XIX. — Ik QUEUE IRLANDAISE
« Kl buinili mavnii ad fiitiffia r«rum,
Rxtollit, quotiei voluit rorluiia Jocari. u
(JuvAnal.)
C'est le Dtiblin^Evening'-Posty auquel revient l'honneur d'avoir inventé ce singulier sobriquet par lequel on a tou* jours désigné, depuis, les soldats parlementaires d'O'Con* nell. Leur discipline, leur zèle à se mouvoir, toujours d'accord avec cette tét^^ de leur parti, se trouvaient parfaitement caractérisés par cette métaphore bizarre. Il est vrai qu'elle démentait d'une manière éclatante le principe énoncé par Pulteney au duc de Newcastle, savoir» « que les partis, comme les serpents» sont dirigés par leur
queue. » Les élus des anciens bourgs pounis n'ont jamais été dans une dépendance politique aussi complète que les patronnés de Daniel le Grand. Pour peu qu'une des articulations de cette longue queue parût vouloir contrarier le mouvement qui lui était imprimé, Tcxcision se pratiquait aussitôt avec une facilité merveilleuse, et la place vide était à rinstant même remplie, de manière à garantir la souplesse des mouvements avenir. Il faut remarquer trois choses dans la révolution électorale que produisit en Irlande le MU de Réforme :
1° Le déclassement de la représentation irlandaise;
2° L'ingratitude des repealers envers les libéraux protestants qui avaient combattu avec zèle pour l'Émancipation, et les catholiques naguère à la tête de l'Association religieuse;
3** L'espèce de trahison qu'on employa pour faire de la question du repeal la pierre de touche des candidats populaires, bien qu'on dût, aussitôt après l'élection, renoncer à porter cette question devant le Parlement.
Sur le premier point, nous avons peu de chose à dire, car nous ne réclamons pas pour l'aristocratie des privilèges exclusifs; seulement nous déclarons avoir partagé la surprise un peu dédaigneuse qu'excitèrent les nominations faites de par O'Gonnell. Les grands propriétaires, tories ou iTvhigs, s'étaient jusqu'alors partagé sans conteste les sièges irlandais de la Chambre des Communes. Le plus riche négociant d'Irlande, osant aspirer aux honneurs parlementaires, eût été regardé comme très-présomptueux. A peine si, durant le conflit pour l'Émancipalîon, quelques hommes nouveaux du parti tory, plébéiens par leur naissance, aristocrates par leurs principes, avaient osé se porter comme candidats. Les patriciens whigs, au contraire, et les libéraux bien nés se faisaient
Oi 0'CONl«ELr. ET 0'CONNOI\.
im« arme, contre oei ennemis obicurs, de l'antiquité do leur raoe, de la pureté de leur origine. On vit aussi A cette occasion quelques exemples d*slfranchissoment féodal S des tenanciers votant contre l'opinion de leurs propriétaires; mais ils furent rares et ils n'anonçaient point le bouleversement général de 18&3.A cette dernière époque, il se flt un changement organique dans le corps élu. Des avocats, — ot ce n'étaient pas les plus ocjcupés ; — des marchands, -« et ce n'étaient ni les plus riches ni les mieux famés, — envahirent la place ré* servée Jusqu'alors aux Als aînés des grandes familles. Les Labor, les Fitsimon, les Galway, les Finn, les Roe, les Ronadeyne, noms inouïs! remplacèrent les Talbot, les Ha* milion, les Rrabason, les Fitzgerald, les Beresford» les IVnnefather. Fergus O'Connor battit, nous l'avons dit, lord Boyle (aujourd'hui comte de Shannon). A Youghal, l'influence du duc de Dcvonahire fut paralysée, et M; John O'Connell, préfôré A M. Ponsonby. A Mallow, Tillustre M. Daunt, elc... (voyez nos chsplires sur O'Connor), le glorieux propriétaire de Kiloaskan-Castle, enleva la dépu* tatioB à sir Denham-Norreys. A Ennis, le lieutenant Mac- Namara mit en déroute les partisans de la famille O'Brien ; h Dublin enihi, M. Ruthwen, généralement connu soua le désagréable sobriquet du « Vieux Judas, » remporta, grâce aux repêaUrê^ sur MM. Perrin et U'LoghIen, deux jurisconsultes de premier ordre.
