intérieur de l’appartement. Elle avait fait à peine quatre pas, que ses pieds s’embarrassèrent dans les plis de sa grande robe ; elle chancela et perdit l’équilibre. Sa Majesté serait tombée de son haut par terre, si Mariamé, s’élangant avec agilité, ne l’eût saisie par la taille. Dans l’effroi que cause toujours
lE MARQUIS DE MARIAMÉ.
une chute, Christine se retint aussi après le premier objet qui s’offrit, et il se trouva que c’était le cou du marquis; elle y passa son bras royal. Les joues de la jeune reine devinrent fort rouges; mais ce pouvait être par suite du saisissement. Quoi qu’il en soit, le bras fut retiré lentement, et Mariamé ayant demandé avec inquiétude si Sa Majesté ne s’était point fait de mal, Christine répondit avec une émotion extrême :
— Allez ! je suis plus malheureuse que vous !
Elle sortit alors en cachant son visage dans son mouchoir, et laissant le marquis étonné, mais disposé à tirer un bon augure de cette circonstance.
En effet, les mousquetaires le vinrent bientôt chercher et le reconduisirent à sa prison, où il trouva la marquise tout éplorée d’une si longue absence. Mariamé était trop sincère pour songer à taire aucun détail de la scène qui venait de se passer. Dona Marie, en apprenant l’aventure de la robe à queue et le dernier mot de Sa Majesté, s’écria tout d’un coup :
— .\h ! sainte Vierge ! voilà que la reine est amoureuse de toi! Ou’allons-nous devenir?
— Amoureuse de moi 1 répondit le marquis en éclatant de rire; êtes-vous folle, Marie?
— Êtes-vous aveugle, vous, de ne le pas voir? Cette femme vous aime, et c’est pourquoi elle veut que vous divorciez. Ses offres et ses raisons d’État ne sont que supercheries. Bonté divine 1 il ne manquait plus que cela !
— Me vous effrayez pas, Marie; laissez seulement la reine me faire grâce, et tout ira bien.
— Bien pour vous, qui deviendrez roi de Suède; mais moi, je retournerai au couvent; je mourrai de douleur.
— Vous êtes une enfant, marquise.
— J’ai deviné juste, monsieur, vous le verrez bienlûL. Hélas I que je suis malheureuse!
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Dans cet instant la porte s’ouvrit et des laquais entrèrent, qui déposèrent dans la chambre des corbeilles de fleurs et des ral'raîebissenients. Ces gens gardèrent le silence malgré les questions de dona Marie, et sitôt qu’ils furent sortis ;
— Que vous disais-je? s’écria-t-ellc. Quelle autre personne que la reine peut vous envoyer ce cadeau?
Mariamé commençait à trouver la chose bizarre. Il eut toutes les peines imaginables à rassurer sa femme, qui pleurait chaudement, et se voyait déjà répudiée. Le commandant vint à propos faire une interruption. Il pria les deux époux de le suivre. Un carrosse aux armes de Suède attendait dans les cours de la citadelle. Ils y montèrent et furent menés au palais dans la salle des audiences, où il y avait nombreuse compagnie.
Christine était assise sur le trône du grand Gustave. Autour d’elle se tenaient le chancelier et les membres du conseil; mais on n’y voyait pas, comme d’habitude, les savants ni tes gens de plume. On fit avancer le jeune couple jusqu’au pied des degrés.
— Monsieur de Mariamé, dit la reine, je vous fais grâce de la vie ; ne vous trompez point sur les motifs de cette faveur. Vous la devez aux prières de messieurs les députés de Moscovie.
C’était la vérité.
— Vous voyez, ajouta-t-elle en s’adressant aux dé- ])utés, que je ne vous refuse aucunes choses, pas môme celles qui touchent à mes affaires intérieures. Monsieur de Mariamé, vous quitterez Stockholm avant trois jours.
La reine avait ainsi parlé sans jeter un seul regard sur le marquis; elle tourna enfin les yeux vers lui, et reprit d’une voix un peu émue :
— C’est une grande faveur du hasard qui vous
LE MAUQUIS DE MAHUMÉ.
sauve des mains de la justice, monsieur. Lorsque vous parlerez de cette aventure, failes-le avec réserve.
Le marquis et sa femme comprirent seuls le véritable sens de ces paroles. Elles avaient trait à la scène de la prison, à la chute de Sa Majesté, ainsi qu’aux ruses employées pour tenter les vertus chevaleresques du condamné.
— Mon langage, répondit Mariamé, sera toujours celui du respect, de l’admiration et de la reconnai.ssance, quand je parlerai de Votre Majesté.
— C’est bien, monsieur, reprit Christine d’un ton fort gracieux.- Allez, et que le ciel vous favorise.
L’ordre de quitter la Suède était loin de déplaire à doua Marie, car elle ne voulait pas attendre au lendemain pour partir, tant elle craignait un changement dans les volontés de la reine! Mariamé consentit à se mettre en chemin à l’instant même. Cependant on ne s’éloigna pas assez tôt pour ne point recevoir un message que Christine envoya dès qu’elle eut congédié les envoyés moscovites. La comtesse de La Gardie vint embrasser dona Marie, et lui remit, de la part de la reine, un collier de diamants d’une grande valeur, avec le portrait de Sa Majesté. Christine n’avait point voulu se montrer généreuse à demi.
En sortant de Stockholm pour n’y jamais revenir, Mariamé rencontra un cavalier qui lui cria d’arrêter. C’était Massaube, arrivant en Suède avec l’ambassadeur de France, M. de Chanut.
— J’ai appris vos malheurs et leur fin agréable, ditil au marquis. Il paraît que vous avez fait, tout comme moi, vos petites fredaines. Nous avons enlevé une dame et tué un importun.
— Je n’ai point assassiné Salvius, chevalier; j’étais innocent.
— Oui-dal et vous fuyez ainsi, sans avoir tiré cela au clair?
— Il le faut bien, puisqu’on m’ordonne de partir.
— Vous vous ôtes laissé condamner comme un écolier, marquis; cela n’est pas bien. Laissez-moi le soin de faire réparation à votre honneur.
— Je vous donne mes pouvoirs. Eh ! que sont devenues vos amours?
— La comtesse d’Isembourg s’est ennuyée de moi, comme elle avait fait de son mari, et je l’ai galamment renvoyée dans sa famille.
— Cela esl beau, chevalier. La fortune vous a souri, à ce que je vois; vous êtes en bon équipage.
— J’ai gagné soixante mille écus au jeu, par mon habileté à manier les cartes.
— J’entends.
— Et puis je me suis donné à M. de Chanut, pour être à quelqu’un.
— Adieu ! je vous enverrai de mes nouvelles.
Massaube était un garçon à expédients. Il imagina
bien vite un moyen d’éclaircir le démêlé que Mariainé avait eu avec la justice. 11 rechereba les valets du seigneur Salvius, et les ayant trouvés, il posa l’épée sur la gorge ü l’un de ceux qui avaient témoigné contre le marquis. Cet homme avoua ses mensonges, et donna explication de la manière dont les choses s’étaient passées. On révisa le jugement, et la réhabilitation se fit en bonnes formes. Dans une de ses lettres, le bibliothécaire Naudé parle de celte histoire, et ajoute qu’on pendit le valet pour lui apprendre à dire la vérité.
