L’AVOCAT PATRU
On n’est pas obligé de savoir aujourd’hui que l’avocat Patru fut un des jeunes gens les plus célèbres de son temps par sa jolie figure, par son esprit, qui était le plus beau du monde, et par sa gaieté, qui passa en proverbe : personne n’ignorait cela, dans Paris, il y a seulement deux cent? ans. Quand on voulait dire qu’un homme ne faisait rien corarrie tout le monde, on disait : Celui-là se comporte à la façon de Patru ; et, en effet, Olivier Patru agissait toujours au rebours des autres. Quand il s’était mis en ICle une idée, le pape ne l’en aurait pas fait démordre. Il était galant à sa manière, et, comme il réussissait dans toutes scs entreprises , on pourrait s’étonner qu’il n’eût pas atteint la fortune; mais la fortune est la seule femme à laquelle l’avocat Patrü n’ait jamais voulu dire une douceur, et si bienveillante que soit ime dame, encore faut-il qu’un j^oli garçon lui fasse au moins le premier compliment.
Ce jeune homme gagna fort habilement les trois premières causes qu’il eut à plaider au palais, et, comme scs trois clients lui firent banqueroute de ses honoraires, il disait gaiement en faisant claquer scs doigts :
— Voilà un beau pronostic! vous verrez que je
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n’aurai le sou de ma vie; mais je m’en moque pourvu que j’aie du pain et de jolies maltresses.
Il touchait à ses vingt ans quand mourut son père, qui était le plus honnête avocat du barreau de Paris. L’héritage se composait d’un mobilier fort simple et d’une somme de dix-huit cents livres que le jeune homme employa utilement à faire un voyage en Italie, ce qui était une chose rare alors et donnait de la considération. Ce fut en 1625 qu’il revint de ce voyage. Comme il y eut, cette année-là, un jubilé, M. Patru mit un jour ses plus beaux habits pour aller voir la procession devant le pams de Notre-Dame, où se trouvaient la cour et la ville en grande foule.
On parlait alors, dans la petite bourgeoisie, d’une beauté extraordinaire. C’était la fille du procureur au Châtelet, Turpin. Elle s’appelait Marie. Jamais on n’avait rien vu d’aussi parfait que sa taille et ses mains, d’aussi éclatant que la blancheur de son teint, ni d’aussi doux que scs yeux bleus et tout son visage. Elle n’avait que seize ans, et déjà elle était connue de la capitale entière pour la plus belle «fille qui fût en ce temps-là.
On savait que mademoiselle Turpin devait figurer à la procession parmi les vierges ; c’est pourquoi les jeunes gens la cherchaient avec empressement. Un murmure universel d’admiration s’éleva quand elle parut, et les compliments les plus flatteurs parvenaient à son oreille.
— Voilà de si grands yeux, disait l’un, qu’on s’y pourrait mirer quatre amants à la fois.
— Ce sont des puits où l’on se noie, plutôt que des miroirs, disait un autre.
, — Non, assurait un troisième, je les tiens pour des arquebuses assassines , qui couchent en joue tous les cœurs,
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Mademoiselle Turpin, entendant ces propos, baissait avec embarras scs paupières; mais elle les releva par hasard en passant devant M. Patru ; et comme il ne parlait point phébus, étant instruit et avocat, il porta tout uniment la main à son chapeau et fit un salut, auquel on répondit d’un air fort mélancolique.
— D’où connaissez-vous ce jeune homme? demanda madame Turpin à sa fille,
— C’est M. Patru, ma mère, ce jeune avocat dont on dit tant de bien, et que mon père nous fit entendre l’an passé.
— Il a si bon air que je l’aurais pris pour un gentilhomme.
Dans ce moment la foule devint très-épaisse, et la mère, qui n’avait pas le pied léger, se serait laissée choir, si Patru ne l’eût retenu dans ses bras. Madame Turpin était de naissance assez commune; elle remercia le cavalier avec une politesse familière, en l’appelant dix fois par son nom :
— Vous êtes bien aimable, monsieur Patru; je vous suis fort qjiligée, monsieur Patru; sans vous je m’allais blesser. Mon mari vous ira voir pour vous rendre grâce, monsieur Patru. Je suis madame Turpin, et voici ma fille. Dites donc quelque chose à monsieur Patru, Marie.
Mais la fille rougissait de la sottise de sa mère , et ne voulut dire mot pendant un quart d’heure que dura la conversation. La procession étant rentrée dans l’église, le jeune homme s’éloigna en promettant d’aller rendre ses devoirs à la famille Turpin, et de plus très-amoureux de la demoiselle.
Tout autre que notre avocat aurait fait sa visite dès le lendemain ; mais Patru était un homme singulier, qui raisonnait toujours avec lui-môme, et sa première bizarrerie fut de se mettre dans l’esprit qu’il devait
l’avocat patrü. 249
bien se garder de paraître chez M. Turpin. En vain le procureur au Châtelet le üt engager à venir par d’au- .
1res jeunes gens; il n’y voulut jamais mettre les pieds; de sorte que mademoiselle Marie s’imagina que les ridicules discours de sa mère étaient la cause de cet éloignement, ce qui lui lit beaucoup de chagrin. Cependant Patru passa un jour dans la rue Saint-Jacques, où demeurait Turpin, et Comme la jeune fdle se tenait sur sa porte, il la salua poliment de loin, et lui jeta involontairement des œillades fort tendres. Depuis ce jour, notre avocat s’arrangea pour ■
revenir souvent près de cette maison. , ^
Ce manège dura plusieurs semaines. -i
La main de mademoiselle Turpin était promise à ■ i
un autre avocat nommé Lévêque. C’était un petit homme, laid, bavard et crépu, mauvais plaisant, et qui perdait ses causes, mais grand travailleur, et qui ■'
avait un peu de bien. Soit que la demoiselle ne vit pas Patru avec indifférence, soit que l’approche du mariage l’eût fait réfléchir, elle ne se souciait plus d’épouser son prétendu. Son père l’y décida pourtant, non sans peine, et on dit qu’elle fut trois jours à pleurer avant de vouloir admettre son mari dans sa chambre à coucher, ce qui fit rire les commères.
A peine marié, l’avocatLévôque vit sa maison pleine de garçons attirés par la beauté de sa femme. Tout le barreau s’y donnait rendez-vous. Patru seul n’y paraissait point encore, et l’on s’étonnait qu’il ne voulût pas venir chez son confrère.
— C’est donc un bourru et un sauvage? demanda madame Lévêque.
— Point du tout, lui répondit-on.
— Alors c’est donc un libertin qui n’aime pas 1a compagnie des dames honnêtes?
— Pas le moins du monde : c’est l’homme qui sait
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le mieux vivre et qui a le plus de galanterie; mais il est original et sujet à des manies.
— Parbleu! s’écria M. Lévéque, je veux éclaircir ce point. Je vous invite à souper pour demain, messieurs, et je vous donne ma parole que nous aurons M. Patru, dussé-je le saisir au collet et l’amener dé force.
Le lendemain, au Palais, Olivier, suivant sa coutume, se tenait éloigné de M. Lévéque; mais celui-ci vint l’aborder, et, l’entraînant près d’une fenêtre :
— Monsieur, lui dit-il, je n’y tiens plus, il faut absolument que j’aie l’avantage de vous connaître. On m’a dit de vous toutes sortes de bien. Vous passez pour le convive le plus aimable qui soit à Paris, et de plus vous avez parcouru l’Italie, dont vous parlez à ravir. Je vous supplie d’bonorer de votre présence un petit souper que je donne ce soir, et qui sera fort triste .si je ne puis remplir l’engagement que j’ai pris de vous y amener.
— Monsieur, répondit notre avocat, je ne mérite pas que vous fassiez un si grand éfnt de moi, et, comme je suis ennemi des cérémonies, j’ctccepte votre invitation.
