‹ Originaux du XVIIe siècleChapitre 18 sur 24 · EN · texte numérisé non relu

EN

Avant les grandes querelles de M. le cardinal Mazarin avec le parlement, il y avait à Paris un gentilhomme d’une huincnr singulière, qui s’appelait Henri dellénevilliers. Il éhiit de bonne famille et avait du bien. Il ne lui manquait que de prendre soin de lui-mème pour être le plus beau garçon de la ville; mais il tenait de feu madame sa mère un goût profond pour le désordre. Jamais on ne vit de cbeveux si mêlés que les siens, de dentelles si chiffonnées ni d’habits si mal brossés que ceux dont il s’affublait pour courir les rues, la comédie ou la promenade. Son épée seule était soigneusement cni retenue, et il s’en servit galamment en plusieurs rencontres. Le reste allait au hasard.

H aurait pu mettre le pied dans les meilleurs endroits et se marier avantageusement; mais son bonheur était de faire une vie bizarre et d’aller en vrai lîobème. Il demeurait dans la rue Villeneuve, au milieu d’un quartier fort désert qu’on avait incendié ou démoli aux trois quarts pendant la Ligue. Tout sou domestique se réduisait à une seule servante, grande tille brunette nommée Blanche, qui était assez belle, hors qu’elle avait la peau basanée comme une Égyptienne; avec cela pas un pauvre laquais chez M. de

rN MAUVAIS SUJET EN K)i5.

llénevilliers. Hhmclie soigaait les deux chevaux de son maître, portait les lettres, gouvernait le ménage avec économie,. Elle était bonne à tout Taire, et plus d’une fois il Ini arriva de monter derrière un carosse de louage, comme un valet de pied; ce qui dut furieusement faire rire les passants.

M. de Uéncvilliers ne fréquentait guère la bonne compagnie. On ne citait qu’une occasion où il se fût montré au bal. Il s’était vêtu cette fois-là plus magnifiquement qu’un prince, et avait danse le mieux du monde. Il avait joué gros jeu et perdu noblement, fait sa cour de bonne grâce aux dames, et s’était tenu en homme de bon lieu; mais le bout de l’oreille du Hohèine avait percé par de petits accidents. Blanche, le voyant de l’antichambre jeter des pièces d’or à belles poignées sur les tables, l’était venue tirer par son pourpoint et lui avait dit tout haut :

— Êtes-vous fou, monsieur, de gaspiller ainsi notre argent?

— Un autre homme que llénevilliers eût voulu se cacher sous terre ; mais lui ne se démontait pas facilement, et il avait répondu en riant:

— Va, ma fdle, je te donnerai une robe neuve si je gagne.

A la sortie on avait encore retrouvé Blanche à cneval comme un dragon, tenant en bride la monture de son maître, avec un flambeau à la main et une rapière pendue au cou.

Notre gentilhomme témoignait une horreur na- • turelle pour le payement des dettes et mémoires, et comme il courait après tous les jupons de son quartier, on disait qu’il faisait l’amour à sa boulangère et à sa bouchère, afin de ne leur rien donner. Ces choses-là, qui endommageraient fort l’honneur d’un homme de nos jours, étaient regardées alors comme

de bons tours qui prouvaient de l’adresse. On a môme prétendu que Ilénevilliers payait les gages de sa servante eu cette monnaie; mais cela n’est rien moins que eertain.

M. de Iténevilliers ne savait jamais le compte de ses écus, et il montra bien qu’il n’était pas avare, par les présents superbes qu’il envoya aux filles de la présidente Aubry, le jour des étrennes. Cette maison et celle de madame d’Agamy étaient les seules où il vînt familièrement, parce qu’on le recevait sans prendre garde à sa toilette. Madame d’Agamy eût été Ijien aise de lui donner son aînée en mariage ; mais sitôt qu’il s’aperçut de cette intention, il changea de manières, et commença de faire des fredaines à le brouiller mortellement avec celte famille. Comme il avait donné à mademoiselle Aubry une belle volière garnie d’oiseaux d’Afrique, madame d’Agamy lui demanda ce qu’il donnerait à sa fille; Rénevilliers répondit que le monde ne renfermait pas d’animaux assez rares pour une si aimable personne, mais qu’il tâcherait de trouver quelque merveille. Le lendemain il envoya une souris dans une cage d’osier avec une lettre fort polie où il disait qu’il n’avait pu rencontrer mieux, et jamais il ne reparut dans la maison. Chez madame Aubry les choses tournèrent à peu près de la même façon. Le mari était bavard et ennuyeux. Déjà Rénevilliers avait dit souvent :

— Si jamais le président me fait bâiller plus de trois coups dans le même jour, il ne me reverra plus.

Un soir que madame Aubry, malgré scs quarante * ans, se donnait des airs de jeune femme et prétendait être enceinte, cette comédie parut insupportable à M. de Rénevilliers. Sur ces entrefaites arriva un nouveau laquais que le président avait l’intention de prendre.

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— Je n’en veux point, dit madame Aubry, cet homme est trop laid; s’il me jetait un regard, mon enfant aurait une vilaine figure.

Rénevilliers n’y put tenir davantage.

— Pardieu ! madame, dit-il en saisissant son chapeau, quand on a devant les yeux une face comme celle de M. le président, on ne risque rien de prendre le diable pour valet. Je suis le vôtre et vous tire ma révérence. Cherchez des gens pour regarder vos singeries; je m’en vais ailleurs.

Le monde n’a pas coutume de rechercher les gens qui ne veulent point faire de concession. Rénevilliers devint plus vagabond que jamais. Les jeunes gens l’aimaient à cause de sa singularité. Si on riait de lui, c’était en arrière, car il avait le cœur très-haut. Comme il ne faisait attention à personne, il ne pouvait non plus souffrir qu’on le gênât en rien.

