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Le bal n’aurait plus été troublé sans M. de lîoiUteville, qui s’était fort diverti de la bagarre, et qui ne cessait de répéter :
— Je voudrais voir encore un peu de mouvement ici ; je me sens une lîérc démangeaison d’amener un petit tumulte.
Comme M. de Roquelaure passait en dansant, Boutteville lui arracha sa perruque et la jeta au plafond. M. de Roquelaure, tout en colère, riposta par un beau soufflet. Voilà les épées au vent; les deux champions s’allaient égorger si l’on ne se fût jeté entre eux. Il fallut encore une heure entière de cris et de débats pour les accommoder.
Il était bien évident que M. de Réncvilliers n’avait aucune part aux accidents survenus dans son bal ; malgré cela, on le voulut rendre responsable de tout.
Le lendemain on fit grand bruit de celte affaire par la ville, et les gens qui n’étaient point venus contèrent les choses d’une manière exagérée. Les dames qu’on avait vues danser, et qui s’étaient fort diverties, n’osaient point l’avouer, et disaient qu’on ne les reprendrait plus à pareilles fêtes. Pendant le temps de la ft onderie, lorsqu’on voulait parler d’une maison forcée ou d’un pillage, on appelait cela donner les violons comme Rénevilliers.
Le renom de mauvais sujet que le chevalier s’était acquis bien justement prit un nouveau lustre, une fois que l’attention publique se tourna vers lui. Tout ce qui fut brisé de vitres, tout ce qui fut donné de coups de bâton à la maréchaussée, tout ce qui se coupa de jarrets pendant trois mois dans les rues de Paris, fut mis sur le compte de Rénevilliers ; et voyez comme 1e monde est souvent mal informé ! huit jours après le bal de madame Roger, notre gentilhomme avait changé ses manières de vivre et s’était mervcilleusc-
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ment amendé par une faveur particulière du ciel.
Il passait un jour dans la rue des Prouvaires, entre deux vins et cherchant aventure. On voyait alors beaucoup de visages sombres, à cause d’une épidémie qui tuait bon nombre de gens. L’air était vif et le brouillard incommode; mais tandis que les autres se couvraient le nez de leur manteau, Rénevillicrs entr’ouvrait sa chemise pour respirer plus à l’aise, et se faisait un éventail des plumes de son chapeau. Depuis le détour de la rue, le chevalier voyait devant lui une jeune fille vêtue de deuil, qui s’en allait toute seule faire ses dévotions à Saint-Eustache. Il doubla le pas afin de la rejoindre, et quand il fut près d’elle, il lui prit la taille sans façon, et lui demanda poliment la permission de l’embrasser.
Soit que M. de Rénevilliers s’y fût pris avec moins de galanterie que d’habitude , soit que la jeune fille fût en fâcheuse disposition, elle jeta sur le chevalier un regard fort indigné en disant :
— Hélas ! si monsieur mon père n’était pas mort de la fièvre rouge, ce vilain homme-là ne m’insulterait point.
Le chevalier n’était pas habitué à recevoir des réponses de ce genre; il demeura tout rêveur du regard courroucé de la jeune fille, qui était belle et avait l’air fort décent.
— Par le diable ! pensait-il en se mordant les lèvres,
cette jolie enfant me lient pour un manant et un animal. Je veux lui prouver qu’elle se trompe et lui faire réparation. •
Notre homme entra dans l’église; mais il chercha vainement la demoiselle. Il y avait à l’cntonr de la chaire une grande foule écoulant un prédicateur, Rénevilliers, après avoir rôdé dans les chapelles, prêta un moment l’oreille au sermon; le prêtre conmienlait
l'N MAUVAIS SUJET EN 1643. 473
ces paroles de l’Évanf'ile : « La conversion d’une âme égarée cause plus de joie dans le ciel que les prières de cent âmes fidèles. »
— S’il en est ainsi, pensait le libertin, il ne tiendrait qu’à moi de mettre le paradis en une furieuse allégresse, et si jamais je me convertis, il sera heureux que j’aie commencé par être un impie.
Le sermon touchait les auditeurs, car les bonnes gens pleuraient de tout leur cœur; le chevalier luimême se sentit fort troublé à plusieurs reprises. 11 prit une chaise et demeura jusqu’à la fin du discours. On chanta ensuite un salut en musique avec des orgues qui jouaient divinement bien. Rénevilliers n’hésüa pas à croire que son émolion était un rayon de la grâce; il s’achemina vers un confessionnal, et fit au tribunal de Dieu la confession de toutes ses folies.
Le lendemain il était parti pour sa terre de Rénevilliers, en Picardie, afin d’éviter la compagnie de la jeunesse déb<auchée, car il comprenait bien que l’occasion amènerait une rechute.
Rénevilliers demeura trois ans retiré à la campagne, et se confirma chaque jour davantage dans son beau dessein de se réconcilier avec le ciel. 11 mena une vie exemplaire, suivit assidûment les offices, et observa les jeûnes et le carême; il fut nommé marguillier de sa paroisse , à laquelle il fit du bien. Ayant eu querelle avec le chapitre de Beauvais, il montra une modération qui acheva de lui gagner l’estime de tout le monde. On le vit même supporter publiquement des paroles injurieuses, ce qui était bien étrange d’un cœur aussi haut placé que le sien; mais il s’était mis en tête de se conduire en vrai chrétién dans cette rencontre, et il s’en acquitta de façon à édifier juqu’à ses ennemis. Pendant son dernier séjour à Paris, ses anciens compagnons le raillèrent fort de sa conversion et
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d’une pelile croix en or qu’il portail à son cou ; mais sa patience ne se démentit pas un instant.
Cependant la tin de M. de Rénevilliers prouve bien que les mauvaises habitudes ne se perdent jamais enlicM’cment, et que celui qui a longtemps lâché la bride à scs passions ne peut guère être assuré de les dompter tout à fait.
