XVI. — VîCïOiaKi RT CONQUÂTK
Fergus, une fols en veine, étendit à d'autres qu'à lui sas projets ambitieux. Il n'était pas encore député qu'il
songeait à faire aire ses amis ; et le bourg de Hallow fut iuserit au nombre des collèges qu'il voulait purger de leur wUggisme invétéré.
Mallow, — une des villes les plus riches de Tlrlande et méiDe desTroie-Roysoimes,— n*avait,il y a vingt ans, que six à sept mille âmes de population, et environ quatre cents électeurs. Depuis 1690, à deux ou trois exceptions près, elle envoyait toujours au Parlement un membre de la famille Jepbson-Norreys, la plus opulente et la plus ancienne des avirons. Les Jepbson résident sur les lieux, dans leur magnifique habitation de HalIow^Castle, confisquée jadis, par Elisabeth, sur un Desmond. Us avaient pour représentant, en 1832, M. Jephson (depuis sir Denham-Norreys), dont l'indépendance sera facilement appréciée lorsqu'on saura qu'il soutint seul O'Connell, après la défaite parlementaire de l'Agitateur, battu, comme nous l'avons dit plus haut, par « le long Jack Doherty. » Connellyderetour en Irlande, témoigna hautement sa reconnaissance et délivra une foule de certificats oratoires •• à l'indépendance, au patriotisme, à la magnanimité de Charles Denham OHando Jephson de Hallow. » Il y eut, à Cork, un meeting solennel pour rendre grâces à ce courageux défenseur du grand Daniel. Certes, on pouvait, après de telles épreuves, avoir foi dans une popularité si solidement établie. Les tories seuls devaient se croire en état de lutter à Mallow contre le député sortant.
€ Eh bien , non ! ...» se dit Fergus O'Connor , qui avait des vues de ce côté. Un sien voisin, M. William Joseph O'Neill Daunt de Kilcaskan-Castle, qui résidait à cinqus»fite milles de là, dans une autre division du comté, fut par lui présenté aux électeurs, parmi lesquels ce candidat inconnu n'avait ni parents, ni amis, ni relations quelconques.
Le lecteur, partageant la surprise dont ces braves suf-
80 O'CONNEIL ET O'GONNOR.
flragants ftirent sans doute frappés, se demande ici, pour peu qu'il connaisse nos usages en matière électorale, si M. O'Neill Daunt de Kilcaslcan-Castle n'était pas un des no* tables de la province, un des gros propriétaires, inscrits sur la liste des grands jurés (grand jurors), — « En ce cas, ajoute-t-il, on («'explique, à la rigueur, cette candidature inusitée. »
Hais M. Daunt, etc., n*était ni grand juré, ni grand propriétaire, ni notable à quelque titre que ce puisse être, malgré la superbe terminaison o de Kilcaskan-Castle. » M. Daunt, bien loin de là, ne remplissait même pas les conditions nécessaires pour être élu ; ce qui fut prouvé plus tard devant le Parlement, et lui valut une ^êction fort désagréable. Quant à son mérite personnel, on ne le con« naissait que comme auteur d'un petit roman religieux et maître d*un énorme château golhique (Kilcaskan-Caslle), tout au plus habitable pour le possesseur de 3,000 £ (75,000 fr.) de rente. Or M. Daunt, etc., n'avait pas le tiers de ce revenu.
