‹ Originaux du XVIIe siècleChapitre 7 sur 24 · LE CHEVAL DE CHÉQCI · texte numérisé non relu

LE CHEVAL DE CHÉQCI

1-16 cnevaiier voyant un cercle nombreux de jolies femmes parmi lesquelles il y en avait beaucoup de blondes, pensa que son inconnue pouvait bien s’y trouver. 11 conçut l’idée hardie de la forcer à se trahir par quelque signe d’émotion au récit de son aventure. Le désir de la découvrir triompha des scrupules et de la foi du serment. 11 évita de prononcer le nom de Créqui, et glissa légèrement sur l’épisode du cheval; mais il parla de la dame mystérieuse et de la maisonnette avec les détails les plus minutieux, en ayant soin d’étudier les moindres jeux de physionomie de son auditoire. 11 dit tout ce qu’il savait du signalement de la belle, en jurant ses grands dieux qu’il la poursuivrait jusqu’en enfer, et qu’il l’aimait à la rage.

L’histoire eut du succès et réjouit particulièrement la reine; mais aucune des beautés de la ruelle ne lais.sa voir qu’elle fût troublée. Le chevalier, croyant en être pour ses frais, s’apprêtait à sortir. Une femme, qui se trouva près de lui, se pencha contre son oreille et lui dit tout bas :

— Vous êtes un indigne et un traître !

Puis elle se retourna fort tranquillement pour reprendre la conversation qu’elle avait avec une autre personne. M. de Guise tiessaillit de joie et de surprise. Il vit des cheveux fort beaux, quoique d’un' blond un peu trop ardent ; une peau d’une blancheur parfaite, de grands yeux pleins de vivacité, une taille admirable et des mains eflilées ; ce ne pouvait être que son inconnue. Il la retrouvait en la personne de mademoiselle Paulet, jeune femme fort à la mode et qu’on accusait d’être galante. On disait même qu’elle avait eu quelque liaison avec le duc, frère du chevalier. Jamais M. de f^-uise u’avait songé à lui faire la cour ; mais depuis un instant elle lui semblait déli-

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cieusement belle, et il s’étonnait de ne l’avoir.point reconnue plus tôt.

En quittant le Louvre, mademoiselle Paulet n’avait pas fait cent pas en son carrosse que le chevalier se trouvait à cheval près de la portière. On releva les glaces d’un air fort maussade et on ne voulut pas seulement répondre au salut du jeune seigneur. Arrivé à l’hôtel du conseiller Paulet, M. de Guise offrit sa main pour faire descendre la demoiselle.

— Je ne sais, lui dit-on avec colère, comment je puis encore accepter les services d’un homme aussi déloyal que vous, monsieur.

— Vous ai-je fait le moindre tort? répondit humblement le chevalier; quelqu’un autre que voqs et moi sait-il ce qui s’est passé entre nous? De grâce ! permettez que je vous accompagne. Il faut que vous connaissiez à quel point je vous aime.

— Vous ne monterez pas chez moi, monsieur, je vous le défends; je suis trop irritée contre vous dans cet instant.

— Dites-moi au moins quand il vous plaira de me recevoir.

— On ne peut donc se défaire de vous?

— Ce sera difficile à présent, à moins que vous ne me fassiez mourir; mais vous ne serez pas assez cruelle pour me condamner sans m’entendre. Accordez-moi une seule audience.

— Eh bien, ce soir, à dix heures, mon carrosse vous ira prendre chez vous. Je vous donnerai audience dans la maisonnette où vous ôtes déjà venu. Vous trouverez en moi un juge sévère , je vous en avertis.

— Je consens d’avance à subir toutes les peines qu’il vous plaira de m’infliger. Elles ne sauraient être aussi dures que celle d’étre séparé de vous.

LE CUEVAL DE CRÉQDI.

•— A ce soir donc.

De retour à son hôtel, M. de Guise, ivre d’espérance, fit appeler son barbier, ouvrit ses boites de parfums, et mit une chemise k broderie d’or, comme si l’heure du rendez-vous eût été près de sonner. Ne sachant plus comment tuer le temps, il s’alla promener à pied sous les arbres du Cours. Cinq heures venaient de sonner lorsque M. de Créqui vint à passer sur son cheval noir.

— Qu’avez-vous donc, chevalier? lui cria le comte. Vous bâillez comme un président en séance.

— Je m’ennuie à la mort. Mais vous, comment venez-vous par ici sans vos gens?

— Je vais dîner à la campagne.

— Où donc cela?

— Je ne puis vous le dire.

— Est-ce que ce serait chez votre maîtresse?

— Précisément. Je suis en retard. Adieu, chevalier!

M. de Guise demeura comme frappé de la foudre. Une fantaisie de M. de Créqui pouvait lui enlever son bonheur. Des projets sinistres roulèrent dans sa cervelle. Il voulait avouer tout au comte et se battre à mort avec lui. Il fallait qu’un des deux pédât le pas à l’autre, car l’idée du partage devenait intolérable, et la jalousie dévorait le cœur du chevalier. La soirée lui sembla mortellement longue. Il descendit dans la rue avant dix heures, et prêta l’oreille avec attention au moindre bruit. Un brouillard épais enveloppait la ville. Quelques passants suivaient les murs avec des lanternes. Cependant le roulement d’un carrosse se fit bientôt entendre. Les chevaux tournèrent dans la rue et s’arrêtèrent devant l’hôtel; la portière s’ouvrit. M. de Guise bondissait de plaisir. 11 donna une bourse pleine d’or au laquais, et s’élança joyeusement sur le marchepied.

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OniGINAUX DU XVII' SIÈCLE.

— Sans doute, pensail-il eheinin faisant, Créqui n’a fait que dîner avec niaderaoiselle Paulet, et il n’y passe point la nuit.

Après un assez long voyage, la voiture entra dans une petite cour sablée. Mademoiselle Paulet descendit elle-inéine les degrés pour recevoir le chevalier; mais il crut s’apercevoir que l’aspect du vestibule n’était pas le même qu’à sa première visite.

— Vous viendrez anjourd'bui ilans mon salon, lui ilit-elle, c’est là qu’est mon tribunal. Voici le siège de l’accusé.

En parlant ainsi, la demoiselle désignait un large fauteuil jilacé ]irès du feu, à côté d'une table où le souper était servi.

— Jugez-moi de même tous les soirs, dit le chevalier en prenant un baiser sur deux lèvres entr’ouvertes par le sourire; et puisse mon procès durer plus longtemps que celui de lliron !

La camériste, qui sortit alors du salon, passa devant M. de Guise. Ce n’était pas celle qu’il avait vue la première fois. Le valet qui apporta les viandes était aussi une ligure nouvelle. Un doute étrange vint assaillir le cly’valier.

— Vous l’avez eu aujourd'hui à dîner'? dit-il à mademoiselle Paulet.

— De qui parlez-vous?

— De celui qui fera le malheur de ma vie si je ne vous arrache à lui.

— Ne pensons pas à cela.

— Encore un seul mot, je vous prie. De quelle couleur éUiit le manteau qu’il avait aujourd’hui?

— En vérité, vous ôtes singulier! Quelle fureur avez-vous de parler de cet homme? Ne chendiez donc pas à me le remettre dans l’esprit, et surtout ne me donnez pas occasion de prononcer son nom.

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