Depuis qu’il existe une société polie, on a toujours vu des originaux de l’espèce de Rénevilliers. On en trouve môme encore de notre temps , quoique à un degré moins extrême.- Ces hommes-là sont, au fond, des orgueilleux avec un fort grain de paresse, qui ne se veulent montrer que là où ils sont en première ligne, et le monde qu’ils feignent de mépriser serait bien leur fait s’ils étaient sûrs d’y briller tout d’abord autant qu’ils le désirent.

Rénevilliers avait tout ce qu’il faut pour faire un beau chemin; il aurait pu être de la cour, et ne demeura pas même de la bourgeoisie. Cependant, s’il ne voyait pas les daines de la ville, la compagnie des filles ne lui plaisait pas davantage. Il courait donc les boutiques, et se mettait en frais pour une petite marchande, comme si c’eût été une duchesse, .\ussi n’en manquait-il pas une, et toutes les plus jolies y furent prises. H lui arriva souvent de dépenser au fond d’un

oniGiNAux m? xvu' sièclk.

niecnanl, comptoir cent fois plus d’esprit cl de fine p'alantcrie qu’on n’en faisait en un mois à la ruelle de la reine.

Un jour qu’il passait à cheval sur le pont aux Chanpeurs, notre gentilhomme s’arrêta devant l’enseigne d’un orfèvre nommé Cambrai. Réncvillicrs se souvenait tout à coup d’une histoire sur madame Cambrai et l’avocat Patru, où il était dit que celui-ci n’avait pu arriver à rien, quoiqu’il fût amoureux de la joaillière, et qu’elle ne le vit pas avec indifférence. Uénevilliers attacha son cheval sous l’auvent, et entra dans la boutique. Madame Cambrai était justement seule à son comptoir.

— Que désirez-vous, monsieur? dit-elle d’un air accort.

— Je pourrais vous demander, répondit Rénevilliers en s’installant sur une. chaise, de me montrer des plats d’argent de six marcs, sachant très-bien qu’on n’en fait de ce poids que par commande; mais je préfère vous dire ce qui m’amène. Je voulais savoir si vous étiez aussi jolie qu’on l’assure, et je reconnais qu’on ne m’a pas trompé.

— Vous êtes en train de badiner, à ce que je vois, mon gentilhomme.

— Pas le moins du monde.

En effet, Rénevilliers paraissait d’un sérieux extraordinaire.

— M. Patru m’a raconté, poursuivit-il, qu’étant pris un jour par la pluie, il se réfugia ici, et que vous chantiez dans le moment une chanson gaillarde. Je voudrais bien l’entendre.

— J’en ai chanté bien d’autres depuis lors, dit la marchande; je ne me souviens plus de celle dont vous parlez. R y a six ans que je vis pour la preraièrç fois M. Patru : c’était en 1G39,

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— C’est cela ; et comme vous aviez vingt ans alors, vous en tenez vingt-six. On ne vous en donnerait pas autant. Patru devint subitement amoureux de. vous pendant que vous chantiez, et quand il m’a cont6 cela, j’éprouvai une furieuse envie d’entendre la meme chanson. Ne me refusez donc pas ce plaisir, je vous en prie, madame Cambrai.

La marchande tourna la tête sur son épaule d’un air fort coquet; et, après avoir hésité un instant, elle chanta je ne sais quoi de si drôle et de si grivois, que M. de Réncvilliers en fit un bond, et l’embrassa au dernier couplet.

— Me voilà justement amoureux comme Patru, dit-il; quand vous voudrez mettre les gens à vos pieds, vous en avez un moyen certain. Mais, dilesiiioi, madame Cambrai, puisque vous regardiez Patru d’un bon mil, et que M. Cambrai était en voyage ce jour-là, pourquoi, diable, avez-vous renvoyé ce pauvre avocat après le souper?

— C’est que ce cher garçon poursuivait trois ou quatre belles à la fois. Je me serais attachée à lui, et il m’aurait donné du chagrin. J’ai préféré demeurer sage, par prudence.

— Et je gage que voas vous en repentez. Là! en eonscicncc, n’est-il pas vrai que vous en avez eu quel- • quefois du regret?

Madame Cambrai se mit à rire, et ne répondit rien.

— J’en étais siir. Eh bien, ne faites pas de même avec moi. Je ne suis pas aussi beau cavalier que Patru; mais je ne recherche pas d’autre femme que vous, et, ma foi, vous me plaisez diablement fort. Si je suis à votre goût, dites-lc tout franc, et accommodons-nous ensemble.

Oh ! mon gentilhomme, cela ne va pas ainsi ;

ORIlilNAUX DU XVII® SIÈCLE.

mon mari est là-haut et non pas en voyaçc, et l’occasion ne le veut point.

— N’y inanque-t-il que l’occasion? dit Hénevillicrs.

La marchande, qui était fort délurée, se mit à danser le pas de bourrée, en chantant :

— II n’y manque rien autre chose.

Iléncvilliers s’avança aussitôt sur le devant de la boutique, et fit signe à des porteurs publies qui se tenaient sur la place ; on approcha une chaise.

— Appelez maintenant votre mari, dit-il à la marchande.

— Maître Cambrai, dit Tîénevilliers quand l’orfévrc fut descendu de son atelier, je suis complètement ruiné, mon pauvre maître Cambrai. 11 me faut vendre mon argenterie, qui est considérable. C’est à vous que je m’adresse, parce que vous ôtes un honnête homme. J’emmène dans cette chaise madame Cambrai, qui connaît fort bien la valeur de l’argent. Nous partons, maître Cambrai; ne vous dérangez pas de votre travail. Je sais que vous faites les ouvrages les plus beaux du monde.