Le soir, vers sept heures, Patru se présenta donc chez M. Lévéque. Il avait peigné avec soin scs cheveux noirs, partagés sur son front, et portait si bien le simple manteau de laine, qu’on l’aurait pris pour un homme de cour déguisé en costume de palais. Ue son côté, la jeune dame, piquée au jeu depuis longtemps, avait résolu d’ôtre furieusement séduisante, ne fût-ce que pour faire sentir h Patru tout ce qu’il avait perdu par sa faute. Comme elle était la seule femme de la réunion, la nécessité de tenir tète à une dizaine de jeunes gens l’anima promptement et la mit si bien en gaieté, qu’elle ne cessa de sourire et de montrer scs
Diii z j ' b; t^oogle
l’avocat pathu.
belles dents, ce qui lui allait à merveille. Elle s’acquitta des honneurs du repas avec la grâce d’une Circé. On fit chère lie jusqu’à onze heures. Patru, qui était assis à côté de la maîtresse du logis, recevant toujours les meilleurs morceaux et les plus grosses rasades, conta des histoires plaisantes, qui divertirent fort la société.
Après avoir vidé plusieurs verres de vieiLX bourgogne, M. LévCque commençait à s’échauffer. Il aimait les équivoques, et s’écria en frappant sur la tahle :
— Messieurs, écoutez, je vous prie; je suis le maître de la maison; écoutez, messieurs, que je fasse une proposition. Mon hôte, M. Patru, a la réputation d’étre un expert en affaires de galanterie : je vote pour qu’il nous raconte l’une de ses amourettes,
La proposition fut appuyée avec grand bruit. Madame Lévôque faisait mine de vouloir se retirer; mais le" mari déclara que sa femme n’était plus une petite fille, et qu’il ne souffrirait pas qu’elle fit la mijaurée comme les dames de l’hôtel Rambouillet, ajoutant qu’il lui avait déjà conté plus d’une bonne histoire dont elle ne s’était pas gênée pour rire de bon cœur.
— Messieurs, dit Patru, afin de satisfaire tout le
monde en ménageant les oreilles de madame Lévôque, jè vous ferai le récit d’une amourette qui, pour ne m’avoir conduit à rien, ne m’en a pas moins tenu au cœur plus qu’aucune autre. '
Notre avocat commença son histoire par une peinture détaillée des mœurs et de l’aspect pittoresque de la seigneurie de Venise, où il avait demeuré dans sou voyage.
— Je regardais un jour, poursuivit-il, une procession qui traversait la place Saint-Marc. J’aperçus, au milieu des jeunes vierges, une lille plus belle que
toutes ses compagnes, et je sentis, à un regard qu’elle jeta sur moi, par distraction, mon cœur percé si cnicllement, que j’cn fus tout bouleversé. Je ne négligeai pas néanmoins de la saluer, et j’en reçus une inclination de tête qui achev'a de porter le trouble dans mon âme. La mère de cette adorable personne marchait à côté d’elle.
Le lecteur a déjà deviné que Patru racontait sa première rencontre avec la fille du procureur Turpin. Madame Lévôque seule pouvait comprendre l’intention du narrateur et reconnaître l’exactitude des détails. Patru avait beau jeu pour parler de son amour et de sa discrétion. Il en profita pour se faire valoir le mieux qu’il put. Quand l’histoire fut achevée, le mari prit la parole.
— Est-ce là tout? demanda-t-il; n’avez-vous fait que saluer cette belle fille quand elle était devant sa porte?
— Rien autre chose.
— Quoi ! vous ne lui avez parlé que cette seule fois?
— Rien qu’une fois.
— Allons donc I vous ne dites pas le fond de l’a.faire, ou bien, ma foi ! votre histoire n’est pas bonne.
— Je vous la dis comme elle est.
— Elle ne vaut rien.
— Et vous, madame, demanda Patru, la trouvezvous mauvaise?
— Elle m’a intéressée ; mais je ne comprends pas pourquoi vous n’avez pas essayé de vous faire recevoir chez la demoiselle.
— R serait trop long de vous en dire les raisons; croyez pourtant qu’elles sont bien fortes, puisque je me suis privé d’un si grand bonheur, malgré toute l’ardeur d’un amour qui n’est pas éteint à cette heure où je vous parle.
La dame baissa les yeux et ne fit plus de questions;
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et comme le genou de M. Patru effleura imperceptiblement le sien, elle donna le signal pour quitter la table.
En s’en retournant chez lui, vers minuit, Patru repassa dans son esprit tout ce qui s’était dit le soir.
Il cherchait à deviner s’il avait produit quelque impression sur l’esprit de la jeune dame. Tantôt il concluait pour l’affirmative et tantôt pour la négative, en sorte qu’il se coucha sans savoir à quoi s’en tenir, ce qui cause toujours une grande fermentation dans la tête d’un amoureux. En effet, il vit dans ses songes les cheveux blonds et le doux sourire de madame Lévéque, et se réveilla le lendemain tout rempli de l’image de cette aimable femme.
Ce fut sans doute encore par suite de ses fantastiques idée# que Patru demeura huit grands jours sans retourner chez son confrère. Il ne laissait pas de faire politesse à M. Lévéque lorsqu’il le trouvait au Palais; il lui donnait des conseils au sujet de ses plaidoiries ; mais il ne parlait point de l’aller voir. Si c’était un calcul, il se trouva bon, car M. Lévéque, loin de se . mettre en tête que ce garçon pensât à sa femme, se prit pour lui d’une amitié extrême.
Un matin, notre jeune avocat, n’y pouvant plus résister, s’alla mettre en faction, le manteau sur le nez, dans les arcades des Mathurins-Saint-Jacques, où madame Lévéque passait souvent pour aller faire scs dévotions à Saint-Severin. Du plus loin qu’il l’aperçut il se dirigea vers elle de manière à la rencontrer face à face. S’il eût été moins troublé par l’amour, Patru aurait aisément reconnu, dès le premier mot de la conversation, qu’on avait pensé à lui pendant ces huit jours. Par une vieille et innocente ruse, que les femmes ne manquent jamais d’employer , la jeune dame, feignant d’avoir pris au sérieux l’histoire de
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Venise, demanda si Palm avait songé à sa belle inconnue.
— Elle ne m’est pas sortie un instant de l’esprit, s’écria-t-il ; je l’ai vue nuit et jour, et je l’aime avec plus de passion que jamais.
— Pauvre jeune homme ! Mais avouez que vous avez agi avec elle d’une façon étrange! Vous avez justement employé le meilleur moyen de ne pas lui plaire.
— Cela est vrai; mais je vous jure qu’en agissant ainsi j’ai cru faire pour le mieux, et accomplir un sacrifice nécessaire qui me coûtera le bonheur.
— Ebl comment donc l’entendez-vous? demanda la dame désorientée.
— Je vais m’expliquer tout franchement. Sachez que je ne possède absolument rien, et que cette divine personne n’avait pas de bien non plus; nous aurions formé le ménage le plus malheureux. En l’épousant, je l’aurais plongée dans la gène. Le spectacle de sa misère m’aurait assassiné chaque jour, car j’aurais voulu lui donner un royaume. J’ai préféré mille fois être le plus à plaindre des hommes que de lui faire partager mon triste sort. Je me suis toujours dit qu’étant pauvre je ne devais point me risquer près des demoiselles; et, puisque j’ai manqué à mes résolutions, je saurai souftrir seul et avec courage.
Madame Lévèque marcha longtemps en silence, d’un air de réflexion; puis elle dit tout à coup :
— A présent qu’elle est mariée avec un autre, vous pourrez du moins la revoir.
— Je ne vous ai pas dit qu’elle fût mariée! s’écria Palm; mais aussi bien il est inutile de feindre,- et, je le vois, vous savez que c’est vous que j’aime.
— Sans doute, répondit naïvement madame LévCque en levant ses yeux bleus sur notre avocat, je l’ai deviné depuis longtemps .
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Dans ce moment ils arrivaient ensemble au poiTail de l’église.
