‹ Originaux et beaux esprits de l'Angleterre contemporaineChapitre 16 sur 29 · XVH. — USE ÉCLIPSE POLITIQUE · texte numérisé non relu

XVH. — USE ÉCLIPSE POLITIQUE

Canning disait : « Voulez-vous amortir un démagogue? Ouvrez-lui les portes du Parlement. » — Jamais cette maxime ne trouva mieux son application que dans la carrière d'O'Connor.

A peine élu par le comté de Cork, la tête lui tourna complètement. Bien que sa fortune fût des plus médio* cres, il voulut trancher du grand seigneur, et tenir châ< leau comme un Norlhumberland ou un Bridgewater. Or il avait, —par malheur pour lui, — une habitation qui se prêtait à cette comédie. C'était un grand diable de manoir, perché sur une hauteur près de Dummanway , au milieu d'un pays charmant et sauvage. On y arrive par une avenue sinueuse d'un mille et demi de long. La façade donne sur une vaste terrasse. Vous montez un triple perron, et vous débarquez dansune énorme salle, où manœuvreraient à Taise une calèche et son attelage. De chaque côté , un vaste salon de réception ouvre ses portes démesurément hospitaUères, et engloutit les visiteurs par douzaines. Il faudrait 6 à 7,000 * (150 à 175,000 fr.) de-rente pour tenir honorablement un pareil séjour. Aux dépenses qu il occasionnait, Fergus, affamé de notoriété ^ joignit celles d'un aspirant aux palmes du Turf. H fut question, dans les feuilles publiques, des chevaux qu'il allait faire courir: Louisa, by Relier, etc., eiChay-liarse, autrement dit Redliover. La célébrité du démocrate, s'étendant à tout ce qui lui appartenait, fit trembler ses concurrents équestres; mais ils ne furent pas longtemps à se rassurer : les trois

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mct^'hm'sfs du noiiveau député iVélaîent que de misèrïrbies rosses, distaneées dés les premières éqpreuves, et bon* lousement exclues du champ de courses,

k liondres, Fergus eut les honneurs d*une saison : tout le monde le trouva divertissant, et sa société particulière fut recherchée par les plus diftlciles. Au Parlement, par exemple, il eut peu de succès; ses tirades ampoulées ennuyaient son délicat auditoire, et Ton n'y prêta bientôt aucune espèce d'attention. Cependant une occasion s'offtrit de faire du tapage au moins parmi les siens, et Fergus ne manqua pas de la saisir. Ce l\it vers le milieu de IBS5, quand le prudent 0*Connell eut déclaré qu'il ne soumettrait pas au Parlement la question du repeaL \\ pressentait avec raison qu*il y avait là un échec à éviter, 0*Connor ne voyait pas si loin, et d'ailleui's, pourvu qu*il fit du bruit, que lui importait le reste? Il leva donc contre 0*Connelirèlendard de la révolte, et annonça hautement qu*il allait reprendre la motion abandonnée. Le grand Agitateur eut beau faire, il se glissa dans sa q^ieue, A cette occasion, dos dissentiments qui menaçaient son influence, 0*Connor avait ses partisans; il fallut hire jugtT la question par tous les conjurés irlandais du Parlemeut, et la motion du repeal ne fut ajournée qn*J^ une petite majorité. De plus, O'Connell ftit obligé de promettre que Vannée suivante, sous aucun prétexte, il ne i^tarderait le grand combat réclamé par la démocratie de la verte Érin,

Encore un succès pour 0*Connor. Il revint, le bonnet sur Toreille, auprès de ses électeurs, bien décidé à supplanter OConnell par tous les moyens possibles. En conséquence, il crut faire merveille en reprenant solennellement au barreau l'exercice de sa profession. Les dossiers affluèrent en effet. Que n'attendaient pas de Fergus les

bfns paysans du cireuil? Meurtres, incendies, rapts, déprédations, ils eurent soin de lui tout fournir en ^ondance. Mais le l^islateui* improvisé n'était qu'un trèsmédiocre légiste, et bientôt les accusés, - avertis par de fâcheux essais, — lui retirèrent une confiance trop légèrement accordée.

Survinrent les élections de 1834. M. Longfield, candidat tory, se porta contre O'Connor. Il n'avait pas la moindre chance de réussir par la voie du scrutin, puisque les conservateurs pouvaient à peine, sur quatre mille suffra* ges, en revendiquer un millier ; mais il comptait, — * et ne s'en cacha nullement, — contester légalement à son adversaire sa condition d'éligible. Il distribua dans ce sens une Circulaire aux électeurs, et cette précaution le substituait de droit à O'Connor, si celui-ci, arrivant au Parlement, était déclaré indigne d'y siéger. Les libéraux ne firent qUe rire des menaces de .H. Longfield. On s'assura prés de Fergus qu'il était éligible, et, sur sa parole, les éle<^eurs allèrent en avant. Il fut élu ; ses pouvoirs furent contestés, et, vérification faite, il se trouva qu'il ne remplissait pas les conditions voulues pour être membre des Commu^ nés. En conséquence, M. Longfield, candidat de la mino* rite, représenta le coi^ de Cork.