Afin d'assurer rélection de son ami et la sienne pro* pre, O'Connor fit des prodiges, et, grâce à l'état violent des partis, il obtint des résultats inouïs. Nous citerons, par exemple, une candidature protestante (celle d*0'Con« nor), soutenue avec enthousiasme par une partie du clergé catholique, contre celle d'un coréligioimaire, M. Standish Darry, whig radical. Partout sévissoit la tempête du repeal; partout les hommes modérés battaient on retraite devant oUe, et ceux qui essayaient de résister, ou bien disparaissaient emportés par elle, ou bien, tout à coup métamorphosés, s'associaient au mouvement général. Il y eut des conversions si subites, si peu prévoyables, qu'elles tenaient du miracle. Non-seulement des Girondins (on nous passera ces épithétes empruntées à une histoire mieux
SCÈNES DE LA Ylfi POLITIQUE. 81
conuue que la nôtre), se transformèrent eh Montagnards, des whigs modérés devinrent repealers^ mais on vit des tories pur sang, — nommés à ee titre, éprouvés dans les luttes parlementaires, fidèles jusqu'alors à leurs principes, — se déclarer « patriotes » un beau matin, à la stupéfaction générale.
Prenons pour exemple Fun d'eux, M. Callaghan. Nommé par les tories de Cork en 1829, il avait constamment soutenu Tadministration Wellington : il avait voté contre toutes les réformes, même les plus modérées. Exemple : lord Grej présente pour la première fois le fameux MU qui donnait des bases équitables à la représentation nationale ; ce bill est rejeté à la majorité d'une voix : — M . Cal<laghan avait voté contre.
Un an après, le bill passe. Le cri du repeal est poussé ; Félément démocratique surgit dans les régions inférieures du libéralisme irlandais. Bientôt il domine si bien les deux autres fractions de cette opinion, que TÂssocialion des Ouvriers (Trades Association) devient une puissance électorale avec laquelle les libéraux modérés de Cork croient devoir traiter par ambassadeurs.
Ceux qui firent partie de la députation se souviendront toujours de leur arrivée dans une vieille salle gothique en ruines, où se tenaient les séances de ces nouveaux Jacobins. L'assemblée était nombreuse. Quelques chandelles à deux liards, çà et là fixées aux murs, éclairaient mal les rangs pressés de ces politiques d'atelier.
L'entrée des envoyés Girondins fut accueiUie par un silence de mauvais augiu-e. C'étaient pourtant des hommes généralement estimés, de vieux défenseurs de la cause populaire. Seulement, ils ne regardaient pas comme indispensable la nécessité d'une législature domestique, et entrevoyaient les difficultés d'une séparation non amiable^
sa O'GONNBLL ET O'GONMOR.
dNine insurrection contre TAngleterre. Cela sufBsait pour qu'ils fussent regardés avec une méfiance manifeste par les « honnêtes repeakra » au milieu desquels on les introduisait, et dont ils interrompaient l'œuvre nocturne.
Si ces derniers s'étaient bornés à de la froideur, passe encore. Mais ils ne se génèrent pas pour laisser éclater, les uns des rires ironiques , les autres des interpellations insultantes. On raillait ouvertement les k aristocrates » humiliés, e( les plus hardis commençaient à déblatérer contre la dèputation, quand H. Heagher, l'un des envoyés, sans se laisser intimider par le nombre ou l'attitude de ses adversaires, éclata contre ces ingrats en reproches virulents. Aussitôt le préddent de l'Association se leva, — il était du bien petit nombre des riches qu'elle comptait dans son sein, — et, affectant le phts grand calme, il demanda aux députés :
« Qui donc étes-vous, et d'où venez-vous, vous qui demandes audience aux Ouvriers-unis de la cité de Cork f Ête8*vous envoyés par une réunion publique de citoyens assemblés au grand jour? ou pariez*vous simplement comme organes d'une junte politique, bornée à qudques individus? »
Ce disant, il les regardait en face, et ne semblait reconnaître aucun des personnages qui composaient la députation. Il leur parlait comme à des inconnus dont il aurait pour la première fois aperçu le visage, et avec une hauteur démocratique à laquelle ils ne pouvaient s'attendre. Aussi en demeurèrent-ils stupéfaits, eux dont les moindres paroles étaient naguère applaudies à toute outrance par ceux-là même qui les méconnaissaient aujourd'hui ?
