XIII. — IMCONVéNIENTS DE U MEUTOAUTé
Nonobstant ce qu'on en pourrait croire, lord Anglesey n'avait point l'intention d'assurer la prédominance du parti tory au moyen des faveurs dont il le comblait.. Seulement il voulait constituer un gouvernement de fusion» mêler les hommes, amalgamer les principes.
Le résultat l'a prouvé, — c'était poursuivre une chimère.
Le parti whig en Irlande, il y a une vingtaine d'années» si vous le sépariez d'O'Connell et des repeaUrs^ n'était pas de force à soutenir un parallèle avec le parti tory. Celui-ci l'emportait et par le talent, et par l'influence, et par la richesse. Il n'en est pas moins vrai, ou plutôt il n'en est que plus vrai que, — si l'on voulait établir un véritable équilibre politique, — il fallait donner pour antagoniste, à la noblesse tory, un barreau whig puissant et respecté. Le seul moyen d'arriver à ce résultat est d'exclure les conservateurs de tous les emplois de haute magistrature. Inique au premier coup d'œil, cette mesure est indispensable au maintien d'une administration libérale, et c'est là un fait reconnu depuis 1835, une politique adoptée par lord Normanby et par son célèbre acolyte,
H. Druinmond, qui se sont tous deux fort bien trouvés de cette partialité apparente.
Le système qui prévalait avant eux, — celui du partage des emplois entre les opinions opposées, — amène les plus désastreuses conséquences, il réunit autour du lord-lieutenant une foule de conseillers étrangers les uns aux autres, — nécessairement partagés d'avis sur toute mesure importante, — et qui, n'ayant jamais porté les mêmes toasts politiques, se trouvent, à leur grande surprise, obligés de concourir au même œuvre. On peut se faire une idée du désordre et de l'incertitude que leurs inspirations contradictoires jettent dans la marche du pouvoir exécutif, en se demandant ce qui fût arrivé en Angleterre si lord Palmerston et lord Aberdeen, par exemple, s'étaient trouvés à la fois chargés de diriger les affaires extérieures, ou si le département de Tintérieur avait été confié le même jour à sir James Graham et à lord Howick. On n'attendrait pas, nous le pensons, d un ministère composé dans de pareilles données, une grande promptitude de décisions, une grande vigueur de mesures : ainsi de l'Irlande, indistinctement livrée aux whigs et aux tories, lorsqu'il eût fallu donner aux premiers toute la force gouvernementale, laisser aux seconds leur influence d'opposition.
Lord Anglesey et M. Stanley commirent une faute grave en s'isolant : ils se la seraient épargnée s'ils avaient suivi les conseils que Charles Fox donnait, en 1782, à lord Cbarlemont, lorsque le ministère Rockingham prit possession du pouvoir;
a Pourquoi, écrivait-il, le changement complet de la politique anglaise ne s'appliquerait-ii point avec le même succès aux affaires d'Irlande? Pourquoi l'administration n'y chercherait-elle pas l'appui des mêmes hommes qui
6!i O^CONNELL RT O'CONNOn.
jusqulot marqnaleni par leur influence à la tête dea oppoaanU, et qui, sans se démentir, pourraient oonoourir i Tapplioatiou dn principes nouveaux? En un mot, pourquoi les whigs de tout le royaumo ne formeraient-Us pas uuo ligue d'opinions» s^inon une tiguo de fait? »
Mais lord Angicsey ne voulait passer ni pour whig ni pour tory : sa gloire était de n'appartenir h aucun des par* tis existants; et, dans un pays où les masses, partageant SOS idées, n'auraient été imbues d'aucun préjugé, sa politique eût peut-être été appliquée avec succès. Mais, dans les circonstances que nous avons déjà fait connaître, un lord-lieutenant, désigné par un cabinet comme celui où Grey, Altkorp et Durham siégeaient ensemble, ne pouvait pas adopter une plus mauvaise marche que ne ilt lord Anglesey, en prodiguant à Topposition tory les emplois les plus importants delà magistrature.
Il était autorisé h mettre une certaine confiance dans son habileté administrative, parla grande popularité dont il avait joui en 18S8, et son rôle important dans la question de rÊmancipation catholique. A cette époque, il avait également appliqué la doctrine fUueste de la neutralit(> politique ; et il l'avait (hit avec succès, parce que les Agitateuim avaient alors intérêt, se voyant appuyés par lui, à le grandir de leur docilité même. Thomas Moore, — qui voyait le double jeu de Sa Seigneurie, et les ftiturs dangers de son équitatlon politique, — l'avait comparé, dans des vers tout à fait spirituels, aux périlleux écuyers d'Astley exécutant leurs exercices sur deux chevaux :
« Ainsi clicvaucho, d'une allure douci^ et agn^ahlo — eo cavalier liaixii, loi\i Anglesey, — papiste et protostanl tout à la foi». — Son nohlo talon pi^se altornntivemonl, et d*un poids égal, — vsur les deux G0\u*siei*8 qui prêtent leur cou
à ses rênes impartiales ; — Forchestre cependant, mêlant des airs opposés, — tantôt chante le Jour de Patrick^ tantôt les Eaux de la Boyne ; — et Robert Peel, chargé de Texhibition, fait claquer — au milieu de Tarène — son long fouet à mèche pour tenir en haleine les montures hésitantes • .