La reine écrivit de sa main à Mariainé, afin que la réparation fût éclatante, et lui permit de revenir à la cour de Suède; mais la marquise assura qu’elle
lE MARQOIS DE MARIAMÉ. H9
mourrait infailliblement si elle revoyait des lieux si pleins de cruels souvenirs.
11 n’est pas besoin de dire que Dona Marie et M. de Mariainé vécurent le plus délicieusement du monde b s’aimer de toutes leurs forces. Je ne sais point s’ils curent beaucoup d’enfants; mais on voit par les correspondances que, vingt-cinq ans plus tard, il vint à Paris un jeune seigneur flamand du nom de Mariamé, qui plut fort aux dames par des airs d’Amadis, et qui faisait des folies de roman. Il est probable que c’était un fds de notre marquis. M. de Brissac, ayant servi de second à un gentilhomme que ce Mariamé avait tué en duel, le regardait avec ravissement et disait :
— Ce jeune homme-là est un aimable cavalier, bien mis, riche, de mine galante, et qui tue admirablement son monde.
C’étaient de bien beaux éloges et qui eussent fait plaisir au père de ce jeune seigneur.
Ce que fit la reine Christine par la suite des temps a donné trop d’occupation aux historiens pour que nous ayons à en parler. On connaît ses paroles remarquables aux grands de son royaume, qui la pressaient de se marier :
— Peut-être, leur dit-elle, ce que vous désirez si fort serait-il un malheur pour la Suède, car il se pourrait aussi bien qu’il sortît de moi un Néron qu’un Auguste.
Mais comme les sujets ont souvent plus de souci de savoir à qui donner leur amour que les princes n’en prennent de le conserver, les représentations <les Suédois se renouvelèrent en beaucoup d’occasions. Christine répondit une autre fois, en particulier, au général Torstenson, de façon à ne lui laisser aucun espoir.
— Si vous tenez à mon gouvernement, lui disait-
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elle, gardez-vous de souhaiter que je j)renne un mari. Je ne suis point de ces gens qui peuvent mener de front leurs passions et les .affaires d’un royaume. Il me faudrait choisir entre les deux, et sitôt que l’amour aura une place dans mon cœur, il étouffeia tous les autres sentiments. Je voudrais être aimée pour moi et non pour ma couronne. Celui qui recevrait ma main se devrait résoudre à l’accepter toute seule, car j’abdiquerais la veille de la célébration. Tenez cela pour certain.
Il ne serait pas impossible que le souvenir des amours de dona Marie et du marquis de Mariamé fût entré pour quelque chose dans les résolutions de la jeune reine. Du reste elle a bien prouvé qu’en parlant ainsi, elle disait sincèrement, puisqu’elle abdiqua cinq ans après, non pour une passion, mais pour se livrer simplement à son goût des sciences et du bel esprit.
On a beaucoup écrit sur ces événements extraordinaires et sur les voyages de Christine. La grande Mademoiselle nous apprend, par ses gros mémoires, que cette reine fut regardée en France avec plus d’étonnement que d’admiration.
Si les passions ont un peu tardé à prendre racine dans le cœur de Christine, elles y ont rapidement poussé. La fille de Gustave-Adolphe a montré qu’elle sentait avec assez de vivacité, le jour qu’elle fit mas-| sacrer impitoyablement Monaldeschi dans la galerie des Cerfs de Fontainebleau. Elle eût mieux fait, il mon sens, d’agir, en cette occasion, comme le com-^ mun des femmes, qui pleurent d’une infidélité d’abord, et finalement la oardonnent ou s’en consolent par un autre amour.
(GASTON D’OKLÉANS.)
Le roi Louis XIII était encore fort jeune, lorsqu’on vit arriver à la cour un gentilhomme nommé L’Épine, qui réussit d’abord à se mettre dans les bonnes grâces de tout le monde. Il était admirablement beau de visage, aimable d’esprit et altier de cœur. Il faisait bien les vers et toutes choses fort galamment. Monsieur, frère du roi, ayant pris amitié pour lui au jeu de paume, le voulut avoir parmi ses serviteurs, et comme ce gentilhomme s’était donné au prince de Condé, le père du grand capitaine, Son Altesse Royale fut obligée de le demander à M. le Prince, qui ne le céda point sans regret.
Une fois qu’il l’eut placé dans sa maison, Monsieur en fil son compagnem, lui donna sa confiance et beaucoup de scs affaires h gouverner, ce qui excita contre M. de L’Épine des jalousies terribles. Naturellement prompt k jouer de l’épée, le favori ne s’inquiéta point des envieux; mais enverra plus lard que ses ennemis, pour ne se pas montrer, ne lui gardaient pas moins bonne rancune, en attendant qu’il vînt h commettre une faute.
Gaston d’Orléans était, comme on sait, d’esprit plus enjoué que Louis Xlll ; il aimait à faire des niches
d’écolier, riait de mauvais bons mots qui n’en valaient pas la peine, et rencontrait cependant assez heureusement dans ses saillies. La paresse et l’incapacité de rien gouverner étaient ses défauts, qui sont grands pour un prince : il les avait en commun avec le roi, et l’on peut s’en étonner, en pensant qu’ils étaient tous deux enfants du monarque le plus actif et le plus guerrier que la France ait jamais eu. Monsieur ne se doutait en aucune façon qu’il fût un homme faible. Le cardinal ayant su qu’il avait raillé son frère de se laisser mener par un ministre, dit au roi en riant :
— Monsieur s’imagine que si Votre Majesté lui donnait ma besogne ce serait lui qui gouvernerait, et il se trompe ; ce serait le jeune L’Épine.
Le cardinal disait vrai ; car le prince n’eût point osé seulement acheter des chevaux sans consulter son favori.
Monsieur ne souffrait uns qu’on mît le chapeau sur la tête en sa prése: <■< .lis méiue qu’il voyageait, et ne rougissait pas de f..i.( ni'"' hantes farces, ni de
plaisanter avec scs ma.*..ilüiis. Ses manières en cela n’étaient point conlormes à celtes de son favori, à qui l’on reprochait de prendre des airs trop hauts, comme ce grand M. de Bussy, du siècle précédent, que Henri 111 fit tuer, et dont l’hisloire offre de merveilleux rapprochements avec celle du jeime L’Epine.
Les maitresses de Son Altesse Bo}'ale étaient souvent des bourgeoises, tamlis que celles du iavori étaient des princesses. Monsieur faisait reproche à L’Épine de ne lui pas confier ses amourettes; mais, outre que ce garçon était prudent en ces matières, il savait bien que le prince était trop bavard pour garder un secret. On voit par une lettre de ce temps que Gaston d’Orléans était amoureux de madame do Rihaudon , qui n’était pas de grande volée, et qui habitait une petite
ÜN FAVOni DE MONSIEUR. 123
maison fin quartier Saint-Paul. L’Épine, au contraire, avait (les accointances dans un lieu si éleviî, que l’écrivain n’a point osé nommer la personne. Il nous a fallu, pour savoir qui elle était, recourir aux poésies du jeune homme, et nous y avons trouvé le passage suivant, où il y a de la passion, du bien-dire et le prénom de sa maîtresse :
Hélas! que me sert-il, Anne, ma chère vie,
Que tout le long du jour mon âme soit ravie Au feu de tes beaux yeux, et que par leur douceur Je puisse, en te voyant, abuser ma douleur?