— Monsieur Patru, poursuivit la jeune femme, je me suis trompée sur votre compte; ce que j’ai pris injustement pour de l’orgueil et de l’insolence était de la délicatesse; j’en suis honteuse, et je vous offre mon amitié, ne pouvant vous donner davantage.
On portait alors des mantes blanches, et les mains de madame Lévéque étaient restées cachées dans ce vêtement de dessus;-je ne sais eorament il se fît qu’il en sortit une du milieu des larges plis. Patru s’en empara, et la pressant avec ardeur :
— Je suis fier de votre amitié, dit-il ; mais si je prends une fois l’habitude de vous aller voir je ne pourrai plus m’cn défaire.
— Venez toujours : mon mari vous estime fort, et je suis obsédée de visites.
Madame Lévéque, retirant sa main de celle d’Olivier, avait disparu par la porte de l’église.
Changeant tout à fait de conduite h partir de ce moment, l’avocat, pendant trois ans entiers, ne laissa plus passer un seul jour sans aller voir madame Lévéque. Le mari en fut charmé; il n’avait à la bouche d’autre nom que celui de Patru. Il est vrai que personne au monde ne savait être aimable comme ce garçon pour ceux auxquels il voulait plaire. Il .'tut inspirer à Lévéque une confiance si aveugle, que celui-ci lui aurait volontiers donné sa femme à garder, et qu’il ne s’effrayait aucunement de les savoir tous deux ensemble pendant qu’il était hors du logis. Patru profitait de la permission, et si ses visites étaient quotidiennes, elles devinrent aussi fort longues; de sorte qu’il eut tout le loisir ‘ désirable pour entretenir la jeune dame de son amour.
En homme bien avisé, il prévit de loin que les petits avocats, qui ne bougeaient du girou de sa belle, cher-
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cheraient bientôt à lui nuire par jalousie; cela ne man- ' qua pas d’arriver; mais, au premier qui voulut le mettre en suspicion dans l’esprit de Lévôque, Patru n’eut qu’un mot à dire pour faire chasser la moitié de la bande galante, et il eut soin que la colère du mari tombât sur tous ceux qu’il craignait le plus. Une fois en cette excellente posilion, il n’eut pas de peine à inspirer quelque tendresse à sa belle, qui l’estimait déjà plus qu’aucun autre homme.
Les petits avocats congédiés se mirent à croasser de toutes leurs forces par la ville, et à tenir des propos outrageants contre Olivier et madame Lévôque. Us désignaient entre eux le mari par un sobriquet que Molière a rendu impérissable en dépit des précieuses, et qui avait alors ses entrées partout, même dans les conversations de cour et la ruelle de la reine. On prononça ce mot, aujourd’hui proscrit, aux oreilles de M. Lévôque ; mais, au lieu de s’en fâcher, il se mit à rire en disant :
— Ceux qui assurent que je le suis sont des sots, qui enragent de ce que je leur ai fermé ma porte parce qu’ils me le voulaient faire. Patru est mon ami, et je m’en vante, car c’est un homme qui ira loin, et qui tient ses lettres de noblesse au bout de sa langue.
Les médisances s’en allèrent, malgré tout, grossissant, et passèrent du Palais dans les salons; si bien qu’elles arrivèrent jusqu’à madame Turpin. La bonne femme s’en vint fort essoufflée chez son gendre. Elle se plaignit, disant que les choses ne se passaient point comme il faut dans la maison de sa fdle; qu’on jasait par la ville sur les visites de Patru; et elle fit tant de bruit que M. Lévôque finit par se rendre à ses remontrances. Le digne homme consentit à faire prier Olivier de venir moins souvent chez sa femme ; et ne se sen-
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l’avocat patru.
tant pas le courage de remplir cette pénible négociation, il en chargea la redoutable belle-mère.
Notre avocat se présenta justement sur ces entrefaites. L’air contraint des assistants à son approche et un signe que lui fit madame Lévéque l’avertirent suffisamment de se tenir en garde. Le mari sortit bientôt, et la jeune femme aussi; voyant alors madame Turpin qui se recueillait en elle-même pour lui tourner son compliment, il résolut d’esquiver le coup. Personne ne connaissait comme Patru le côté faible de chacun; il savait la belle-mère vulnérable à l’endroit de la vanité.
— Il faut que je vous fasse compliment, madame Turpin, dit-il tout d’abord, de la manière dont vous .avez élevé et établi votre fille. Notre ami Lévôque est un homme de talent...
— Vous ôtes bien bon, monsieur Patru; j’ai quelque ^hose à vous dire...
— On parlait de lui tout à l’heure chez le duc de Montmorency, d’où je viens.
— On y parlait de mon gendre?...
— De lui-môme; et le duc, qui m’honore de son amitié, me demandait ce que j’en pensais. Je pense, lui répondis-je, que le roi ne saurait accorder la permission d’acheter une charge à aucun homme plus digne de la bien remplir.
— Vous avez répondu cela, monsieur Patru?
— Sans doute; il faut bien servir ses amis quand l’occasion s’en présente.
— Mon gendre vous sera reconnaissant de ce bon procédé; mais j’ai néanmoins à vous prévenir d’une chose...
— Ce n’est pas tout. Le duc aime fort à m’entendre lire, et comme j’achevais une lecture des vers nouveaux du marquis de Racan : « Mon cher Patru, me
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(lit-il, je donne à danser la semaine prochaine pour la fête (lu roi, et je réserve douze billets pour des demoiselles*. Vous ôtes en bon pied dans la bourgeoisie, je vous charge de faire la moitié de ces invitations. »
Comme vous le devez croire, madame Turpin, je garde un billet pour vous et ^ol^e tille.
— Des billets pour nous, monsieur Patru ! vous ôtes un homme charmant. Appelons Marie, et donnons-lui celte bonne nouvelle.
^ — J’aurai soin que vous soyez priée chaque fois qu’il y aura danse chez M. le duc. « Monseigneur, lui (lirai-je, si vous n’engagez encore madame Turpin et sa tille, elles croiront que vous vous repentez de les avoir eues ta première fois. »
— Ce que c’est que les amis !
Madame Turpin conçut dès ce jour pour Patru une affection égale k celle que lui portait Lévôque, et notre avocat eut soin de la bien entretenir. Cependant il n’y avait rien de vrai dans ce qu’il venait d’avancer, sinon que le duc de Montmorency donnait le ballet au jeune l oi Louis XIII et à la reine mère; mais Patru, qui était bien venu chez le duc, courut à l’h(3lel Montmorency. Le grand amiral de France dînait tout seul, et s’ennuyait; il fit servir une perdri.x à notre avocat, et le pria de lui conter une histoire. Patru conta ce qui venait de lui arriver. Le duc prit si gaiement la chose, qu’il voulut envoyer ses gentilshommes aux deux dames pour les inviter avec autant de cérémonies que si elles eussent été des ma'rquises. Cela fit du bruit au Châtelet, et nos jeunes amants en comptèrent des ennemis de plus. Madame Lévôque fut si belle au ballet de l’amirauté, elle s’y tint si décemment, qu’on n’osa
> Les granits seigneurs appelaient encore demoiselles les dames qui n'étaient pas nobles.
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l’avocat patrd.
pas rire de sa mère, et que les plus hauts seigneurs lui firent les doux yeux. La reine elle-même la remarqua; et, s’ètant informée de son nom, dit, dans son jargon italien, à M. le cardinal : « Est belle, cette Lél'êque, mi rissemble. »
Madame Turpin faillit en perdPe la raison. Je vous laisse à penser si Patru et la jeune dame rirent de bon cœur ensemble, le lendemain, en causant du motif qui leur avait valu tant d’honneur. Ils n’étaient ptis encore au bout. La belle-mère, à peine arrivée à ne plus jurer que par Patru, voici le beau-père Turpin qui accourt, frappant la terre de sa longue canne et secouant sa perruque, crier chez son gendre qu’il fallait être fou pour prêter à gloser aux mauvaises langues comme il faisait. Cette nouvelle botte était cruelle, parce que M. Turpin vivait fort reclus, et qu’étant extrêmement ennuyeux, la tâche de lui plaire n’avait rien d’agréable. Patru y réussit pourtant à force de soins et de sacrifices; et, la famille entière se trouvant ainsi ensorcelée, notre avocat sévit si solidement installé dans la maison, que les jaloux et les médisants qui lui auraient voulu nuire se seraient fait arracher les yeux.