Mais que mylord vienne à perdre son gracieux
équilibre, — qu*il contrarie les mouvements de Tun ou Tautre cheval, — que par mégarde il sangle, d un coup de fouet mal appliqué, •* ou la queue papiste ou le bout d'oreflle protestant, *- les coursiers désunis se séparent aussitôt, libres et menaçants, — tandis que lord Anglesey tombe Ipurdement entre les deux ^.1
Les premières mesures adoptées par Thomme d*État dont nous parlons furent dirigées contre l'Agitation du repeal. On la dénonça dans des proclamations foudroyantes, et l'on profita contre elle de tout l'arbitraire que les statuts portés contre l'Association catholique avaient
^ Se rides along with canter smooth and pleasant
That horseman bold, lord Anglesey, at présent Papist and protestant ; the coursers twain That lend their necks to his impartial rein ; And round the ring each honoured as they go^ ^ith equal pressure from liis graceful toe, Totheold medley tune balf " Patrick's Bay, " And half *• Boyne Water " take their cantering vay — While Peel, the showman, in the middle cracks His long lasfaed whip to cheer the doubtfu) hacks. »
« If once my lord his graceful balance loses».'
Or fails to keep each foot wbere each horse chooscs,
If be but give one extra touch of whip
To papisfs tail, or protestant's ear tip,
Off boit the sovered steeds, for mischief free,
And down between them plumps lord Anglesey. Jt>
ajoute aux attributions ordinaires du lord-lieutenant. L'ëtonnement que ces dispositions tyranniquos excitèrent dans le pays tournèrent au profit d'O'Gonnell et &sa gloire* Il eut tous les bénèflces de la persécution, et vit avec une joie secrète s*enfler son budget de griefs.
Les meetings publics lui demeurant interdits, il se servit de la presse pour continuer TAgitation, et cbaque semaine une longue èpltre du Ubérateur remplaçait son discours d'autrefois. Le gouvernement commença des poursuites ; mais alors, tldèle à sa tactique ordinaire, multipliant les exceptions dilatoires, ou les faisant disparaître à son gré pour changer la forme de la procédure, * aujourd'hui se déclarant innocent, le lendemain se bornant ft présenter des excuses,— il déjoua toutes lâs attaques des légistes de la Couronne, et arriva, sans avoir été jugé, à Texpiration du terme pendant lequel était valide le statut temporaire qui permettait de le poursuivre.
Une autre Agitation que celle du repeal vint, en 1 838, aggraver la situation des choses. Ce fut celle qui s'éleva tout à coup au sujet des dîmes. Ou eu a vu de plus étendues et de plus effrayantes au premier aspect ; mais aucune n'a jamais été si spontanée, si naturelle. Sans y être appelés par aucun promoteur de désordre, les habitants de chaque paroisse combinèrent une résistance passive à Timpô alloué contre elle. Tout ce qu'on essaya pour les soumettre échoua complètement : les proclamations d'Edouard Geoffroy Smith Stanley S les exhortations du clergé protestant, le concours des magistrats, les cfforls de la police, le déploiement imposant des forces militaires. Nulle part on ne put lever les dîmes. Si quelques bestiaux étaient saisis et qu'on voulût procéder à leur vbnte, des milliers
* Lord Derby, altutl désigné avec tous ses prénoms.
de paysans accouraient à l'enchère, et leur seule présence, sans autre menace, empêchait les acquéreurs de se mettre en avant D'ailleurs, la saisie elle-même était presque impossible. A l'approche des soldats ou des agents de police, les cors résonnaient de colline en colline, et les débiteurs de. la taxe avaient tout le temps de mettre leurs troupeaux à l'abri du bailiff. Des antres inconnus, des rochers impénétrables, s'ouvraient pour eux. L'opinion générale sanctionnait cette espèce de conspiration sans chef dont les motifs étaient parfaitement avouables. Malheureusement des conflits meurtriers s'établirent sur plusieurs points, et Nevrtownberry, Garrickshock, Wallstown, Carrigan, Dun-^ manway, virent couler le sang des deux partis.
Faut-il reprocher les mouvements dont nous parlons à lord Anglesey ou à son premier secrétaire? Ce serait là une injustice. Tous autres ministres, à leur place, auraient été en butte à des rébellions pareilles ; seulement lord Mttigrave, lord Morpeth et M. Drummond, ainsi attaqués, auraient eu pour se défendre plus de partisans acquis au gouvernement. Ils n'auraient pas vu tant de whigs leur manquer au moment décisif; — et dans les élections Hu auraient mieux empêché OGoimell de grossir sa queue paiiementaire.
Les poursuites acharnées du gouvernement contre la presse lui firent grand tort en cette occasion; elles furent multipliées à la légère, et donnèrent de l'ombrage aux partisans de l'opinion constitutionnelle modérée.