‹ Originaux du XVIIe siècleChapitre 20 sur 24 · EH <G · texte numérisé non relu

EH <G

Dès sa plus tendre jeunesse le chevalier de Fontenay, cadet d’une bonne maison de Normandie , se fit remarquer pour le plus aimable vaurien de sa province. A dix-huit ans, il aurait eu déjà trois ou quatre procès criminels sans le crédit de sa famille. Il était la terreur des paysans et des maris, la meilleure lame de la jeunesse batailleuse et la coqueluche des jolies filles. Monsieur son père, qui le voulait faire d’église, vit bien que ce serait un mauvais évCque, et lui laissa l’épée; sa grand’mère, charmée de sa turbulence et de son esprit, disait qu’il fallait l’envoyer à la cour, et lui donna par testament tout ce qu’elle put au préjudice de son aîné. M. de Fontenay, le père, mourut à propos, comme le chevalier n’avait plus ni argent ni crédit. On pense bien qu’il ne fut pas si sot que de payer scs créanciers; il vendit son patrimoine à la sourdine et partit pour Paris en grand équipage.

Dans son chemin M. de Fontenay rencontra, sur la place d’un méchant village, un pauvre diable de barbier qu’on menait pendre pour avoir épousé deux femmes. Les gens de l’endroit regrettaient fort la perte de ce barbier, parce qu’il n’y avait que lui de cet état dans le village.

— Mes amis, dit Fontenay aux soldats de la maré-

chaussée, si vous pendez ce garçon-là, il n’y aura plus personne pour vous raser. Je vois là-bas deux charrons, prenez-en un à la place du barbier, la potence n’y perdra rien, et le canton y trouvera du bénéfice.

— Ce n’est pas le compte de la justice, mon gentilhomme, répondirent les soldats qui entouraient le patient; nous avons commission de mener pendre un barbier, et non pas un charron.

— Et moi, Je vous dis que vous pendrez un charron si vous voulez ; mais que vous ne pendrez pas ce ^ barbier, car je le prends sous ma protection.

— Oui-da ! Est-ce que vous êtes le roi pour lui faire grâce?

Fontenay se plaça sans répondre au milieu du chemin, l’épée à la main, avec les quatre estafiers qui marchaient à sa suite.

— Holà ! brave homme, dit-il au condamné, veuxtu être mon valet de chambre?

— Bien volontiers, si vous me tirez du mauvais pas ofije suis.

— Je te donnerai deux écus par mois.

— Je suis à vous, monseigneur.

— A présent, bonnes gens, vous n’aurez pas l’audace de pendre un de mes laquais; laissez aller ce brave homme, ou vous aurez affaire à moi.

, — Et qui êtes-vous donc pour parler comme un

prince?

Fontenay n’eut garde de dire son nom. 11 tomba sur les gens du roi à l’improviste et les mit en déroute, avec l’aide des paysans, qui le secondèrent à coups de pierres; puis il emmena son barbier sur la croupê d’un de ses chevaux.

Après ce bel exploit, digne du héros de Cer\antès,

M. de Fontenay, jugeant que la grande route n’était

pas sûre pour lui, prit les tiaverses et gagna Paris sans mauvaise rencontre. Avec de la dépense, de l’esprit, et une jolie figure, un gentilhomme fait vite son chemin dans la capitale : Fontenay se vit inviter partout où il y avait du vin, des cartes et des femmes. L’argent ne lui tenait pas aux doigts, et sa rapière voyait le jour deux fois le moins par semaine; il devint célèbre en peu de temps. Il jouait en grand seigneur, se cachait hardiment sous les lits des dames, escaladait les fenêtres comme un démon, battait le guet quand il s’enivrait, et traînait à sa suite une escorte de beaux garçons que leur fortune incommodée lui rendait fort dévoués. Une douzaine de duels achevèrent de le mettre en renom; il passa pour l’homme le plus aimable qui fût alors. Les beautés à la mode en raffolaient; c’était à qui lui ferait les plus doux yeux quand il étalait ses rubans et ses plumes sur 1e Cours. 11 est vrai qu’il avait bon air et la tournure la plus cavalière qu’on pût voir. Rien ne lui coûtait quand il avait un caprice en tête; il donnait les plus beaux cadeaux du monde, et il aurait dépensé cent louis pour mener à bien une mystification.

Il y avait alors à Paris un duelliste fameux, qu’on appelait le chevalier Mirauraont. Cet homme se rencontra un jour avec Fontenay à courtiser la même femme, et ils n’allèrent pas loin sans se proposer une partie de coupe-gorge sur le pré. Ils se battirent un grand quart d’heure sans se blesser; à la tin, Miraumont reçut un coup d’estoc dans la poitrine, dont il pensa mourir; il paraît que la botte était de toute beauté, car on en parla comme d’une passe savante, et le vainqueur reçut le glorieux surnom de Fontenay- Coup-d'Epée. Miraumont se guérit et se lia intimement avec Fontenay; mais notre chevalier posséda seul, depuis ce jour, le haut du pavé.

204 ORIGINAUX DU xvn® siÈau.

^ Un matin pourtant Fontenay, en traversant le pont Notre-Dame, vit venir en tace de lui un gentilhomme de bonne mine, qui tenait aussi le poing sur la hanche et occupait bien quatre pieds en largeur par l’étalage de son manteau. Le galant ne paraissait pas disposé à céder le pas; et, comme Fontenay ne se serait pas dérangé pour un royaume, ils se coudoyèrent de toutes J leurs forces.

— Voilà un hardi gaillard! s’écria le chevalier.

— Cet impertinent me déplaît, répondit l’autre.

~ Apprenez que je suis Fontenay-Coup-d’Épée.

— Coup-d’Épée si vous voulez; en ce cas je me baptise Lachapelle-Coup-de-Canon.

— Corbleu! je serai pour toi un coup de^tonnerre.

— C’est ce que nous allons voir. J’en ai déjà tué neuf, tu fera le dixième.

— Et moi quinze, cela va faire seize.

Ils mirent flamberge au vent, et s’allaient transpercer vilainement en pleine rue si on ne les eût séparés. On parvint à les accommoder avant qu’ils se fussent revus, et, comme Miraumont, Lachapelle devint l’ami du chevalier.

Les galanteries de Fontenay ont fait grand bruit autrefois, et nous regrettons fort de n’en connaître qu’un bien petit nombre. Le président Larcher le trouva un jour dans une armoire :

— Et! que diable faites-vous là? demanda le président.

— Monsieur, j’attendais que vous fussiez parti pour vous faire c....

— Comment, pendard ! vous me l’osez dire en face !

— Pourquoi non? je l’allais exécuter comme je vous le dis.

t’N HOMME AIMABLE EN 161 o. 20.j

— Voyez un peu le drôle qui se glisse dans ma maison ! je n’ai pas besoin d’un enfant de plus; le pain est cher.

— Je vous baillerai une livre de farine tous les matins si vous voulez me permettre...

— Insolent! vous introduiriez dans ma famille une

méchante graine h faire du gibier de potence. /

— Vos enfants sont fort laids, monsieur, sachez

que je n’en puis avoir que de jolis. I

— Vous mériteriez qu’on vous jetât par les fe- i

nétres. \

— Monsieur, j’y passe quelquefois, mais jamais \ par force.

— Sortez d’ici, vous êtes un coquin.

— Ne me dites pas d’injures, mon cher président, car je serais obligé de vous battre, et ce ne serait pas bien. Quant à votre femme, ne vous avisez pas do lui donner du chagrin si vous tenez h vos oreilles.

Vous êtes ve.xé de savoir que je lui fais ma cour, et moi je ne ris pas de m’en aller comme je suis venu; nous sommes quittes. Je suis votre serviteur.

Le président eut bien de la peine à se débarrasser de Fontenay. C’est chose ordinaire que les maris n’aiment pas les jolis garçons; mais le chevalier ne s’embarrassait guère d’ôtre de leurs amis, pourvu qu’il fût caressé par les femmes. Les grands seigneurs, ne craignant pas qu’un chevalier aussi accompli leur perdu le respect, l’invitèrent, et de maison en maison il se glissa jusqu’à la cour. Il dansait bien. La reine régente lui témoigna de l’amitié, de sorte qu’il obtint une lieutenance des gardes. Ainsi lancé dans le plus beau monde, Fontenay eut des bonnes fortunes en quantité; il mena le train d’un prince, prit des laquais qui jouaient du violon, donna des soupers à musique et üt courir le galop à son pais

trimoine. On murmura de ses premières fredaines; puis on s’y habitua peu à peu ; on finit par en rire et lui tout pardonner. Les porteurs de nouvelles étaient mal reçus dans les ruelles du matin quand ils n’avaient pas il raconter quelque folie de Fontenay. Tout le monde rechercha l’honneur de sa connaissance et il devint tout à fait à la mode.

Un malin que Miraumont l’était venu voir, et qu’ils ne savaient à quoi passer le temps, ils imaginèrent d’attacher un grand panier de guerre à la poulie du grenier à foin et de poster deux commissionnaires dans la rue, au pied de la maison, avec ordre de saisir les jolies filles qui viendraient à passer et de les faire monter par la corde jusqu’au grenier. Une lois qu’elles avaient perdu terre, les filles ne songeaient plus qu’à se bien tenir et se laissaient hisser docilement jusqu’en haut. Celles qui ne se trouvaient pas au goût de nos galants étaient renvoyées par le môme chemin; les autres, ils les gardaient, leur donnaient la collation et en faisaient ensuite ce qu’ils pouvaient, selon l’humeur où elles étaient.