— Pardon, monsieur, s’écria le marchand, où donc allez-vous mener ma femme?

— Chez moi, maître Cambrai, pour qu’elle examine • ma vaisselle; car il faut que je la vende, mon bon Cambrai.

— Mais, monsieur, je pourrais aller aussi bien avec vous; je m’y connais encore mieux que ma femme.

— Vpus avez raison, maître Cambrai; je n’y songeais point ; vous pourriez venir au lieu de madame Cambrai; mais il importe peu que ce soit elle ou vous. C’est de la belle argenterie que je vais vous vendre. Montez donc, madame Cambrai. Cette chaise est à mes ordres pour la journée. Parlez devant; j’aurai bientôt fait de vous rejoindre avec mon cheval.

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J’ai de la vaisselle pour plus de cinq cents pistoles, maître Cambrai.

— Cela fait cinq mille livres, monsieur.

— Précisément. Allons ! montez, madame Cambrai.

Outre l’ascendant naturel de la personne de qualité

sur le petit bourgeois, notre gentilbomme avait le don particulier de savoir prendre un air si grave et d’une bonne foi si apparente qu’on ne s’en pouvait défier. L’orfévre demeura interdit, n’osant se fâcher, tandis que llénevilliers offrait la main à la jolie marchande, qui monta délibérément dans la chaise.

— Conduisez madame Cambrai rue de Villeneuve, au coin de la porte Saint-Denis ! cria Rénevillicrs aux porteurs.

— Comment ! murmura l’orfévre, elle s’en va ainsi sans me demander la permission !

— Vous n’avez donc pas entendu, maître Cambrai? C’est chez moi qu’on mène votre femme; ainsi ne craignez rien.

— Mais, mon gentilhomme, je ne vous ai jamais vu de ma vie.

— Cela est pardieu vrai ! J’ai oublié de vous dire mon nom. Je suis le chevalier de llénevilliers.

— Je n’ai pas l’honneur de vous connaître.

— Oui, mon brave maître Cambrai, llénevilliers luimême. Comme je vous le disais, je me suis ruiné au jeu. J’y ai perdu vingt mille écus.

— Cela firit soixante mille livres, pensa l’orfévre. Le pauvre jeune homme ! Je lui achèterai sa vaisselle â un rabais considérable.

— .\llons ! poursuivit llénevilliers, je retourne chez moi. Si madame Cambrai m’offre un prix raisonnable, je vous enverrai demain toute mon argenterie. Vous y trouverez plusieurs belles pièces. -Adieu, maître Cambrai.

Oigitized

A peine le cavalier fut-il parti, cpie l’orfévrc, n (ilanl plus étourdi par le prestijîc des belles manières, comprit enfin qu’on s’était joué de lui.

— 11 faut convenir, se dit-il à lui-méme, que tu es un grand fou, et que tu l’es laissé ensorceler d’une ridicule manière.

Comme la nuit approchait, le joaillier ferma aussi» tôt sa boutique pour courir de toutes ses jambes à la rue Villeneuve. Il trouva sans beaucoup de peine la maison de Rénevilliers ; mais la servante avait assurément reçu de bonnes instructions, et s’attendait a cette visite. Elle récurait tranquillement un vieux mors de cheval, et ne prit pas garde à l’air effaré du marchand.

— N’est-ce pas ici, dit l’orfévre, que demeure un grand gentilhomme brun de visage, et qui a un manteau vert un peu ripé? J’ai oublié son nom.

Mou mailre s’appelle le chevalier de Rénevilliers.

Son manteau est passablement râpé, comme vous dites; il le porte depuis longtemps et le mène beaucoup à la belle étoile ; c’éUdl pourUmt du beau velours à six éciis l’aune.

Cela fait dix-huit livres. C’est bien à votre maître

que j’ai affaire. 'Conduisez-moi vitcmenl la-haut.

— Si vous désirez le voir, revenez demain ; il est

occupé. .

— Oui, jb m’en doute : une belle chienne d occupation. . ,

— 11 est en train de vendre notre argenterie a une

marchande joaillière.

— Madame Cambrai ! c’est ma femme ; ainsi vous

pouvez me faire eulrer.

tl m’a -défendu de le laisser déranger jiar personne. 11 U fort à cœur de la bien vendre, notre argenterie.

■ — Ouand je vous dis que je suis luaîlre Cambrai, l’orfévro, et que c’est mu femme qui est là-haut avex‘ M. le chevalier !

— Quand vous seriez le diable, je ne voudrais pas vous faire entrer, car je serais battue.

L’orfévre s’ùlança dans les escaliei's ; mais il trouva les portes closes, et, voyant bien que le bruit ne servirait à rien, il s'assit sur une marche, en attendant qu’il plût à Réncvilliers de lui rendre sa femme. Une grande demi-heure s’écoula ainsi. Une porte s’ouvrit enfin, et la jeune marchande parut, accompagnée du maître de la maison, qui la reconduisait fort poliment.

— Eh ! mon cher Cambrai, s’écria Réncvilliers, je ne savais pas que vous fussiez ici. Je suis fâché qu’on vous ait tenu à l’écart. Il fallait m’appeler en criant de toutes vos forces. Madame Cambrai m’a offert deux cents louis d’or de mon argenterie.

— Cinq mille quatre cents livres? Corbleu ! monsieur le chevalier, finissons cette comédie; vous vous êtes gaussé de moi d’une rude façon.

— Que dites-vous donc là. Cambrai?

— Je dis... Eh bien ! oui, je dis que cela ressemble à un méchant tour.

