‹ Originaux et beaux esprits de l'Angleterre contemporaineChapitre 11 sur 29 · XI. — Stanley en Irlande · texte numérisé non relu

XI. — Stanley en Irlande

Voici, au vrai, la situation politique de Tlrlande en 1830, lorsque les whigs arrivèrent au pouvoir. Les tories libéraux, — il en est un certain nombre, — s'indignaient de ce que la concession faite aux catholiques n'avait point apaisé T Agitation; les tories purs gardaient rancune au duc de Wellington et à sir Robert Peel, qui les avaient, disaient-ils, trahis. Dans le peuple proprement dit se faisait remarquer un désappointement unanime. L'Émancipation,

4» O'GONNBLl BT O'GUNNOB.

ce mot magique dont on les avait berc^H tant d'aiinèos, rÉmauoipatiou laissait les pauvres d'Irlande dans leur misère tH leur abandon primitifs. Leurs huttes ù peine habitables ne s'étaient ni embellies in améliorées ; — ils n'avaient pas un morceau de pain de plus k donner 6 leura enfants aiTnmès;-* les magistrats tHaieut aussi durs et les propriétaires aussi avides que par le passé.

C'est dans ces circonstances que le marquis d'Anglesey fut nommé lord-lieutenant; et le duc de Wellington disait é cette occasion, « qu'on avait justement choisi pour cet emploi le moins apte de tous les candidats, i 11 avait raison. Non que le marquis manquât précisément de capacité , mais ses antécédents devaient lui fermei' un pays où il avait exercé son innuence dans im sens directement opposé aux ofTorts que les circonstances allaient exiger de lui. Jadis à la téta de rAgitalion,--ou du moins Tun de ses promoteur les plus ardents,— il allait être chargé de la réprimer, el devait trouver à chaque instant devant lui des gens tout prêts é se prévaloir des conseils qu'il leur avait donnés jadis. Personne ne pouvait contester qu'il n'eût été toutpuissant en Irlande, et qu'il n'y comptât encore beaucoup d'amis ; mais, dans ce pays, la popularité d'un lord-lioutenant tient é peu de dioso, et ne lui est jamais garantie pour plus de quelques senmines. L'e seul mérite réel qu'on put reoonnaltreé lord Anglesey était la sincère bionveillauce dont il se montra toujours animé pour le pays qu'il allait gouverner une seconde fois.

lord Anglosey aimait l'Irlande à faire douter qu'il AU Anglais.

Son premier secrétaire fut M. Stanley ^ U ferniolc

I Devenu depuU ci)iie t^poipis lord Stanley, ol •ujoiu'd'liul (liOO] comte de Derby.

SGËr^ES DE LA VIE POLITIQUE. 4U

de son caractère, son esprit prompt à se décider, sa pénétration remarquable, la facilité avec laquelle il embrasse les plus menus détails d'une administration compliquée: telles étaient les qualités qui le désignaient au choix des ministres. De plus, c'est un travailleur passionné, nullement un de ces hommes d'État dilettantiy qui font de la politique une affaire de moments perdus ; son talent de discussion, reconnu déjà par la Chambre des Goinmunes, — il n'avait que trente ans, — lui avait valu les compliments peu suspects des orateurs les plus distingués.

Au resté, il péchait par un défaut essentiel : son humeur impérieuse et réservée devait l'empêcher de jamais conquérir l'afTeclion de ses administrés. Les Irlandais apprécient surtout, chez un premier secrétaire, la politesse excessive, la condescendance toujours souriante. 11 faut leur parler comme Coriolan aux Romains, a en baisant les pavés, et le bonnet au bout des doigts^ . » Or les sentiments de H. Stanley étaient justement ceux que Shakspeare prête à son héros :

« Quoi donc ! faut-il aller la tête découverte, Et d un air repentant, et d'une bouche vile, A mon trop noble cœur donner un démenti?