Un jour qu’il chassait sur son domaine, le chevalier rencontra un gentilhomme du voisinage, qui prenait le même plaisir sans se gêner et comme s’il eût été chez lui ; Rénevilliers envoya un de ses piqueurs donner l’ordre à cet étranger de quitter la place. Le voisin fit une réponse impertinente, et continua de courir un lièvre que ses chiens avaient levé. Les choses se seraient passées tranquillement, si le hasard n’eût amené les deux chasseurs en présence l’un de l’autre. Une querelle s’éleva, dans laquelle le voisin eut tous les torts imaginables. Cet homme poussa l’imprudence jusqu’à lever le bâton sur Rénevilliers, qui le tua d’un coup de mousquet à bout portant. Il s’ensuivit un procès dont notre chevalier ne se tira qu’avec grande peine. Celte fâcheuse affaire causa tant de chagrin à M. de Rénevilliers qu’on ne sait pas bien s’il n’en eut pas la cervelle un peu dérangée. M. de Brissac, dans un voyage qu’il fit au Havrc-de-Grâce , reconnut son ancien ami qui montait sur un vaisseau en charge pour l’Amérique.
— Eh ! où allez-vous donc comme cola? lui cria le duc.
— Je vais au Canada épouser la reine des Hurons, ‘ à laquelle je suis fiancé, répondit notre gentilhomme.
El jamais on ne l’a revu. Il est probable qu’il mourut aux Indes, car on ne reçut point de scs nouvelles.
Le coadjuteur de Retz, qui l’avait connu, disait un jour ;
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— Ce garçon-là n’a jamais rien fait à propos : il fut débauché quand il fallait être sage, et s’est jeté dans la dévotion quand la carrière était ouverte aux ambitieux. S’il se fût donné à moi, je l’aurais mené loin.
M. de Gondi se vantait, car il n’a mené loin personne; mais peut-être disait-il cela dans l’instant où il pensait devenir premier ministre à la faveur des troubles. Néanmoins le coadjuteur pouvait assurer avec, raison que M. de Rénevilliers aurait fini moins tristement s’il eût été dirigé par quelque personne plus sage que lui’
MICHEL LAMBEHX
Pendant la première moitié du beau siècle où la poésie était si fort à la mode, on n’avait aucune estime pour les musiciens, quoique la musique fût assez recherchée. On considérait comme du plus mauvais ton de poser ses doigts sur un instrument ou de chanter autre chose que des vaudevilles et chansons à rire ; quelques dames seulement cultivaient la musique sans qu’on leur en fît un reproche ; mais un gentilhomme ne s’en serait pas avisé sous peine d’ôtre hafoué par tout le monde. M. de Lenclos est le seul qu’on puisse citer comme exception; aussi l’appelait-on maniaque, et ne voulait-il pas avouer son goût pour le luth, dont il jouait à ravir. Assez de gens ont parlé de lui avec mépris, parce qu’ils le savaient fort habile sur plusieurs instruments. Il n’était pas rare cependant qu’on voulût ouïr de la musique en société ou à la promenade; ceux qui n’étaient pas assez riches pour avoir des valets à violons, envoyaient à leurs maîtresses des musiciens gagés à la journée. Il en arriva que cet art, si longtemps abandonné aux laquais, demeura fort en arrière des autres qui étaient plus estimés. Le fameux Lambert, quoiqu’il fût de basse condition, a travaillé plus que personne ù relever la musique, et on peut dire qu’elle lui est particulièrement obligée.
MICHEL LAMBERT. 179
car il a préparé les voies à M. Lulli, qui acheva de la remettre en bons lieux.
Michel Lambert naquit en IGIO, àVivonneenPoitou. Sa mère, qui était une pauvre femme du peuple, avait, étant enceinte, une furieuse passion de musique, et ne bougeait d’une église où chanteaient des religieuses ' aux sons de l’orgue. Nous ne savons si l’on doit attribuer à cela les grandes dispositions de son fds; quoi qu’il en soit, le petit Michel voulut aller au lutrin dès l’âge de dix ans, et fit parler de lui dans le pays, à cause de sa voix et de sa manière de chanter. Les bonnes gens le venaient écouter de fort loin. Mouliniez, ' maître de chapelle de Monsieur, frère du roi, le voulut avoir parmi les pages de la musique, et l’emmena au château de Champigny , où était le prince. Lambert apprit les règles de son art, et il eut bientôt fait de surpasser ses camarades.
Il y avait alors près du roi un homme dont il ne faut pas omettre ici le nom; c’est maître De Niert. Cet homme était un ancien valet de M. de Créqui, l’ambassadeur ; il avait suivi ce seigneur à Rome, èt avait pris en Italie une façon de chanter nouvelle, qui plut merveilleusementà la cour lorsqu’il y revint. De Niert avait l’humeur bizarre, et se faisait un peu valoir. M. de Créqui ne lui commandait jamais de chanter; mais, lorsqu’il l’emmenait quelque part. De Niert demandait s’il devait prendre avec lui son luth : « Comme tu voudras, » répondait le duc; et il était convenu que ces mots voulaient dire qu’il le devait emporter.
'était environ dans le temps que le roi avait sa mélancolie, et qu’en se mettant aux fenêtres avec Monsieur le grand, il lui disait : « Ennuyons-nous, ennuyons-nous de toutes nos forces. » Or Sa Majesté eut toujours assez de goût en musique et jouait du téorbe. M. de Créqui, pour faire sa cour, lui amena
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De Niort, et le roi en fut si charmé qu’il le voulut mettre de sa maison. Au bout de six mois, notre homme avait la charge de premier valet de chambre. C’eût été une espèce de favori, s’il n’eût commis la faute de s’amouracher d’une suivante de la reine. Louis XIII n’aimait point que ses gens eussent des femmes, et De Niert ne parlait pas de se marier; mais le roi lui disait souvent avec humeur :
— Vous n’attendez que ma mort pour épouser cette fille.