Cette plaisanterie dura plusieurs jours, de sorte qu’on le sut par la ville, et il n’y avait plus que les filles délurées qui eussent le courage de passer devant la maison de Fontenay. Cependant un teinturier, dont la femme avait fait le voyage et découché du domicile conjugal, voulut porter plainte contre le chevalier. Le bourgeois fut mal reçu des gens de loi ; on lui prouva que sa femme devait ôtre honorée d’avoir eu, par occasion, le môme sort que tant de belles dames, qui ne songeaient pas à s’en fâcher; on lui dit que si c’était tout autre que Fontenay, on lui ferait justice, mais que l’homme le plus aimable de son siècle méritait bien d’avoir quel-

qnes petits privilèges. On lui conseilla même ae ne pas crier trop fort, de crainte des coups de bâton, et le teinturier finit par s’apaiser.

Une autre fois, ayant traité ses amis dans un cabaret isolé, Fontenay donna des vins si excellents que les convives s’échauffèrent prodigieusement. L’un d’eux jeta, sans crier gare, une bouteille par la’ fenêtre, et le hasard conduisit méchamment le projectile au milieu d’une troupe de marchands forains, dont il y eut un pauvre diable fort endommagé. Les passants entrèrent en fureur, et, sans égard pour la qualité des gentilshommes, les voulaient assommer h coups de pierres. La maison du traiteur fut assiégée chaudement et défendue avec courage. Fontenay et ses amis avaient des armes à feu; ils tuèrent deux marchands, et la maréchaussée accourut au bruit de la bataille. Far bonheur, l’officier qui la commandait était un ami du chevalier.

— Pardieu ! monsieur de Fontenay, dit-il, vous êtes plus heureux que sage ! Voilà une aventure qui pourrait vous faire jaser avec la justice, si je ne savais trop ce que je vous dois. Sauvez-vous avec vos convives, j’arrêterai seulement vos valets, et nous dirons que ce sont eux qui ont eu querelle avec les marchands.

Le barbier Niquet, qui avait déjà échapj)é miraculeusement à la potence, fut mis une seconde fois en jugement; mais le crédit de son maître lui sauva encore la vie. A l’exception des parents que laissaient les deux moi'ts, tout le monde s’amusa beaucoup de celte histoire. Cependant d’autres équipées de ce genre finirent par mettre Fontenay en mauvaise odeur auprès du menu peuple; on lui tondit plus d’un guetapens où il gagna de gros coups d’épée.

Au milieu de ces extravagances, le chevalier vit sa fortune couler entre scs doigts, comme l’eau dont il se

parfumait. Les quinze bonnes mille livres de revenu ’ que lui avait laissées monsieur son père avaient dis- ])aru complètement. Il jeta un regard calme sur les derniers mille écus qui lui restaient encore dans son tiroir, et s’écria en se frottant les mains :

— Qu’est-ce que je pourrais faire avec cela pour me bien divertir?

Dans ce moment un personnage assez ridicule se fit annoncer. C’était M. Petit-Puits, espèce de grotesque enrichi par le commerce, et qui voulait trancher de l’homme comme il faut.

— Monsieur le chevalier, dit le visiteur, je donne, dans trois jours, une grande fête à ma terre de Palaiseau, et je prends la liberté de vous y engager. Nous aurons le divertissement d’une grande pèche dans mon étang, et puis la danse en plein air dans mes jardins. Me ferez-vous l’honneur d’y venir?

— Monsieur, répondit Fontenay, je n’aurai garde d’y manquer.

Le chevalier avait déjà conçu le plan d’une admirable mystification. Le père de Petit-Puits avait gagné sa fortune à fournir des éperons aux armées ; Fontenay courut la ville pour acheter tout ce qu’il y avait d’éperons chez les selliers; et comme il n’en trouva pas encore un nombre suffisant pour ce qu’il désirait, il fit travailler extraordinairement des ouvriers pendant la nuit. II commanda des éperons de forme gigantesque, en bois et en métal, et il envoya secrètement ses laquais jeter cette énorme cargaison dans l’étang de M. Petit-Puits.

Le jour de la fête arrivé, la compagnie se trouva nombreuse et brillante ; le maître du logis se donnait des airs de grand seigneur. Après la collation, qu’on trouva servie dans une île charmante, on voulut prendre les plaisirs de la pêche. Les filets furent jetés

de tous les côl(îs à la fois ; mais, h la grande surprise des pôclicurs, on ne tira de l’caii que des éperons. Un éclat de rire général gagna l’assemblée. M. Petit-Puits SC frottait les yeux et croyait à un prodige. Il en demeura un mois malade, et on crut qu’il en deviendrait fou. La ville et la cour ont fait longtemps leurs délices de cette aventure, et la reine voulut que Fontenay vînt lui-mCme au château pour la raconter dans tous scs détails.

Si la plaisanterie était bonne, elle coûtait cher, car le cbevalier y avait mis sa deimière pièce; heureusement il restait la vaste carrière des dettes. Fontenay s’était ouvert par ses dépenses un .su{)crbc crédit, et puis la cour éUiit pleine de gens n’ayant d’autre mérite que leur argent, et qui, pour en tirer quelque honneur, étaient ravis de le partager avec l’homme le plus aimable de la terre ; mais il est un terme aux meilleures choses. Fontenay ne se lassait pas d’emprunter, et on commençait à ne lui plus prêter avec autant de plaisir. Ses amis s’éloignèrent un h un, le.; femmes seules ne l’abandonnèrent pas. C’était 1a mode, il est vrai, de donner des présents à ses maîtresses; mais, comme il gouvernait les modes, bien loin d’en être l’esclave, les belles ne lui surent pas trop mauvais gré de scs infractions aux lois de la galanterie ; bien plus, il se laissa régaler sans scrupule, j et son orgueil n’eut pas la permission d’en être con- ? Irarié. Cependant il baissa peu à peu dans l’estime publique; il gagna la trentaine sans s’en apercevoir, et de vagues inquiétudes vinrent un beau jour voltiger, comme des oiseaux sinistres, à l’entour de son chevet.

Dans son malheur, Fontenay ne s’amusa point à faire le misanlbropo, ni à se promener en désordre par les rues comme feu Timon l’Alhénien; il prit con-

210 ORIGINACX DU XVn* SIÈCIÆ.

seil du b.irbicr Niquet, son valet de chambre, imagina des expédients, remua ciel et terre pour parer aux difficultés et arracher de l’argent aux riches et des dé- i

Jais aux créanciers. Il gagna encore ainsi une année 3

de répit.

Une chose qui paraîtra incroyable, c’est que le chevalier se trouvait avoir un débiteur en ce monde.

Un propriétaire normand lui avait acheté un reste de terrain, et ne l’avait pas encore payé. Il envoya en i

province l’ingénieux Niquet avec ordre de tirer de la créance ce qu’il pourrait en écus comptants.

Le barbier demeura fort longtemps en campagne.

— Eh bien ! lui dit Fontenay, quand il le vit reve- j

nir, m’apportes-tu de l’argent?

— Hélas ! non, monsieur le chevalier; mais mon voyage ne vous sera pas inutile. Je vous donne ma foi qu’il vous vaudra plus de dix mille livres.

Comment cela, maraud?

— C’est que votre débiteur m’a promené, payé de monnaie de singe et trompé de cent façons; aussi je sais maintenant une foule d’échappatoires à l’usage des créanciers, que j’aurais ignorées toute ma vie et qui nous profiteront.

Peut-être l’honnête Niquet avait-il touché l’argent et confisqué la somme à son profit ; car il était le mo- ‘ dèle de ces domestiques précieux qui servaient admirablement leurs maîtres en les volant, et dont le valet de chambre du chevalier de Grammont suivait les traditions trente ans après. ^

Une fois qu’il fut au su de tout le monde que Fon- . lenay n’avait plus rien, on commença de le trouver moins aimable. Il fallait que dans ses calembours et facéties il rencontrât bien plus heureusement pour qu’on daignât l’applaudir. Les envieux le raillaient en arrière; il ne se soutenait plus que par sa «'ieille

réputation, car ce qui est passé en chose reçue ne se détruit jamais entièrement. Cependant il s’en alla toujours perdant de son influence et de sa considération. Il n’avait plus de table, mangeait où il pouvait, fuyait les cartes pour les avoir trop aimées, et se voyait réduit à faire des mystifications qui ne coûtaient rien. Ses ennemis se hasardaient à l’appeler tout bas mauvais plaisant, et s’étonnaient qu’un tel homme eût obtenu des succès, comme il arriva plus tard au célèbre Bassompierre lorsqu’il s’en revint de la Bastille.

En outre, le chevalier, par suite de ses duels, était tout percé de coups. Il n’avait pas dé membre qui n’eût reçu quelque estafilade. Il sentait que l’âge ne tarderait pas à le rendre maladif. Sa tète, plus active que jamais, l’avertissait du danger. Il résolut de se relever d’une manière triomphante par une action d’éclat, et de ramener à lui l’ingrate fortune par la dernière et la plus belle des folies, le mariage.

Il jeta les yeux sur madame Descordes, veuve d’un conseiller à la cour des comptes, et qui avait du bien. L’entreprise offrait mille difficultés; la dame, quoiquoi jeune et jolie, vivait fort retirée dans une maisonnette auprès de la forêt de Boulogne; elle venait rarement à la ville, ne recherchait point les fêtes et se montrait seulement dans les endroits publics. Fontenay la rencontra plusieurs fois au Cours, et commença par l’ordinaire début des œillades. On ne prit point garde à lui. Le chevalier vit bien aux airs fiers de la jeune veuve, à ses yeux noirs et vifs, à son teint haut en couleur, que c’était une personne à lui donner du tourment s’il venait à mal entrer en matière. Les renseignements lui apprirent qu’en effet c’était une maîtresse femme, qui avait mené son mari à la baguette, et se piquait de faire la tigresse. Elle

répondait aux galanteries par des rebuffades, et sc moquait des mourants à leur barbe.

— Elle est digne de mes attaques, pensa Fontenay sans s’effrayer.