Anne, que me sert-il que mon âme plaintive Puisse trouver souvent ton oreille attentive.
Que du feu de mon cœur, ntes soupirs enhardis Osent dedans ton sein trouver un paradis?
Amour, comme le chef de tout mon équipage.
Son flambeau dans la main, me va servant de page,
Et, souriant vers moi, qu’il entend soupirer,
Il me brûle en fai.sant semblant de m’éclairer,
Et puis j’espère en vain, dedans la solitude,
Sentir calmer les Ilots de mon inquiétude.
Car encore chez moi je trouve en arrivant Une troupe d’ennuis qui me vient au-devant;
D’un côté le res|)ect, la peur, la défiance.
L’attente, qui combat avec l’impatience.
Et puis le souvenir du doux feu de tes yeux,
Mes désirs, qui, haussés d’un vol audacieux.
Me font trouver du temps la carrière trop lente ;
Après, le désespoir devant moi se présente.
Me vient ouvrir la porte, et, l’œil à demi mort.
Me montre un lit tout seul pour tout mon reconfort.
Nous regrettons boaucroip que la discrétion de M. de L’Épine n’ait |.(M.,I 1 i--é venir à notre connaissance les détails de .s» < ivi. i'res amours. Parmi
les grandes dames de la cour on n’en trouve que deux
ORIGINAUX DU XVIl” SIÈCLE.
ayant le nom d’Anne : ce sont la princesse de Gonzague, sœur de Marie, et madame de Guéméiié, qui était une Rohan. Or, la première était trop jeune alors, et tout le monde sait qu’elle débuta par aimer le duc de Guise. Il faut donc que ce soit la princesse de Guéméné, dont il existe des portraits qui nous la montrent fort belle, avec des yeux bleus, des cheveux blonds et un très-aimable sourire. Elle n’avait pas encore cet embonpoint qui l’a gâtée par la suite. 11 est à croire, d’après la date que portent les vers cités, qu’elle n’était pas mariée lors de ses amours avec L’Épine.
Ge n’était donc encore que mademoiselle Anne de Rohan ; et si l’on pen.se à la grandeur du nom, aux gènes qui entourent une demoi.selle de cette qualité, on ne s’étonnera pas que le jeune poète ait rimé sur ses ennuis et scs privations. Comme il arrive d’ordinaire, le mariage mit lin sans doute à cette liaison, et les événements qu’on va lire l’ont empêchée de se renouer. C’est là tout ce que nous en pouvons dire.
Dans un été que la cour passa au château de Blois commença une autre intrigue qui eut de terribles conséquences. Un dimanche au matin. Monsieur et sa suite ayant fait une partie de chasse, rentrèrent au château après que la messe fut dite. Le chapelain s’apprêtait à officier de nouveau , quand Son Altesse Royale, entendant les cloches de la ville qui appelaient les fidèles, eut la fantaisie de s’en aller à la cathédrale en petit équipage. Le prince venait de s’asseoir, au grand ébahissement du menu peuple , lorsqu’il se fit un mouvement dans la foule pour donner passage à une fort jolie demoiselle, qui avait brevet de chanoinesse, avec sa place dans la nef, et qui était estimée de messieurs du chapitre à cause du bien qu’elle donnait à l’église. Elle s’installa non loin
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de Monsieur, entre deux prudes femmes qui la menaient partout et lui tenaient lieu de ses parents, qu’elle avait perdus. Elle garda fort dévotement son visage baissé sur son livre d’heures pendant le service, et avait tant de grâce à s’agenouiller, que tous les gentilshommes et Monsieur lui-méme en eurent à la fois dans les yeux. La messe étant achevée, le prince attendit à la porte de l’église que la jeune ülle sortît, et quand elle passa en compagnie de ses matrones, il la salua comme si c’eût été la reine. La petite n’en parut ni embarrassée, ni surprise ; elle répondit par une grande révérence, et roula ses prunelles noires avec coquetterie. Monsieur tourna les talons et s’en fut en riant; mais il n’avait pas fait trente pas qu’il dit à son favori de courir après cette fille pour s’informer qui elle était. M. de L’Épine vint à son tour faire un salut à la demoiselle ; cette fois elle rougit jusqu’au front, en tenant ses prunelles doucement fixées sur ce beau cavalier, et ses heures lui tombèrent des mains. Le gentilhomme ramassa le livte, et l’offrit avec ce bon air de galanterie qu’on a dans les cours :
— Mademoiselle, dit-il. Son Altesse Royale m’envoie vous demander qui vous ôtes, et s’il vous plaît de recevoir sa visite ?
— Monsieur, répondit-elle, je me nomme Louise
Roger; je demeure à cette maison où vous voyez des jalousies vertes. C’est bien de l’honneur que Son Altesse Royale veut me faire, et je la recevrai aussi bien que le peut une petite bourgeoise qui n’a pas l’usage du beau monde. ,
— Je vous apprendrai, s’il vous plaît, ce que vous aurez h faire, où il faudra mettre les sièges, et comment on donne à un prince la droite et la porte.
— Vous m’obligerez fort en prenant cette peine.
— Souffrez donc que je vous accompagne jusqu’à votre logis, car il peut arriver que Monsieur vous rende sa visite aujourd’hui.
L’Épine offrit son bras à la demoiselle. Il la conduisit à la maison, suivi par les deux prudes femmes, et des gens qui passaient se retournèrent en disant :
— Voilà bien le couple le plus charmant qui soit dans le monde entier.
Louise Roger était une fille sage, et qui avait de ces petits caractères qu’on ne mène point aisément. Oh l’accusait parmi ses égales de s’en faire accroire, et pour cette raison elle se gardait de laisser aucune prise à la médisance. Son brevet de chanoinesse, qu’elle devait aux services militaires de feu son père, la rendait fort contente, et, pour ne pas perdre cette position, elle disait qu’elle ne se voulait point marier; mais au fond elle n’était pas bien assurée de tenir ferme dans ce dessein. Les vieilles gens qui vivent beaucoup dans les églises la caressaient fort à cause de sa dévotion, et l’appelaient Louison en y ajoutant quelque épithète amicale, comme la sage Louison, quand c’étaient des femmes; ou la gentille, la belle Louison, quand c’étaient des vieillards encore verts, ayant souvenir de leur jeunesse.
En arrivant chez elle, Louison donna permission aux deux prudes femmes de s’occuper du ménage, et demeura seule avec M. de L’Épine dans son petit salon, qui était fort propre et tout garni de fleurs. C’était une affaire de conséquence pour elle que de rendre les honneurs à une Altesse Royale ; Louison avait beaucoup à apprendre au sujet de l’étiquette. Heureusement l’envoyé du prince était fort versé dans ces matières. On régla toutes choses jusques aux moindres détails. Il fut convenu que la demoiselle
rN FAVORI DE MONSIEm.
donnerait le tapis an page qui viendrait annoncer Monsieur, c’est-à-dire qu’elle marcherait au-devant de lui jusqu’au bout de son tapis. Pour le frère du roi, ce n’èlait pas trop que d’aller au perron de la rue. Il fallait ensuite que la maîtresse du logis se mît à la gauche du prince, à chaque porte qu’on aurait à passer; puis elle devait offrir uu siège à dos et à bras à Son Altesse Royale ; mais elle ne pouvait avoir qu’un pliant en face de Monsieur.