— Vous croyez que je me moque de vous. Cambrai? vous êtes un imbécile. N’avez-vous pas de honte, à votre âge, d’être si sot? Allons ! taisez- vous. Cambrai, et préparez-moi de l’argent pour demain, je vous enverrai ma vaisselle. J’allais faire reconduire votre femme par mes porteurs ; mais puisque vous voilà, je la remets entre vos mains.

— Décidément, disait l’orfévre en s’en allant, cet homme est un démon : on ne peut pas le regarder m face, et il vous entortille les gens si bien qu’il est impossible de lui résister.

Le joaillier ne ménagea pas les questions à sa femme

sur l’enlrevue avec Rénevilliers ; mais madame Cambrai n’avait pas la langue engourdie, et comme le mari se fâcha, elle lui rit au nez. Il l’appela pécore, et elle lui répondit qu’il était un belître. Le soir, il leva une canne pour la battre ; mais elle prit une chaise pour lui casser la ICtc, et ils se couchèrent les meilleurs amis du monde.

Cependant Rénevillicrs n’envoya point d’argenterie et ne reparut pas à la boutique de toute la semaine. Un soir, la belle joaillièrc arrêta l’un des crieurs qui vendaient des oublies dans les rues, et lui acheta toute sa marchandise pour un petit écu, en lui commandant de porter ses gâteaux au chevalier, de la part de madame Cambrai. M. de Rénevilliers fut sensible à ce reproche fait avec modération. 11 donna six livres à l’oublieur, avec l’ordre de retourner chez la joaillière pour lui dire que, le lendemain à huit heures du soir, il irait souper avec elle, et qu’elle evit à faire cuire deux perdrix. Le factotum Blanche porta le lendemain au matin une lettre h l’honnétc mari. Rénevilliers s’excusait de n’avoir pas encore envoyé son argenterie, et invitait le marchand à venir souper le soir à huit heures, afin qu’il pût estimer lui-mème, tout en mangeant, ce que valait la vaisselle, et aussi pour conclure le marché. Maître Cambrai réfléchit beaucoup avant de se décider; il retourna la lettre de tous côtés avec méfiance, la relut trois fois, et n’y trouvant rien dont il pût prendre soupçon, il répondit qu’il acceptait l’invitation, et que M. le chevalier lui faisait beaucoup d’honneur.

Au coup de huit heures, l’orfévre lira le cordon de la clochette, à la porte de Rénevilliers; la fidèle Blanche vint ouvrir.

— Vous venez de bonne heure, dit la servante. Vous ne savez donc pas qu’avec nous autres gentilshommes.

quand oA dit huit heures, il faut entendre neuf heures et demie? N’importe, entrez toujours. Vous prendrez l’air du feu dans la cuisine. M. le chevalier est sorti, mais il rentrera bientôt.

Le marchand eut un moment d’inquiétude; il se rassura pourtant devant les fourneaux allumés, et jeta des regards friands sur une grosse éclanchc de mouton qui tournait à la broche. Il pensa que le chevalier n’était pa's au fond un homme tout à fait méchant ; et pour de la fierté, à coup sûr on ne pouvait pas l’accuser d’en trop avoir à l’égard des petits bourgeois. La soirée s’annonçait bien par la perspective d’un bon repas et d’une affaire avantageuse; un noble, prodigue et ruiné, ne pouvait être bien retors, et se laisserait sans doute duper aisément. Maître Cambrai ne trouva pas le temps fort long jusqu’à neuf heures et demie ; mais, à dix heures, il se mit à bâiller cruellement. Le souper était prêt. Blanche s’étonnait que le chevalier n’arrivât pas. A dix heures et demie, l’orfévrc était fort agité. Il serait parti si la servante ne lui eût rendu le courage par une croûte de pain et un verre de bourgogne. Il recommença ses murmures à onze heures, et il 'enfonça son chapeau sur ses yeux à onze heures et demie pour s’en aller, lorsque Blanche assura que M. le chevalier ne rentrait jamais, au grand jamais, passé minuit. Une partie de brelan l’avait assurément retenu ; mais c’eût été folie que de renoncer au souper faute d’une demi-heure de patience. On prêta l’oreille au moindre bruit jusqu’à minuit; le découragement s’empara du joaillier quand il eut compté le douzième coup de l’horloge. 11 donna au diable tous les chevaliers de l’univers, et sortit à minuit et demi, la rage dans l’âme et l’estomac horriblement creux.

Pendant ce temps-là M. de Bénevilliers faisait chère lie dans l’arrière-boutique de l’orfèvre ; il écoutait la

lüü OniMNAUX DU XVII® SIÈCLE.

voix fraîche de madame Cambrai, et vidait une bouteille. de vin du Rhône que le marchand gardait depuis dix ans en cave sans oser y toucher. Il était une heure, et le chevalier ne pensait pas à se retirer, lorsque maître Cambrai ouvrit la porte d’un air fort tragique. Rénevilliers chantait un refrain et tenait son verre en l’air. Il demeura dans cette posture, en riant de tout son cœur de la mine sombre et des yeux flamboyants du pauvre marchand.

— D’où donc sortez-vous, maître Cambrai? dit-il enfin. Pourquoi n’Cte.s-vous pas venu chez moi? Le rendez-vous était pour six heures. Je vous ai attendu jusqu’à sept; et ne vous voyant pas, je suis venu ici. Madame Cambrai faisait cuire des perdrix; ma foi, je me suis mis à table avec clic.

— Corbleu! monsieur, le panneau est trop visible. Trouvez bon, s’il vous plaît, que je n’y donne pas, et décampez de céans sur l’heure.

— Vous ôtes un drôle, et de plus un homme sans parole, de m’avoir fait attendre cl de me vouloir chasser. Si nous étions au premier étage, je vous ferais sauter par votre propre fenêtre.