Un jour qu’il la rencontra aux comédies du fameux Garguille, 1e chevalier, décidé à attirer l’attention de la dame, se plaça devant elle, et feignant de ne l’avoir pas encore remarquée, il s’écria tout haut :

■ — Vertudieu ! que voilà une jolie personne !

Puis il s’en fut à l’autre extrémité de la salle et ne tourna plus les yeux du côté de la veuve. Le lendemain, au Cours, il s’aperçut qu’on le reconnaissait; et comme madame Descordes le regardait en chuchotant avec l’une de ses amies, il lui adressa un salut respectueux qui lui valut un sourire.

Maître Niquet mit aussitôt son plus bel habit pour porter une lettre à Boulogne. C’était une déclaration délicatement tournée, à laquelle le poëte Théophile avait ajouté à crédit un madrigal fort agréable. La veuve en prit lecture sans colère ; mais elle répondit en riant :

— Tu diras à ton maître que je ne veux point de son cœur à mes pieds; cela me gênerait pour marcher, quoique je le sache plus léger que du liège. Je ne suis pas pour me donner à une tête sans cervelle.

— Eh! madame, s’écria l’intelligent Niquet, c’est une belle et sage personne comme vous qui lui pourrait donner de la cervelle, si vous vouliez aimer monsieur le chevalier; mais si vous le maltraitez, vous lui ferez perdre le peu qu’il en tient du ciel.

— Ce n’est pas mon affaire de rendre la raison aux écervelés; la tâche serait trop rude. Qu’il s’arrange comme il pourrra. Dis-lui qu’il me laisse en repos.

fN HOMME AIMABLE EN 161o. 213

— Je ne lui porlerai pas une réponse aussi cruelle. 11 se jetterait dans la rivière, ou se percerait de son èpèe. Hélas ! bon Dieu ! nous l’irions mettre en terre demain.

— Fais-lui donc la réponse que tu voudras.

— Je n’ai point assez d’esprit pour en inventer une, madame; il faut que vous m’y aidiez.

— Tu es un rusé coquin! va dire au chevalier que je connais ses prouesses, que je le tiens pour un gargon digne de plaire aux personnes d’humeur facile; mais que je ne suis point de ces femmes-Ui; que s’il a résolu de vaincre mon cœur, il vaudrait mieux pour lui avoir entrepris d’escalader le soleil; que j’ai l’ànie trop fière pour les libertins, et que je le défie; que pour commencer je lui ferme ma porte et lui fais gageure qu’il n’arrivera pas jusqu’à moi.

— Ah! vous me transportez d’aise, madame, car mon maître n’a jamais perdu de gageure qu’aux jeux de hasard.

— Ce sera donc la première fois.

— Il accepte le défi, madame; nous ne demandons que huit jours pour pénétrer dans votre maison par ruse ou par force.

— C’est entendu. Je ne crains pas la ruse. Aucun homme n’entrera chez moi cette semaine, et ton mailre ne saurait se déguiser en femme avec sa longue taille. Quant à la force, s’il l’emploie contre moi, je l’averlib. d’avance qu’il a trouvé, comme on dit, chaussure à son pied. Mes laquais anrt)ut de bonnes armes, et on lui cassera la tète sans façon.

— C’est ce qu’il faudra voir, madame. Je cours porter le défi à I\f. le chevalier, et commander son pourpoint de noces, car avant huit jours il vous aura gagnée, ou bien il sera mort.

Dès le lendemain la jeune veuve prit chez elle un

ORIGINAUX I)ü XVII* SIÈCLE.

renfort de douze nouveaux domestiques qu’elle paya généreusement de peur de la corruption. Elle les arma jusqu’aux dents comme des coupe-jarrets, et fit une provision de vivres pour la semaine, afin de n’avoir pas à sortir, ni môme à ouvrir les portes, qui furent soigneusement barricadées.

Fontenay reçut avec ravissement la nouvelle du défi. Afin de laisser passer le premier feu de la vigilance ennemie, il demeura trois jours à Paris .sans commencer l’attaque. L’ennui et la négligence s’introduisirent dans' la place. La dame s’imagina que le chevalier ne songeait pas à gagner la gageure. Pour s’en assurer, elle vint un soir à la ville avec six estafiers autour de son coche. Fontenay apprit qu’on avait aperçu madame Descordes à la comédie. Il courut aussitôt, suivi de quatre soldats de sa compagnie, se mettre en embuscade dans la forôt. Vers onze heures du soir, le carrosse arriva de la capitale. Le chevalier tombe à l’improviste sur les laquais et les met en déroute, jette le cocher h bas de son siège, et tandis que maître Niquet retient les chevaux, il ouvre la portière et s’élance à côté de la jeune veuve.

— N’ai-je pas gagné, madame? lui dit-il; me voilà parvenu jusqu’à vous.

— Ce n’est pas ainsi que je l’entends, chevalier. C’est dans ma maison qu’il vous faut pénétrer.

— Ah! vous n’ôtes pas de bonne foi.

— Si fait; je me suis expliquée. D’ailleurs il me faut beau jeu. On ne gagne pas la première partie sans donner la revanche.

— Allons! je vous l’accorde; mais puisque j’ai la première manche, j’en réclame le prix.

— Que voulez-vous donc?

— Donnez-moi un baiser.

— Je ne puis le refuser; mais vous me laisserez rentrer chez moi paisiblement.

— Il y aura trêve jusqu’au jour.

Fontenay embrassa l’ennemi, et le coche se remit en route.

La jeune veuve, de retour dans sa maison, harangua ses valets comme un général d’armée, les appela lâches et misérables ; elle mit un poignard à sa ceinture, et jura de tuer de sa main le premier qui manquerait de courage.

Le chevalier employa deux jours et deux nuits à rôder autour du logis de la dame, pour trouver un moyen de s’y introduire. Il employa vainement le déguisement et l’escalade. On le reconnut sous le costume d’un porte-balle ambulant. 11 se vit refuser l’en ■ trée à trois reprises, et la veuve, qui parut elle-même au guichet, le railla si cruellement, qu’il en pensa mourir de dépit. Les murs du jardin n’étaient pas élevés ; mais, à la première tentative qu’il risqua par cette voie, des chiens de garde éveillèrent les laquais et il fallut s’enfuir; à la seconde, Fontenay tomba dÿns un piège à loups qui lui eût brisé la jambe s’il n’eût porté ses grosses bottes de cheval. Il se retira tout écorché et au désespoir. La force seule restait donc; il résolut de l’employer et de livrer un assaut furieux.

Comme il avait des amis partout, Fontenay obtint des officiers de l’arsenal qu’on lui prêtât deux petites pièces d’artillerie appelées fauconneaux. Il les plaça fort habilement à la lucarne d’un moulin qui dominait entièrement la citadelle assiégée. Le meunier éleva quelques difficultés; mais on lui donna le choix entre de l’argent et des coups de bâton, et il entra bientôt en arrangement. Le clievalier fit d’abord jouer ses pièces chargées à poudre seulement, afin d’inti-

niider rennemi et de montrer la belle position de ses batteries; puis il envoya maître Niquet en parlementaire. La dame parut à une fenêtre :

— Ce n’est pas, répondit-elle, après cinq jours de résistance que je me rendrai. J’ai toujours été curieuse de voir un siège et une bataille; dis à ton maître que je suis charmée d’en trouver une aussi bonne occasion. Dût-il ne pas laisser ici pierre .sur pierre, je me donnerai le divertissement de tenir ferme jusqu’au bout.

Prenez-y garde, reprit Niquet, il ne fait pas bon mettre des gens comme nous au pied du mur; le dégât sera grand , et nous sommes certains de réussir. Rendez-vous avant qu’on ne jette à bas votre logis.

— Nous ferons bonne contenance, vous dis-je; c’est moi-même qui dirigerai la défense. Ton maître n’en a pas fini, car je lui brûlerai la cervelle avec ce pistolet, et je veux me tenir pour cela sur la brèche.

— Eh bien ! nous allons nous amuser , repartit Niquet; aussi bien l’histoire sera pour produire sensation à l^cour et faire honneur à M. le chevalier.»

Un quart d’heure après ce pourparler, l’artillerie menait un bruit effroyable. Cependant une demijournée s’écoula sans que la porte ni les murailles eussent l’air de vouloir tomber. Les boulets des tauconneaux étaient petits et pratiquaient seulement des trous dans le plâtre, sans beaucoup endommager la citadelle. Encore la moitié des coups étaient-ils perdus à cause de l’inhabileté des artilleurs. On avait garni les fenêtres avec des matelas, à l’abri desquels se cachaient les assiégés, qui liraient plus sûrement contre l’ennemi. Fontenay eut deux de ses gens blessés par les arquebuses, et voyant que la besogne n’avançait pas, il écumait de colère. Du côté de la ci-

UN nOsntE AIMABLE EN 161S. 2l7

ladelle on poussa des cris de triomphe quand le feu s’arrêta.

La maréchaussée, attirée de loin par le vacarme, était venue s’interposer entre les combattants. Le chevalier cnit un moment que scs plans étaient ruinés. Heureusement, comme il connaissait Dieu et le diable, l’officier du roi se trouva un de ses admirateurs.

— Monsieur, lui dit Fontenay, vous savez que la reine mère est malade et languissante. Personne hier n’a su lui donner la moindre nouvelle qui pût la distraire; j’ai imaginé ce moyen de lui procurer un instant de plaisir. Courez à Paris raconter ce qui se passe ici, et vous aurez des chances de grands succès dans toutes les ruelles. Je vous dirai même tout bas que des personnes de la meilleure qualité m’ont engagé à entreprendre cette folie pour le bien de l’auguste malade.

— C’est différent, chevalier, répondit l’officier. Je n’ai garde de contrarier le gentilhomme le plus galant et le plus aimable de notre temps. Agissez comme vous l’entendrez; mais je vous engage à éviter l’effusion du sang, si cela ne vous gène pas trop.