Et 1a fortune du chanteur souffrit un peu de cette idée. ,
Loin de montrer de la jalousie contre le petit Michel, maître De Niert offrit de lui donner des leçons. Il s’en acquitta si bien , que Lambert en sut aussi long que lui en moins de deux ans. Les gêns qui avaient quelque jugement se prirent bientôt de mépris pour ces misérables valets à violons qui écorchaient les oreilles. On railla fort ceux qui donnaient de ces musiques d’enfer, et la mode vint de n’écouter plus que de bons instruments. M. de Benserade, qui, n’ayant alors qu’un laquais, l’avait choisi joueur de flûte, amusa les rieurs à ses dépens. De Niert et Lambert furent si recherchés, qu’on s’étouffait dans les salons où ils allaient chanter ; mais ils y étaient toujours sur le pied d’une infériorité qui sentait de loin le domestique. Ils se faisaient payer fort cher; mais on ne les eût point acceptés pour rien. A la ville même on ne pouvait se défendre de les traiter un peu comme des baladins; le moyen après cela de songer à mener le train de messieurs les poètes à la mode et de viser à se faire grands seigneurs! Les pauvres chanteurs n’y auraient gagné que du ridicule et des affronts.
Ceux qui s’y connaissaient le moins comprirent bientôt que Michel avait laissé son maître derrière
MCnEL LAMBERT.
lui. D’ailleurs De Niort mourut jeune, et Lambert demeura seul en possession de toute la vogue. Sa voix, sans être des plus fortes, ni môme très-belle, avait beaucoup de charme par le grand art qu’il savait mettre dans son chant. Il tirait le son de sa poitrine le plus qu’il pouvait, rarement du gosier, et montait ainsi à des notes fort élevées ; mais c’était par l’e.xpression qu’il brillait surtout, et l’on disait qu’il n’était pas possible de savoir tout l’agrément d’une musique tant qu’elle n’avait point passé dans la bouche de Lambert.
Michel n’était pas beau. Il avait la taille petite et la tôte grosse; mais, lorsqu’il chantait, on le regardait volontiers, à cause d’un certain air assuré qui tenait à l’aisance avec laquelle il se jouait des difficultés. Beaucoup de savants ont dit que les musiciens avaient toujours un grain de folie. Nous ne sommes pas fixés sur ce point; mais on verra par cette histoire que Lambert n’était pas pour donner un démenti aux gens de cette opinion.
Le cardinal de Richelieu, qui ne se montra pas trop magnifique pour les poêles, le fut encore moins pour les musiciens. Lambert, il est vrai, ne lui demanda rien; mais tout le monde pensait^ que le ministre le devait favoriser d’une pension. Notre chanteur n’était point intéressé; il se trouvait assez riche par les leçons qu’il donnait aux dames et ce qu’on lui payait pour aller dans les salons; s’il eût voulu y chanter plus souvent, il eût bientôt gagné de quoi rouler carrosse; mais on ne vit jamais de cervelle plus éventée que la sienne, ni d’homme plus inexact. Il donnait parole à tout le monde chaque matin pour le soir, et de la meilleure foi possible; puis il n’allait chez personne. Celui qui le voulait avoir ne le devait point quitter, autrement on ne le voyait olus. Ce n’est
182 ORIGINAUX nu xyn" siècle.
point trop dire, quo d’assurer qu’il y avait bien tous les jours dix maisons dans Paris où l’on se flattait d’entendre Lambert; c’était miracle quand il allait dans une de celles-là. Ordinairement quelque passant assez heureux pour le trouver par hasard dans la rue, l’emmenait et profitait de la rencontre. Michel s’accoutuma ainsi à faire une vie rompue et vagabonde, qui l’amusait fort, mais où il dépensait tous ses profits. Une foule de vauriens s’accrochaient à lui dans les cabarets ; le plus souvent il payait leur dépense, et leur faisait entendre gratis ce qu’on lui eût acheté ailleurs à beaux louis d’or. Ces gens du commun l’écoutaient, à vrai dire, avec une joie frénétique, et Lambert disait quelquefois :
— Il n’y a que le populaire pour vous applaudir comme il faut, sans crainte de chiffonner ses hardes ou de perdre son quant-à-soi.
Un autre chapitre de dépense considérable pour maître Michel était celui des femmes : il fut un peu libertin, comme tous ceux qui n’ont point d’ordre. Aujourd’hui les dames de la belle société se laissent prendre par la musique bien plus volontiers que par la poésie. Le moindre chanteur trouvera plus vite le chemin de leur cœur que le plus hel esprit ou le premier poÊte. C’était justement le contraire dans le siècle dix -septième. Lambert n’eut donc point de bonnes fortunes parmi les femmes de haute volée; mais il n’en manqua pas dans la petite bourgeoisie, car il était assez d’amoureuses manières. Il donnait beaucoup à ses maîtress'es, et, par-dessus tout cela, il entretenait encore des filles. L’argent ne lui durait pas longtemps en poche; mais il s’estimait heureux, et ne souhaitait rien. Pour ce qui est de la bonne chère, il ne la méprisait pas, et se mettait la tète en compote une fois ou deux par semaine.
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MICnEL LAMBERT.
Un jour que bien des gens avaient parlé du petit Michel au déjeuner de M. le cardinal, Son Éminence promit à plusieurs dames, qui ne le connaissaient que par renommée, de leur faire entendre ce grand chanteur le soir même îi Ruel , après la comédie. Le ministre envoya sur-le-champ le sieur de Bautru à Paris, avec un carrosse pour ramener Lambert. M. de Bautru battit longtemps la ville avant de trouver son homme, qui courait alors pour donner ses leçons. Il le joignit enfin chez le président Lepailleur :
— Maître Michel, lui dit-il, nous irons ensemble à Ruel ce soir, s’il vous plaît. M. le cardinal vous a promis à des dames de qualité.
— Je n’ai lait que chanter toute la matinée, monsieur, et je ne serai guère en voix ce soir; mais on ne peut manquer à M. le cardinal. Disposez de moi.
— Je vous viendrai prendre en carrosse chez vous à six heures précises. Tenez-vous habillé d’avance, et n’allez pas nous faire faux bond. Le roi sera peutêtre à Ruel, et la princesse Marie a fort envie de vous entendre.