Rénevilliers, qui avait les oreilles échauffées, lira sa rapière, et porta deux bottes au marchand par-dessus la table. Maître Cambrai se crut mort.

— Holà! monsieur le chevalier, voulez-vous tuer un pauvre joaillier qui ne vous a point offensé? Dieu me damne si ce n’est pas vous qui avez des torts vis-à-vis de moi; car il est bien évident que je suis c....

— Je le croirais assez, maître Cambrai, vous devez l’être à vingt-deux carats.

— C’est le titre de l’or le plus On.

— C’est bien cela; mais rassurez-vous, ce n’est pas par moi. Allons ! soyons amis: je vous pardonne votre impertinence.

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— Soyons amis si vous voulez; mais moi, je ne pardonnerai pas k ma carogne de femme.

— Je vous défends de la baltre, maître Cambrai; si j’apprends que vous ayez levé la main sur elle, je vous envoie trente de mes amis qui vous donneront chacun cent coups de bâton.

— Trois mille coups de bâton!

— Tout autant; ainsi faites bon ménage avec ma dame Cambrai.

Le chevalier sortit, et laissa les épou.xsc querellera leur aise. Tout autre que l’honnéte joaillier eût envoyé la femme au couvent, ou bien eût fait tuer M. de Héncvillicrs au coin d’une rue, pour de l’argent, et il faut avouer que le chevalier l’avait bien mérité; mais le bon marchand n’avait pas de fiel, et puis on n’at tachait pas alors aux contrariétés conjugales autant d’importance qu’aujourd’hui., Madame Cambrai rachetait scs defauts de jeunesse par beaucoup de qualités: elle était économe, laborieuse, et toujours de bonne humeur. Son mari ne lui garda point rancune et fit bien, car elle passa bientôt la trentaine tout doucement, et devint une mère de famille excel lente.

Ap rès madame Cambrai, Iléncvilliers mit à mal une foule d’autres marchandes, en sorte qu’il était fort redouté du petit commerce. On ne lui voulait plus rien vendi‘e, surtout k crédit, et quand il se présentait dans une boutique, il ne trouvait k parler qu’k des hommes. Il voulut donc retourner un peu dans la bonne société; mais la chose n’était pas facile après toutes ses équipées; heureusement M. de Réne.villiers était habile k trouver des expédients , et voici comment il s’y prit pour se faire ouvrir la maison d’une veuve, madame d’Orgerès , qui recevait de fort beau monde. Le jardin de cette dame

n’était séparé de celui de notre gentilhomme que par un mur; Rénevilliers y jeta un matin trente lapins, qu’il avait tenus vingt-quatre heures sans nourriture. Ces animaux dévorèrent toutes les plantes, et mirent le jardin à sac. Madame d’Orgerès et ses gens poussaient de grands cris et donnaient la chasse aux lapins, lorsque Rénevilliers parut. Il se confondit en excuses, disant, avec un sérieux incroyable, qu’il était au désespoir de cet accident, et qu’il ne savait comment ces maudites bêles avaient pu pénétrer dans le jardin. 11 offrit de payer le dégât, et fit sa visite d’un si bon air, qu’on ne songea plus à se fâcher contre lui. Le lendemain, il envoya chez sa voisine une charrette pleine de fleurs et les trente lapins mis h mort, avec une lettre où il disait que les corps des coupables appartenaient de droit à la personne dont ils avaient gâté le bien. On lui répondit par une invitation à dîner. C’était justement là le compte de Rénevilliers. La compagnie fut nombreuse et le repas fort gai, à cause de l’aventure des lapins. Le chevalier se mit en frais d’esprit; il ne dit rien d’inconvenant, fit admirablement sa cour à la maîtresse du logis, et s’ouvrit en même temps les salons de plusieurs gens de robe et • de finance.

Un certain Prunevaux, maître des requêtes, et qui était amoureux de madame d’Orgerès, essaya bien de nuire à M. de Rénevilliers par quelques médisances; mais il était trop lard, on ne l’écouta pas. Le chevalier garda ses entrées dans la maison, et, comme cela se voit souvent, il ne larda pas à supplanter dans les bonnes grâces de la dame celui qui l’avait voulu chasser. Ce n’était pas que madame d'Orgerès fût belle; hormis ses mains, qui étaient bien faites, elle n’avait rien de séduisant. Sa taille était trop grande ; sa ligure,

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ornée de moustaches un peu fortes, n’aurait pas été mal sur les épaules d’un mouscpietaire; mais Iténevilliers tenait du ciel le don de savoir persuader aux feinmcs qu’il était tout près d’avoir de l’amour pour elles, et c’est un sûr moyen de se bien mettre dans les papiers de celles-là mêmes qui ne voudraient point de vous. Rénevilliers tenait la cheminée; il contait des histoires divertissantes, et avait le dé sur tous les autres visiteurs. Prunevaux, voyant qu’on ne faisait plus aucun état de lui, promit un soir à madame d’Orgerès de lui donner la comédie à l’hOtel de lîourgogne. C’était une dépense que de faire ainsi jouer pour une société particulière. Le maître des requêtes voulait se relever dans l’esprit de sa belle à coups d’argent; il n’invita qu’elle et les personnes qui étaient présentes. Cependant la sœur de M. Prunevaux engagea, de son côté, beaucoup de monde, et comme c’étaient des gens qui ne savaient pas vivre, ils vinrent les premiers il l’hôtel de Bourgogne, et s’installèrent aux meilleurs endroits. Les places les plus recherchées étaient le devant du parterre, où l’on mettait des chaises. Quand madame d’Orgerès arriva, suivie de sa compagnie, elle ne trouva plus que des loges. Ce qid donna surtout de l’humeur à la dame, c’est que, ne pensant point qu’elle dût rencontrer des étrangers, elle était venue masquée, tandis que les autres femmes étaient en grandes parures. La représentation promettait pourtant d’être fort belle. Le lustre du milieu était de vingtquatre lumières; il y avait en outre deux candélabres à douze bras aux deux côtés de la salle, et seize chandelles sur la planchette de la rampe : un grand seigneur n’aurait pas mieux fait les choses. Les comédiens devaient jouer la pièce nouvelle des Engagements du hasard, qui était à la mode. On craignait que le mécontentement de madame d’Orgerès ne lit manquer le

spectacle, et plusieurs dame.s, placées sur le devant, lui allaient offrir leurs sièges, lorsqu’elle s’écria d’un ton bourru:

— C’est une plaisante manière de donner la comédie aux gens, que de les inviter pour n’avoir pas une bonne place où les mettre. Monsieur de Rénevillicrs, détachez, je vous prie, une de ces chandelles pour m’éclairer, et ([uittons la salle.

Rénevilliers, ayant pris une chandelle à l’un des candélabres, offrit son bras à madame d’Orgerès pour descendre dans la rue.

— Si vous m’en croyez, dit le chevalier quand ils furent dehors, nous donnerons une leçon à Prunevaux en troublant la fête.

— J’en suis fort d’avis, répondit la dame. ReprcT nez un peu vos allures bohémiennes, et servez-leur un plat de votre métier.

— Rien n’est plus facile.

A l’entrée de l’hôtel de Bourgogne était une vieille baraque en planches vermoulues, que les valets de madame d’Orgerès entreprirent de démolir sous la direction du chevalier.

Cependant Prunevaux avait donné l’ordre de commencer le spectacle. Le rideau s’était ouvert, et mademoiselle Valiotte, qui était une actrice fort estimée, avait déjà débité quelques vers. Tout à coup il se fit à l’cxtéi-ieur un vacarme effroyable, comme si le bâtiment s’allait écrouler. Les acteurs avaient beau ci ier, ils ne pouvaient se faire cnlcndrc, et les spectateurs n’étaient pas trop rassurés. Ce fut bien pis encore au second acte. Rénevilliers s’animait des rires de madame d’Orgerès et de la compagnie, et trouvant que le bruit n’était pas assez grand, il porta sur l’escalier une grande quantité de paille mouillée à laquelle il mit le fou. L’acteur qui jouait don Fa-

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(Irique, levant les yeux au ciel et se dressant sur la pointe des pieds^ s’écriait d’une voix flùlée :

Oui, mon ardeur pour elle à ce point est extrême,

Que je la veux aimer sans savoir ce que j’aime.

C’est un effet d’amour assez rare et nouveau.

Ce dieu veut qu’avec lui je porte son bandeau.

Et remplissant mon cœur de cette flamme obscure,

M’a choisi pour objet d’une étrange aventure.

Dans ce moment un nuage de fumée noire et ptiantc entra dans la salle. On devina que c’était un tour de Uénevilliers. Quand la première frayeur fut dissipée, on se resserra tout près de la scène, et la comédie continua en dépit des interrupteurs. On aimait prodigieusement le spectacle en ce temps-là. Malheureusement, une fois que le chevalier avait la bride sur le cou, et des rieurs pour le mettre en venc, on ne pouvait plus l’arrêter. Lti fumée redoubla si furieusement, qu’on ne respirait plus et que les comédiens étaient pris d’une toux opiniâtre ; mais comme on persistait encore à rester, M. de Uénevilliers ordonna aux valets de crier au feu! Alors la terreur s’empara de la compagnie. On s’élança sur le théâtre, et on s’enfuit par les petites portes, en si grand tumulte, qu’il y eut des gens bien empêchés et bien meurtris; encore Uénevilliers et ses aides eurent-ils la barbarie de jeter de l’eau à tous ceux qui sortaient, sous le prétexte de leur porter secours.

Le lendemain de cette bagarre, quelques jeunes gens voulaient assommer Uénevilliers ; mais c’étaient des avocats qui ne maniaient point les armes, et le chevalier affecta de les narguer en se promenant à cheval, autour du Palais de Justice, d’un air fort ro- (lomont. Le plus mécontent était Prunevaux , qui

aurait parlé de se battre avec Rénevilliers, si celui-ci ne lui eût offert le premier une partie de coupe-gosier, avec un air tellement amical, qu’il n’y avait pas moyen de lui en vouloir. L’affaire s’apaisa; mais le maître des requêtes vit bien qu’il billait vider le plancher devant un pareil concurrent; aussi abandonna-t-il madame d’Orgcrès, qui se prit de belle passion pour le chevalier. On ne sait pas précisément s’il y eut de l’amour entre eux. Ce qui est certain, c’est que Rénevilliers mit la veuve si fort en train de se divertir, qu’elle mangea en six mois la moitié de sa fortune. Il la laissa ensuite pour courir après une chanteuse qui donnait des concerts dans un cabaret du iaubourg Saint-Germain.

Notre homme avait gagné, à toutes ces folies, une belle réputation de mauvais sujet. Quelques grands seigneurs aussi libertins que lui voulurent qu’il fût de leurs amis. Le duc de Rrissac, qui pratiquait fort le tapage nocturne, fit la débauche' par occasion avec Rénevilliers, chez le traiteur Renard, et fut charmé de scs manières. Le prince d’Harcourt lui-même se mit avec eux, cl c’est à celte réunion qu’oii dut la grande mode, qui régna pendant une partie de la minorité, de casser les vitres eide battre les passants et le guet.

