LE CHEVAL DE CRÉQEI
— Ouais! pensa M. de Guise, esl-ce qu’elle l’ignorait? est-ce que ce ne serait pas mon inconnue?
Dans l’incertitude où il tombait fout il coup, 1e chevalier ne voulut pas se priver d’un plaisir qui était si proche et si attrayant. Dans le cas même ofi il y aurait une tromperie sous jeu, elle était assez douce pour qu’il consentît à prolonger l’illusion.
On verra par la suite de cette histoire combien il était amoureux de son inconnue; mais un caprice d’un moment n’était pas à dédaigner pour cela. L’amour est un remède si sûr aux peines d’amour, qu’il aurait peut-être suffi que l’erreur se prolongeât jusqu’au lendemain pour que le chevalier se trouvât guéri de sa passion, et que mademoiselle Paulet s’emparât entièrement de cette imagination indécise qui cherchait il se fixer.
M. de Guise avait un moyen sûr d’éclaircir ses .soupçons; c’était le signe noir qui devait se trouver à la jonction du bras gauche ù l’épaule. Il eut le bon esprit de ne point trop se hâter d’y recourir. Il mangea le souper le plus gaiement qu’il pût, et laissa les choses suivre leur cours naturel. Ce fut le lendemain, à la pointe du jour seulement, comme la demoiselle sommeillait, qu’il écarta d’une main tremblante la manche de la chemise. Le bras était fort jpli et d’une blancheur charmante; mais le signe n’y était pas! Mademoiselle Paulet en s’éveillant vit le chevalier qui ajustait tranquillement scs dentelles et attachait son manteau.
— Que faites-vous donc? lui dit-elle.
— Ne vous dérangez pas, ma mignonne, réponditil; je vais poursuivre mes recherches. Je vous sais gré de la tromperie. Vous n’êtes pas mon inconnue, et si je pouvais l’oublier, ce serait bien auprès de vous; mais je sens que rien ne peut l’ôter de ma pensée,
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puisque je suis encore tout à elle dans ce moment mCme. Adieu. Acceptez cette bague en souvenir de cette nuit, et si vous en avez le temps, songez à moi quelquefois.
Le chevalier mit un fort beau diamant au doigt üe mademoiselle Paulet, et sortit de la maison.
V Un mois entier s’était écoulé depuis cette rencontre,
et M. de Guise n’avait pas reparu à la cour. N’espérant plus retrouver sa belle parmi les femmes de la noblesse, il s’était jeté si avant dans la bourgeoisie, qu’il ne venait plus au Louvre. On s’inquiéta d’une si longue absence. Bassompierre avait vu par les rues le chevalier fort en désordre, la mine pâle et son épée lui traînant sur les talons. Il fallait que l’amour lui eût troublé la raison ou qu’il fût malade. En effet, le pauvre jeune homme était au désespoir, et le jour que Bassompierre l’avait aperçu, il se mit au lit avec une grosse fièvre. On se rappela l’histoire racontée à la molle de la reine; on en reparla beaucoup, et la maladie du chevalier devint un sujet général de conversation. Les dames s’intéressaient à son malheur. On s’inscrivait pour lui chez le suisse de son hôtel, et Sa Majesté lui envoya le médecin des enfants.
Pendant qu’il était alité, le chevalier reçut un billet qui lui rendit un peu de courage. C’était de la dame • mystérieuse :
« Est-il vrai, lui disait-on, que vous soyez malade par amour pour moi? En ce cas, prenez patience. Les maris sont mortels comme les autres hommes, et les amants sont infidèles. Vous entendrez sans doute parler de moi dans trois mois. »
Le terme était fort long; mais enfin c’était du moins une perspective consolante. Ce qui contribua le plus au prompt rétablissement du malade, ce fut une inspi-