Une autre circonstance vint encore consolider le bonheur de M. Patru. La jeune bourgeoise avait produit un grand effet aux quadrilles de M. de Montmorency; plusieurs personnages l’avaient recherchée et s’étaient solennellement rangés sous ses lois. Le président Tainbonneau lui faisait sa visite tous les soirs; le conseiller d’État de Mesmes venait souvent en son carrosse, qui était fort connu dans la ville, et M. de Chandennier, celui qui fut plus tard capitaine des gardes, ne bougeait de chez elle. La dame en devint â la mode. Les seigneurs allaient faire leurs dévotions à Saint-Severin pour la voir, et son nom fut souvent répété jusque dans les galeries du Louvre. Notre
avocat voyait cola sans peine, étant sûr de la constance de sa belle, et M. de Montmorency, qui savait le fond des choses, disait tout haut à la cour que Pa- Iru avait trois belles couvertures, l’une d’acier, l’autre de soie et la troisième de laine, voulant désigner ainsi M. de Chandcnnier, qui était d’épée, le conseiller d’État de Mesmes, et le président à mortier Tambonneau. Ils pensèrent enrager tous trois des sarcasmes de M. l’amiral de France ; mais ils n’osèrent s’en fâcher.
Un quatrième galant se présenta bientôt, plus ardent que les autres : c’était l’abbé Lenonnand. Le père de celui-là avait appartenu au duc d’Angoulôme, qui eût été l’un des premiers hommes de son temps s’il eût pu se défaire de l’habitude de voler; et comme l’illustre prince enseignait lui-même à ses gens la bonne manière de détrousser les passants, les Lenormand avaient toujours conservé de ce patronage une certaine disposition à couper les jarrets. L’abbé était, du reste, un vantard qui disait encore plus qu’il ne faisait. Un jour qu’il parlait avec exaltation de la belle bourgeoise devant M. de Chandennier, celui-ci s’écria •
— Je vois bien que nous ne ferons rien qui vaille dans cette maison tant que Patru y viendra.
— Eh bien ! dit l’abbé, je vous en débarrasserai, moi, et je vous demande quinze jours d’avance pour l’aire ma cour, une fois que j’aurai mis l’importup. dehors.
Le marché fut conclu. Notre avocat s’en allait de grand matin au palais, quand un estafler, traînant sa rapière sur le pavé, se présenta devant lui au détour d’une rue. Patru recula de trois pas, et, mettant l’épée à la main, s’apprêtait à croiser le fer '.
' Quelques avocats portaient des épées, et M. Patru était de ce nombre.
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— Tout beau! monsieur, dit le spadassin. Ne vous fâchez pas encore. N’6tes-vous pas monsieur Patru?
— Lui-même, et prêt à te jouer la tierce, grand drôle, si c’est à moi que tu en veux.
— Jl est vrai que j’ai reçu vingt pistoles pour vous donner un mauvais coup, monsieur Patru; mais, si je les ai acceptées, c’était seulement pour avoir le plaisir de regarder en face le plus joli garçon de Paris, celui qui lait tourner la tête à toutes les dames, et non pour lui laire du mal, je vous assure; je vous estime trop pour cela, monsieur, et suis votre serviteur. Ne craignez rien de moi : je vais percer mon pourpoint, afin de pouvoir dire que nous avons lutté ensemble ; soyez assez complaisant pour ne point me démentir, et je tirerai encore cent écus à notre homme sans qu’il vous en coûte une goutte de sang.
A quelque temps de là le traîneur d’épée reparut encore :
— Monsieur Patru, dit-il en ôtant son chapeau, je vous remercie bien : vos amours m’ont valu cinq cents livres ; vous pouvez à présent dire ce qu’il vous plaira. Je me moque de votre ennemi, puisqu’il n’a plus d’argent; c’est l’abbé Lenormand. Je vous souhaite bonne chance et vous engage à vous méfier de lui. Tête bleue ! si vous le désirez, je vous en délivrerai gratis, pour l’honneur seul d’avoir servi un aussi galant homme que vous.
— Garde-t’en bien, drôle, s’écria l’avocat : on nous pendrait tous deux, je ne suis pas gentilhomme.
— Vous avez raison; que Dieu vous tienne en joie !
M. de Montmorency, qui était ambitieux, recevait
grosse compagnie de jeunes gens. Patru se trouva donc chez lui un jour en même temps que l’abbé Lenormand.
— Eh ! monsieur l’abbé, lui va-t-il dire en face, où
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donc aviez-vous l’esprit, l’autre soir, de vouloir faire dévaliser un pauvre diable comme moi? Je n’ai jamais plus de quatre écus en poche, et ce n’est pas de quoi risquer la potence. Je ne pense pas que vous soyez mon ennemi, puisque j’ai à peine l’avantage de vous connaître.
L’abbé perdit la tête complètement à cette brusque attaque, et, tous les rieurs se mettant en cercle, Patru poursuivit la plaisanterie.
— Si l’un de nous avait femme, monsieur l’abbé, ou bien si je vous avais enlevé une maîtresse, je concevrais votre acharnement; mais je suis garçon, et notre mère l’Église est votre seule fiancée. Expliqueznioi donc, je vous prie, quel fut votre dessein en m’envoyant ce grand maladroit tireur qui en voulait à ma peau. Serait-cé pour vous entretenir la main, afin de ne pas oublier les leçons de M. d’Angouléme? Mais alors il fallait venir en personne. On voit bien que le feu duc n’est plus là pour vous indiquer les bons endroits ; il ne vous aurait jamais décoché contre un pauvre avocat. Peut-être vous vous imaginez qu’il y a un talisman de cheveux de pendu dans la doublure de mes habits? Je suis bon prince, monsieur l’abbé; ' mon pourpoint est presque tout neuf, et je vous le veux bailler à l’instant pour huit pistoles, si toutefois vous n’avez pas donné le fond de votre bourse à votre coupe-jarret.
L’abbé tout éperdu prit la fuite au bruit des éclats de rire. Le duc de Montmorency se tenait les côtes. La scène fut contée le soir, par Hois-Robert, au cardinal de Richelieu. Dans son récit, Rois-Robert appela T.enorinaud Don Scélérat ; de sorte que le sobriquet en resta pour jamais à l’abbé, qui n’osa plus se montrer chez M. Lévêque.
Trois années s’écoulèrent ainsi, pendant lesquelles
l’avocat PATHr.
notre avocat, envié des jeunes gens, caressé par les grands seigneurs et fort recherché des dames, goûta un bonheur parfait dans les bonnes grâces de la plus belle personne qui fût au monde. Elle lui garda une fidélité bien méritoire; car le président Tambonneau lui fit, dit-on, offrir en secret une forte somme d’argent pour adoucir ses rigueurs. C’était l’usage alors que les galants se ruinassent en présents; maisPatru, qui n’avait rien, se moquait de la mode et n’avait pas besoin de finances pour plaire.
Les amours d’Olivier et de madame Lévêque auraient duré plus longtemps, si le hasard n’y eût mis fin par un événement qu’on aurait cru de nature à rapprocher davantage les amants plutôt qu’à les sé- ^
parer. Le mari mourut emporté par une fièvre épidémique.