— Soyez tranquille, nous ferons plus de bruit que d’ouvrage. S’il y a trois ou quatre manants de blessés, ce sera le pire qui puisse arriver.

— A la bonne heure.

Une fois qu’il eut ainsi le champ libre, Fontenay SC mit en mesure de frapper un coup décisif. Il partit à franc étrier pour Paris, et s’en alla descendre à l’arsenal. Il obtint du grand maître de l’artillerie un pé. tard à faire sauter les portes des places de guerre. La belle résistance de sa maîtresse l’avait tellement exaspéré qu’il ne songea pas à envoyer un nouveau parlementaire.

Le chevalier mit le feu tout d’abord à son pétard,

218 ORIGINAUX DU XVIl' SIÈCLE.

et la porte vola en éclats par les airs. Alors les assiégeants entrèrent l’épée à la main dans la citadelle. Plusieurs décharges de mousquets furent encore échangées sans accident, et Fontenay pénétra le premier dans une salle basse qui précédait les cuisines. Il criait déjà : Ville conquise! lorsqu’il aperçut la jolie veuve qui tenait deux pistolets dirigés contre lui , et qui, de peur d’être saisie au corps, avait ouvert entre elle et l’assaillant la trappe d’une cave profonde.

— Si vous avancez, vous êtes mort ! dit la dame.

— Tucz-moi si vous voulez, répondit Fontenay, j’ai gagné.

— Vous avez perdu si je vous tue.

— J’ai gagné, puisque j’ai pénétré jusqu’ici. ,

— Soit ; mais rendez-vous, ou vous êtes mort, vous dis-je. Rendez-vous à discrétion.

— Que ferez-vous de moi si je me rends?

— Je vous garderai en ma puissance aussi longtemps qu’il me plaira, et je prendrai des délais pour vous donner le prix de la gageure.

— J’entends; vous me ferez languir éternellement. J’aime mieux la mort.

— Vous mériteriez qu’on vous la donnât, chevalier, dit la veuve en laissant tomber ses armes. Vous êtes bien le garçon le plus obstiné que je connaisse. Allons ! je vous accorde la vie,

Fontenay sauta par-dessus le gouffre de la cave, et tomba aux pieds de la dame. La paix était signée. Les combattants dînèrent gaiement ensemble, et le soir le chevalier conduisit sa maîtresse à la comédie où riiisloire lit tant de bruit qu’on ne prêta aucune attention au spectacle.

11 ne faut pas croire pourtant que le mariage se soit conclu tout de suite. Fontenay avait encore de

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rudes épreuves h subir. La veuve était quinteuse et fantasque. Elle se reprochait d’avoir cédé trop légèrement, et craignait qu’un mari libertin ne lui donnât des chagrins. Elle resta trois mois dans l’indécision.

Un jour qu’elle se promenait dans son jardin, en compagnie de Fontenay, celui-ci, qui avait souvent des fimtaisies d’écolier, monta dans un arbre.

— Vous me rendez si malheureux avec vos lenteurs, dit le chevalier, que je me jetterais volontiers à terre pour me rompre le cou.

— Je sais, répondit la dame, que, si je vous en défiais, vous vous jetteriez par méchanceté ou par entêtement; mais, si l’arhre menaçait de tomber par hasard, on vous verrait descendre au plus vite.

— Ah! vous croyez cela? s’écria Fontenay; eh bien ! je veux qu’on vienne scier cet arbre par le pied tandis que je suis dessus.

— Ce serait encore une sotte obstination, qui ne prouverait rien.

— Que cela prouve quelque chose, ou rien, je veux qu’on scie cet arbre.

— Taisez-vous, chevalier; vous êtes un fou.

— Fou, si vous voulez : on sciera l’arbre. Ah ! vous croyez que j’aurais peur de tomber! Ventrebleu! je vous montrerai que je ne crains rien.

— Quelle tète vous avez !

— Comme il vous plaira. L’arbre sera scié.

Fontenay appela maître Niquet h grands cris, et lui

commanda de scier l’arbre. Les prières de madame Descordes et les larmes du fidèle valet ne purent rien contre la volonté du chevalier. Il fallut scier le pied de l’arbre. Fontenay tomba fort heureusement au milieu des branches sans se blesser.

La jeune dame n’était guère plus sage que le chevalier : elle prenait si peu de soin de le ménager qu’à

OIUGINAÜX DU XYIP SIÈCLE.

tout propos il revenait au milieu de leurs conversations des défis de ce genre. Une a\itre fois, en passant un pont, Foulenay s’écria :

— Je sauterais bien dans la rivière à cheval , et botté comme' me voilà, si vous en deviez devenir moins 'cruelle.

Au lieu de chercher à le calmer, la dame répondit qu’il y regarderait à deux fois avant de se précipiter. Elle n’avait pas achevé, que déjà le galant était dans l’eau. Les rives se trouvaient hautes en cet endroit; Fontenay, quoique nageur intrépide, pensa se noyer. 11 garda le lit trois jours à la suite de cette nouvelle folie; mais ce fut la dernière. Madame Descordes, touchée de tant d’amour, car le chevalier l’aimait réellement, lui donna sa main et sa fortune.

Un an seulement de mariage suffit pour apporter un changement incroyable dans l’humeur et les habitudes de Fontenay-Coup-d’épée. Sa femme prit tout doucement un empire absolu sur son caractère. Elle le rangea si bien qu’il en vint à ne plus quitter la maison et à vivre tranquille, en gentilhomme campagnard. Ses anciens amis ne le. reconnaissaient plus. La cour l’appelait en vain à ses jours de fêtes. 11 n’aimait plus que le repos et les jouissances du bien-être intérieur. 11 faisait valoir ses terres, et devint un cultivateur si passionné, que la noblesse l’aurait méprisé sans ses antécédents glorieux. 11 savait le prix d’un écu et ne prêtait d’argent à personne.

Madame de Fontenay avait beaucoup de tendresse pour son mari ; mais elle était fort jalouse. Un jour qu’elle le trouva par hasard caressant une jolie chambrière, elle entra en fureur et le poursuivit, armée d’un bâton, pour le battre. 11 prit la fuite et se cacha. Des visiteurs arrivèrent au milieu de cette querelle. On cherchait vainement Fontenay par toute la mai-

tJN HOMME AIMABLE EN 1615.

son. Enfin on le trouva blotti dans un grenier à foin, où il pleurait de regret d’avoir mérité la colère d’une femme qu’il adorait. On réconcilia les époux; mais on tourna partout en dérision la faiblesse du mari. De mauvais plaisants voulurent changer son nom de Fontenay-Coup-d’épée contre celui de Fontenay- Cotillon. Il ne s’en embarrassa point. Il laissa dire les rieurs et continua de vivre heureux et retiré du monde.

Fontenay mourut à trente-six ans, des suites d’une blessure qu’il avait gagnée dans un de ses premiers duels. Sa veuve se remaria bientôt avec un gentilhomme plus jeune qu’elle, dont l’humeur semblait paisible et qui la tourmenta beaucoup.

En songeant à la destinée de Fontenay-Coup-d’épée, on doit l’estimer bien heureiix d’étre né dans un siècle où il a trouvé le milieu qui lui convenait. S’il eût vécu de nos jours, l’homme le plus aimable de Paris en 1615 se serait vu fermer tes portes, et peutêtre l’aurait-on traîné sur les bancs de la cour d’assises, pour l’cnvo 'cr ensuite passer dix ans dans une maison de force.

Jean-Ogicr de Gombauld avait déjh trente ans quand il vint à Paris, en 1606. M. de Gombauld le père , avait mené si joyeusement son temps en sa province qu’il avait mangé tout son avoir. Jean, habitué <i bien vivre dans sa première jeunesse, fut tout stupéfait de se trouver seul au monde et sans argent. Heureusement il tenait de la nature un trésor précieux : c’était l’ordre, la patience, la faculté, rare chez les jeunes gens, de régler sa vie sur sa fortune. En outre, il avait une instruction solide, qu’il devait à son goût pour l’étude. Il faisait de fort beaux vc^s pour l’époque, et jouait de la mandore, sorte de gui- Uire à quatre cordes, qui n’était déjà plus de mode alors, mais dont il savait admirablement tirer parti.

Jean de Gombauld était un grand garçon bien fait, d’une figure mélancolique, froid en apparence, mais doué d’un cœur excellent, et brave comme sa rapière qu’il portait avec une aisance remarquable. Il avait l’esprit modeste et l’âme fière.

En arrivant à Paris, il aurait pu gagner beaucoup d’argent à donner des leçons de musique, si sa qualité de gentilhomme ne lui eût interdit cette profession. Il alla donc chez un libraire nommé Courbé, qui lui acheta pour une bien faible somme un petit

volume de sonnets. Ces vers eurent tant de succès que l’auteur se vit aussitôt recherché de tous les amateurs de poésie et enregistré parmi les beaux esprits du jour. Il n’en était pas plus riche, et faisait maigre chère dans son petit logement de la rue des Étuves, à l’auberge du Barillet; cependant M. Courbé lui paya raisonnablement la seconde édition de son volume et lui demanda la permission de s’intituler à l’avenir libraire de M. de Gombauld, gentilhomme xaintongeois.

Les poètes étaient rares alors. Malherbe finissait, et Racan n’avait que vingt ans à peine. Voiture et Chapelain n’écrivaient pas encore. Gomhauld se trouva tout d’un coup au premier rang, n’ayant que des concurrents très-faibles. Un jour un carrosse à six chevaux s’arrêta devant sa porte, et un personnage de conséquence le vint saluer dans son modeste réduit.

— Monsieur de Gombauld, dit l’étranger, vous avez fait des vers superbes. J’aime avec passion la société des gens d’esprit; s’il vous convenait d’accepter le logis et la table chez moi, je serais heureux de vous prendre pour secrétaire moyennant deux mille livres de pension. Je suis le marquis d’üxelles.