— Il suffit, monsieur, vous pouvez compter sur moi. A quelle heure me voulez-vous avoir?
— Je vous ai dit à six heures précises et chez vous.
— C’est convenu; j’y serai.
Il pouvait être alors environ midi. M. de Bautru n’eut pas plutôt tourné les talons que Lambert ne songea plus à son engagement, et s’en fut chez ses bonnes amies. Il y serait demeuré jusqu’à minuit, si un marchand de vin ne l’eût envoyé avertir qu’il venait de recevoir un tonneau de muscat délicieux. Vers quatre heures, Michel alla dîner chez ce marchand, qui avait sa cave à la Croix du Trahoir : c’é-
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1-ait un endroit fameux par plusieurs cabarets où venaient (les buveurs illustres
Les dîneurs firent grande fête au petit maître Michel, et lui proposèrent une partie de boire. On se mit quinze ou vingt en môme tablée. Le dîner dura trois belles heures, et pendant la dernière on vida un si fier chapelet de bouteilles que deux convives disparurent sous leurs chaises; mais Lambert, avec son air délicat et ses vingt-trois ans, tint ferme jusqu’à la fin. La plupart de ces bons vivants étaient des clercs ou des écoliers, qui n’avaient pas la tête plus forte que lui. Au dessert, on cria tout d’une voix que maître Michel devait chanter pour payer sou écot, et il ne fallut pas le lui dire deux fois. Lambert entonna une chanson joyeuse, de sa composition, où il avait imaginé, pour ces occasions, un accompagnement de gobelets d’étain, cpii produisit un effet merveilleux. Le vacarme alla si grand train qu’on n’eùt pas entendu le ciel tonner. L’auditoire n’était que cervelles naturellement chaudes; on applaudit avec une telle fureur que les passants s’attroupèrent devant la maison.
— Qu’y a-t-il donc ici? demanda un monsieur par la glace de son carrosse.
— C’est, lui dit-on, le petit maître Michel qni chante dans ce cabaret.
— Dieu soit loué ! s’écria le monsieur.
Ce n’était autre que Bautru courant la ville pour trouver son musicien. Il s’élança au milieu de la compagnie :
* La Croix du Trahoir était placée au coin de la rue de l’Arbre-Sec et de la rue Saint-Honoré. C’est sans doute pour purifier ce lieu souillé par l’intempérance (ju’on y a mis une fontaine.
MICHEL LAMBEUT.
— Êtes-vous fou, Lambert ? dit-il tout essoufflé. Je vous cherche depuis une heure. M. le cardinal vous attend ce soir.
— Foin de moi ! je l’ai oublié. S’il en est encore temps, marchons; je suis à vous.
— Venez au plus vite; allons, malheureux! vous ôtes ivfe comme un Suisse.
, — Ce n’est rien. Je dormirai pendant la route.
Michel monta en carrosse et ronfla en effet du . meilleur cœur jusqu’à Ruel. La comédie venait de commencer lorsqu’ils arrivèrent. On coucha Lambert sur un lit, dans un étage supérieur du château. Rautrii, qui aurait empoché les gourmades du cardinal si la musique eût manqué, veillait sur son homme, et tremblait qu’il ne fût malade. Heureusement on soupa en sortant du spectacle, ce qui traîna les choses en longueur. Dix heures étaient sonnées lorsqu’on vint avertir le musicien que la compagnie l’attendait.
— Comment vous sentez-vous? demanda M. de ^ Cautru avec inquiétude.
— Eh! répondit notre homme en chavirant, des jambes seraient fort d’avis du repos , et la tête pèse cent livres; voyons un peu ce que dit la voix.
Lambert respira une grosse bouffée d’air, et lança un son à pleine poitrine, qui fit vibrer les fenêtres.
— La voix est à son poste, ajoula-t-il, nous pouvons descendre sans crainte.
Les écrivains du temps ont parlé, dans leurs lettres et mémoires, de cette soirée chez M. le cardinal, et tous se sont accordes sur ce point que Michel n’avait jamais chanté avec plus d’agrément. Le premier morceau qu’il fit entendre était un air militaire de sa façon, sur le mode phrygien ; Mouliniez l’accompagnait avec un téorbe, et préluda divinement par une ijianière de marche guerrière. Messieurs les officiers
en furent si transportés d’aise, qu’ils eurent toutes les peines imaginables à ne pas interrompre la musique par leurs cris. Le fameux colonel Gassion était présent, et s’écria au dernier accord :
— Mordieu ! je n’ai jamais ouï de bruit plus charmant; ce morceau m’allait mettre hors de moi s’il eût continué sur ce ton. Voilà un petit homme qui doit avoir du cœur.
— Chantez-nous quelque chose de plus galant, demanda M. le cardinal, pour voir si vous saurez attendrir l’ânie sauvage de Gassion.
Lambert prit lui-méme le téorbe et chanta une sérénade dont les paroles étaient fort amoureuses et dues à la plume de Benserade. C’étaient des plaintes d’un amant sur les rigueurs de sa maîtresse, où les antithèses, qu’on préférait alors à toutes choses, n’étaient point ménagées. Il y eut un frémissement de plaisir parmi les dames lorsque le chanteur fit entendre ces mots avec l’expression d’une extrême douleur.
Non, je ne prétends pas, dédaigneuse Sylvie,
Que vous favorisiez mon amoureux transport :
Seulement, en m’ûtant la vie,
Confessez que c’est vous qui me donnez la mort.
M. l’évéque de Lyon dit tout bas au cardinal, son frère :
— Cette musique est dangereuse; elle pousse les femmes à mal faire en amollissant les cœurs. Je gage que demain il y aura des maris dont l’honneur sera endommagé à cause de cet air. Voyez les filles de la reine, elles en ont les yeux tout à l’envers.
M. de Bussy a raconté quelque part, dans ses lettres, que plusieurs dames, qui tenaient rigueur à
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leurs soupirants, s’étaient rendues après avoir écouté des chansons amoureuses du petit Michel. Il ne serait pas étonnant que ce fitt à cette réunion chez M. le cardinal ; mais nous ne pouvons nous empêcher de plaindre Lambert de ce qu’avec un si beau talent il travaillait pour faire profit aux autres, et de ce qu’il ne trouva pas, au milieu de toutes ces belles, une seule personne qui eût seulement l’idée de réver au musicien.