Il y avait alors un usage assez singulier. Los jeunes gens qui demeuraient dans la même rue que des demoiselles à marier devaient leur donner le bal une fois chacun à tour de rôle. C’éUiit chez les parents des demoiselles qu’on dansait; mais les jeunes gens payaient les frais. Or une certaine dame Roger, qui était voisine de Rénevilliers, avait une fille de di.xhuit ans, à laquelle notre gentilhomme n’avait pas encore donné les violons. Souvent il avait rencontré ces dames, et les avait toujours saluées poliment;

mais elles ne s’étaient pas empressées de l’inviter à les venir voir. Le prince d’Harcourt en raillait un jour le chevalier, en lui disant qu’on ne voulait pas de lui dans cette maison. Rénevilliers se piqua au jeu, et (it gageure qu’avant une semaine il danserait une courante avec mademoiselle Roger. On paria un gros dîner de douze couverts, et M. d’Harcourt donna sa parole que si le bal du chevalier était accepté, il y mènerait les premiers noms de la cour.

Le prince ne songeait pas que cet engagement faisait beau jeu à M. de Rénevilliers. Madame Roger reçut une lettre portée par l’écuyer Blanche.

« Je réclame , disait le chevalier, l’honneur de donner les violons à mademoiselle votre fille , en qualité de voisin. Le prince d’Harcourt, MM. de Roquelaure et de Brissac demandent la permission de venir danser ce jour-là, si leur désir ne vous semble pas indiscret. »

Madame Roger, qui était fort vaniteuse et ne parlait d’autre chose au Cours que des armoiries des carrosses, fut transportée d’aise à l’idée d’avoir chez . elle de si hauts personnages. Elle répondit le plus gracieusement du monde, et mit une bonne heure à écrire son billet.

Les choses allaient bizarrement toutes les fois que Rénevilliers s’en mêlait: c’est pourquoi le bruit de ce bal s’étant répandu, on pensa que ce serait immanquablement la plus belle fête de la saison ou bien la plus vilaine, suivant le caprice du bohème. Res personnes craintives, qui savaient le tumulte qu’on avait fait à la comédie de l’hôtel de Bourgogne, cherclièrent à effrayer madame Roger, en lui disant qu'il arriverait assurément quelque nouvelle échauffourée dans sa maison, si Rénevilliers y donnait les violons ; mais rien ne put entrer en balance

<G8 ORIGINACX DU XVII» SlklÆ.

dans l’esprit de la dame avec l’ambition de recevoir des ducs et des princes. Quand on eut fixé le jour et envoyé les compliments d’invitation, des familles entières commencèrent par déclarer qu’elles n’iraient point voir un homme sauvage, et qui faisait profession de jouer de méchantes pièces aux gens. Le prince d’Harcourt et M. de Boutteville assuraient que le bal n’aurait pas lieu faute de danseuses, et offrirent à Rénevilliers de parier cent pistoles outre le dîner. Le chevalier tint cette nouvelle gageure.

Malgré son air assuré, notre gentilhomme se trouva dans un grand embarras lorsqu’il fallut envoyer les tapissiers et décorateurs. Aucun marchand ne voulut le servir à crédit. On lui demandait le dépôt d’une forte somme en garantie du payement ; tant on savait bien sa manie de ne vouloir pas acquitter les mémoires. Or, comme les cartes et les dés avaient fort manqué de complaisance depuis longtemps, Rénevilliers n’était pas en fonds. Il s’en allait un matin, l’oreille basse, par la rue du Temple, et tout honteux de ne point trouver d’expédient, lorsqu’il vit cette inscription audessus d’une boutique : « La veuve de maître Jean Dufrène vend des meubles, tapis et miroirs. »

— Une veuve tapissière ! s’écria le chevalier; voilà qui est bien mon affaire. J’ai toujours eu de bons marchés des femmes.

Et il entra dans le magasin avec une démarche de cour. Madame Dufrène était une commère de quarante ans, haute en couleurs, qui avait la bouche bien fendue, l’œil noir et furieusement d’embonpoint. Notre homme marchanda quelques tapis pour engager la conversation ; puis il glissa, au milieu de ses discour.«, des mots flatteurs pour les femmes sur le retour. Il fit compliment à la tapissière de la petitesse de son * pied, du bon goût de scs ajustements et de tout ce que

UN MA mis SUJET EN 1043.

l’âge avait encore épargné de ses agréments naturels.

— Madame Dulréne, dit-il ensuite, vous voyez en moi Rénevilliers le bohème, celui qui ne paye jamais ses dettes. On a rép.andu le bruit que je fiiisais l’amour aux femmes de mes fournisseurs pour ne point leur donner d’argent ; c’est une noire calomnie, et afin de le prouver, je vous ferai l’amour d’abord et je vous donnerai de l’argent après. Corbleu ! vous me plaisez, madame Dufréne; eh bien, malgré cela vous aurez mes écus. Le monde est plein de canailles et d’imposteurs ; je vous prie, lorsque je vous aurai payée, de le dire à tout le monde.

— Je n’y manquerai pas, monsieur; mais l’argent suffit, et la galanterie est du superflu.

— L’argent sera votre profit et la galanterie le mien. Je donne à danser à mademoiselle Roger tout exprès pour avoir affaire à vous. Il y aura de fort grands seigneurs à ce bal, madame Dufréne ; les trois MM. d’Harcourt, les Elbeuf, les Créqui, et ces personnes-lâ vous bâilleront leurs pratiques si vous me décorez les salons comme il faut. Parbleu ! puisque les violons sont à moi, j’ai le droit d’engager qui je veux, et s’il vous plaît de venir à la fête, je vous prie bien fort de ne pas vous en gêner, madame Dufréne.

— Je ne Poserais pas, mon gentilhomme; on se moquerait de moi.

— Non point, je vous le jure ; car on sait que je le souffrirais mal, et que mon épée est fort pointue.

— Eh bien, cela n’est pas de refus.