— A présent, demanda la demoiselle, ne savezvous point ce que Son Altesse Royale me veut dire?
— Cela n’est pas difficile à deviner, répondit L’Épine, et je vais vous en donner sur l’heure la comédie. Le prince a l’esprit tourné au badinage; il tâchera de vous divertir et fera des jeux de mots ; puis il glissera parmi ses folies quelques douceurs sur vos beaux yeux, qui sont, il est vrai, bien charmants. Il vous dira que leurs flammes lui ont blessé le cœur, et cela ne vous étonnera pas, car elles eu ont atteint bien d’autres.
— Vous croyez qu’il poussera la galanterie jusqu’à ce point avec une pauvre tille ?
— Cela est certain. Il demandera la permission de revenir vous voir, et soyez assurée qu’à la seconde visite il vous prendra la main comme ceci, en la portant à ses lèvres.
M. de L’Épine baisa fort gentiment la main de la demoiselle, qui en changea de couleur, sans doute en pensant à l’honneur de recevoir ce baiser d’une Altesse Royale.
— Ce que vous m’annoncez là m’inquiète un peu, dit-elle; il ne faut point donner à gloser aux méchants de la ville, et je ne veux pas que Monsieur prenne avec moi de ces libertés.
— Par ma foi ! vous n’ôtes pas au bout, car je vous
OJIKHNAI’X nu XVII* SIÈCLE.
garantis que le prince désire en prendre bien d’autres. A la troisième entrevue, il se mettra ainsi à vos genoux, et, vous regardant avec passion, il vous dira quelque chose approchant de ceci : Mademoiselle, dès le premier moment où je vous ai vue, je me suis senti blessé au fond du cœur; je m’en vais partout traînant le dard dans la plaie; je n’en guérirai pas si vous n’avez pitié de moi...
— Mais c’est une déclaration d’amour! interrompit Louison.
— Hélas! mademoiselle, le prince est amoureux de vous.
— Oui-da ! et il s’imagine peut-être que je serai sa maîtresse? Je vous remercie de m’en avoir avertie; j’y vais mettre bon ordre.
— Prenez garde ! point de brusquerie ; n’allez pas le fâcher, et surtout ne dites pas que je vous en ai donné l’avis, car je serais perdu.
— Ne craignez rien; je ne voudrais pas vous causer de la peine; seulement j’aurai soin de me faire garder par mes vieilles dames de compagnie. Elles demeureront près de moi pendant les visites de Son Altesse Itoyale.
— Cela est prudemment avisé.
Il fut convenu que les duègnes se tiendraient debout à chaque côté de la demoiselle et qu’elles ne la quitteraient pas une minute. M. de L’Épine promit d’informer secrètement Louison des intentions de Monsieur.
— Vos avis me seront nécessaires, lui dit-elle ; je ne veux point appartenir au prince. Il faut que vous m’aidiez à me préserver de ce malheur.
— Je vais me trouver dans une fâcheuse alternative, mademoiselle ; je serai le confident de Son Altesse Royale, qui m’enverra souvent vous parler pour son
compte; et cependant j’aurais aussi quelque chose à vous dire pour le mien.
— Revenez tant que cela vous plaira, reprit Louison en rougissant; je compte sur vos promesses et sur la part que vous témoignez prendre à mes embarras.
— Je vous servirai de tout mon cœur; mais, pour avoir une excuse à mes propres yeux de sacrifier les intérêts du prince aux vôti’es, donnez-moi le titre de votre ami.
— Bien volontiers, je ne l’ai jamais donné k personne qui m’en ait semblé plus digne.
M. de L’Épine pressa la main de Louison et prit* congé.
Entre gens beaux, jeunes et de sexes différents comme ils étaient, on sait ce qu’ainilié veut dire. Si le lecteur a déjà soupçonné par leur conversation qu’ils déguisaient l’amour sous un nom plus modeste, à plus forte raison s’étaient-ils devinés l’un l’autre par ces feux que les yeux savent mal retenir, et par cent autres signes qui ne trompent .jamais.
Cependant Gaston d’Orléans s’en vint faire sa visite le même jour. 11 avait mis de beaux habits et plus de rubans qu’à l’ordinaire. Sa barbe rousse était bien poignée, ses cheveux bouclés et ses joues fort vermeilles. Les choses se passèrent comme l’avait prévu M. de L’Épine, et selon l’étiquette convenue d’avance. Monsieur laissa ses genlilhommes au dehors, et pénétra seul dans le salon ; mais il fit la grimace en voyant les deux prudes femmes s’établir gravement à leur poste.
— Il parait, dit le prince en s’asseyant, que vous craignez les voleurs et l’escalade ; vous voilà flanquée de deux tourelle» comme une forteresse.
— Votre Altesse Royale m’excusera si je me fais assister par ces respectables dames. Ce sont elles qui m’ont (“levée. S’il m’arrivait de manquer en quelque point aux devoirs que je dois à Votre Altesse Royale, elles m’en avertiraient bien vite.
— Nous n’avons pas besoin de tant de cérémonie. Vous me rendez plus d’honneurs que je n’en demande, et vous savez admirablement recevoir les gens.
Louison fit une grande révérence en disant :
— Votre Altesse Royale a bien de la bonté.
Mais les deux vieilles demeurèrent immobiles, comme si elles eussent été de bronze.
— Gardez donc vos sentinelles si vous voulez, reprit Monsieur avec humeur.
Puis il ajouta entre ses dents :
— Voyez où va ss nicher l’envie de singer les demoiselles de qualité !
Le prince, une fois démonté par ce bel étalage de précautions, battit la campagne comme faisait le roi avec ses maîtresses. îl parla chiens, faucons et musique. Il s’embarrassa dans ses phrases, et ne trouva rien à équivoipier sur les mots, comme il arrive quand on n’a pas l’esprit dans son aplomb. Enfin, perdant patience et voulant prendre le dessus, il s’arrêta tout court, et s’écria :
— Savez-vous, mademoiselle, que vous êtes fort jolie, et que je me veux déclarer votre serviteur?
Louison se leva, et fit une nouvelle révérence.
— Je ne badine point, reprit Son Altesse Royale; je suis dès aujourd’hui admirateur passionné de vos appas.
Louison fit une troisième révérence plus profonde (pie tes autres.
— Vous recevrez ce soir des confitures, et j’enver-
rai demain mes violons jouer dans voire jardin, si cela peut vous divertir.
— Je ne mérite pas tant de faveurs.
— Si fait, si fait; je voudrais vous donner bien d’autres douceurs, à cause de la douce heure que j’ai passée près de vous. Je vous en avertis; vous avez place de chanoinesse dans mon cœur comme dans celui de la cathédrale.
— Votre Altesse Royale entend la plaisanterie, répondit Louison avec une nouvelle révérence.
— Oui ; mais vous savez bien déméler qu’il y a du sérieux parmi tout cela, et je vous en fournirai des preuves une autre fois. Pour le présent, il suffit que vous me teniez pour un homme qui est à vous.
Monsieur leva le siège; la demoiselle le conduisit sans rien omettre du cérémonial, mais toujours escortée par ses deux gardes du cor ps.