Le rouge monta au visage du poète.

— Monsieur le marquis, répondit-il, je suis reconnaissant de vos bontés; mais je suis trop bien né pour Être secrétaire. Si je ne puis vivre de mes talents, je servirai l’État en prenant le mousquet.

— Eh bien! touchez là, monsieur; je suis charmé de voir que vous avez le cœur bien placé. Le roi le saura, je vous en donne ma parole, et, s’il ne dépend que de moi, vous serez de sa maison.

Le marquis s’en fut tout droit à la cour, où il parla tant de Gombauld, qu’on envoya un ordinaire pour l’engager à venir le soir même au Louvre, La garde-

224 OniGINAUX DU XVIie SIÈOE.

robe du poêle n’étail pas splendide. Quiconque l’aurait vu jeter de tristes regards sur un manteau de velours et sur un pourpoint violet qui montraient la corde se serait senti attendri.

•— O pauvreté , murmufait Gombauld en rajustant de son mieux ses habits , n’est-ce donc pas assez d’empoisonner ma vie sans que tu te cramponnes encore jusqu’à mes vêtements?

Il s’effrayait trop légèrement; car il avait tant de soin de sa mince toilette, qu’en public on le croyait toujours beaucoup plus riche qu’il n’était. Sa bonne mine contribuait encore à lui donner de l’éclat. A force d’étude et d’apprêts, il réussit à se faire, pour aller au château , une mise convenable. Les bas avaient bien quelques reprises au talon ; mais un soulier fort propre les couvrait, et la jambe sur laquelle ils étaient tendus était fort bien tournée. Ses plumes étaient vieilles; mais il tenait le chapeau avec une simplicité si élégante qu’on n’y prenait pas garde. D’ailleurs sa barbe et ses longs cheveux noirs étaient arrangés avec recherche, et ses mains étaient de si belle forme, qu’il eût été dommage d’y mettre des gantSi

La foule était grande au Louvre, où il y avait quadrille ce soir-là; de sorte qu’on fît à peine attention au nouveau venu tant que durèrent les danses. La reine seule regarda le poète avec curiosité, et parut môme le chercher souvent des yeux dans la foule. Il est probable que Gombauld n’aurait pas trouvé le mot à dire, si le duc de Guise, fils aîné du défunt Balafré, entendant son nom prononcé dans un coin, n’eût couru vers lui avec empressement.

— Eh quoi! monsieur de Gombauld, s’écria-t-il en l’abordant, vous êtes l’auteur de ces jolis poèmes que je lis en ce moment! Je vous félicite de toute mon

LE POÈTE GOMDAULD, S25

ûrae, monsieur. Mais dites-moi, là, franchement : n’y a-t-il pas un secret pour faire des sonnets?

— Un secret, monsieur le duc? je ne le pense pas, il y a seulement une règle à observer.

— Ah ! une règle, fort bien ; mais une recette, n’en connaissez-vous pas? Je ne puis croire que Pétrarque se fût ennuyé à écrire tant de sonnets s’il n’avait eu un petit moyen connu de lui seul.

— J’ignore si Pétrarque avait un rrfoyen; ce qui est sûr, c’est que je n’ai pas le secret de Pétrarque, puisque mes sonnets sont bien au-dessous des siens. '

— Cela vous plaît à dire. J’aime beaucoup celui où, parlant de l’ambitieux, vous terminez en disant :

La mort le vient saisir au plus fort de sa peine.

Savez-vous que cela est pensé grandement? Vous avez l’esprit fort beau, monsieur. Eh! dites-moi sincèrement ; est-ce qu’il ne serait pas possible que ce sonnet fût de moi? celui-là seulement?

— Je ne vois pas trop comment cela pourrait s’arranger, dit Gombauld en souriant; mais si monsieur le duc veut que je lui envoie demain un autre sonnet, il ne tiendra qu’à lui de dire qu’il l’a fait.

— Ce n’est pas ainsi que je l’entends. J’aurais désiré qu’il y eût moyen que j’eusse fait celui dont je vous parle; mais je vois bien que cela ne se peut pas ; le roi lui-méme y serait embarrassé. Ah ! messieurs les poètes, vous avez de superbes privilèges !

Et le duc s’en alla par les galeries répétant à haute voix :

— C’est pourtant vrai cela, que moi, Charles do

Guise, je voudrais en vain avoir fait ce vers :

La mort le vient saisir au plus fort de sa peine.

Non, je donnerais un royaume et je livrerais trois balaillcs, qu’il n’y aurait pas moyen; le vers n’en serait pas plus de moi pour cela : chose étrange !

Un cercle s’était formé autour deGombauld, et une conversation s’engagea, où les moindres paroles du poète étaient pesées avec soin. Une des femmes de Marie de Médicis vint le prendre par la manche et lui dit ù l’oreille :

— La reine m’a commandé de m’informer de vous si vous parlez l’italien.

— Dites à Sa Majesté que je le comprends, mais que, l’ayant appris dans les livres , je le prononce fort mal.

La dame d’honneur avait à peine porté 1a réponse, que la reine traversa le salon et marcha droit à Gombauld.

— Verrete qui spesso, lui dit-elle avec un sourire; lo voglio.

Puis elle s’en retourna vivement, laissant le poêle et les gens qui l’entouraient fort étonnés. Un courtisan qui avait compris se pencha vers l’oreille de Gombaultl.

— UoMs viendrez souvent ici , je le veux ! Monsieur de Gombauld , vous êtes favorisé. Vos vers ont plu à Sa Majesté.

Le marquis d’Uxelles entraîna son protégé dans un coin :

— Ne trouvez-vous pas, lui dit-il, que la reine vous regarde beaucoup ?

— C’est que je suis un visage nouveau pour elle.

— Il en arrive tous les jours de nouveaux auxquels elle ne fait jamais attention.

— C’est peut-être que je lui semble ridicule; ma mise n’est pas recherchée.

— Elle vous reearderait autrement. Tenez, la voilà

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qui se pencne pour tourner les yeux de ce côté.

— C’est que je fais disparate ici. J’ai peut-Ctre l'air d’un provincial.

— Eh ! non, vous dis-je. Elle ne vous quitte pas du regard. Dans cet instant elle paraît réfléchir profondément. Voici ses paupières qui se relèvent; c’est encore pour vous chercher. Vous en penserez ce qui vous plaira ; mais...

— Ne voulez-vous pas que je croie la reine amoureuse de moi?

— Si ce manège durait longtemps, cela ressemblerait fort à de l’amour.

— Allons ! vous plaisantez.

— Je vous jure qu’à votre place je le croirais déjà tout de bon, 'et que j’agirais en conséquence.

— Permettez-moi d’attendre des preuves plus certaines.

— Comme il vous plaira; mais songez-y.

— Non, par Dieu, pensait Gombauld en cheminant la nuit jusqu’à sa maison, je n’y veux pas penser. Il ne me manquerait plus que d’avoir en tête cette chimère ! Ce serait une lampe où je m’irais brûler les ailes.

Pendant la semaine qui suivit, les visites se multiplièrent singulièrement à l’auberge du Barillet; c’était une procession. Le duc de Guise lui-môme, passant à cheval par la rue Saint-Honoré, entra dans celle des Étuves, et appela Gombauld jusqu’à ce qu’il l’eût fait ^ mettre à la fenêtre.

— Si je n’étais fort pressé, lui cria-t-il, je monterais chez vous, monsieur. Je n’ai pas voulu venir si près de votre logis sans vous faire mon compliment. J’ai acheté votre ouvrage. Ah! monsieur, que cela est beau ! Il n’y a que vous pour tourner galamment les vers.

228 OIUGIN’AtX DU XVI1« SIECLE.

Notre poôte éprouvait de la honte en recevant de si grands personnages dans son taudis, et quoiqu’il ne fût pas vain, la pauvreté lui dévenait tous les jours plus à charge.

— Croyez-vous, disait- M. d’Uxelles, que tout ce monde vient pour votre poésie seulement? Il faut que la reine ait dit encore quelque mot obligeant sur vous.

Malgré ses sages résolutions, notre poète était bien forcé de convenir avec lui-môme que les yeux royaux avaient semblé tenir pour lui seul un autre langage que pour les autres. Marie de Médicis touchait alors à ses trente-deux ans ; sans être d’une grande beauté, elle avait des avantages particuliers à sa nation, des bras parfaits et la taille gracieuse, quoique un peu forte. Ses prunelles possédaient beaucoup d’éloquence, et si ce n’est qu’elle avait les joues un peu pendantes, son visage était agréable. D’ailleurs, comme disait le marquis, une reine n’est jamais laide.

Henri IV, malgré ses cinquante-trois ans, courait alors les champs, emporté par une passion romanesque. Certes , on était loin de prévoir qu’il dût bientôt mourir assassiné ; mais les excès et la galanterie ne convenaient plus à son âge et ruinaient sa constitution. Sa femme était altière et ambitieuse ; aussi, quoiqu’elle fût délaissée complètement pour des maîtresses , les gens prévoyants lui rendaient leurs devoirs exactement , dans la persuasion qu’il y aurait une régence. La reine soutenait fortement scs amis. Concini et la Galigaï, Florentins de basse naissance, offraient un bel exemple de ce que pouvait Marie de Médicis pour ceux qu’elle aimait. Le poète résolut pourtant d’attendre encore avant de se livrer à de folles esnéranccs, car la présomption n’était pas son défaut.

Lorsqu’il retourna au Louvre, les œillades de la reine continuèrent de plus belle, au point que toute la cour les remarqua et que plusieurs en portèrent envie à Gombauld; et cependant, quand M. d’Uxellcs lui conseillait de faire une démarche, il répondait :

— Il y a dans ceci quelque chose que je ne puis comprendre. A coup sûr, je ne suis pas indifférent à la reine; mais je sens qu’au fond elle n’a pas précisément de l’amour pour moi.