A cause de l’avis donné par M. de Lyon, le concert fut terminé par une chanson populaire, que De Niert avait rapportée d’Italie. Elle ne causa qu’un médiocre plaisir, et ne put détruire l’impression laissée par la sérénade. M. l’archevêque de Reims, qui portait sa robe diablement courte, et qui devint par la suite ce fameux duc de Guise, le dernier, tomba en une passion extrême pour la princesse Anne de Gonzague pendant ce morceau de Lambert, et commença, dès ce jour, toutes ses folies dont nous parlerons ailleurs. M. le chevalier de Bois-Dauphin, à qui on refusait la main d’une grande dame, s’en fut droit à M. le cardinal et lui dit d’un ton fort animé :
— Cet air ne vous prouve-t-il pas que le ciel ne veut point qu’on rende les amants malheureux?
Et le ministre se tira d’affaire en riant de l’apostrophe ; mais, en réalité, il n’avait su que dire, car il aimait Bois-Dauphin, et le morceau l’avait attendri. Ce ne fut qu’au bout de deux heures qu’il trouva une bonne réponse; il prétendit même l’avoir faite sur le moment, bien qu’on sût que cela n’était pas vrai.
— Les raisons de Bois-Dauphin, disait-il, ne soi»? que chansons.
De tout son beau triomphe, Lambert ne lira qu’un rouleau de pièces d’or et des compliments.
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OUIGJNAUX DU XVIl' SIÈCLE.
comme de maître à valet ; pas une caresse ni une poignée de main. Si c’eût été un poète aussi grand qu’il était bon musicien, des princes l’eussent baisé aux deux joues, et le roi l’eût fait gentilhomme sur la place.
II y avait alors une dame de la ville fort courtisée par la jeunesse galante. C’était la femme de M. Turcan, le conseiller au Châtelet. On n’avait pas encore lait, en ce temps-là, les malices qu’on débita sur elle depuis, et parmi ses adorateurs deux seulement pouvaient se flatter d’avoir quelque chance de réussir.
L’un était Canillac, chevalier d’Auvergne, qui venait de perdre beaucoup au jeu, et l’autre, M. d’Avaugour, qui se disait parent de M. l’archevêque. Or madame Turcan était tourmentée par deux désirs qui ne lui donnaient aucune trêve, et dont elle parlait sans cesse. Elle souhaitait passionnément d’entendre Lambert et de posséder un morceau de la vraie croix. C’étaient assurément là deux envies d’honnéte femme ; mais le démon tourne bien des choses à son profit, et madame Turcan avait de ces imaginations vives qui désirent ardemment et sur lesquelles la raison perd aisément son empire. Un jour que Canillac se consumait à lui conter son amour, elle commit l’imprudence de lui déclarer qu’elle ne saurait rien refuser à celui qui amènerait chez elle le petit Michel, et le lendemain, étant dans un accès de dévotion, elle avoua tout bas à d’Avaugour qu’elle aimerait quiconque lui apporterait un morceau de la vraie croix. Voilà nos deux jeunes gens en campagne, l’un importunant M. l’archevêque, et l’autre courant après maître Lambert.
M. de Canillac exposa franchement au musicien sa position cruelle: il avoua que le reste de son argent complunt ne faisait pas le prix que Lambert
UICIIEL LAMBERT.
demandait ; mais il le supplia de ne point regarder à quelques pièces de plus pour rendre heureux un galant homme qui se mourait d’amour. Lambert était bon et point intéressé ; il eut pitié du martyre de Canillac, et promit de chanter pour rien chez madame Turcan; seulement, comme il manquait de parole à un cardinal, premier ministre, il oublia trois fois de suite celle qu’il avait donnée au gentilhomme besoigneux : cela n’est pas surprenant. Canillac tout en fureur pensa que le chanteur se jouait de lui, et il l’attendit un matin dans le jardin du Luxembourg pour l’assommer. Fort heureusement, Michel n’y passa point ce jour-là. L’amoureux employa un dernier moyen, qui était meilleur. Il chiffonna ses rubans, ramena ses cheveux sur sa figure, cl se fi-olla les joues avec du blanc, de façon à représenter un homme qui va se noyer de désespoir. 11 se montra en cet état chez Lambert.
— Puisque vous ne voulez pas me tirer de peine, lui dit-il, avec une chanson qui vous coûterait bien peu, je viens vous faire mes adieux, maître Michel ! vous voyez en moi un homme mort.
— Ah ! monsieur le chevalier, s’écria Lambert, ne croyez pas que ce soit par cupidité que je vous ai manqué. J’ai une tète si légère que je ne puis répondre de moi. Si vous le voulez, nous allons partir surle-champ, et je chanterai pour votre maîtresse toute seule autant qu’elle le désirera.
— Vous me sauvez la vie, mon bon Michel. Prenez votre luth et venez avec moi.
— Faut-il, pensait Canillac, que j’en sois réduit à supplier ainsi un misérable baladin ! En quelles extrémités l’amour ne peut-il pas jeter un gentilhomme !
Chemin faisant, le chevalier pria bien fort maître
190 oniGmAüx du xvii' siècle.
Michel de choisir pour madame Turcan sa musique la plus amoureuse et la plus propre à toucher le cœur.
— Votre maîtresse a-t-elle la voix juste? demanda Lambert ; sait-elle mettre un vaudeville sur l’air sans détonner.
— Elle chante admirablement la Feuillantine' .
— En ce cas, soyez assuré que je vous la rendrai plus douce qu’une tourterelle.