Le même malheur était arrivé jadis à Wilberforce et à bien d'autres, sans qu*il leur fût imputé à crime. Mais les électeurs de Cork manifestèrent la plus vive indignation contre O'Connor, qui, disaient-ils, les avaient trahis. Observons, cependant, que rien, dans son caractère privé, n'autorise à le soupçoimer d*avoir frauduleusement capté les suffrages. Il a toujours eu la réputation d'un homme parfaitement droit, et délicat jusqu'au scrupule dans toutes ses transactions privées ; mais on ne raisonna pas sa défaveur plus qu'on n'avait raisonné la confiance absolue

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dont il atait si mal profité ; d'ailleurs il acheva d*irriler les électeurs en faisant manquer, par son obstination maladroite, l'élection du jeune M. Cobbett, à (Hdham. Portés tous deux par les radicaux, ils pouvaient, en se désistant l'un au profit de l'autre, triompher du candidat conservateur. O'Connor, en minorité dans son parti» devait évidenunent se retirer ; mais il ne sut pas accomplir ce sacrifice, et le résultat fut une nouvelle défaite pour ses alliés.

En Angleterre comme en Irlande, pour les chartùttf comme pour les repealerSj 0*Connor a toujours été un malencontreux champion. Sans le regarder le moins du monde comme un faux frère, ils ont droit, les uns et les autres, de regretter le moment où il a pris rang parmi eux. Quant à nous, cette carrière si étrange nous a paru méri« ter une mention détaillée : elle donne une idée très-juste de ce qu'était l'Irlande pendant la première crise de l'Agitation pour le repeal. En elle-même, d'ailleurs, elle ne manque pas d'intérêt, et l'un des ex-collègues de Fergus, un des tronçoru de la queue o*canndlûie, a fait de cet Agi* teur sans cervelle le héros d'un roman fort spirituel, où quelques-unes de ses aventures sont fidèlement rapportées.

Ce roman a pour titre : la ChaSk aux femmes ^

XVllI. — DANIEL LE GRAKD EN 1833.

Au sein du Parlement réformé, dans celte assemblée nouvelle où arrivait des provinces agitées une foule d'hommes impatients de se montrer, politiques ardents, rhéteurs indisciplinés, O'Connell se sentit enfin dans son élément. Les radicaux anglais se groupèrent autour de hii ;

« ne Wî^BmUer,

llrlande lui avait ^oté une fidèle cohorte; pour la première fois, il était investi d'une véritable influence politi-* que. Mais à tout cela, moins qu*à ses talents, à sa force personnelle, il dut Téclat parlementaire dont on le vit tout à coup entouré. Peut être ne manqua-t-il alors aux besoins d'une révolution qu'un O'Gonnell anglais. Si, parmi tous CCS radicaux bavards, incapables, — froids catalogues des souffrances publiques, — tristes encyclopédies de petits systèmes incohérents; — gens aux veines desquels ne coule pas une goutte de vrai sang humain ; qui n'ont ni l'amour ni les préjugés de leur pays, ni respect pour sa constku* tien, ni intelligence de sa force morale ; — misérablement envieux de sa vieille aristocratie; envieux surtout de la popularité qu'elle conserve ; — si, parmi tous ces hommes, ou, pour mieux dire, tous ces catéchistes benthamites, il s'était trouvé un Mirabeau populaire aussi puis* sant que l'Agitateur, peut-on savoir où les choses seraient allées?

L'esprit public, les passions du peuple, reflétaient Tincandie européen. Pour si peu que l'opinion eût trouvé un centre, les masses populaires un chef digne de leur confiance, le radicalisme anglais ce puissant organe qui lui a jusqu'ici manqué, la crise était imminente, on ne saurait en douter.

On ne saurait non plus révoquer en doute, sans une évidente mauvaise foi, le génie dont O'Connell fit preuve en discutant le Bill de Coercion qui menaçait l'Irlande. Pour l'apprécier, il faut réfléchir à tous les obstacles que ce génie dut surmonter.