Alors le marquis haussait les épaules en disant qu’à force de raffiner sur les choses , cet homme-là n’arriverait à rien de bon.

La fille d’honneur de confiance, qu’on appelait Cadrina, ne protégeait pas Gombauld auprès de sa maîtresse , sans doute parce qu’elle s’intéressait à d’autres. Un jour de grand ballet, où il fallait des lettres pour être admis, cette fille garda l’invitation destinée à notre poète. Cet incident confirma les observateurs dans la persuasion que la reine était amoureuse de lui, parce qu’elle demanda vingt fois dans la soirée où il était et pourquoi on ne le voyait pas. Enfin, quand l’heure fut trop avancée pour qu’il pût venir. Sa Majesté interrompit la fête et renvoya la cour d’un air fort chagrin. On sut le lendemain qu’elle s’était mise au lit de mauvaise humeur, et les femmes s’en disaient la cause à l’oreille. L’affaire éclaircie, Cadrina se vit grondée si sévèrement qu’elle en prit le poète en aversion , mais elle n’aurait pas osé le desservir ouvertement.

A lorce de passer les journées en bonne compagnie ou bien à rêver sur sa position épineuse, Gombauld, n’écrivant rien, épuisa ses ressources. Il eût trouvé toutes les bourses ouvertes s’il eût voulu recourir aux emprunts, mais dans l’incertitude que l’avenir lui présentait, il était trop honnête pour s’engager

dans celle voie; malgré l’économie la plus sévère, la gène augmenta si fort qu’on pouvail hardiment l’appeler la détresse la plus complète. Le soin extrême qu’il avait de ses hardes lui permettait encore de faire bonne contenance au dehors; c’était seulement à l’heure des repas, lorsqu’il ne dinait pas en ville, qu’il sentait la misère le prendre à la gorge.

M. d’üxelles entra chez lui un matin qu’il était plongé dans de sombres réflexions.

— Voici enfin, dit le marquis, une occasion de voir ciair dans les pensées de la reine. Il se trouve une vacance de deux mille livres parmi les pensions de sa cassette. Mettez votre nom sur la liste des concurrents. Il y a déjà une douzaine d’écrivains inscrits; nous verrons bien si elle vous choisit, et j’espère que vous n’aurez plus alors aucun doute.

— Quand je serais choisi , répondit le poète, ce serait une preuve de générosité; mais je ne vois pas de quel droit on viendrait assurer que c’est de l’amour.

Gombauld se mit sur les rangs pour la pension, et dès le lendemain il apprit avec étonnement que le choix était tombé sur lui.

— Est-ce que le marquis aurait raison? murmuraitil en jetant un coup d’œil sur son miroir.

Le premier quartier, qu’il toucha sur-le-champ, lui servit à se débarrasser d’une foule de dettes qu’il n’avait pu éviter, et que leur exiguïté même rendait insupportables. En attendant que le second payement arrivât, la gêne se faisait toujours sentir; mais au moins l’avenir n’était plus si noir.

A la suite d’une querelle entre la reine et Henri iV, au sujet d’une maîtresse du roi qui avait montré de l'insolence, Marie de Médicis fit un petit voyage en Touraine. Gombauld reçut ordre d’être de la suite.

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L’embarras était grand. Un voj'age était alors une chose fort coûteuse, et notre homme n’avait pas d’argent. M. d’Uxelles en offrit; mais on ne faisait pas manquer aisément Gombauld à ses règles de conduite. Il avoua qu’il ne savait que faire, tout en refusant d’emprunter. L’e.xcellent marquis courut au Louvre, presque en colère.

— Vous n’aurez pas M. de Gombauld, dit-il à la reine. C’est un original qui sera toujours unique en son espèce. Il est pauvre comme Job et fier comme César. Il ne veut accepter d’argent que d’une main royale.

La reine fit beaucoup d’exclamations en italien, dont le marquis ne put rien comprendre; mais eu questionnant Cadrina il apprit qu’elle avait dit :

— 11 est pauvre, et je l’ignorais ! C’est un noble cœur. Ma main royale le soutiendra.

Gombauld reçut un bon de huit cents livres sur le trésorier, et sa pension fut portée à mille écus

Un homme plus modeste encore que notre poète aurait bien pu finir par se laisser enflammer par tant de faveurs. Gombauld avait de trop bons sentiments pour ne pas éprouver une vive reconnaissance. Il frissonna de crainte en découvrant qu’il se laissait aller malgré lui à l’amour.

— Si je me trompe, pensait-il, je serai du moins excusable.

Pendant le voyage en Touraine, les occasions ne lui manquèrent pas de faire sa cour. Il était toujours bien reçu. Les plus gracieux sourires étaient pour lui. La reine soupirait quelquefois en le regardant, mais il crut s’apercevoir qu’elle avait plus de plaisir à le voir qu’à lui parler. Il en retomba dans l’indécision. Les choses paraissaient rester au même point du côté de Marie de Médicis, tandis que lui, il dc-

232 OniGlNAUX DU XVII* SIÈCLE.

venait chaque jour plus amoureux, et souvent U répétait :

— Dans tout cela , il y a quelque chose que je ne ' puis comprendre. Je commence à croire que cette * femme ne veut m’aimer que du regard, comme la Lune aimait le berger de Lathmos endormi sous les feuilles.

En réfléchissant ainsi , Gombauld conçut l’idée hardie de faire un poème sur Endymion. Il en prépara les plans dans le voyage et l’écrivit au retour à Paris en fort peu de temps. Il sut exprimer avec finesse et habileté les doutes cruels qui le retenaient.

Il eut la témérité de peindre l’amour muet et caché de la déesse, et il donna ii cet ouvrage le titre de songe. C’était risquer beaucoup que de publier ce poème. Tout le monde devait reconnaUre la reine dans le personnage de Pheebé ; si elle venait à s’en ficher, l’auteur pouvait tout perdre; mais, une fois amoureux, le sage Gombauld lui-même n’avait plus sa prudence accoutumée; il voulait, à tout prix, en Onir avec la perplexité.

Le poème fut publié. Le libraire Courbé y gagna de l’or, car toute la cour l’acheta. On n’avait plus autre chose à la main que ce petit livre. Les mémoires du temps s’accordent à dire que l’ouvrage fit un furieux bruit, et que les vers en sont admirables *.

L’homme le plus paisible a des ennemis. Ceux de Gombauld prirent des airs d’importance et de mystère pour annoncer h la reine l’indiscrétion du poète;

* Si je ne cite rien de V Endymion de M. de Gombauld, c’est parce que je sais d'avance que les gens d’aujourd’hui le trouveraient faible et le tourneraient peut-être en dérision. Noos avons si peu de respect pour ce qui enchantait nos pères ! On méprisera un jour ce que nous aimons.

mais ils demeurèrent fort sots quand Sa Majesté déclara qu’elle était ravie d’être immortalisée par un écrivain d’un si grand mérite, et qu’elle désirait entendre une lecture de VEndymion de la bouche de l’auteur. Les ennemis ne se tinrent pas pour battus. Ils essayèrent d’éveiller la jalousie du roi; mais Henri IV jura son ventre-saint-gris que s’il était c..., ce qui arrivait aux plus honnêtes gens, ce ne pourrait être du fait d’un simple rimeur, et qu’il y aurait conscience de tourmenter un auteur au sujet de ses poèmes.

Il ne restait plus, contre un homme si favorisé, qu’une dernière arme, celle du ridicule; une cabale d’envieux se forma au milieu de la cour pour en accabler Gombauld. Ces gens-Ui riaient hautement du poème à la mode ; ils n’appelaient plus l’auteur autrement qu’Endymion, ou bien l’amant de la Lune. On chuchotait h ses oreilles des propos insolents qu’il feignait sagement de ne pas entendre , par égard pour la reine, qui se fût trouvée de moitié dans la querelle.

Un soir qu’il se tenait à l’écart au château, pendant les danses, Marie s’approcha de lui et dit en plaisantant :

— Qu’avez-vous donc aujourd’hui, mon poète?

Vous ôtes sombre comme un Amadis.

— Je pensais à faire mes adieux à Votre Majesté.

— Des adieux! et où voulez-vous aller?

— Je ne sais ; mais il faut que je m’éloigne.

— Vous ôtes de ma maison, monsieur, et je vous refuserai mon autorisation.

— Votfe Majesté sera la première à m’ordonner de partir quand elle saura...

— Qu’est-il donc arrivé? bonté divine !

— J’ai trouvé ce matin, sur les murs de ma maison,

234 ORIGINAI'X Dû XVll' SIÈCLE.

des placards injurieux qui m’ont mis au désespoir; une auguste personne s’y trouve lâchement calomniée.

— Je vous comprends. Cela me regarde, monsieur. Je donnerai des ordres pour que les auteurs de ces bassesses soient recherchés et punis. Quant à vous, ne vous en mêlez pas et ne parlez plus de nous quitter.

— Je supplie Votre Majesté de permettre que je parle.

— Non, vous dis-je. Quelle obstination! pour de misérables propos!

— Eneore s’il y avait quelque chose de vrai!...

Gomhauld s’arrêta, craignant d’avoir été trop loin.

— Se fosse vero? dit la reine en soupirant. Ne l’avez-vous pas écrit vous-méme dans le titre de votre ouvrage : ce n’est qu’un songe, ce ne sera jamais qii’un doux songe?

— Au moins, si je pouvais donner une leçon à ces insolents!

— Encore ! encore un duel pour moi?

— Je ne sache pas, madame, que déjà...

— Oh! laissez-moi supposer que ce serait la seconde fois... Eh bien! je vous le permets, châtiez ces impertinents; mais ne vous faites pas blesser, cela me causerait beaucoup de peine et dérangerait toutes mes' idées.