Ils trouvèrent madame Turcan assise sur le gazon dans son jardin, et le seul nom de Lambert, que le chevalier prononça d’un air de triomphe, fit un effet prodigieux sur l’esprit de la belle, en la mettant aussitôt en humeur aimable. Notre Orphée savait à fond le chemin des cœurs les plus durs ; il prépara la cruelle à l’attendrissement par des airs mélancoliques, et lui chanta ensuite les délices de deux personnes unies par la passion. La bonne musique ne courait point les rues alors : elle était rare, et d’ailleurs elle avait sans doute sur les ûmes un empire qu’elle a perdu ; car dès le second morceau, la dame regarda le chevalier moins sévèrement. Au bout d’une heure, Lambert vit bien qu’il avait opéré un miracle, et que les amants auraient plus de plaisir à demeurer en téte-à-tôte qu’à l’écouter plus longtemps.
— Il faut avouer, pensait Michel en sortant, que j’ai fait là un plaisant métier, et je conçois que les magistrats de Sparte aient condamné Timothée à l’amende pour avoir chanté des airs trop voluptueux devant la jeunesse.
Le lendemain, Canillac, au comble de ses vœux,
‘ Satire contre la présidente Lescalopier, et qui a fait du bruit.
MIcnEL LAMBEHT.
rencontra Michel, et l’eût embrassé s’il n’eût été en pleine rue. 11 voulait du moins le foire dîner avec Ini et le bien régaler; mais Lambert s’excusa, ayant promis de se rendre chez le président d’Émcry, où on l’attendait. 11 serait allé en effet chez le président, s’il n’eût trouvé, ù deux pas de là, une troupe de bons vivants, qui lui offrirent sa part d’un godiveau de gibier ; ce qui l’entraîna fort loin.
La musique de maître Michel pensa être funeste à madame Turcan. Le mari entra en suspicion des visites de Canillac. Un jour qu’il vit passer dans la rue un carrosse de louage, M. le conseiller s’imagina, on ne sait pourquoi, que sa femme était dedans, bien que les stores en fussent baissés. 11 monta subtilement derrière le carrosse, et aurait surpris les amants, s’ils ne se fussent arrêtés par bonheur devant l’église de Saint-Severin. Canillac assura qu’il avait mené madame Turcan faire ses dévotions; mais le mari trouva l’explication mauVaise], et comme il s’emporta, le chevalier l’allait battre à grands coups de canne si on ne les eût pas séparés. Cette affaire a remué quelque peu la ville en ce temps-là ; mais elle n’a qu’un faible rapport avec l’histoire de Lambert, et, pour cette raison, nous ne pouvons nous y arrêter.
Nous dirons cependant un mot de d’Avaugour, et de son bois de la vraie croix. M. l’archevêque, ravi du désir que ce gentilhomme lui disait avoir de posséder une si belle relique, et croyant à la conversion de ce jeune débauché, remua ciel et terre pour le contenter. Depuis environ huit jours Canillac n’avait pas vu d’Avaugour chez madame Turcan, lorsqu’il le rencontra sur les escaliers. Il le salua d’un air fort ironique, et lui laissa volontiers le plancher libre, ayant sur lui de grandes avances ; mais il se four-
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voyait en cela lourdement, car d’Avaugour tenait on poche son morceau de la vraie croix, avec une lettre de M. l’archevôque qui en garantissait l’origine. Madame Turcan tomba aussitôt dans les bras de d’Avaugour, et ne se souvint plus ni de Ganillac ni des chansons de Lambert.
• Si maître Michel savait inspirer par sa musique les sentiments qu’il lui plaisait d’exprimer, il lui arriva aussi de se prendre dans ses propres filets. Il donnait des leçons à une certaine mademoiselle Lcpuis, qui était sa meilleure écolière, et de plus assez jolie. Lambert en devint amoureux. Le père n’était pas à préjugés, ni d’une condition à faire trop le difficile. On accorda les jeunes gens ensemble ; mais Michel, tout épris qu’il se montrait, usait de sa négligence habituelle, et demeurait fort longtemps sans parlerdela célébration. M. Lepuis crut qu’on se jouait de sa fille : il courut à la duchesse d’Aiguillon, qui le protégeait, et fit ses plaintes. Lambert reçut un matin des vers à mettre en musique de la part de M. le cardinal. C’était un duo pour Michel et son écolière. Tircis et Philis se promettaient au refrain de s’aime?' pour jamais, et le berger chantait :
Pliilis, j’arrête enfin mon humeur vagabonde.
— Dest temps en effet qu’elle finisse, maître Michel, dit le cardinal en faisant ses gros yeux. Vous avez annoncé partout votre mariage avec mademoiselle Lepuis; il faut que ce qui a été beaucoup dit soit une fois fait.
Lambert s’inclina respectueusement, et le lendemain il se maria sans regrets, car il aimait son accordée. M. le cardinal avait une belle occasion d’être généreux; mais il ne savait pas toujours profiter de
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CCS rencontres, et il ne donna sou ni maille aux jeunes époux. On l’cn a blâmé généralement.
Madame Lambert essaya par mille moyens de ranger un peu son mari et de lui ôter scs goûts de vagabondage. Elle n’y put jamais réussir. Souvent il rentrait au logis fort avant dans la nuit, ayant dépensé tout ce qu’on lui avait donné pendant le jour, et c’étaient quelquefois de grosses sommes. La pauvre femme aimait naturellement l’argent, le bon ordre et l’économie. Lambert lui apprêta tant de soucis par ses négligences, qu’elle en mourut de chagrin après trois ans de mariage.
Cette bonne dame avait une jeune sœur, chez qui notre fnusicien découvrit un beau jour une voix admirable et des dispositions extraordinaires. Il l’instruisit, toute enfant, aux secrets de son art, et en fit une chanteuse si habile, qu’elle eut bientôt une célébrité égale à la sienne. Ce n’était plus rien que d’entendre Lambert si l’on n’avait pas .avec lui mademoiselle Hilaire. Celle petite fdlc était jolie; Michel en devint amoureux; m.ais elle avait de la raison pour deux personnes, et ce fut elle qui opéra le miracle que madame Lambert .avait demandé au ciel. Michel ne quitta presque plus le logis, pour demeurer près de son élève; et cependant on n’a jam.ais mal parlé de leur intimité. Ce n’était pas pour un pauvre di.ablc de chanteur qu’on faisait des dispenses. Si Michel eût demandé la permission d’épouser sa belle-sœur, on l’eût excommunié pour toute réponse.