Quinze jours après le convoi de M. Lévêque, Patru ^
n’avait pas encore remis les pieds chez la veuve. Il reçut une lettre de reproches où la dame le priait de y
la venir consoler. Il fit cette réponse laconique ;
« Je suis le plus malheureux des hommes. Je ne '
puis vous épouser sans vous mettre dans la gène, n’ayant au soleil que des dettes. Si je retourne chez vous, je vous perds en vous empêchant de vous remarier. Je renonce à vous; j’en mourrai, mais il le faut. I)
Ce fut bien plutôt la jeune dame qui en pensa mourir, car elle tomba malade de douleur. Elle envoj’a mille dépêches à l’ingrat pour le supplier de revenir à elle; jamais il n’y voulut rien entendre.
Les jours qu’il plaidait, madame Lévêque se tenait au premier rang à l’audience pour l’écouter et le voir à son aise; tantôt notre avocat en perdait le fil de ses idées, et tantôt il s’en échauffait davantage et parlait avec plus d’éloquence. La veuve pleurait
alors, et tout le monde, qui comprenait soa désespoir, disait ;
— Pourquoi ce méchant Patru ne se rend-il pas à tant d’amour? Quel dommage de voir deux jeunes gens si bien faits l’un pour l’autre se tourmenter ainsi !
Mais rien ne put vaincre l’obstination de l’avocat. .
La dame, voulant essayer de tous les moyens, imagina de lui donner de la jalousie. Elle encouragea les amoureux, se laissa baiser les mains par le président Tambonneau, et ne sortit plus en ville sans avoir autour d’elle un essaim de galants. M. de Chandennier lui ayant dérobé un mouchoir, elle lui permit de le porter à son bras durant un jour, à condition qu’il irait ainsi au palais. Le pauvre Patru en avait les yeux brûlés, et pensait mourir de dépit.
M. d’.\blancourt, qui était son meilleur ami, le trouvant un jour tout pâle et les cheveux mal arrangés, le prit par le bras avec colère :
— Vilain fou, lui dit-il, veux-tu tuer la meilleure des femmes et périr d’ennui toi-môme? Faut-il l’éclairer sur ta position? Personne n’ignore que vous vous aimez, personne ne l’ignorait du vivant du mari. Ne crois pas qu’on s’y soit trompé un instant. A quoi donc servent tes sottes idées et ton sacrifice, je te le demande?
— Comment 1 s’écria Patru ; on savait que j’étais son amant?
— Sans doute ; tout ne se sait-il pas ?
— Eh bien ! il est fort heureux que j’aie renoncé à elle, car tout le monde le saura aussi.
— Si telle est ta résolution, ne te laisse donc pas sécher de chagrin et fais la cour à une autre belle.
Dans ce moment, ils se promenaient sur la place Royale, où venait la bonne compagnie. Patru s’é-
l’avocat tatrc. 2Go
criait de temps à autre, en soupirant du fond de son cœur :
— Ah ! que je suis donc malheureux!
Un gentilhomme qui passait s’avança poliment vers notre avocat.
— Monsieur Patru, lui dit-il, que vous est-il donc arrivé de fâcheux? Auriez-vous besoin d’argent? ma bourse est à votre service. Si vous vous ennuyez, venez chez moi ; nous viderons une bouteille d’excellent vin; je vous ferai de la musique, et ma fille nous servira.
C’était M. de l’Enclos. Patru accepta l’invitation, et on assure que la belle Ninon, qui devint si célèbre et qui n’avait alors que quinze ans, le consola de scs malheurs. Cette nouvelle fut le dernier coup pour madame Lévéque ; elle se retira en Champagne chez une de ses parentes.
Ces aventures rendirent M. Patru fort coquet. Il vola de belle en belle ; mais il n’aima jamais aussi bien que la première fois.
Comme on en faisait le héros d’une foule d’histoires, et que Richelieu aimait les gaillardises, Rois- Robert parlait souvent de lui. M. le cardinal désira que Patru lui fût présenté. La fortune de notre, avocat semblait en bon chemin, lorsque cet étourdi s’avisa de rédiger un mémoire en faveur du poCte Goinbauld, qui venait de perdre sa pension pour avoir publié des vers à la louange de la reine-mère, exilée en Flandre.
— Je vois bien, dit le cardinal en faisant ses gros yeux à Bois-Robert, que votre protégé a la tète mauvaise. Il viendrait ici me dire en fiice quelque impertinence. Vous pouvez vous dispenser de l’amener. Que les esprits indépendants se tirent d’affaire tout seuls.
OaiGINAÜX DU XVII® SIÈCLE.
Et en cfTet, Palm se soutint toujours par ses talents. A trente-cinq ans, s’étant fort amendé dans sa conduite, il prit un peu d’ambition. Ce fut alors qu’il devint l’un des pères de l’éloquence française. Il eut riionneur d’èlre reçu membre de l’Académie; mais il cul le travers de ne vouloir pas aller aux samedis de mademoiselle de Scudéry et de tourner en ridicule , l’hôtel de Rambouillet. Il disait en parlant du langage des précieuses :
— Je ne suis pas assez bien né pour comprendre d’aussi beaux discours que ceux-là.
Sur ses vieux jours il devint l’ami de Despréaux et de Racine, qui lui lisaient leurs vers et l’appelaient le Quintilien moderne, à cause de la grande pureté de son style et de la sûreté de son goût et de ses jugements en matière de critique.
Patru mourut à soixante-dix-sept ans, pensionnaire de M. de Colbert, et fort estimé.
LES PRÉCIEÜSES.
Ah ! qu’on était heureux de se voir admis à l’hôtel de Rambouillet, en 1628, lorsqucTla divine réunion des poètes et des précieuses brillait de tout son éclat ! mais qu’il fallait se sentir de hardiesse, qu’il fallait être sûr de bien dire et maître de tous ses moyens, lorsqu’on franchissait le seuil de ce temple du beau langage! Malheur à celui qui s’embarrassait dans ses phrases! Malheur à l’imprudent qui hasardait une tournure triviale, un mot populaire ou grossier! Il ne trouvait sur les visages que la froideur la plus dédaigneuse, et regagnait honteusement la rue,. en se promettant de ne plus remettre les pieds de sa vie dans le sanctuaire du bel esprit.
' C’était une collection formidable de plaisants, de satiriques et de rimeurs, que la société d’Arthénice. La marquise aimait la plaisanterie sans y exceller. Ce n’était pas sa partie; elle n’y mettait point ses prétentions; mais qu’elle savait bien approfondir un sujet sérieux! qu’elle montrait de sagacité dans l’analyse, de recherche dans le tour et de finesse dans le choix des mots !
Le temps et le local étaient singulièrement distribués à l’hôlel de Rambouillet, qu’on pourrait appeler, en style précieux, le pays de Conversation. Lü\iViim\iire moitié du jour était consacrée aux badiuages, aux ma- •
lices, aux vers légers, aux pointes et facéties. On se tenait alors dans le petit salon. Le soir, les rires n’étaient plus permis. On parlait sur des matières d’im- ])ortance, on raffinait sur un sentiment, on imaginait des utopies, ou bien on écoutait la lecture de quelque grande production inédite. Le plus communément on adoptait un sujet pour la soirée entière; il fallait l’épuiser et le couler à fond. Après cela, comme vous le pensez bien, aucun philosophe, présent ou à venir, n’avait plus à s’en occuper. On choisissait une passion ou une vertu, un caractère ou une mode. La marquise disait, par exemple : « Causons aujourd’hui de la bienfaisance. Nous passerons demain à la jalousie. » Et je vous assure qu’il se débitait là de quoi faire un volume in-quarto. C’était alors dans la chambre bleue qu’avait lieu la conférence. Cet endroit où Arthénice recevait les visites de conséquence, est assez célèbre. On y voyait un ameublement de velours bleu rehaussé d’argent.
Parmi les habitués les plus éminents, il faut citer en première ligne madame la princesse de Condé (celle qui avait failli coûter la raison au feu roi lleriri IV ) et le cardinal de Lavalette, qui était homme de beaucoup d’esprit, amoureux de la princesse et diins ses bonnes grâces, disait-on. Parmi les gens de qualité figuraient encore M. d’Andilly, M. Arnaud de Corbeville, M. l’évôque de Grasse, mademoiselle Paulet, M. le marquis de Montausier, qui devint gendre de la marquise. Les poètes et écrivains avaient tous des noms aujourd’hui fameux; ce sont MM. de Gombauld. Voiture, Conrart, Chapelain, Colletet, Des Yvetcaux.