M'abaissera ce point? »

Et ses amis auraient eu raison de lui dire, comme Yolumnie :

fc Vous êtes trop entier, on peut, sans s'avilir,

Se plier à la loi de la nécessité

L'honneur, la politique,

Ainsi que deux amis se tenant par la main,

A la guerre toiyours doivent marcher ensemble ! »

' Sbakspeare. — Coriolanus,

50 O'CONNEiL ET O'CONNOU.

Mais jamais on ne vit un mintstre moins disposé à faire acte de souplesse pour se concilier les esprits ; jamais on n en vit accepter de moins bonne grâce les flatterfes serviies de ses partisans eux-mêmes. Le chef des Stanley a un respect de lui-même et une dignité de caractère qui ne lui permettent pas certaines comédies nécessaires, Certaines intimités indispensables. Ses dîners étaient rares, ses bals sérieux et tristes. Oh voyait que ces fêtes officielles offertes aux dissipés de Dublin Tétaient par un homme austère, qui tient la dissipation en mépris. Les histoires comiques, le fun irlandais, trouvaient en lui un appréciateur plus que froid. Son extérieur n'avait rien de brillant. Les dandies de Dublin ne pouvaient lui envier ni la coupe d*un habit, ni les nuances élégantes d'un gilet. Sa gravité ne se fût point accommodée des suffrages familiers que les hoberereaux chasseurs du Gurragh accordent à «un bon et joyeux compère. » Si le siège du gouvernement eût été à Belfort ou & Cork, les choses auraient encore pu s'arranger; mais à Dublin, où la fatuité, plus que partout ailleurs, devient une « idée palpable ^ ; » à Dublin, où les coiffeurs et les marchands de nouveautés revendiquent une partie de Testioie accordée ailleurs aux savants ; à Dublin, où la découverte d*une nouvelle forme de bottes acquiert Timportance d*un événement public, M. Stanley ne pouvait espérer une longue et durable popularité.

Nous croyons qu'il eût dû, forçant un peu son naturel, ne point la dédaigner autant, et sacrifler quelque chose de son juste orgueil au désir de se faire des partisans utiles à SCS desseins. Que ne se rappelait-il les traditions du vice«

A Voir sur les êatlâiêê de bublin le spirittiol Âlbvm WUmàai» {Ihe Iriih Sketch-book) du romancier qui a longftomps sig^né TUmarsh (W. M. Thackeray).

roi Miilgrave, les agréables artifices auxquels ce dernier avait dû l'affection de la noblesse libérale et des classes bourgeoises! Que ne se rappelait-il aussi cette maxime de la Bruyère, plus applicable en Irlande que partout ailleurs ; < Avec de la vertu, de la capacité et une bonne conduite» Ton peut être- insupportable ; les. manières que Ton négUge comme de petit^es choses sont souvent ce qui fait que les hommes décident de vous en bien ou en mal. »

M. Stanley avait le fortiter m r^ dont parle lord Chesterfield — qui, lui aussi, gouverna rirlande;^mais il lui maur quait le suaviter in modo si fort préconisé dans les « Lettres à Philippe Stanhope. » Aussi, depuis Gastlereagh, n'avaiton pas vu d'autorité plus redoutée que la sienne, et l'énergie avec laquelle il soutenait au Parlement les mesures de là vice-royauté n'était guère propre à calmer les terreurs qu'il inspirait. Les es]Hits éclairés et les cœurs justes ne pou^ient lui refuser l'admiration due à sa droiture, à la franebise de sa politique, à son désir sincère d'amélïoration : ceux-ci méprisaient les calomnies dont il était entouré; ceuMà, — distinguant l'homme privé de l'homme public, — avaient appris, de la bouche même de ses tenanciers, à connaître et à respecter a le tyran Stanley, n Tous certainement ne votaient pas avec lui, mus ils l'estimaient secrètement bien au-dessus de ces radicaux au cœur gâté qui rançonnent sans pitié leurs fermiers, tout en prêchant sur les souffrances du peuple : — gêné* reux sur les bmtmgs, avares impitoyables dans la vie privée.