Un jour qu’on l’avait appelé à la cour .avec Hilaire, M. le duc de Guise se mit à railler Michel sur sou amour, Lambert perdit la patience et le respect;
— Par ma foi ! monsieur le duc, répondit-il, je ne sais si les engagements des grands seigneurs sont moins que les nôtres par-devant le ciel ; mais le pape
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pourrait bien, sans se faire tort, donner une dispense à un homme qui ne s’est point démarié deux fois sans permission.
M. de Guise avait rompu ses deux mariages de sa propre autorité, sans attendre les bulles, et cette allusion de Lambert ne lui lit pas plaisir. Heureusement ses occupations ne lui laissèrent pas le loisir de songer à procurer des coups de bâtons à Michel. j
Le cardinal Mazarin ne se montra guère plus généreux que llichelieu pour notre musicien. La pro- ' tection du président d’Émery ne lui valut, à grande peine, qu’une pension de quatre cents livres, et autant pour la petite Hilaire. Michel prit de l’âge et se guérit insensiblement de son fol amour.; mais il garda rancune à la cour des railleries que daignaient lui adresser ces grands à qui Rome n’avait rien à refuser, et qui usaient largement de leur crédit. Les divorces étaient fort communs depuis un demi-siècle, et l’on vit bien des scandales. Le jeune roi Louis XIV put seul y mettre un terme par sa fermeté.
Lambert se fit longtemps un malin plaisir de se jouer des gens de haut lieu. Il ne regardait pas à laisser échapper de belles recettes, ni aux risques de perdre pensions et protecteurs, quand il s’agissait de mettre un grand seigneur dans l’embarras. Tantôt * il faisait le malade, ou bien il feignait une extinction de voix; tantôt c’était Hilaire qu’il obligeait à prétexter un catarrhe ou une fièvre. Il se vengea ainsi selon ses petits moyens, et finit par ne chanter presque plus que pour la ville. Cependant, comme sa bourse en souffrait notablement, il imagina un moyen ingénieux de gagner de l’argent sans avoir affaire à la cour; ce qui était chose réputée impossible. Plusieurs fois déjà le traiteur Renard l’avait
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voulu engager, par un marché, à faire de la musique dans son jardin, où venait dîner la noblesse ; mais ce n’était pas le compte de Michel. II donna la préférence au maître d’un mince cabaret situé dans le faubourg Saint-Germain. On n’y voyait guère que des écoliers, des avocats et des clercs ; c’était justement cet auditoire jeune et passionné que notre homme aimait de prédilection. Lambert et sa bellesœur prirent domicile dans cet endroit, et chantèrent tous les soirs devant les dîneurs, dont le nombre augmenta prodigieusement en peu de jours. Le gargotier en fit du coup une fortune, et Michel y trouva un beau profit.
La cour comprit enfin que ce petit musicien lui voulait faire pièce, et des gentilshommes parlèrent de le corriger sévèrement. Par bonheur, c’était pendant les troubles de la régence, et beaucoup de nobles, qui flattaient le populaire pour se servir de lui, prirent fait et cause pour le chanteur, et déclarèrent que si on le battait, il faudrait leur en donner satisfaction. La grande Mademoiselle demeurait alors au Luxembourg, qui n’était pas éloigné du domicile de Lambert; elle envoya un matin son secrétaire, M. de Ségrais, au cabaret, pour assurer le musicien de sa protection. La princesse était alors dans son bel accès de fronderie; elle avoue en scs mémoires le plaisir que lui causaient les cris d’amour du menu peuple, tout en s’accusant de cela comme d’une faiblesse , car c’était la plus altière personne de la famille royale, après Sa Majesté. Michel fut sensible à tant de déférences, et malgré les rhumatismes dont il s’était dit affligé pour n’ètre point forcé de sortir, il se remit à parcourir la ville avec assurance, et chanta au Luxembourg autant que la princesse le désira. U y. gagna beaucoup, parce que Mademoiselle
lenait de son aïeul, M. de Montpensier, une générosité incroyable.
Quand les troubles furent apaisés, il se fit une réconciliation générale, et Lambert y prit part comme tout 1e monde, en reparaissant à la cour, mais le roi ne lui accorda jamais la considération dont il favorisa les peintres et les écrivains.
Un jour, une personne de qualité, à qui Lambert avait plus d’une fois manqué de parole, lui demandait avec impatience s’il voulait ou non venir chanter chez elle ; il lui répondit comme Ninon de Lcnclos faisait aux amoureux dont elle n’avait pas les soins pour agréables ; « Attendez mon caprice, n C’est, je crois, à un duc que Michel osa parler ainsi, et cette fois il fut en danger de recevoir une correction.
M. de la Sablière, qui l’aimait, s’employa pour obtenir son pardon, et y eut bien de la peine. Le duc lui voulait casser les épaules. Ninon s’amusa fort de cette réponse de Lambert, et témoigna le désir de voir le musicien. Michel, la sachant mal en cour, l’alla visiter avec plaisir, et devint familier dans la maison. Il y chantait souvent, et y fit amitié avec > beaucoup de gens de mérite, comme M. Molière, dont le nom devenait fameux; M. Despréaux, qui lisait de beaux vers à ses intimes; Jean La Fontaine, un chimérique d’humeur fantasque, et plusieurs gentilshommes que les galanteries de la demoiselle attiraient au logis. Cette coterie ii’avait point le renom de l’hôtel de Rambouillet, ni des samedis de Sapho ‘ ; mais Lambert s’y plaisait bien davantage, et l’estime que la postérité a faite plus fard des amis de Ninon prouve assez que le goût de Michel n’était pas mauvais.
* Mademoiselle de Scudéry.
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Lambert demeurait encore près du Luxembourg, lorsqu’un jeune homme, portant la livrée d’Orléans, se présenta devant lui un matin.