— Ouf! s’éci’ia le pi-ince en arrivant à la rue, ce n’est pas une petite affaire que de courtiser une bourgeoise. Je crois que celte provinciale se va moquer' de moi ; mais je la mènerai plus vile à la prochaine visite.
de L’Épine entendit ces paroles avec plaisir.
Sitôt qu’il eut rempli tous ses devoirs de cour-, il quitta ^
le château pour voler chez Lotrison. Ces jeunes gens se consultèrent fort longuement sur les moyens d’éconduire Monsieur sans le fâcher. La demoiselle témoignait une grande frayeirr des interrliorrs de Son Altesse Royale, et tremblait fort pour sa vertu; mais elle ne prenait pas garde qu’en évitant un écueil elle se hasardait trop près d’un aulr-e aussi pér-illeux; ou plutôt, disons le vrai, elle s’y jetait délibérément, les yeux ouverts, car elle aimait notre gentilhomme do tout son cœur, et quand il trahissait sa flamme naissante, elle ne prenait aucun soin de cacher le plaisir qu’elle en éprouvait.
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On croira aisément que M. de L’Épine marcha grand train dans les bonnes grâces de Louison. Monsieur en était encore aux cérémonies et aux révérences, que déjà son favori avait obtenu de la belle tout ce que Son Altesse Royale en désirait avoir. Au rebours des autres amants, qui se sont toujours perdus par leurs imprudences, ceux-ci goûtèrent leur bonheur fort doucement et sans accident fâcheux tant qu’ils s’aimèrent bien, c’est-à-dire pendant environ trois mois. L’Épine en usait le plus discrètement du monde avec sa belle, n’en parlant jamais, ne la voyant que de nuit, avec toutes les précautions imaginables. Cependant, comme il était poëte, et que ces esprits-là ont le travers de rimer sur les choses qui les touchent, sans pouvoir résister à cette manie, il courut une chanson de lui parmi les jeunes gens, où il parlait de sa maîtresse, en la déguisant sous le nom de Francine. Nous en citerons les trois derniers couplets, qui sont fort au-dessus de ce que faisait alors le commun des beaux diseurs :
Qu’elle a bonne grâce à me dire Qu’Amour n’avait plus son bandeau Alors qu’elle me trouva beau.
Et que son cœur pour moi souiûrc Par raison et par jugement i D’un amour sans aveuglement !
Que son excuse me contente,
Quand elle dit que ses glaçons N’étaient que les premiers frissons De la fièvre qui la tourmente !
Je meure, je serais marri
Que plus tût elle m’eût chéri! ’
Mais surtout l’aise me transporte Lorsque d’un amoureux baiser
La belle tâche d’apaiser Ma douleur qu’elle voit trop forte.
J A l’heure je suis bleu marri '
Qu’elle ne m’a plus tôt chéri.
fonsieur, ayant ojiï réciter cette poésie, fit querelle à son favori pour ne lui avoir point confié ses amours, et demanda qui était celte Francine : notre galant promit qu’il la ferait bientôt connaître à Son Altesse Royale, et le prince n’y songea plus.
Précisément à cause de la belle résistance que lui opposait son ingrate. Monsieur allait devenant chaque jour plus amoureux. Il députait souvent M. de L’Épine et donnait ainsi de grandes facilités h son parlementaire, ne se doutant pas qu’il lui servît de couverture. On jasait par la ville des assiduités du prince chez une petite bourgeoise, tout en louant fort la demoiselle de sa vertu. La cour en riait un peu, et disait que Gaston n’avait point hérité de la verdeur du feu roi, qui menait aussi vivement l’amour que la guerre. Son Altesse Royale eut vent de ces plaisanteries, et enrageait de toutes ses forces. M. de Guise l’aîné, qui était expert. en galanterie, lui dit un jour ;
— Mon cousin, si vous me permettez de vous donner un conseil, je vous indiquerai le moyen de réussir. Il y a trois endroits où les femmes sont particulièrement sensibles : ce sont tes yeux, la vanité et l’av.irice. Or, Votre Altesse a bien attaqué sa belle aux deux premiers; mais elle a trop négligé le troisième. Ce n’est pas la peine d’étre frère du roi pour ne vouloir plaire qu’avec les agréments de sa personne. Envoyez des diamants, des colliers, de l’argenterie, de bonnes grosses pièces d’or, et je vous assure que les rigueurs s’adouciront comme par magie.
Monsieur n’était pas généreux naturellement, mais
134 ORIGINAfX DU XVII' SIÈCLE.
il n’y regardait pas de trop près lorsqu’il s’agissait de contenter ses passions. Il résolut de mettre en pratique les a\’is du duc de Guise. Il envoya donc 5 Louison une agrafe de robe ornée de diamants magnifiques.
Un soir M. de L’Épine trow'a sa maîtresse fort pensive, et lui ayant demandé ce qu’elle avait :
— C’est, lui répondit-elle, que Monsieur m’a en-
voyé ce joli présent que vous voyez à mon épaule, et je ne sais point si je dois l’accepter. '
— Assurément, Louison, il le faut garder; car si je vous le faisais rendre , vous en auriez regret, et je ne pourrais vous rien donner d’aussi beau. Le prince n’est pas coutumier du fait; profitez de cette humeur généreuse, et je m’en rapporte à vous pour le reste.
Le lendemain, Monsieur ne demanda pour prix de son présent qu’à baiser les mains qui l’avaient reçu, et Louison n’eut point le courage de refuser une faveur qui lui coûtait si peu. A deux jours de là, des valets à la livrée d’Orléans apportèrent une corbeille remplie de dentelles flamandes et de soieries d’Angleterre, avec des gants de frangipane pour plus d’une année. Le premier présent ayant été accepté, il n’y avait pas moyen de faire la difficile pour le second. Louison ne songea pas à le renvoyer, et passa une journée entière à essayer et à mettre ces belles choses dans les armoires. Il arriva de tout ceci que le prince ne trouva plus autant de sévérité dans les regards de la demoiselle ; qu’on ne l’ennuya plus avec les révérences, et qu’à la fin des entrevues, où la langue de Louison se déliait notablement. Monsieur s’en allait ayant gagné quelques pieds sur les terres qu’il convoitait.
— Mon cousin de Guise, pensa-t-il, avait raison, et
je sais maintenant comme il faut prendre ces filles de la bourgeoisie.
Et Son Altesse Royale redoublait de magnificence dans ses envois. L’Épine avait aplani les voies :i son maître, en formant la demoiselle aux jeux de l’amour : un beau matin, Monsieur obtint qu’on fit sortir les duègnes incommodes, et sa visite se prolongea plus tard que d’ordinaire. Le favori, qui attendait à la porte avec les autres gentilsbornnies, devina ce qui lui arrivait, et se mordit les doigts de fureur. Le soir il s’en vint chez sa maîtresse, et il s’apprêtait à lui parler bien cruellement pour la dernière fois, lorsqu’il la vit tout en larmes :
— Hélas ! s’écria Louison sans attendre scs reproches, je n’ai pas su résister aux séductions de Monsieur. Voilà ce que c’est que de mal faire une fois ; vous ôtes cause de ma honte, car 1e prince seul ii’aurait point réussi à me pervertir. Ce qui achève de me désespérer, c’est que vous allez me haïr et que. vous en avez le droit.