L'iMection de M. Morgan O'Connell (flis de l'Agitateur) nous conduit naturellement A examiner le second de nos griefs contre les manœuvres de cette époque. Il fût nommé A la place de lord Killeen, l'un des plus fermes soutiens de l'aristocratie catholique, homme courageux
* Aux ëloctionn dn^VntorfmHl, Louth ft Clnrr.
SCÈNES DE LÀ VIE POLITIQUE. Od
d'ailleurs et désintéressé, qui avait sacrifié les préjugés et les intérêts de son ordre aux intérêts et aux croyances (le la démocratie. Nous aorames loin de €ontesti>x que la filiation de M, Morgan OXonnell lui donnât des droits positifs aux suffrages d'un collège irlandais; mais se servir de ces droits contre un homme tel qi» lord Killeen, c'étmt manquer à la fois d'égards et de reconnaissance. On en manqua également pour sir Henri Parnell, qui comptait trente années de services pari^nentaires pendant lesquelles il avait soutenu la cause de 1 Irlande avec une éloquence dont l'Irlande aurait du se montrer plus fière : c'était la mal reconnaître que de le remplacer par un Lalor. Même remarque pour certaines familles de Faristocratie catholique, les Plunket, les Wyse, par exemple, sans l'appui desqu^les l'Association catholique aurait manqué du prestige moral qui fit sa force. H. Wyse, violemment combattu par les ingrats repealers^ échoua aux actions de Waterford ; mais cet échec lui fournit l'occasion de faire entendre de nobles paroles empreintes, d'une grande droiture politique, et qui durent peser sur la conscience de plus d'un v^hig apostat « Je sais fort bien, s'écria M. Wyse, que, par de vagues prom^âes, par des engagements conditionnels, je pouvais me glisser fuKivement à la Chambre des Commune&i .Pour sortir vainqueur de l'épreuve, un léger masque eût suffi; mais je regarde comme au-dessous de moi toute espèce de subterfuge : un honneur ainsi payé m'aurait paru trop cher, et trop peu honorablement acquis; aussi étais- je bien résolu d'expliquer nettement, à mes périls et risques, l'ensemble de mes opinions. A supposée que je fusse élu, il ne me convenait pas qu'un seul homme pût me reprodier d'avoir certaines doctrines comme candidat, et certaines autres comme re* présentant du pays ; les unes pour la rive irlandaise duca-
06 O'GONNELL ET 0*CONNOIl.
liai Saint-Georges, les autres pour Tautrecôté du détroit.»
On se tromperait si on croyait que ce courage a été perdu. M. Wyse lui dut sans doute une défaite ; mais, quand la fièvre fut apaisée, — quand les électeurs revinrent, pour ainsi dire, à la raison, — Waterford envoya de nou* veau son ancien représentant siéger parmi nos législateurs.
Il est bon de remarquer, — à propos de ringratitude passagère dont les Irlandais firent preuve dans ce moment de crise, — que la croyance religieuse des candidats ne fut presque jamais prise en considération. Ia question du repeal dominait toutes les autres, et la différence des cultes n'empêchait pas que les protestants zélés pour cette cause ne fussent partout préférés aux catholiques dont on pouvait suspecter la tiédeur antiunionisie.
Enfin, notre troisième reproche est le plus grave. Après avoir proclamé que rélection devait être subordonnée à la promesse formelle de voter le repealy on avertit sous main plusieurs candidats, pour les rassurer sur ce point, que la question ne serait pas portée au Parlement, et qu'ils pouvaient, sans que cela tirât à conséquence, se ranger ouvertement sous la bannière levée par O'Gonnell.