Comme premier secrétaire, M. Stanley ne fut donc point goûté ; mais sa renommée politique s'accrut singulièrement dans cet emploi difficile, et le malheureux sort de quelques-uns de ses actes ne put contrebalancerVheureux effet de ses luttes parlementaires avec O'Connell. Pendant

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les discussions du bill de Réfomie, chaque soir voyait renaître un de ces débats animés où M. Stanley,— presque seul, — * tenait tète, non-seulement à T Agitateur, mais â vingt autres antagonistes politiques. O'Connell s'épuisait en attaques injurieuses; toutefois le premier secrétaire n*eut jamais le dessous. Tout autre adversaire eût succombé sous les écrasantes répliques qui ne lui faisaient jamais défaut. O'Connell les subissait avec une fureur concentrée, en méditant quelque terrible vengeance. M. Croker % l'un des anciens ministres tories, — se réveillant tout à coup du long silence qu'il avait gardé au pouvoir,— employa de rares talents à défendre le vieux système dos bourgs. Mais, quelle que fût l'éloquence deTex-secrétaire de T Amirauté, lord Stanley obtint sur lui, dans plus d'une occasion, d'incontestables avantagei^. Son éloquence sérieuse, naturelie, dépourvue d*artiflces apparents, alla même jusqu'à balancer l'effet de ce langage travaillé, artificiel, de cette argumentation froide et platisible qui faisaient la force de sir Robert Peel. Quant à M. Sheil, ses philtppiques de mélodrame, quelque ingénieuses qu'elles fussent toujours, quelque sensées qu'elles fussent parfois, tombaient, inoffensives comme le javelot de Priam, aux pieds du premier secrétaire, toujours prêt à les repousser en quelques phrases. Depuis la session mémorable où Pitt, soutenant les assauts de Fox et de Burke, avait renversé h parti whig, on n'avait pas vu au Parlement anglais un tournoi d'éloquence soutenu avec autant de talent et de bonheur.

' Thotnai Grofton Crokor (1798-1854), l'un des principaux rédactcurn de la Quorterly Heview, écrivain quelquefois éloquent, souvent absurde au premier chef. Il était Irlandais, et a beaucoup écrit sur l'Irlande ; beaucoup publié, devrions-nous dire, car ses deux seuls ouvrages véritablement originaux sont Damey Mehonay (1S39) et My Vitiage versus Our Village (même année). Ces deux romans sont d'un mérite tout & fait secondaire.

Ce qui caractérise la parole da chef des Stanley, ce qui la met à part de toute comparaison avec celle des plus brillants orateurs modernes, c'est la simplicité toute saxonne de son style. Gomme lui, Charles Fox méprisait le faux brillant que donnent les ressources de la rhétorique, et préférait, — admirable représentant du caractère national, — le langage précis de la raison aux plus pompeux développements oratoires ; mais la passion de Fox pour les littératures étrangères, pour les conteurs italiens, pour les drames français, 6tait à sa diction ce qu*on pourrait appeler le gr(7tlt du terroir. Pitt son antagoniste, Burke son contemporain, Sheridan son ami, étaient tous plus oa moins adonnés à une sorte de recherche éclatante qui n'est point dans la vérité de nos mœurs. On retrouve dans quelques maximes de lord Chatham l'empreinte saxonne bien mieux conservée ; mais l'ensemble de ses discours était artificiel, et, pour ainsi dire, scénique. Lord Derby, au contraire, — et nous ne saurions citer personne qui mérite comme lui cet éloge, — se tient à l'abri de toute affectation classique, soit dans ses tournures de phrase, soit dans le choix de ses allusions. Si on ne le savait d'ailleurs, la forme même de ses discours simples et nerveux dirait assez, — à quiconque les examine comme compositions littéraires, — que les pièces de Shakspeare et les anciens livres de théologie comptent au nombre de ses lectures favorites. Il suit en ceci les conseils que lord Brougham donnait naguère aux étudiants de Glasgow en les invitant à « s'inspirer des anciens monuments de la littérature anglaise. » Pourquoi lord Brougham n'a-t-ii point pratiqué la doctrine qu'il prêchait si bien?