O'Connell n'avait fait partie de la Chambre des Commuues qu'à l'âge de cinquante-cinq ans, Tàge de sir Robert Peel aujourd'hui. Ainsi transplanté à une époque de la vie où les habitudes intellectuelles ne semblent plus suscepti-

m O'CONWELL ET O'CONNOR.

bles de se inodifler, il changeait brusquement d*auditoire et dantagonistes. I/avocat qui parcourait, en 4898, le circuit de Munster, et plaidait encore les causes à trois guinèes, se trouvait, en 48SS, Tun des meneurs du Parle« ment anglais. Hier entouré de ces patriotes insensés que Jack Lawlesset Tom Steele personnifiaient si bien, ai^ourd hui en contact personnel, en lutte ouverte avec les Peel, les Russell, les Stanley, et cela, dans cette même Chambre des Communes où sont venues échouer tant de réputations faites au barreau ; à cette même tribune où Erskine et Curran ont vu se ternir Téclat de leurs succès judiciaires,

l/auditoire était hostile ; des préjugés de toutes espèce s'élevaient contre Torateur ; sa cause prétait à ses adver* saires autant qu'à lui ; mais, animé par la colère, par une colère sérieuse ; poussé à bout par sa longue hitte avec lord Stanley; excité, d'ailleurs, par le sentiment nouveau pour lui de son importance parlementaire, Daniel 0*Connell montra tout ce qu'il y avait d'énergie native et d'admirables facultés dans sa sauvage organisation. Tour à tour plaisant et pathétique, logicien rigoureux, déclama* teur emphatique et passionné, il firappa d'étonnement et d'admiration ses plus implacables ennemis. Sans doute sa grossièreté choqua les natures fines et délicates ; sans doute il foula aux pieds toutes les convenances et ràvolta le sentiment public par les licences efrrènées de son lan« gage. On ne l'entendit pas sans indignation parler des «six cent coquins ^ » de la Chambre des communes. Quand lord Stanley (dans une invective ililminante) eut signalé au mépris public cette insultante expression, une surprise mêlée de dégoût accueillit les misérables équivoques à

^ 5/# himitêé »c(mmkr$l;

SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE. Oi

Taide desquelles le prudent Agitateur Toulut, sans la défendre, essayer de la maintenir. Néanmoins, comme effet général, personne n^oserait de bonne foi nier ou la sensation produite par 0*Gonnell, ou même la légitimité de ses succès oratoires pendant cette session de 1853.

C'est alors qu*it fut yéritablement à la hauteur de sa renommée. Les éloges venus plus tard, deux ans après, quand le parti wbig contracta alliance avec lui, c'est alors qu'il les mérita. Jamais- tant d'efforts n*avaient été réunis pour écraser un seul homme, et jamais non plus un seul homme n'a jeté défi plus (riompliant à autant de formida^ blés ennemis. Whigs et tories, il les avait tous contre lui. La presse de Londres, non-seulement l'accablait des plus virulentes satires, mais encore refusait de rapporter ses discours ; d'une main lé frappant, de Tautre essayant de lui fermer la boudie. Vaine tactique : on eût plutôt arrêté le torrent des montagnes que cette éloquence redoutable. Chaque soir, vacillante de colère, on voyait se dresser cette taille énorme et massive : le mépris et la haine obscurcissaient cette physionomie prophétique, qui, souriant d'un sourire sombre aux troubles de l'Angleterre, annonçait la prochaine révolte des Irlandais. Les Desmonds, les O'Neils semblaient revivre et triompher dans la personne du géant qui, le poing levé, semblait promener une épée invisiUe sur les représentants exécrés de la tyrannie britannique. La révolte éclatait dans ses gestes comme dans ses paroles; à chaque moment on croyait entendre sortir de ses lèvres écumantes une déclaration de guerre, de guerre à mort et sans merci. Qu'il y avait loin de là aux petites fureurs préparées, au délire à froid de MM. Sheil et consorts ! Que ce style rude et musculeux portait mal les lambeaux déchirés de belle littérature dont il voulait par moment se parer! Et que cette parure était inutile !

M O'GONMBLL ET O'GONNOR.

car ce fut le sérieux d'0*Goniiell qui fit sa force. Jamais il ne fut plus puissant que lorsqu'il apparut, comme le peuple au nom duquel il parlait, inculte, sévère et vrai. Jamais personne n'avait été mieux écouté du Parlement, et jamais personne n'avait fait entendre d'aussi désagréablesvéritôs; mais, animé comme il l'était d'une conviction sincère, il s'imposait par elle au respect de ses auditeurs les plus hostiles.

Ainsi se montrà-t-il en discutant le bill de Coercion. L'année suivante, quand il vint proposer le repeal, ni l'homme ni ses paroles n'étaient les mêmes. Diffus, lourd, ennuyeux, prosaïque, il fatiguait la Chambre par d'interminables harangues que bientôt elle no voulut plus écouter. Il parlait à contre-cœur; il était de mauvaise foi; le feu sacré l'abandonnait : où l'on eût vu briller les ressources d'un rhéteur consommé, O'Connell devait faillir. Il est de cette classe d'hommes qui ont besoin de croire à ce qu'ils disent.

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