Il y eut à ce sujet une scène des plus curieuses, qui so passa sur les hustings de Waterford, lors de Télection du comté. M. Villiers Stuarl, adversaire de sir Richard Keane, le harassait de questions adroites, afin de le forcer à répondre catégoriquement et à dévoiler sa véritable pensée sur le repeaL Sir Richard , qui s*était vaguement déclaré pour cette mesure^ esquiva d'abord de son mieux les interpellations embarrassantes de son habile antagoniste; cependant, après une heure d'équivoques et d'ambiguïtés, après avoir paré une trentaine de boites directes ou indirectes, voyant que la lutte n*en finirait pas, el qu*en retardant sa réponse il en aggravait la portée, il laissa échapper le secret de la comédie :
« Je soutiendrai le repeal, dit-il, comme une anne imposante qui, par la terreur qu'elle inspire, nous fera obte*nir justice pour l'Irlande. »
C'est-à-dire, en d'autres termes : « La peur du repeal nous fera obtenir la suppression des dîmes, l'extension de la franchise électorale, la réforme des corporations, etc. Quant au repeal en lui-même, nous n'y songeons pas sérieusement. »
Mauvaise politique, après tout, que ces moyens détournés pour arriver à un but avouable. Au lieu de faire peur à l'Angleterre, on l'indigna; on semblait la punir des concessions qu'elle venait de faire, en exigeant immédiatement des concessions nouvelles, qu'il n'était pas en son pouvoir d'accorder; la méfiance qu'on inspira au plus grand nombre des hommes politiques anglais se traduisit, en 1832, par le refus d'accorder de nouveaux membres à la représentation de Tlrlande. On craignit de donner par là de nouvelles forces à la cause de la Séparation.
Les whigs irlandais, fidèles à leurs principes, n'agirent point ainsi. Ils ne voulurent pas, eux, s'associer aune Agitation factice; ils ne voulurent pas exprimer des vœux qui n'étaient point sérieusement ceux du pays. Ils ne crurent pas, comme tant d'autres, «que la fin sanctifiait les moyens; » ils calculèrent qu'un cri antianglais ne devait pas faire obtenir l'abolition des abus ecclésiastiques protestants, l'extension du pouvoir politique accordé à 1 Irlande, et l'augmentation graduelle de l'influence catholique. Le repeal était, selon eux, chose trop grave pour en user ainsi à la légère comme d'un simple épouvantail, et, réservant cette question pour le moment à venir où elle mériterait d'être réellement soulevée, ils s'efforcèrent de ne pas la compromettre par de vaines déclamations. Telle fut leur conduite, et, selon nous,ils firent mieux que les rg^o/er^d'O'ConneU. u. 9
tMi 0*GONNBLL BT O'CaNNOR.
Les dèporUmento de ceux-ci, quand Us se virent rassemblés, au nombre de quarante environ, dîans Teaceinte de Westminster, demanderaient la plume d un SmoUett ou d'un Fielding. Ils firent les délices des badauds de Londres, et donnèrent au Parlement étonné une ooinédie qu'on n'oubliera pas de longtemps. Pour s*en égayer, cependant, il ne faudrait pas pousser aussi loin que nous Testime et la sympathie que la cause et l'esprit national de rirlande doivent inspirer* Ce fut, en effet, un spectacle asees triste, sous son apparente gaieté, que celui de cette queue tumultueuse, criarde, emportée dans ses gestes, nulle dans ses paroles, qui représentait si mal une nation opprimée, intelligente et courageuse. Si jamais occasion fut donnée à une faction parlementaire de se montrer habile, éloquente, grave, énergique, puissante même, gi*âce au conflit des opinions et à l'influence nécessaire d*uu appoint de votes comme celui dont la ^UAi^ disposait, certes ce furent ces sessions de 183S et 1855, où tant de questions vitales furent débattues ; mais, à part O'Connell et Sheil, — ce dernier ne s'était pas laissé enrôler, — la patrie do Grattan, de Plunket, de Ponsonby,deParneIl et de Groker,^ celle de Burke, de Sheridan, de Canning,<^ne fut alors représentée que par des hommes sans talent et sans valeur politique. Toute composée de médiocrités, la phalange o'connellisle ne lui fournit pas un seul ora* tour, même de troisième ordre.