La pauvre fille était éplorée tout de bon, et de plus si charmante dans sa douleur, qu’au lieu de colère, notre gentilhomme ne sentit que de la pitié d’abord, et finalement de l’amour, comme s’il ne fût rien arrivé. Il ne songea qu’à lui donner des consolations, et demeura chez elle jusqu’au point du jour, s’estimant encore heureux que la maîtresse d’un si grand prince que le frère du roi voulût bien l’admettre au partage. Il avait néanmoins quelques instants de jalousie et de dépit, où il se promettait d’abandonner Louison et de ne point aller chez elle le soir ; mais, une fois rheure venue, il prenait la clef qu’il avait reçue d’une porte secrète, et rien ne pouvait l’empôcher de l’aller inettré dans la serrure.
M. de L’Épine fit ce métier durant un mois, pestant
le jour contre sa belle et amoureux sitôt que la nuit venait; mais il ne tarda pas h remarquer un changement dans les manières de Louison. La demoiselle prenait de l’ambition. Elle parlait de la cour, où elle eût voulu paraître; de mariage avec un gentilhomme, et du bien que le feu roi avait fait à scs maîtresses. Il résolut alors de la quitter tout doucement, sans lui faire de peine, et en homme qui sait comme il faut vivre avec les femmes.
Un matin qu’il sortait de la maisonnette par le jardin, un gentilhomme qui appartenait au roi le vit refermer la porte derrière lui. L’Épine releva son manteau jusqu’à ses yeux; mais non point assez vite pour éviter d’être reconnu.
En moins de deux heures la nouvelle vola de bouche en bouche jusqu’au petit lever. Elle venait d’être contée à Sa Majesté lorsque Monsieur entra. Louis XTII trouvait un plaisir particulier à apprendre aux gens les choses qui les devaient contrarier; il se mit à ricaner durant un gros quart d’heure à tout ce que lui disait son frère; si bien que Monsieur, perdant patience, demanda au maître de la garde-robe si des écoliers n9 lui avaient point mis du blanc sur le dos, pour que le roi se moquât ainsi de lui.
— Non, dit Sa Majesté en éclatant, ce n’est pas du blanc que vous avez, mais un bois de cerf dix-cors au milieu du front.
— Surquclleherbeavez-vous donc marché cette nuit, mon frère, pour faire de ces plaisanteries de caserne?
— Oli ! monsieur, ce ji’est pas contre moi qu’il vous faut être en colère; mais contre votre favori, M. de L’Épine. Apprenez que ce jeune homme vous trompe et rit à vos dépens avec votre maîtresse. On l’a vu sortir de chez Louise Roger ce matin par une porte de derrière.
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IN FAVORI DE MONSIEtR.' 137
— Les ennemis de ce garçon vous ont ftiit un conte. L’Épine est le confident de mes amours, ce dont les autres enragent. Je ne croirai à ces méchancetés que sur de bonnes preuves.
— Nous aurons soin qu’elles vous soient données de façon à ne vous point baisser un doute.
Le chevalier de Brion, qui était aussi des gentilshommes de Monsieur, eut connaissance de cette conversation, et devina aux allures de Son .\ltesse Royale que le coup avait porté. L’Épine était de ses amis; mais il craignait de mettre les doigts sous une mauvaise écorce en se mêlant de cette affaire. Cependant il apprit en dessous-main que le prince devait faire cerner pendant la nuit le logis de Louison, et que l’ordre ■était donné de massacrer le favori s’il cherchait à s’y introduire. Brion voulut sauver M. de L’Épine de ce mauvais pas. Il s’approcha de lui tandis que Monsieur lirait des oiseaux, et lui dit à l’oreille :
— N’allez pas ce soir où vous savez.
— J’irai, si vous ne parlez plus clairement, car je ne sais ce que vous voulez dire.
— Feignez tant qu’il vous plaira de ne point me comprendre; mais mettez l’avis à profit.
— Quelle histoire me faites-vous là?
— Morbleu! laissez donc ces finesses, mon cher; il s’agit de votre maîtresse. La mèche est éventée. Pas de visite à Louison ce soir, ou vous êtes mort. Comprenez-vous à présent?
— Qui vous a dit cela? qu’est-il arrivé?
— Au diable l’imprudent!
M. de Brion s’enfuit à toutes jambes pour éviter les questions. Notre jeune homme demeura bouleversé. Monsieur, qui avait naturellement assez de ruse, lui voj-ant la mine fort rêveuse, dit à son capitaine des gardes ;
— Je devine que vous ne prendrez pas mon gibier au gîte. Quelqu’un lui a parlé; mais je tiens ce qu’on m’a dit pour vrai.
Louison avait trop de finesse pour ne point deviner, aux airs de Monsieur et à l’absence de L’Épine, qu’il était arrivé quelque chose. Voyant bien que de toutes manières il lui fallait renoncer à son amant, elle voulut du moins, en femme babile, conserver la protection du prince. Pour prendre les avances, elle écrivit à L’Épine une lettre de rupture qu’elle fit remettre par le chevalier de Brion. Notre gentilhomme reçut cette épître en même temps que l’ordre de quitter la cour, et, suivant l’ordinaire folie des amoureux, il sentit un redoublement de tendresse pour cette femme, que la veille il avait résolu d’abandonner. On ne lui donnait que vingt-quatre heures pour s’éloigner; au lieu de les employer àr ses préparatifs de départ, il ne songeait qu’à revoir sa maîtresse. Il se serait infailliblement perdu, si Brion ne fût venu chez lui au moment où il allait sortir pour tenter une dernière visite. Le chevalier ne vint à bout d’cmpécher cette sottise qu’en promettant à L’Épine de porter à sa belle une lettre d’adieux, dans laquelle notre amoureux faisait serment de ne jamais quitter un bracelet de cheveux que Louison lui avait donné dans les premiers temps de leurs amours.
M. de L’Épine partit sans envoyer ni soumissions ni excuses au prince qu’il avait offensé; ce qu’on regarda comme une fierté poussée jusqu’à la bravade. , A tout cela Louison ne gagna rien; car Monsieur, ayant su que le chevalier de Brion était allé chez L’Épine, le fit saisir et fouiller par ses gens, qui trouvèrent la lettre. Il courut alors une chanson où il était raconté que Son .Altesse Royale avait perdu à la fois son favori et sa maîtresse, et le roi fredonna ce vaudo-
l'N FAVORI I)E MONSIEUR,
ville aux oreilles de son frère, avec la complaisance qu’il mettait aux choses offensantes. Au bout de quinze jours on ne parlait déjà plus de cette affaire. Monsieur n’avait pas encore remplacé Louison; mais l’abbé de La Rivière avait gagné toute la confiance du prince.
Comme les gens de cour ont bien autre chose à faire que de s’occuper des absents frappés de disgrâce, on ne trouve plus rien sur M. de L’Épine dans leurs lettres et mémoires. Nous n’aurions peut-être jamais su ce qu’il était devenu, s’il ne lui fût arrivé, en pays étranger, une autre aventure qui est racontée dans la préface d’un recueil de poésies.