1a vicomtesse d’Auchy était une précieuse d’un genre particulier. Cette dame poussait l’amour des belles choses jusqu’à la fureur. £He ne manquait pas
LES PRÉCIEUSES
une séance, et jouait plus volontiers le rôle du peuple athénien que celui d’orateur. Un jour, saisie du désir d’étre comptée pour bel esprit, elle acheta d’un docteur en théologie, nommé Maucors, un énorme manuscrit de commentaires sur les Épîtres de saint Paul, et le fit imprimer avec son portrait au frontispice. La nouveauté était si étrange de voir une dame de la cour commenter un apôtre, que tout le monde acheta le livre. On devina bien que la vicomtesse ne savait pas le latin et ne connaissait saint Paul que de nom ; mais comme elle ne voulut jamais répondre aux questions qu’on lui fit sur son ouvrage et continua de rester muette aux entretiens de l’hôtel de Rambouillet, on ne lui contesta pas ses droits à l’immortalité.
Voiture lui ayant demandé un jour sérieusement lequel elle mettait le plus haut de saint Thomas ou (lé saint .\ugustin, elle répondit avec assurance ([uc c’était saint Tliomas; mais elle refusa nettement d’en donner les raisons par des scrupules de dévotion.
Depuis son grand succès la vicomtesse avait un maître d’hôtel qui la sei^vait à table avec le manteau, les grandes chausses et l’épée au côté, suivant la coutume des princesses.
Les originaux étaient en nombre chez madame de Rambouillet; mais, avant les conviés, il est juste de faire connaître d’abord le maître du logis.
Le marquis n’était pas un mince personnage. Il avait I)i ès du roi Louis XIII la charge de grand maître de la garde-robe. Il montra longtemps une assiduité extrême à remplir ses fonctions. C’eût été lui faire un mortel outrage que d’empiéter sur ses droits : aussi ne souffrait-il jamais que, pendant la toilette de Sa Majesté, le plus simple vêtement parvint jusqu’à la personne royale sans avoir passé par ses mains. U résultait de cette exactitude minutieuse que le premier valet de
270 OHIGINAUX Dü XVII* SIÈCLE.
chambre n’avait presque plus rien à faire, ce qui le contrariait fort. Le marquis eut bientôt un ennemi au plus avant de la cour, chose dangereuse, dont il ne se garda pas assez. Le second valet de chambre s’unit contre lui au premier. Messieurs les ordinaires se mirent de la partie ; mais comme le marquis n’abandonnait pas la place et qu’il se tenait au beau de son emploi, on n’avait que bien peu d’occasion de le desservir.
Pour son malheur, M. de Rambouillet avait la vue très-basse. Il ne s’aperçut pas que sa ponctualité môme ennuyait souvent le roi, qui aimait à voir de nouveaux visages. Les signes d’impatience qui se manifestaient dans le mouvement des épaules et les muscles de la ligure échappèrent aux yeux myopes du marquis. Ce qui n’était d’abord qu’une manie d’un moment chez le roi finit par se changer en antipathie complète.
Un jour que dans l’exercice de sa charge le grand maître de la garde-robe offrait le justaucorps, Sa Majesté, ne pouvant plus dissimuler son aversion, tourna son dos vers le marquis, et lui présenta, eu se courbant, tout autre chose que la tête.
— Si Votre Majesté ne veut plus de mes services, (lit M. de Rambouillet d’un air fort peiné, je la supplie de me le faire savoir autrement.
Le roi vit qu’il avait affligé un excellent serv'iteur, et te pria de ne se pas formaliser; mais depuis ce moment le marquis devina qu’il n’était point agréable au prince, et sa vie en fut empoisonnée. Il comprit, en voyant la faveur des courtisans, cpi’il ne parviendrait jamais comme eux. Louis XIII disait un jour, en accordant le brevet de .duc à Saint-Simon, le père du faiseur de mémoires :
— J’aime beaucoup ce gentilhomme, parce qu’il me donne toujours des nouvelles certaines de la chasse,
LES PRÉaEüSES.
qu’il ne tourmente pas ses chevaux, et qu’en prenant un cor dont il vient de jouer on trouve qu’il n’a point trop Lavé dedans.
Telles furent les causes d’une des plus belles fortunes du dix-septième siècle, et le marquis de Rambouillet sentit avec dépit que son mérite pourrait bien ne le mener à rien. Son caractère s’en gâta. Il devint disputeur, et ne voulut plus, dans les conversations de la chambre bleue, avouer jamais que d’autres eussent raison sur lui.
Celui qui donnait le ton à l’hôtel Rambouillet, on le sait de reste, c’était le fameux Voiture. Fils d’un marchand de vin. Voiture offre l’exemple singulier d’un homme de basse origine devenu de la cour par son seul esprit. C’était un garçon petit et délicat, de chétive apparence, quoiqu’il fût assez bien de visage ; il était toujours enrhumé, se plaignait sans cesse pour être caressé par les dames, et se faisait appeler le pitoyable Voilure. Une fois animé, il tenait bien le dé, rencontrait admirablement en bons mots et maniait comme il faut l’épigramme. Pour de la facilité, il en avait peu. Quinze jours lui suffisaient à peine pour tourner une de ces lettres qui lui ont valu sa réputation. Il feignait souvent d’improviser ; mais on le soupçonnait d’apporter des vers tout faits. Néanmoins c’était un si bel esprit, et on lui avait tant d’obligation de montrer au reste des hommes à dire les choses galamment, qu’on ne laissait pas de l’applaudir et de s’assembler autour de lui avec empressement dès qu’il faisait mine d’ouvrir la bouche. Il était joueur comme les cartes, et passablement libertin, sans oser le laisser voir. Madame Sainctot, qui l’aimait â l’adoration, reçut de lui bien des chagrins.
Le seul écrivain dont la réputation pût balancer celle de Voiture était M. Chapelain. Avant qu’il eût
fait sa Pucelle, il passait pour le premier poCte du monde, et comme il travailla vingt ans à cet ouvrage, sa gloire eut le loisir de briller sans pareille. Il touchait des pensions sur toutes les cassettes. Ses revenus s’élevaient bien à 10,000 livres, ce qui était énorme alors : M. de Longueville lui en donnait 3,000. Cependant M. Chapelain était d’une avarice sordide; tou- ^ jours vêtu d’une mode en arrière de dix ans. Son justaucorps moucheté venait le plus souvent des vieilles robes de sa sœur. Son pourpoint de satin colornbin avait sans doute la même origine, et la doublure en était de panne verte, comme les rideaux des cabarets. Cependant, quelque vieille et dégarnie que fût sa perruque, il en avait une encore plus usée pour la chambre. Il était petit et laid, crachotait toujours; mais en cette enveloppe repoussante était le grand génie que vous savez. Chapelain faisait la cour à uile ieune fille, habituée de l’hôtel, qu’on nommait mademoiselle Pelloquin, qui riait de lui et regardait plus la corde de son manteau qu’elle n’écoutait ses beaux discours.