Nul doute que si le Parlement national réclamé à grands cris, l'assemblée future de Gollege^Green, se composait de tl*ois cents membres comme ceux dont nous venons de parler, l'esprit de l'Irlande, cet esprit vif et critique, ne le vouât pour jamais au ridicule. — On n'obéirait pas trois mois de suite à un corps législatif formé de pareils èlé* ments.
En 1837, à Pentonville, dans un faubourg de Londres, au nord de la froide capitale anglaise, un pauvre vieillard achevait sa vie. Il était impotent, estropié, à demi paralytique. Auprès du fauteuil où il passait, occupé à écrire, la plus grande partie de ses tristes journées, point de parents, point d'autres soins que ceux d*une voisine charitable, jadis domestique dans la famille du moribond. Cet homme. Tannée précédente, avait conduit le deuil d'un fils unique, dont la fin misérable, suite de honteux excès, avait déçu ses phis chères espérances. Six mois plus tard, un autfe convoi était sorti de la même demeure, mené par le même vieillard, autour de qui la mort semblait épuiser ses coups avant de le frapper lui-même. Cette fois, il enterrait sa femme, depuis longtemps sa camarade et sa compagne,... sa camarade, avons-nous dit, car cet homme était un comédien, et moins qu*un comédien peutêtre, — c'était un clown.
100 LA VIE D*l!N CLOWN.
De temps à autre s'arrêtait à sa porte quelque leste cabriolet, quelque fringant attelage. On en voyait descendre, soit un dianteur au teint fleuri, au gosier doublé d*or, soit quoique princesse du corps de ballet, quelque reine de la pirouette et du jeté-battu, accourus en toute hftte, entre deux répétitions, pour venir distraire pendant cinq ou six minutes celui qui, plus de quarante années durant, avait égayé toute l'Angleterre, et qui maintenant, pauvre et débile invalide, se soutenait à peine sur ces jambes dont la merveilleuse souplesse avait arraché des cris d'ad* miration, des applaudissements fanatiques à trois génératiens consécutives de spectateurs enthousiastes.
Ainsi se mourait Grimaldi, — à la fois l'Auriol et le De* burau de Londres, — Grimaldi, sans rival dans la pantomime pendant à peu prés un demi-siécle. En Angleterre, la pantomime a droit annuel de cité, comme chex nous ces tableaux satiriques où sont mis en scène tous les incidents dont la curiosité publique s'est tour A tour préoccupée dans l'intervalle d*un hiver à l'autre. Les théâtres les plus sérieux chez nos voisins, — ceux où la tragédie et la comédie, hôtesses habituelles, sembleraient devoir régner sans partage, — sont contraints, par concession aux faiblesses du goût public, d'admettre, chaque fois que revient Noël, une de ces pantomimes-féeries dont nos théâtres du boulevard ont ici le monopole. Sans l'illégitiroe attrait de ces parades splendides, Shakspeare et Bulwer, Ben-Jonson et Douglas Jerrold, — la littérature ancienne et moderne — risqueraient fort de ne pas suffii^ aux besoins de la caisse. On comprend que cette nécessité bien reconnue, cet usage maintenant plus que séculaire, donnent à la pantomime une importance dont il faudra tenir compte pour s'expliquer l'extraordinaire popularité du personnage dont nous allons raconter la vie, 11 faudra
JOSEPH GRIMALDI. iOi
aussi ne pas perdre de vue que la perpétuelle juxtaposU tion des comédiens et des mimes a introduit l'usage de confier à ceux-ci quelques rôles secondaires dans les pièces parléesy ce qui tend à égaliser, sous quelques rapports, deux classes d*arti$tes, dont lune serait volontiers disposée à mépriser l'autre. Quant au down anglais, on sait ce que c'est. Acrobate et mime tout à la fois, il cumule les grimaces effarées de Pierrot et la danse disloquée de Polichinelle, les travestissements, les subtilités comiques d'Arlequin et les bonds agiles, les cabrioles impossibles, les rubriques d'équilibriste dont Nazurier et tant d'autres notabilités du genre ont effarouché nos regards. Il y a dans cette variété subalterne de l'artiste comique un effrayant péle-mèle de facultés diverses : — elle touche à la comédie proprement dite par l'expression mimée de toutes les émotions et de toutes les passions humaines; — elle appartient au genre athlète par ses prouesses gymnastiqués. Il faut au clawn^ comme à l'acteur, l'observation sagace des physionomies, des gestes, de tout ce qui révèle et ma* nifeste les différentes impressions de Tètre. Il lui faut, comme aux disciples du gymnaste, un assouplissement musculaire, un développement d'énergie nerveuse, qui placent son corps dans des conditions tout à fait exceptionnelles, lui donnant sur cet ensemble d'organes surexcités le droit absolu dont parle la loi romaine, — le droit d'en user, et d'en abuser au besoin. Grimaldi avait exercé ce dernier droit sans mesure, emporté par son zèle d'artiste, par sa soif de renommée, un peu aussi par la nécessité; car, imprévoyant et confiant comme le sont en général ces pauvres enfants de la balle^ il avait toujours trouvé moyen de gaspiller, par d'absurdes placements — ou par des spéculations plus absurdes encore, — les économies réalisées sur des gains longtemps considérables,
un LA VfK D'UN CLOWN.