En quittant la France, notre gentilhomme, qui avait emporté des débris assez beaux de sa fortune, se rendit à La Haye, dans la cour de Hollande, où l’on menait vie joyeuse. La reine de Bohême s’y trouvait alors, et y faisait les plus beaux jours avec ses deux filles, qui étaient charmantes. Cette reine de Bohême était une personne originale qui, ayant vécu fort sagement dans sa jeunesse, s’était jetée dans la galanterie à l’âge où ce n’est plus de mode. Devenue douairière par la mort de son mari, elle avait pris sa course, comme la reine Christine, et visité les capitales des autres pays. La plus jeune de ses filles, qui avait à peine seize ans, venait déjà de faire beaucoup parler d’elle par ses légèretés. Lorsqu’on représentait à la reine que cette princesse pourrait bien ne jamais se marier, si l’on ne veillait davantage sur sa conduite :
— Bah! répondait la reine de Bohême, je me suis tant ennuyée dans ma jeunesse, que je veux laisser mes filles se divertir à leur aise pendant qu’elles sont en âge de le faire.
L’histoire des amours de L’Épine et sa disgrâce avaient çu du retentissement jusqu’en Hollande, et
noire gentilhomme y fut beaucoup regardé des femmes pour celte raison. Étant beau de visage, magnifique par caractère, et en réputation par ses aventures, il vit bientôt qu’il n’aurait qu’à choisir parmi les plus belles; mais comme il n’était pas encore consolé de ses chagrins, il resta quelque temps sur la réserve.
Un soir qu’il y avait des déguisements chez la reine de Bohême, où M. de L’Épine se trouvait, un homme qui s’était vôtu en sorcier, lui examinant le creux de la main, s’écria tout haut :
— Mon gentilhomme, défiez-vous de toute femme qui s’appellera Louise ; c’est un nom qui vous portera malheur.
— Il est un peu tard pour me dire cela, répondit L’Épine.
— Non pas trop tard pour que l’avertissement vous profite encore. Nous avons ici des Louise, et j’en vois une à deux pas de vous, dont les yeux bleus vous joueront quelque méchant tour si vous en approchez.
La dernière fille de la reine de Bohême, qui s’appelait Louise, avait dans ce moment les yeux tournés du côté de M. de L’Épine. Notre gentilhomme la regarda, et comme ils demeurèrent tous deux assez longtemps en contemplation l’un de l’autre, le sorcier se mit à rire, en disant :
— Vous voilà tombé dans le piège.
'—J’y suis pris, en effet, répondit L’Épine; mais pour vous prouver, seigneur Nostradamus, que vos prédictions ne me troublent point, je vais m’exposer sur l’heure au danger.
L’Épine s’approcha aussitôt de la princesse, et ne la quitta plus de la soirée. Bien qu’il régnât une grande liberté dans ces assemblées, et que chacun
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l'N FAVOHI DE MONSIEUR. i 'A
('ûl beaucoup Ji faire pour sou propre compte, ou s’aperçut des assiduités du jeuue Français. Ou vil la princesse causer avec plus d’abandon qu’à l’ordinaire, et les femmes en eurent bien de la jalousie.
On ne se trompait pas en supposant que les choses marchaient vite entre ces jeunes gens; car la princesse était fort émue des galanteries de L’Épine. Elle lui répondait à peine en regardant ailleurs, ou bien elle faisait l’incrédule, en lui disant qu’il se moquait d’elle; mais tout le monde voyait qu’elle ne se sentait pas de joie de cette conquête. Comme elle avait les mains fort belles, elle ôtait volontiers ses gants, qui étaient garnis de rubans orange; notre gentilhomme lui en vola un, et le porta fort résolûment à son chapeau. On l’cn blâma comme d’une témérité; cependant on le savait fort chatouilleux; c’est pourquoi on ne lui osa pas reprocher en face sa conduite un peu légère.
A minuit la compagnie commençait à se retirer. L’Épine ayant mené danser la princesse Louise, lui fit scs adieux, et sortit des salons en rêvant au grand honneur que lui procurerait une si belle victoire, s’il venait à la gagner. Il s’en allait la tête penchée et le jiied distrait, cherchant ce qu’il pourrait tenter le lendemain. Il marcha ainsi jusqu’au bout d’une galerie fort longue, où il s’aperçut qu’au lieu de gagner les vestibules, il s’était enfoncé plus avant dans les appartements intérieurs. On ne voyait plus dans cette galerie qu’une douzaine d’âpres joueurs de brelan. AI. de L’Épine passa devant une petite porte, qu’une camériste venait d’ouvrir, et il vit un gentilhomme qui glissait une lettre avec de l’argent dans la main do cette fdle, en lui disant à voix basse :
— Je vous donnerai demain vingt souverains d’or, si vous faites lire celle lettre à votre maitresse.
142 ORIGINAUX DD XVIie SIÈCLE.
— A laquelle des princesses es-tu attachée? demanda L’Épine quand l’étranger se fut éloigné.
— A la princesse Louise.
— Ne crains-tu pas que je dise à la reine de Bohême le joli métier que tu fais?
— Seigneur, s’écria la camériste , ne me perdez pas, je vous jure que ce billet ne sera point remis.
— Je te permettrai de le donner demain, pourvu que tu fasses aujourd’hui quelque chose en ma faveur.
— Tout ce que vous voudrez, monseigneur.
M. de L’Épine était si riche dans scs habits, que les gens mal instruits le prenaient souvent pour un grand personnage. Il entra dans la chambre de la princesse, et tira de sa poche une bourse bien garnie.
— Il faut prendre ceci et me cacher quelque part, dit-il.
— Mais, seigneur, si la princesse ne le trouve pas bon; si elle vient à crier en voyant un homme dans son appartement?
— Crois-tu que je voudrais m’exposer à une mauvaise affaire? Je suis assuré qu’elle ne criera point. U’aillcurs le temps presse, le nombre des concurrents est grand, à ce qu’il me paraît, je pourrais être supplanté demain.
— Mais, seigneur, je n’ai pas l’honneur de vous connaître. Je ne vous ai jamais \ti céans faire votre cour.
— N’as-tu rien entendu dire d’un gentilhomme français qui avait eu là-bas quelques aventures?
— M. de L’Épine?
— C’est moi qui suis ce L’Épine.
— Alors vous savez mieux que moi ce que vous pouvez entreprendre. Je n’ai plus de difficultés à vous opposer! Voici une armoire où vous serez le mieux du monde.
Les valets de L’Épine attendirent aux portes de la reine de Bohême pendant une partie de la nuit. Ils connurent que leur maître était resté dans le palais, et n’en firent pas mystère. Ce fut la nouvelle du lendemain. Les femmes s’apprêtaient à en jeter bien des cris, lorsqu’on vit notre galant conduire les jeunes princesses à la promenade, ayant publiquement à son épaule les couleurs de sa belle. On comprit que la reine de Bohême trouvait à son gré que sa fille eût pour amant un simple gentilhomme. Cette intrigue n’eut pas autrement d’éclat, jusqu’au moment où arriva la catastrophe dont nous allons parler.