Des Yveteaux était gentilhomme et riche. Il pouvait se flatter, pour l’originalité des manières, de surpasser tous les autres. Il portait habituellement des chausses à bandes, comme un Suisse du roi, un pourpoint de peau, et une chaîne de paille tressée à son cou, en guise de collier; car il aimait 1a paille et les vieux cuirs dorés, à tel point que sa maison en était pleine. On le rencontrait dans les rues en cet équipagc-là, et il avait habitué les gens à le voir ainsi. Du reste, plus libertin que Voiture lui-même, il ne cachait pas ses faiblesses. Son logis était toujours occupé par une douzaine de nymphes qui bouleversaient tout ’ et le volaient souvent. Il s’habillait en satyre, en ber ger ou en faune, et faisait des orgies. Quand on n’était
LES PRÉCIEUSES
pas en cérémonie chez la marquise, Des Yveleaux y venait dans ces costumes-là, en se cachant au fond de son carrosse pour n’étrc point vu des passants. Ses épigrammes eurent beaucoup de vogue. Il plaisantait agréablement. Comme les précieuses n’aimaient point le cynisme, il se piquait de dire poliment et avec recherche devant les dames. La rue des Marais, où était sa maison, près le couvent des Petits-Augustins, se trouvant à l’extrémité de la ville, madame de Rambouillet l’appelait malignement 1e dernier des hommes. Des Yveteaux ne soupirait pour aucune des belles de l’hôtel, et trouvait ridicule le bon ton de la galanterie, qui consistait à faire le malade et le languissant, et à parler comme s’il se fût agi de s’évanouir.
Gombauld n’était pas non plus un être ordinaire. Malgré ses cinquante ans, il avait la mine encore jeune et la taille belle. 11 semblait un héros de roman des temps passés. On trouvaU plaisant de le voir, dans la rue, saluer à l’ancienne mode quelqu’un de ses amis. L’obligation de partager ses regards entre le passant et les pavés, dont il cherchait soigneusement le milieu, la crainte de se crolter et celle de ne point donner à temps son salut, le faisaient piétiner d’un air d’embarras dont on riait; mais ce spectacle m’aurait attendri si j’en eusse été le témoin, car rien ne m’intéresse et ne m’afflige comme la pauvreté chronique et dégénérée en habitude chez un homme qui mérite un sort meilleur.
Les autres intimes de la marquise ne se singularisaient que par leur esprit; les dames étaient divinement belles, puisque tous ces poètes les ont célébrées; quant à la céleste Julie, sa guirlande et les treize années de constance du marquis de Montausier ont assez fait connaître ses appas. Elle était petite et mal faite. C’est à trente-huit ans qu’elle récompensa le marquis
d’un amour sans égal, par la possession de sa personne et de son cœur.
Le duc de Montmorency, qui venait de recevoir le bâton de maréchal pour sa grande victoire de Veillane, brillait alors à la cour par-dessus tous les autres capitaines, et c’était sans doute afin de cacher ses projets contre la puissance de M. le cardinal qu’il montrait un amour extrême de la poésie. Le duc était, comme on sait, frère de madame la princesse de Condé. Sa sœur le pria d’assister à l’une des réunions présidées par Arthénicc. Ce fut un événement d’importance pour les habitués de l’hôtel. On demanda trois jours ^ de délai : ce n’était pas trop pour choisir convenablc-
. ment les sujets de conversation. Gombauld fut prié de
lire quelques vers sérieux; Des Yveteaux se Chargea des madrigaux, et Voiture fit une ample provision < • d’impromptus. Les dames s’assemblèrent extraordi-
nairement pour 1a répétition générale des badinages / et propos légers qui devaient ser\ir d’intermèdes.
■ • . De son côté, le vainqueur de Casai se sentait moins
^ d’assurance pour paraître devant ce bataillon litté-
raire qu’il n’en avait montré sous le feu des canons de l’Espagne. C’était un homme charmant que le duc de Montmorency, grand seigneur de sa nature, chevaleresque en toute sa personne comme par le caractère,
./ et, quoiqu’il eût les yeux un peu louches, les femmes
l’aimaient à la folie. Son seul défaut était de manquer ' d’éloquence, et cette qualité n’est pas moins néces-
saire à un ambitieux que le courage et la générosité. Peut-être est-ce à la privation de ce grand moyen de manier les hommes que le maréchal a dû sa fin déplorable. Il demeurait souvent court en parlant, .\ussi avait-il à ses gages deux poètes, Théophile et Mairet, qui faisaient des vers pour lui, et l’entretenaient une heure chaque matin, afin de lui bien arranger d’a-
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LES PRECIEUSES
vance ce qu’il avait à dire dans la journée. Ils lui apprenaient aussi le jugement qu’il convenait de faire sur les choses qui couraient. Comme si la nature eût voulu suppléer dans cet illustre seigneur au manque d’éloquence, elle lui avait donné une grâce particulière dans le geste. Le petit Ménage l’ayant vu discourir un jour s’écria ;
T- Jésus ! que ce duc est heureux d’avoir des bras!
Ce qui faillit lui procurer des coups de bâton.
Le grand jour de l’audience étant arrivé, M. de Montmorency entra en consultation avec ses deux poètes à gages. ,
— Mes maîtres, leur dit-il, trouvez-moi, s’il vous plaît, quelque chose de superfm à conter aux précieuses. Je vais ce matin à l’hôtel Rambouillet.
— A l’hôtel Rambouillet! répondirent les deux marchands d’esprit tn changeant de couleur; il fallait donc nous prévenir plus tôt, monseigneur. Ce n’est pas une petite affaire que de paraître devant Voiture et Chapelain !
— Eh! morbleu! c’est moi qui leur fais honneur, j’espère.
— Sans doute, monseigneur; mais si d’abord vous parlez aux dames de cet endroit avec des morbleu ! vous allez les voir tomber toutes en syncope.
— Je sais cela; ne craignez rien. Préparons-nous un peu. Dois-je faire compliment à Gombauld de son dernier ouvrage?
— Assurément, monseigneur. N’oubliez pas qu’il s’appelle les Danaïdes , et que c’est une comédie héroïque.
— Fort bien. Je lui répéterai les éloges que j’ai donnés à Malherbe la dernière fois que je l’ai vu. Je voudrais une phrase pour prouver que je fais grand cas des vers.
276 OniGINAtîX DU XVII* SIÈCLE.
— 11 faut dire que les Muses vous donnent vos plus doux délassements des travaux de Itcllone.
— Bellone ! reprit l’autre, cela est commun; il vaut -mieux dire la tille de Phorcys et de Céto, ou bien la sœur de Mars.
— Au diable! dit le duc. On me fera bien assez de flatteries sans que j’aie l’air de les quêter. Ce n’est pas à moi de mettre Bellone sur le tapis.
— Si monsieur le maréchal disait seulement qu’il donnerait son bâton de commandement pour une couronne de poôte?
— A la bontie heure ! c’est parfait. Au moment où l’un de ces immortels petits messieurs aura lu quelque sonnet, je dirai en me levant, comme ceci : Ah ! que je donnerais volontiers mon bâton de maréchal pour une couronne de poète! Je suis tr^s-content de ce mot-là, Théophile.
— Ne voulez-vous pas aussi lire des vers? demanda Mairet.
— Donne-m’en toujours une demi-douzaine.
— Voici justement un quatrain et une épigrammo qui font le compte.
— Bien. De quoi s’agit-il?
— Des courtisans qui réussissent sans bouger du château.
— C’est ce qu’il me faut. Maintenant, à vous deux, trouvez-moi un sujet de conversation digne de l’occasion.
—Que pensez-vous de la magnanimité?ditThéophile.
— Magnificence plutôt, reprit Mairet.
— Je préfère magnanimité, cela sonne mieux, dit le duc. '
— J’ai là-dessus d’assez belles phrases. Le sujet est bon; par désir de vous être agréables, les précieuses y tomberont nécessairement.
Les précieuses. 27 “
' — D’ailleurs je saurais les y amener au besoin. Voj’ons tes phrases.
— « La magnanimité est une qualité qui passe souvent les bornes de la raison commune. Ce sont des événements heureux qui la viennent par après justifier. En effet, il faut être magnanime à un roi de Macédoine, pour aller combattre le grand empire des Perses et former le dessein de la conquête du monde, n’ayant qu’une armée de trente mille hommes. »
— C’est fort beau ce que tu dis là. Attends un peu
que je l’apprenne. « N’ayant que trente mille
hommes. » Et qui est ce roi de Macédoine?
— Alexandre, monseigneur.
— Alexandre le Grand ?