Nous avons vu comment l'humeur altière et susceptible de H. Stanley le rendait, à quelques égards, incapable de dominer l'Irlande, où le pouvoir est toujours placé entre

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le% flatterie! les plus dégoûtaatei et lei |dui injurieuees cebmnies : il n'avait ni la douceur qui accepte les unes» ni le sang'froid qui déconcerte le« autres. On ne l'inllmidait poitU, maii on Tirritait ; et set ennemis parvioreoi A faire de son gouvernement une sorte de combat perpétuel avec le peuple irlandais.

Aucun premier secrétaire n'avait foit autant de bien au pays; — aucunn'y fut moins aimé.

Hécapitulons cependant ses principaux actes. Il fut le premier ministre irlandais qui parvint à détruire le paili orangiste. Lord Wellesley et M. Plunket avaient échoué dans cette tâche. M. Stanley mit fin aux processions de§ Orangemen^ et dispersa par des mesures vigoureusee leurs associations illégales.

11 fut le premier qui prit des moyens efficaces pour isoler les Jurés de toute influence extérieure» Lord Norpeih et sir Michâêl OXoghlen n*ont fait, depuis, que suivre la route ouverte par lord Derby.

Ce fut encore ce dernier qui établit d'une manière équitable et sage un système d'éducation nationale; et pour cela il lui bllut hardiment résister au fanatisme aveugle des deux clergés^ catholique et protestant. Par là se trouva paralysé le prosélytisme religieux qui avait toujours été le fléau de la société irlandaise.

11 Ait le premier ministre irlandais qui attaqua sérieusemont les abus d'un établissement ecclésiastique devenu excessif; et, quoique ses réformes n'aient pu, du premier coup, atteindre la dernière limite^ il réduisit considérablement le nombre des évéchés protestants qui surchargeaient le pays.

Plus que tous ses prédécesseurs, il voua ses soins au développement des ressources matérielles de l'Irlande. Sous ses auspices, un Bureau des travaux publics fut établi;

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les Tdîesde Gommunieation devinrent et plus nombreuses et plus eenifflodes; les travaux nécessaires k la navigsiioii du Shannon furent entrepris par le gouvernement.

Comptons enfin parmi ses mérites d'avoir tenu en échec rinsolence proverbiale de la magistrature et du barreau d'Irlande à Tégard des vice-rois.

11 a été de mode parmi les libéraux d'attribuer à lord Derby,-- alors M. Stantey, — tous les maux qui ont désolé rirlande pendant les mnées Ifôl et 1832; mais nous en avons dit assez pour établir que tout autre gouvernement eât été en butte aux. attaques dont O'Connell accabla pelui'^i. Les grands politiques qui raisomient volontiers sur les événensents accomplis, — et dont la sagesse prévoit ahr^ facilement toutes les mesures qu'on aurait dû prendre dans les dreonstances difficiles, — ont prétendu que le premier secrétaire whig aurait dû rechercher le concours d'O'ConneU et de&Âgitateurs. On n'oublie, à ce sujet, qu'une petite difficulté; c'est que le principe général de l'administration dirigée par lord Grey était de n'adopter aucune des opinions professées en Irlande» et de garder; au sein des partis, la plus stricte neutralité. Sous ce rapport, lord Anglesey ne devait que continuer, purém^t et simplement, les traditions de son prédécesseur Wellesley.

Loin de nous l'idée d'approuver cette marche, la plus propre à dépopulariser une administration irlandaise. — M. Stanley ne l'aurait peut-être pas suivie de lui-môme ; ce fut à Aie qu'il dut ses revers.

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