LE CHEVAL LE CRÉQCI
carrosse, qui partit avec la rapidité de la foudre. Un homme était assis sur le coussin de devant; c’était le vieux domestique qui avait ouvert la grille.
— Monseigneur, dit cet homme fort poliment, je vous demande bien pardon de la liberté ; mais il faut que je suive ponctuellement les ordres de madame, comme vous savez. Veuillez donc retirer votre tête de la portière et permettre que j’abaisse les stores.
— Fais ce que tu voudras, vieux drôle, puisque j’ai promis de me laisser traiter aujourd’hui comme les ours de la ménagerie du roi ; mais pardieu ! ces précautions ne servent à rien. Que va-t-on faire du cheval de Créqui ?
— Que votre seigneurie n’en soit pas en peine. On l’a remis dans son chemin, et, avec trois coups de fouet sur la croupe, on l’a lancé tout seul. Je gage bien qu’il est arrivé à présent à la maison de son maître.
— Mais crois-tu que je ne verrai pas par quelle porte nous entrons dans Paris?
— iSous n’entrerons point par la plus voisine; nous • avons déjà fait un long circuit.
— Et si je veux chercher demain dans tous les environs, je saurai bien reconnaître la maison.
— Il y en a deux mille toutes pareilles, et les environs de Paris sont un peu grands.
— Mais si je voulais regarder à l’instant même où je suis?
— Je ne vous lè conseille pas, dit le valet en armant un énorme pistolet, car je vous ferais sauter la cervelle.
— Si je t’offrais cent écus pour me dire le nom de la maîtresse?
— Ah ! je lui conterai cela, parce qu’elle m’en donnera le double.
— Mais si je veux dire à Créqui ce qui est arrivé?
— Monseigneur ! vous feriez là une laide action qui ne vous servirait de rien et causerait quelque terrible malheur.
— Le vieux singe a raison.
— Où votre seigneurie veut-elle qu’on la conduise? demanda l’homme quand le carrosse fut entré dans Paris.
— A l’hôtel de Guise.
Une fois arrivé chez lui, le chevalier ne songea plus beaucoup à son aventure. Il changea d’hahits et s’en fut aux Étuves avant de se rendre au Louvre pour faire sa cour. 11 rencontra justement Créqui dans la rue Saint-Honoré.
— N’êtes-vous point blessé? lui dit le comte en riant. Vous étiez ivre comme un matelot, hier soir, chevalier. Mon cheval est revenu tout seul, couvert d’écume. Il parait que vous avez fait le juif errant toute la nuit.
— Je ne l’ai point passée si mauvaise que vous le pourriez croire.
— Oh I je n’en suis pas en peine. Un galant de votre sorte ne doit pas manquer d’asiles chez les dames.
— Et vous donc, n’en avez-vous pas aussi quelquesuns?
— Un seul, chevalier; mais que je ne changerais pas pour tous les vôtres.
— C’est à savoir.
Le chevalier de Guise, comme lés jeunes gens d’alors, aimait à faire connaître au public ses amourettes; aussi les serments qui l’obligeaient à garder le silence furent-ils pour moitié dans l’impression profonde que lui laissa la rencontre fortuite de la nuit. Le premier jour il n’y pensa guère, parce qu’il alla soupex chez sa maitresse. Le second jour, étant im-