— Lui-même. Je poursuis : « Dans les actions extraordinaires qu’ils font, les conquérants sentent en eux une main qui les mène... )>
— Est-ce qu’on peut sentir une main en soi? L.. diable m’emporte si, quand je gagne une bataille, je sens d’autre main que celle qui lient mon épé.e I
— Aimez-vous mieux une force?
— Une force, oui; cela s’entend, une force. Continue.
— « Une force intérieure qui les soutient et les assure. Dans ces moments, il semble qu’on soit d’accord avec le ciel et le danger, que la mort môme soit votre humble servante et comme parmi vos gens. »
— J’aime beaucoup la mort qui est de la maison d’un conquérant. C’est fort bien dit tout ceci, maître Théophile. N’allons pas plus loin. Je pourrais manquer de mémoire. Ventrebleu! si les précieuses ne trouvent pas que je parle comme un Grec, elles iront au diable. Repassons cela un peu : Mon bâton pour une couronne de laurier... la magnanimité... une
278 OMGINAUX DU XVII* SifccLE.
armée de trente mille hommes... uife force intérieure qui vous... Comment dis-tu?
— Qui vous assure.
— Qui vous assure... la mort qui semble être à vous. Je suis content, mes maîtres; on vous donnera, c omme à l’ordinaire, un quartier de viande à chacun. J’y ajoute pour aujourd’hui une gratification de quatre écus. Il me faudrait cependant encore une anecdote divertissante, quelque mot pour rire, s’il y a lieu.
— Monseigneur veut-il raconter le duel de M. de l’Enclos? C’est tout frais de ce matin.
— Le père de la petite Ninon s’est battu?
— Le plus plaisamment du monde. Ses seconds l’ont traîné de force sur le terrain. Il se mourait de peur. .Au bout de cinq minutes, son homme, n’étant pas venu, il s’en voulait aller et disait mille rodomontades.
— Bon cela,
— Enfin on entend au loin un carrosse : « Messieurs, dit l’Enclos, vous êtes témoins que le lâche n’est point venu, je me retire. » On le retient au collet. Le carrosse arrive. Son adversaire va pour en descendre : « Te voilà donc, misérable? lui crie l’Enclos. Je te vais châtier comme il faut. » Et, disant cela, il court à son homme l’épée haute et le tue sur le marchepied de son coche.
— L’histoire est impayable, mais elle n’est pas neuve. On a accusé le chevalier de Guise du môme coup.
— Ce n’était pas vrai, tandis que ceci est exact.
— J’aime mieux autre chose.
— ‘Voulez-vous M. d’Angoulême payant les gages de ses valets en leur commandant de détrousser un passant en pleine rue?
— Il y a six ans que je connais cela. Vous n’enten-
LES PRÉCIEUSES
dez rien à la plaisanterie, mes maîtres. Qu’on m’aille chercher à l’instant l’avocat Patru. Il est 'farci de contes, et fera mon affaire.
L’avocat Patru, ayant été appelé, fournit les anecdotes désirées, et le duc partit pour l’hôtel Rambouillet avec la certitude d’étre fort goûté de la coterie.
[1 savait assez le vocabulaire des précieuses pour les menus déUiils d’usage. Il ordonna donc à son valet de pied de s’enquérir si la marquise éloit m commodité (t être visible, et, sur la réponse qu’on volait au-devant de lui avec les ailes de l'impatience, il monta les escaliers.
La marquise, un peu émue, vint en effet le recevoir en haut du degré. M. de Montmorency offrit galamment sa main, et s’introduisit dans la célèbre chambre bleue en passant devant une ligne de beaux esprits rangés comme en bataille. Les dames, qui formaient un demi-cercle à l’entour de la cheminée, se levèrent pour donner la révérence. Les hommes s’approchèrent un à un pour faire leurs respects, et tout le monde s’assit au moment où, le duc s’étant posé sur son siège, la marquise dit avec majesté :
— Messieurs, prenez figure.
Puis elle toussa trois lois pour se remettre, et pour- • suivit en s’adressant au duc :
— Vous êtes ici, monsieur le maréchal, dans le pied-à-terre des muses à Paris. Les neuf sœurs sont de trop modestes filles pour avoir un logis digne de recevoir le premier capitaine de notre siècle.
— Eh ! Dieu me pardonne, je ne les savais pas de si bonne maison. Si l’on en croit la fable, ne vivaientelles pas en plein air comme des bohémiennes sur une montagne? Ce sont des muses de qualité chez qui me voilà.
Voilure, qui ne pouvait rester longtemps en place,
OniGINAUX DU XYII® SIECLE.
feignit d'avoir froid aux pieds pour venir à la cheminée. ■
— Ce n’est pas une petite bonne fortune pour les muses de Paris, dit-il en se dandinant, que de tenir •un héros en leur logis, elles qui font métier de courir les champs pour mettre les grands généraux dans leurs chants.
Voilure équivoquait sur les mots.
— De grûce, reprit la marquise, ne nous jetons pas au plus avant des badinages, mon cher Voilure, car vous êtes vous-même un véritable héros une fois tombé dans une mêlée de ce genre. Vous plairait-il, monsieur le duc, entendre un poème de M. Chapelain?
— C’est un plaisir que je souhaite depuis bien des années.
— Oh! dit mademoiselle Pelloquin, il y a quatre révolutions solaires que je l’eus pour la première fois.
— Vous ôtes une méchante, dit Chapelain en déroulant un énorme manuscrit. N’est-ce pas assez des traits de vos yeux sans aiguiser encore contre moi ceux de votre langue?
— Mes vainqueurs ne vous ont pas blessé suffisamjnent à mon gré.
— Allons! interrompit la marquise, laissez M. Chapelain ouvrir les écluses de son génie.
Chapelain fit lecture d’une ode fort longue. Elle vantait les vertus de M. le cardinal, et le duc ne put réprimer trois ou quatre grimaces dans les passages où il y avait le plus d’exaltation. Néanmoins il applaudit beaucoup à la fin, et trouva, non sans peine, quelques lieux communs d’encouragement, dont le poète fut à demi satisfait. La marquise , voyant le moment de procéder au premier intermède, se tourna vers une assez jolie personne, et lui dit ; ,
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LES PRÉCIEUSES. 281
— Ma chère mademoiselle d’Arquenay, ne nous alliez-vous pas compter une aventure étrange lorsque M. le duc est entré?
— Une aventure effroyable, madame, qui m’est arrivée hier.
— Voyons donc cela.
— Vous savez quelle aversion naturelle j’ai pour la vue d’un homme en bonnet de nuit.
— Un homme en bonnet de nuit! s’écria mademoiselle Paulet. Fi ! cela doit être bien aftreux en effet.
— Je croyais, murmura le duc involontairement en secouant ses épaules, que vous eu aviez vu plus d’un.
Mais on n’entendit pas cette réflexion. '
— Un homme en bonnet de nuit! dit la maîtresse de Malherbe en se penchant à la renverse sur son fauteuil; cela fait naître dans l’esprit d’horribles idées. Ah! ma chère, cette histoire me va faire mal.
— Et moi donc, madame, concevez-vous que je n’en sois pas morte? Mon frère, le chevalier d’Arquenay, m’a pensé jeter dans les convulsions. Hier, madame, j’errais dans notre jardin, sous les agréments rustiques', un instant avant que l’astre du jour se fût mis au bain. Lorsque je rentrai dans la maison, je vis en lace de moi M. le chevalier coiffé d’un bonnet de nuit, et le traître ferma la porte pour m’empôcher de fuir ce spectacle. Ce n’était rien encore : non-seulement il me força de prendre la collation avec lui et resta dans ce costume, mais les six fidèles* qui nous servaient s’étaient affublés de même par son ordre, et ne voulurent pas ôter leur coiffure malgré mes cris.
— Vraiment, dit M. de Montmorency, vous avez un bien vilain frère, mademoiselle. Pour moi, je n’ai ja-
* Les arbres.
* Les laquais.