Tous ceux qui nous ont raconté cette scène s'accordmit à dira qu'elle eut un caractère dramatique des plus
étranges^ et que rien n'étail frappatit à voir comme la pâleur étonnée des députés whigs, — 1 indignation exprès* sive de H. Meagher, — le sourire sardonique des démocrates — et la froideur glaciale de leur président) letout dans cette sombre salle où de pâles clartés se jouaient capricieus^nent.
Après la bizarre entrevue qu* elles éclairaient, le règne du repeal commença dans le Munster. H. Daniel Gal^lagban, — nous avons dit ce qull était,— proclama tout à coup son adhésion à la foi nouvelle et entraîna sur ses pas, — tant ces sortes d'apostasies sont d'un exemple dangereux, — tous les libéraux modérés et les politiques whigs. Un négociant de la ville était allé déjeuner à Gove, à quelques milles de là. Bevenu à l'heure du dîner, il fut fort étonné de trouver dans la Chambre de commerce quarante à cinquante de ses confrères qu*il avait laissés le matin tout à fait opposés au repeal, déblatérant le soir contre l'union des deux pays. Tous s'excusaient de leur versatilité sur ce que « M. Callaghan lui-même » était devenu repealer.
Comment nous étonner des succès d'O'Connor, puisque le hasard l'avait poussé à la tète de ce singulier inouvement? Au bruit des cors et des mousqueteries qui annonçaient la lutte des paysans contre les collecteurs de dîmes se mêlaient ses discours incendiaires, accueillis avec avidité par les uns, avec terreur par les autres. On assassinait jusqu'à, des prêtres catholiques; on assommait à coups de pierre des propriétaires dont le seul crime était de réclamer leurs droits ; Fergus semblait de loin le chef et l'inspirateur de ces sanglantes émeutes. On le voyait parcourir en tous sens le sud de l'Irlande, et vainqueur partout où il engageait le combat, soit contre les tories, soit contre les \^hig8, soit contre les modérés, soit enfin
«4 O'GONNGLL ET O'GONNOR.
contre la coalition de ces diverses nuances d'opinion. A Haliow, par exemple, tous les « honnêtes gens » sans dis. tinction de politique se rallièrent autour de M. Jephson contre H. Daunt, a contre l'intrus, l'étranger, Finconnu, le non éprouvé; » mais son rang, ses richesses, l'estime dont il était entouré, rien ne put empêcher la défaite du candidat whig. Un système d'intimidation fut organisé ; la populace s'émut à la voix des démagogues et des prêtres; l'élection fut emportée à la baïonnette par la canaille insurgée, devant laquelle reculèrent tous les électeurs timides, et le beau nom de M. William Joseph O'Neill Daunt de Kilcaskan-Castle sortit victorieux de la lutte. Ceux-là même qui l'avaient ainsi tiré du néant semblèrent surpris, la chose faite, du résultat de leurs menées.
Le flot qui l'apporta recule épouvanté !
Mais le flot n'en avait pas moins jetéM. Daunt à la Chambre des Communes.
En vingt autres endroits, il en alla de môme. A Yougliai, jusque-là soumis au duc de Devonshire, M. John O'Connell , le fils du Libérateur , remplissant à peine les conditions d'âge, n'eut qu'à se présenter pour être élu. A Cork , le fils du comle de Cork, M . John Boyie, et M. Newenham, — prolestanls puritains, mais conservaleurs trèsmodérés, — furent battus sans peine par MM. Baldwin et Callaghan (le renégat). Ce qui rendit piquant ce dernier conflit, c'est que M. Newenham, peu d'années auparavant, avait inutilement dépensé plus de 15,000 i (375,000 fr.) pour lutter contre M. Callaghan, qui passait alors pour meilleur tory que M. Newenham. Il est rare et curieux
d'être ainsi battu deux fois par le même adversaire, en verta de deux opinions diamétralement opposées.