Quand la reine se fut éloignée, Gomhauld recueillit ses esprits pour bien retenir les moindres paroles échappées des lèvres royales.

— Ce nest et ce ne ser-a jamais quun songe! pensait-il. — Encore un duel pour moi! — Laissez-moi supjMser que c’est la seconde fois! — 11 semblerait que Marie trouve, dans ce qui arrive, la réalisation d’un rêve ou la reproduction d’un souvenir. Assurément

LE POÈTE GOMBALLD.

. U y a là-dessous un mystère que je ne puis pénétrer.

La permission qui venait de lui être accordée le remplissait de joie ; son orgueil avait souffert cruellement des sacrifices qu’avait exigés la prudence. L’occasion de se venger ne pouvait tarder à s’offrir; car, suivant l’ordinaire, sa patience ne faisait que mulliolier les railleries.

En effet, quelques mauvais plaisants, passant près de lui, se mirent à critiquer tout haut sa toilette.

— Monsieur de Gombauld a des bas admirables, ce soir, dit le chevalier MirauraOnt. Dieu me damne ! je crois qu’ils sont verts de mer. C’est sans doute pour aller faire sa cour à la lune dans les prairies qu’il a choisi cette couleur.

Gombauld se tourna vers le chevalier et le regarda en face. L’autre ne voulant pas avoir l’air de céder, continua la plaisanterie.

— Monsieur de Gombauld, vous m’obligeriez en me donnant l’adresse du marchand qui vous a vendu ces bas. Ils sont délicieux. Je les veux mettre à la mode.

— Monsieur, répondit le poète, si vous osez venir me chercher demain matin, je vous ferai rompre quelques semelles devant mes bas.

— üui-da! il se fâche, je crois.

— Est-ce que cela vous fait peur?

— Plaisir! plaisir! et non peur.

— Eh bien donc! aurai-je l’honneur de vous voir demain matin ?

— Certainement, monsieur; où il vous plaira; et face à face, si cela vous convient.

— C’est ainsi que je l’entends, à moins que je ne vous force à tourner les talons.

— Corbleu ! méchant rimailleur...

— Ne nous échauffons pas ici, de grâce l

— Pardieu! Miraumont, s’écrièrent les jeunes gens, tu as trouvé à qui parler.

— Eh ! qu’y a4-il là-bas? demanda le duc de Guise. Une querelle? C’est le sage M. de Gombauld ! je ne souffrirai pas qu’un si bel esprit s’expose à mourir ; messieurs , vous me ferez plaisir de vous accommoder.

— C’est impossible, monsieur le duc, dit Gombauld. J’ai supporté mille insolences. Le vase est plein. Le cbevalier payera pour les autres.

— Je serai votre second, dit le marquis de Racan.

— Point de seconds ! je ne veux pas que d’autres s’entre-tuent pour moi. Cet usage est absurde. M. Miraumont m’a offensé, c’est à lui seul que j’aurai affaire, demain à six heures du matin. Vous y pouvez tous venir, messieurs. J’attendrai le chevalier chez moi. Pas de bruit surtout, je vous en prie. C’est arrêté; je n’écouterai aucune proposition d’accoinmodement.

— Bien dit, mon cher Gombauld, s’écria le duc de Guise. En vérité, je ne l’aurais pas cru d’un poète. Vous ôtes un garçon accompli; je n’ai plus le courage de m’opposer à la bataille, et i’v assisterai peut-être.

Gombauld sortit en faisant signe de la main au chevalier Miraumont.

— C’est charmant, répétait le duc; le plus bel esprit de France va se battre 1 je suis sûr qu’il a un cœur de lion. Il est fâcheux seulement que, pour la première fois, il se mesure avec Miraumont, oui est une fine lame.

— Madame, dit M. de Guise à la reine, Gombauld SC bat demain. Votre Majesté désirera sans doute que je m’oppose au duel?

— J’ai donné mon autorisation, monsieur le duc.

LE POÈTE GOMBAÜLD. 237

Veillez seulement, je vous prie, à ce qu’on ne les laisse pas se tuer, et que le ciel protège la bonne cause !

Le lendemain, dès cinq heures, il y avait bien trente jeunes gens à l’hôtel du Barillet, où notre poète occupait depuis peu un assez joli appartement. La rue des Étuves était encombrée de chevaux et de laquais. Miraumont étant arrivé, on {xirlait de se rendre sur le pré, lorsqu’un gentilhomme, appartenant à M. de Guise, vint ordonner qu’on attendit encore. Quand le duc parut, un silence respectueux régna dans l’assemblée.

— Çà, dit le prince, êtes-vous toxijours en humeur guerrière, mon poète? J’aimerais mieux vous voir tendre la main à Miraumont, qui est un bon diable après tout.

— Je vous supplie, monsieur le duc, de ne pas me donner occasion de vous répondre par un refus.

— N’en parlons plus. Où allons-nous prendre le champ?

— Si vous m’en croyez, dit Gombauld, nous n’irons pas loin. Le terrain de ma rue est excellent. Ce sera fini dans cinq minutes.

— Quel gaillard vous êtes, mon poète! eh! cela me plaît. Les juges se mettront aux fenêtres; mais je n’autorise le combat qu’à une condition, c’est qu’on s’arrêtera aussitôt que je le commanderai. Ilapportczvous-en tous deux à moi.

— Nous vous obéirons ! répondirent les deux champions.

Les manteaux furent déposés, les épées mesurées, et les combattants descendirent au milieu de la rue. Au signal donné par le duc, ils s’avancèrent l’un contre l’autre, l’arme au poing.

Dès les premières passes tout le monde reconnut que Gombauld tirait l’épée d’une manière supérieure.

Son adversaire s’en aperçut aussi, et, se mettant sur la défensive, il se vit obligé de rompre devant une attaipie dont il sentait toute l’habileté. Un duel était alors une affaire fort simple. A l’exception de celui qui demeurait sur le carreau, on y plaisantait comme ailleurs.

— Bien joué! disaient* les jeunes spectateurs à chaque botte que portait Gombauld. Ah ! Miraumont, tu en tiens. Voilà ton maître. Regardez un peu ce grave rimeur; il ne rêve point à la lune dans.ee moment. Qui aurait cru cela? ce marcheur si soigneux, qui va sur les pointes de ses souliers, de peur de la boue, le voici qui pousse son homme au travers du ruisseau comme un furieux. Eh ! le chevalier est mal engagé ! Holà I Miraumont ! lâche pied, mon cher, ou tu vas être transpercé !

En effet, Gombauld, profitant d’une imprudence de son adversaire, s’était fendu impétueusement, et la pointe de son épée avait effleuré la poitrine du chevalier, qui fût resté sur la place s’il n’eût lait un saut prodigieux en arrière.

— Il parait, monsieur, dit le poète, que vous voulez me conduire hors des enceintes de la capitale? La promenade sera fatigante pour vous, si vous courez ainsi à reculons. Reposez-vous un moment.

— Miraumont, dit le duc de Guise, c’est à vous que je défends de continuer le combat. Il faut faire des exciiscs à Gombauld, non parce qu’il est le meilleur tireur et que vous avez le dessous, mais parce que les torts sont de votre côté. Allons, messieurs, qu’on sç donne la main.

— La main ! la main ! crièrent les assistants.

— Les deux batailleurs s’embrassèrent et devinrent amis. Miraumont, au bout de trois jours, eut un autre duel en l’honneur de Gombauld, dont il s’ér-

LE POÈTE GOMBATJLD. 239

làit déclaré publiquement l’admirateur passionné.

On pense bien qu’à son retour au château, notie poète trouva plus de tendresse que jamais dans les regards de sa souveraine. Il devint le héros du fnoraent. Marie fixa un jour de la semaine suivante pour la lecture de VEndymion, en petit comité. H ne devait y avoir que des dames et les gens qui avaient les entrées de la ruelle. On sollicitait de tous côtés des billets d’admission. Gombauld, pour se préparer à cette solennité importante, étudiait sa diction, et les contemporains assurent qu’il savait réciter à merveille. Le jour du triomphe était proche, lorsque l’assassinat du roi plongea la France entière dans le deuil. Cet événement causa un tort irréparable à la fortune de Gombauld. La lecture fut d’abord renvoyée aux calendes grecques. La reine, occupée des affaires de l’État, de sa régence et de ses projets en faveur de Concini, parut oublier ses amours poétiques.

Comme. elle était au plus fort de sa puissance, Marie aperçut un soir le visage mélancolique de Gombauld, qui ne s’était pas montré à la cour depuis longtemps, par discrétion. Elle s’approcha de lui en souriant avec sa bienveillance accoutumée.

— Vous voici donc, bel Endymion? lui dit-elle en badinant; on ne vous voit plus ici. Nos malheurs ne nous ont pas laissé le loisir de réjouir nos esprits par la lecture. Nous avons laissé dormir le berger dont Phmbé fut amoureuse.

— Madame, le sommeil d’Endymion a duré trente ans, suivant la fable. Quand Votre Majesté le désirera, nous le réveillerons ; mais il a déjà vieilli et perdu dans l’e.stime publique.

— Eh bien, composez un autre poème, et je vous donne ma parole que nous le ferons valoir. En attendant, je vous autorise à m’envoyer demain quelques

vers pour moi seule. Vous pouvez prendre pour sujet les ennuis qui m’ont accablée pendant que notre deuil vous tenait éloigné de la cour.

Le lendemain, Gombauld envoya le sonnet suivant, qui fit dans la suite un grand bruit, et faillit coûter la liberté à son tuteur quand on le trouva dans les papiers de la reine :

S'il est vrai que Philis ne regarde personne Lorsqu'elle ne voit point l'objet de son amour;

S'il est vrai qu'elle est seule au milieu de sa cour Et ne s’aperçoit pas de ce qui l'environne ;

Amant, heureux amant, digne d'une couronne.

Dont ses augustes ;eux demandent ie retour.