— Maître Michel, dit ce jeune homme avec modestie, je ne suis qu’un marmiton de cuisine de Mademoiselle, et je n’ai pas de quoi vous payer des leçons; mais j’ai si grande envie d’apprendre, que je vous supplie de me donner seulement quelques avis et de m’indiquer les études que je dois faire. Je chante peu, n’ayant point de voix; mais je joue assez joliment du violon, et j’ai une idée du contre-point et do la composition.
— J’entends, mon garçon, tu es un vrai valet à musique. Tu sais de tout juste ce qui est nécessaire pour ne rien faire de bon; mais voyons comme tu joues du violon, je te vais juger sur-le-champ.
Le marmiton prit son instrument et exécuta un morceau de sa façon. Dès les premières mesures, Lambert marqua les temps avec sa tète d’un air satisfait; il s’anima ensuite peu à peu, et finit par s’écrier :
— Mais ceci est admirablement joué ! Je n’ai jamais ouï tirer si bon parti d’un violon. Holà, mon ami, lu es un excellent musicien. Il faut quitter le château. Viens demeurer avec moi; je me charge de te pousser; je t’enseignerai les règles, et te donnerai le tour qui te manque encore '. Comment t’appelles-tu ?
— Baptiste Lulli.
— Eh bien, Baptiste, je te prédis que tu feras ton chemin.
Lambert s’en fut demander audience à Mademoi-
‘ Michel voulait dire sans doute ce que nous appelons aujourd’hui le style.
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selle, et déclara devant Son Altesse qu’un garçon de ce talent ne devait point rester enfoui dans les cuisines. Malgré son amitié pqur Lambert, la princesse, charmée d’avoir un bon musicien parmi ses valets, ne voulut point donner congé au petit Baptiste ; mais elle lui permit de quitter aussitôt le tablier pour les chausses retroussées. Elle autorisa Lulli à voir Michel autant qu’il le voudrait, et donna sa parole que, s’il - profitait bien des leçons, elle prendrait une troupe de musiciens dont il ferait partie.
Au bout de six mois, Baptiste portait le pourpoint noir comme les secrétaires, et avait sous ses ordres douze violons qu’il conduisait, et qui jouaient si joliment ses compositions, que Sa Majesté clle-môme en fut étonnée. Lambert n’était pas jaloux ; il disait partout que ce petit Baptiste, qu’on traitait encore comme un baladin, ferait un jour de si belles choses, que les princes lui porteraient respect. En effet, après avoir composé des sérénades et des airs de danse, pour les ballets du Luxembourg, Baptiste fut enlevé à Mademoiselle par le roi. Il dirigea les fameux vingt-quatre petits violons; puis il fonda l’Opéra, et la musique devint entre ses mains un art du premier ordre, à cause des chefs-d’œuvre qu’il composa sur les poèmes de M. Quinault. On peut juger de tout ce qu’il eut à faire, puisqu’on lui doit non-seulement d’avoir écrit ces beaux ouvrages, mais aussi d’avoir formé les chanteurs, les chœurs et les orchestres.
Lambert avait eu de sa femme une fille dont Baptiste était devenu amoureux comme elle n’avait que quatorze ans. Il- l’épousa dès qu’elle fut nubile, et prit chez lui son beau-père. Maître Michel, à soixante ans, ne chantait plus guère; mais il aida merveilleusement Lulli à créer un théâtre lyrique,
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et sa vieillesse fut fort adoucie par cette pensée que la musique, dont il avait fait sa vie, allait enfin marcher de pair avec l’art de RaphaCl et celui de Corneille. Il di.sait en écoutant les premières pièces de son gendre :
— Ah ! si j’avais encore mes trente ans, comme je chanterais ces belles mélodies !
Le célèbre médecin Fagon employa plusieurs fois avec succès la musique dans la guérison de certaines maladies des nerfs, comme la catalepsie, le mal caduc et l’hystérie. Il eut hcc sujet des conférences avec Lulli et Lambert, qui le secondèrent puissamment dans scs expériences. Hilaire, dont la voix avait une douceur et un charme particuliers, fut d’un grand secours h messieurs de la Faculté dans leurs essais.
Il se forma bientôt à Paris des écoles de chant et de composition, pour fournir des sujets au théûtre lyrique. La musique prit en quelques années un essor prodigieux. Lambert mourut dans -l’instant où cette révolution achevait de s’opérer. 11 n’en jouit pas longtemps; mais il eut du moins la consolation de voir son gendre recevoir du roi les compliments les plus flatteurs après la représentation de l’opéra d’Arrnide.
— M. Lulli, dit Sa Majesté, voilà un ouvrage qui s’en ira devant la postérité; je tiens mon règne pour honoré par votre beau génie.
— Je le crois bien ! s’écria involontairement Lambert; c’est un chef- d’œuvre à mettre auprès du Cid.
— Vous allez loin, maître Michel, reprit le roi en souriant; mais nous vous accordons que la musique doit beaucoup à Baptiste.
Peu de temps après cette soirée de triomphe , Michel n’existait plus.
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Tout le monde sait quel grand relief avait alors le nom de Lambert par ces vers de M. Despréaux :
Molière avec Tartufe y doit jouer son rôle,
Et Lambert, qui plus est, m’a donne sa parole. —
Quoi ! Lambert? — Oui, Lambert. — A demain, c’est assez.
S’il ne se fallait pas défier des vers en matière de renseignements, et si on avait l’assurance que le çui plus est de M. Boileau n’est point là pour la mesure, à cause de ses trois syllabes, on en pourrait conclure que Michel avait plus de célébrité que Molière luiméme; cependant la chose n’est pas suffisamment établie par ce passage de la satire du dîner pour que nous l’osions garantir. Aujourd’hui on ne connaît Lambert que de nom, et chacun a répété cent fois ces vers de M. Despréaux, sans penser seulement à demander qui donc était cet homme plus recherché que Molière. Si quelqu’un m’adressait cette question, je n’hésiterais pas à dire :
— Michel Lambert fut le père du chant en France, aussi bien que Corneille le fut de la tragédie.