La marchande envoya dès le lendemain des tapisseries magnifiques et de beaux décors chez madame Roger; mais, comme plusieurs fournisseurs de ses amis lui dirent qu’elle n’obtiendrait jamais d’argent, elle s’en alla chez Rénevilliers, pour lui rappeler sa promesse de la payer. Notre homme était à déjeuner.

11 fit servir un couvert à madame Dufrêne, et lui donna les meilleurs morceaux. On vida une bouteille de vin fin, puis de propos en propos le chevalier chiffonna la gorgerettë de la marchande comme si elle eût été une jeunesse, et l’amusa si bien en lui contant des drôleries, qu’elle n’eut pas le courage de se fâcher lorsqu’il avoua tout net qu’il n’avait pas un sou comptant.

— Ma foi, dit-elle en jetant son mémoire au feu, vous me payerez quand il vous plaira ; je n’importunerai pas davantage le gentilhomme le plus aimable que je connaisse.

Réncvilliers n’était pas au bout. Il fallait encore pourvoir aux sucreries et rafraîchissements. Notre homme tourna ses batteries sur la femme d’un Lombard. Cette marchande avait bien la cinquantaine, et il paraît qu’elle fut plus difficile à manier que la tapissière; car les mauvais plaisants ont assuré que le chevalier avait été contraint de pousser la galanterie jusqu’aux dernières extrémités. On en fit une histoire, vraie ou fausse, où il était dit que la Lombarde avait aussi déchiré ses mémoires, en s’écriant :

— Allez ! vous êtes un charmant garçon qui ne méprisez point vieillesse. Je vous fournirai des confitures autant que vous voudrez, et que je sois rouée si je vous demande jamais rien.

Mais on ajoutait que Réncvilliers, ayant trouvé le calice amer, disait de son côté :

— Encore une folie de cette espèce, et je quitte le métier pour me faire plus rangé qu’un procureur.

Quoi qu’il en soit, tout fut admirablement prévu pour le bal. On avait su dans le public les préparatifs, et aussitôt les gens les plus difficiles avaient changé de résolution. C’était à qui se ferait engager.

Le moment de la fête arrivé, on vit dès six heures

une grande file de chaises, de chevaux et de carrosses dans la rue Villeneuve. Les salons se remplirent bientôt de dames qui admirèrent le bel arrangement des décors. Les miroirs, le feuillage vert et les chandelles étaient à profusion chez madame Roger. Des tapisseries à personnages, tendues sur les mur^ et devant les portes, fai.saient singulièrement bien ; les guirlandes qui tournaient à l’entour des corniches donnaient aux appartements une apparence fort mythologique, et qui rappelait ces temples des anciens, dont le grand poète, M. Croisilles, avait fait des descriptions si fidèles dans ses Èpîtres héroïques.

Cependant les seigneurs de la cour n’étaient pas encore venus à sept heures, et on n’osait pas commencer les danses avaut leur arrivée. Rénevilliers, qui devait ouvrir le bal par une courante avec mademoiselle Roger, j>erdait patience, et voulait donner le signal aux violons. Enfin , il se fit un grand bruit de chevaux dans la rue; tout le monde se recueillit. Madame Roger courut au sommet de l’escalier.

Dix minutes s’écoulèrent ainsi dans l’attente. Les chevaux s’étaient bien arrêtés devant la porte. La lueur des flambeaux de main se voyait des fenêtres ; des voix parlaient en nombre considérable, et pourtant les conviés n’entraient point encore. Tout à coup on entendit de grands cris, des pas précipités dans la cour et un cliquetis d’armes.

— Messieurs, dit un gentilhomme qui était fort agité, ayant avec lui sa famille entière, ceci nous annonce quelque tour de Rénevilliers. Au lieu de ducs et de princes, il nous amène sans doute des bohèmes comme lui, pour nous dévaliser. Nous sommes des fous d’avoir pu nous fier à un tel homme. Il faut maintenant faire bonne contenance. Quoique nous n’ayons

ORlGINAtlX DU XVII' SIKCLE,

que nos méchantes épées de bal, fermons les portes et défendons-nous.

Mais on avait arraché les portes de leurs gonds pour danser plus commodément, et il semblait impos.sible d’éviter une bataille. Les hommes s’avancèrent jusqu’aux degrés, les armes au poing, pour faire face aux assaillants, et les dames se tinrent en arrière en grand désordre. Madame Roger ajiporta enfin des nouvelles rassurantes, et raconta ce qui venait de se passer.

Des valets qui jouaient entre eux en étaient venus à se battre devant la porte de la rue. Un cuisinier avait mis une épée dans le trou de la serrure, et, par mégarde, il avait lardé le prince d’Harcourt, croyant adresser le coup h l’un de scs camarades. Si le noble seigneur ne se fût tourné par hasard, afin de parler à quelqu’un, la lame lui eût traversé le corps. Heureusement il n’avait reçu qu’une égratignure dans les chairs ; mais, se sentant blessé, il avait appelé du secours, et ses gens s’étaient jetés dans la maison, résolus à tout massacrer. Les deux frères du prince étaient en fureur. Un de leurs estafiers avait poursuivi un bourgeois en le couchant en joue avec un mousquet, et l’aurait tué, s’il ne se fût réfugié dans les genoux de madame Roger. Trois hommes avaient été abattus à coups de fusil dans la cour ; mais, par bonheur, on découvrit plus tard que c’étaient seulement des valets

L’affaire aurait mal fini si M. d’Harcourt ne se fût donné beaucoup de peine pour calmer les esprits. Tout rentra bientôt dans l’ordre; la belle noblesse ayant fait son apparition dans les salons, on se mit à danser. M. d’Harcourt lui-méme figura au premier quadrille.

) si ainsi que s’cxprimenl les écrivains du leiups.

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