Qui retarde tes pas? quel aimable séjour.

Quel pouvoir te retient? quelle main t’emprisonne?

Non, tu ne manques pas ni d’amour ni de foi;

Tu sais bien que Philis n’a des yeux que pour .toi.

Et que chacun se plaint de son indifférence.

Mais un secret effroi cause tes déplaisirs:

Tu sens que son amour n’a rien que l’apparence;

Que son cœur est contraire à ses propres désirs'.

Après avoir envoyé ce sonnet h la reine, Gombauld, effrayé de sa hardiesse, n’osa reparaître au Louvre qu’au bout de trois joûrs. Dès qu’elle l’aperçut, Marie le fit appeler.

— Mon cher poète, dit-elle d’un air sérieux, je vous dois une explication. Mes yeu,x vous ont parlé plus que je ne voulais. Bien d’autres que vous s’y seraient

* Ceux qui ne font pas profession de se connaître en poésie n’ont qu’à lire les lettres de M. de Gombauld : on y verra combien ces vers lui valurent de compliments, et que, par conséquent, ils sont très-beaux.

trompés et auraient eu moins de modestie. Il faut cesser cet ènfantillage, car, je le vois, il mettrait votre repos en danger.

— Il est déjà trop tard pour me le vouloir laisser, interrompit Gombauld; je l’ai perdu, madame.

— Eh bien, il faut donc que je vous le rende.

— Si c’est en m’ôtant l’espérance. Votre Majesté réussira fort mal.

— Écoutez-moi : un mot suffira pour vous faire comprendre ce qui s’est passé. Autrefois, chez le duc mon père, j’ai aimé, étant enfant, un gentilhomme florentin auquel vous ressemblez prodigieusement. Il s’est battu en mon honneur, comme vous avez fait. Je n’ai pu cacher mon trouble en vous voyant; mais sachez que si c’eût été lui-méme, et non sa ressemblance parfaite, je n’aurais pas eu pour lui plus de faiblesse que pour vous. Je suis reine de France, monsieur. Je ne veux pas pourtant que vous soyez malheureux. Ma puissance vous dédommagera du mal que mes regards peuvent vous avoir fait. Demandez une faveur, et je vous promets d’avance qu’elle vous sera accordée.

Gombauld était accablé; une larme tomba de ses yeux, et sa mâle figure trahissait l’angoisse de son âme.

— Hélas 1 madame, répondit-il, pourquoi ne m’avoir pas dit cela plus tôt? Que vous demanderais-je à présent? Des honneurs me perdraient en me fi.vant près de vous. De l’argent? je n’en ai pas besoin; ma pension me suffit. Je ne suis qu’un portrait où vos regards aiment à se fi.xer; il n’est pas nécessaire d’y mettre ^ un riche cadre. Donnez-moi donc aussi votre image, madame; c’est là tout ce que je veux avoir; mais en la regardant c’est à vous-même que je penserai.

— La reine fut si flattée de la demande qu’elle ne put réprimer un sourire de plaisir.

•— Je vous donnerai mon portrait, monsieur. Allons,

remettez-vous, et appelez l’ambition à votre aide, elle vous consolera.

Gombauld fut si triste de cette déception que ses amis le crurent longtemps inconsolable. Il demeurait enfermé chez lui et ne voulait recevoir personne. L’ambition ne lui venait pas. Les Muses seules et son goût pour la musique le soutenaient. C’est en ce tempslà qu’il écrivit un grand nombre de sonnets qui ont été lus avec une grande curiosité lorsque le besoin le força de les livrer au public. Il suffira d’en citer les premiers vers pour qu’on voie que son amour pour la reine les a tous dictés :

Sitôt que je la vis, je devins immobile.

Comme si tous mes sens m’avaient abandonné.

Quelles sévères lois ont jamais ordonné

Que le mal soit extrême et qu’il soit inutile?

Il y ep a un qui donnerait à croire que Marie ne cessa pas entièrement ses œillades, môme après avoir enlevé tout espoir au pauvre poète. Il commence ainsi :

Prétendez-vous de moi, beaux yeux cruels et doux,

Un tribut éternel de soupirs et de larmes?

Celui qui fit parler le plus est le troisième du recueil publié en 1646, chez Courbé ;

C’est trop dissimuler une douleur profonde.

Tous ces morceaux sont également remarquables. On serait embarrassé de dire lequel est le plus beau.

La reine, voulant tenir sa promesse, avait fait appeler le célèbre peintre Du Moustier; mais le portrait ne fut pas achevé. Le jeune roi Louis XIII, étant de-

venu majeur, fit assassiner le maréchal d’ Ancre, et chassa les autres favoris de sa mère. La reine se relira au château de Hlois, et se vit abandonnée, dans sa disgrâce, par tous ses amis. L’évéque de Luçon, sa créature, devenu cardinal de Richelieu, s’empara du pouvoir, et la fit maltraiter, tout en feignant de la vouloir réconcilier avec le roi. Gombauld perdit sa pension. S’il eût voulu adresser quelques vers à Sa Majesté ou à M. le cardinal, il aurait pu aisément se faire ouvrir la cassette royale ; mais il était trop peu courtisan. Il n’écrivit que pour vivre.

C’était un crime alors que de bien parler de la reine. Gombauld lui dédia publiquement un poëme pastoral qu’il appelait Amarante. On parla de mettre l’auteur à la Bastille.

Marie n’avait plus , dans son exil, que sa suivante Cadrina et six laquais seulement. On la laissait presque manquer du nécessaire. Elle était à table lorsqu’on lui annonça que notre poêle lui dédiait un ouvrage. Elle fondit en larmes en s’écriant :

— Je savais bien que celui-là ne m’abandonnerait pas !

En effet, Gombauld éleva toute sa vie la voix en faveur de ses amis malheureux. Lorsque M. de Montmorency, dont il avait reçu quelques services, fut arrêté et mis à mort, Gombauld seul déplora hauteri»ent sa perle. Cette hardiesse n’était pas feite pour le remettre bien en cour. Il ne fut pas heureux tant que dura la puissance du cardinal.

Les dames de l’hôtel Rambouillet firent de si grandes avances à Gombauld, qu’il se rendit à ces réunions littéraires, dont il devint un des premiers personnages. S’il avait eu l’intrigue de M. Voiture, il l’aurait aisément surpassé en réputation, car il avait plus de talent. - .

2i-l ORIGINAITX DU XVII' SIÈCLE.

Toujours fier, toujours proprement vûtu et de plus en plus misérable, Gombauld ne voulait avouer à personne qu’il ne savait de quel bois faire flèche. Le marquis de Rambouillet s’en doutait bien et n’osait lui offrir sa bourse. On l’accablait de caresses ■ pour le garder tous les jours à dîner. Quand ce n’ètait j pas chez Arthénice, c’était chez la vicomtesse d’Auchy ou chez mademoiselle Paulet. 11 vivait ainsi, s’inquiétant toujours plus pour ,les autres que pour lui.

Gombauld cultivait la musique, mais en secret, à cause d’une sotte réprobation qui existait alors contre ceux qui exerçaient cet art divin. La marquise de Rambouillet ne put jamais obtenir de lui qu’il vînt jouer chez elle de la mandore.

On raconte qii’un jour qu’il s’ennuyait, Gombauld s’en alla chez M. de l’Enclos, le père de Ninon, qui était particulièrement versé dans l’art du luthier et maniait habilement plusieurs intruraents, mais sans oser le dire. Après les premiers compliments, notre poète s’approche doucement d’une guitare qui était pendue à la müraillc : •

— Est-ce que vous touchez encore à ces vilenies? dit-il en faisant sonner une corde.

Moi ! répondit l’Enclos, fi ! cela est bon pour des

goujats.

A la bonne heure. Cependant cette guitare est d’aceord. Elle paraît avoir un son exquis.

— C’est une belle pièce; cela vient de Pologne. Prenez-la un peu. Ne savez-vous pas en jouer?

— J’y ai mis les mains quelquefois en mon enfance.

— Eh bien ! essaycz-la.

— Non pas ! à moins que vous ne consentiez à m’accompagner.

— Je le veux bien. Voici un autre luth de ma façon,

dont je recommande les basses à votre oreille. Écoulez cela. Comme ce son est rond et parfait !

Ils se mirent tous deux à l’œuvre, et y restèrent douze heures sans boire ni manger.

M. de Rambouillet et plusieurs autres grands seigneurs, sachant que Gombauld n’avait plus aucunes ressources, imaginèrent de lui dire qu’ils avaient obtenu le rétablissement de sa pension; quand l’époque des quartiers arrivait, ils lui faisaient donner sa quittance, et, sous couleur d’aller toucher l’argent au trésor, ils le tiraient de leur poche. Ils mettaient beaucoup de soin dans celte supercherie, car le poète ne leur aurait pardonné de sa vie s’il l’eût devinée.

Gomhauld fut de l’Académie française après la mort du cardinal de Richelieu. Il mit en terre ses amis et ses ennemis, car il vécut quatre-vingt-seize ans. Il avait encore bonne mine et se tenait droit, lorsqu’il se blessa en tombant d’une échelle dans sa bibliothèque. Il avait alors une pension de M. de Colbert, qui était chargé de distribuer les grâces du roi.

Il mourut huguenot et fut enterré à Charenton.

M. Tallemant des Réaux, qui a l’esprit méchant et ne l’avait point connu jeune , s’est amusé à écrire sur lui quelques histoires où il lui donne des ridicules. Il prétend que, sur ses vieux jours, le poète épousa sa servante. Nous avons peine à le croire en I lisant ses ouvrages , où l’on voit une âme noble , qui n’adresse jamais ses vœux qu’aux lieux les plus élevés.

Quoi qu’il en soit, Jean-Ogier de Gombauld n’en est pas moins l’un des ornements du grand siècle et' le plus bel esprit de la première régence.

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