11 y avait environ deux mois que durait cette liaison de M. de L’Épine avec la princesse Louise, lorsque la sœur aînée de cette princesse, nommée Élisabeth, remontra fort respectueusement à la reine sa mère que le scandale était dans leur maison, et que c’était offenser le ciel et les mœurs que de le souffrir avec tant de douceur. La reine ne fit qu’en rire, et dit que si l’usage en Hollande voulait que les femmes fussent galantes, elle permettait à ses filles de s’y conformer. Cette Élisabeth avait beaucoup de raison, et était devenue fameuse par son esprit et ses connaissances. Elle entretenait un commerce de lettres avec M. Descartes, qui était encore en France dans ce moment. Elle demanda conseil à ce philosophe, et M. Descartes répondit qu’il fallait charger un homme de cette affaire. La princesse Élisabeth avait un frère qui touchait à ses dixhuit ans. Elle lui écrivit pour lui conter comment les choses se passaient à La Haye, et le grand dommage causé à l’honneur de la famille. Le prince Philippe,’ avec son menton imberbe, avait plus de noblesse de cœur et de fierté qu’il n’en fallait pour sentir impatiemment un outrage aussi grave. U partit incontinent pour la Hollande.
ORIGINAI-X DD XVIl' SIECLE.
M. (le T/Épine, n’éUint averti de rien, fut bien (îdonné lors(]u’un beau jour il trouva ce jeune homme dans le salon de la reine de Boluîme. La princesse Louise était retirée dans sa chambre ; tous les visages paraissaient bouleversés, et le prince Philippe avait le sang aux oreilles. L’Épine fit bonne contenance. Il voulut être présenté au prince; mais celui-ci ne répondit à ses compliments qu’en lui tournant le dos brusquement. Une fois blessé par une impolitesse, notre gentilhomme n’était pas d’humeur commode ; il se redressa sur ses Liions, et prit ses airs les plus hautains, qui ressemblaient fort à de l’insolence. .\près avoir échangé avec le prince quelques mots aigres, L’Épine salua les dames seulement, et se retira le poing sur la hanche. Il fut rejoint au bas des degrés par le prince Philippe.
— Monsieur, dit ce jeune homme, votre impertinence est le moindre grief que j’aie contre vous. Je vous passe celui-là ; mais j’aurai satisfaction des autres.
— Je vous remercie, répondit L’Épine, de l’honneur que Votre Altesse me veut faire de croiser l’épee avec moi. C’est une proposition que je ne puis accepter, non pas à cause de la différence de nos rangs, mais parce que vous êtes le très-proche parent de la personne que j’aime le plus au monde.
— Vous osez me le dire en lace !
— C’est une gloire assez belle pour ne la point cacher.
— Je vais donc vous punir à l’instant.
Le prince mit aussitôt l’épée à la main ; mais l’autre avait dégainé en môme temps, et comme il était plus robuste et plus expérimenté, il désarma son adversaire du premier coup. M. de L’Épine gagna la rue paisiblement, et remonta sur son cheval.
l’N FAVOni DE M^NSIElin.
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Le fils (lu prince d’Orange, qui avait fait amitié avec notre gentilhoinme, voulut accommoder la (luerclle; mais il rencontra tant d’animosité dans le prince Philippe, qu’il donna sagement le conseil à L’Épine de s’éloigner. Nous blâmerions celui-ci de n’en avoir voulu rien faire, si le véritable motif qui l’empCcba de partir n’était le regret qu’il avait de quitter sa maîtresse : il lui en coûta cher.
Un matin qu’il avait déjeuné chez notre ambassadeur, M. de la Tuilerie, L’Épine se rendit à la promenade avec un Français nommé Dcslogcs. Un homme qu’il ne connaissait point lui vint ordonner tout haut de se retirer, de la part du prince Philippe. Au lieu d’obéir à cet étrange commandement, il continua de se promener et de regarder les dames. Une autre personne le vint prendre à ^xirt, et l’avertit que des spadassins le suivaient. Il n’y fit pas attention, et poursuivit son chemin. Cependant, voyant venir à lui le prince Philippe accompagné par dix .Anglais de mauvaise mine, il se tint sur scs gardes. On l’attaqua en effet devant tout le monde fort brutalement et de tous les côtés à la fois. Une bataille acharnée s’engagea; car L’Épine défendit sa vie avec un furieux courage. Ayant reçu plusieurs coups d’épée par deri ièrc, les forces lui mamiuèrent bientôt, et il tomba sur ses genoux; mais il tint ferme dans cette position, et mit qualio hommes hors de combat. Enfin, perdant son sang à grands flots et tout criblé de blessures, il rendit l’ânm en menaçant encore ses ennemis, dans l’instant où des gentilshommes, indignés de cette boucherie, venaient pour le secourir. On l’aVait lardé si vilainement, dit le narrateur hollandais, que cinq lames d’équ'.-, dont était (’.ellc du prince Philippe, lui restèrent croisées dans le corps.
M. de L’Epine mourut ainsi pitoyablement, à peine
âgé de vingt-six ans : ce fut une perte pour la belle compagnie d’alors, dont il faisait les délices. C’en est une aussi pour les lettres; car on trouve dans ses vers une grâce et une facilité de bien dire par laquelle il est évident que ce jeune homme serait devenu plus tard un poète fort remarquable.
Dix ans après cette terrible aventure, il fut question de L’Épine en deux endroits. Le premier est l’abbaye de Maubuisson, dont la princesse Louise, qui avait changé de religion, était devenue abbesse. Madame de Longueville üt par hasard une visite à cette dame, et en parla dans une lettre au grand Condé, son frère. Elle raille la princesse sur le tort que les chagrins avaient fait à sa beauté, d’une façon qui n’est point ^généreuse ni de bon goût.
L’autre lieu où il fut parlé de L’Épine est le château de Chambord. A l’un des voyages de la cour à cette résidenôe, Louison Roger s’en vint de Blois se jeter aux pieds de Monsieur d’Orléans, et lui présenter un joli garçon qu’elle lui assura être l’ouvrage de sa royale personnel Monsieur ne l’accueillit pas trop bien; il regarda l’enfant de travers sans vouloir le caresser, et se promena d’un air indécis, les mains dans ses chausses et en sifflotant. Il renvoya Louison à huitaine pour lui donner réponse. Comme ce garçon était joli, Son Altesse Royale en avait eu le cœur un peu touché. Le roi dit à son frère qu’il fallait toujours faire du bien à l’enfant, de peur d’abandonner un être du sang royal. Monsieur avait déjà causé avec l’abbé de La Rivière d’une grosse donation, lorsqu’un accident vint détruire ses bonnes intentions. Louison avait élevé son lils comme un prince; l’enfant s’était habitué à être respecté des autres. Un jour qu’il vint à Chambord, on entendit un grand bruit dans les cours, et on trouva le fils de Louison qui se querellait avec un page. Le petit
IN KAVOni DE MONSIEin.
•drrtlc avait mis l’épc^c à la main, et voulait forcer le page h se battre. Monsieur, ayant ouï parler de cela, dit entre ses dents :
— C’est bien plutôt Ih le caractère de L’Épine que le mien : ce n’est point mon fils.
El la donation ne fut jamais signée. LouTson se retira aux tilles de la Visitation à 'l’ours, laissant à sou fils vingt mille livres qu’elle avait pour tout bien.
Lorsqu’il fut devenu grandelet, ce garçon s’en fut au Luxembourg voir Mademoiselle, qui le prit en amitié. Elle se l’attacha, sans pourtant l’appeler son frère. Comme elle était très-riche et très-généreuse, elle lui donna beaucoup.