Auquel de ces deux tnolih, — besoin de gloire oa besoin d'argent, — faudrait-il attribuer la rédaction des Mémoires de Grimaldî*? Ost ce que nous ne saurions dire. liO fait e8t qu*il« existaient, absolument ternfiinès, cinq mois avant sa mort. Grimnidi avait même choisi, dans la littérature de second ordre, la personne chargée de les revoir et de les préparer pour la presse. Le libraire qui les avait acquis, profitant de la liberté que lui rendait la mort de Tauteur, les porta immédiatement à Charles Dickens. Charles Dickens, en 1838, comptait à peine sous ce nom pou connu ; mais B(n était déjà \m pseudonyme chéri du public. Les Sketches, soigneusement recueillies dans les journaux et magmines dont elles avaient foit le succès, les Pickwick Pnpevs, si promptement populaires dans les deux Mondes, avaient assis en trois ou quatre ans oette réputation, qu*ont si bien affermie, depuis lors, et Nitholas Nicklebtj et lu série déjà longue des romans qui ont suivi <^t « ain(« de la famille. » Le propriétaire des Ménurires deGrimaUii eut donc toute raison de penser qu*il en tire* rait un excellent parti, 6*11 employait t les faire valoir la simplicité un peu narquoise, la bonhomie rusée qui 8*u* nissent, chez Dickens, à une si profonde connaissance (les mœurs vulgaires, de Targot populaire, des excentricités mal fomées. Dickens, de son côté, sentit que c'était \h pour sa plume un heureux styet, et qu'elle ne dérogerait pas en s'ossociant aux souvenirs d'un chwn^ il est vrai, mais d'un clown comme on n'en avait guère vu jus- ([u'alors ; — du « Garrick des clowns^ » comme l'avait stirnomméTheod. Hook, le romancier satirique; — d*un rh^m que sa vie et son talent avaient mis presque de
* Mémoire of Joêeph Grimaldi, editcd by Box, a ncw cdllion ; London, 4855.
JOSEPH GnTMALDÎ. 10S
nWeau avec ses collègues de la tragédie et de la comédie, — que plus d'un membre de l'aristoeratie atait voulu connaître, — et qui s'était tu admis par lord Byron en personne à une espèce d'intimité presque amicale.
Nous ne serons pas autrement scrupuleux que Didcens, et comme lui, d'après lui, son livre à la main ^ nous suivrons le grand Jœ dans tout le cours de son aventureuse carrière, certain d'avance que la vie anglaise, ainsi observée par les yeux d'un down^ nous livrera quelquesuns de ses plus curieux aspects. Il arrive d'ailleurs, — et Ton s'en apercevra bientôt, — que le hasard, en semant d'incidents étranges, de rencontres dramatiques, de péripéties bizarres l'existence de ce cc»nédien, semble s'être complu à lui faire un sort doublement hors ligne, et à le désigner ainsi doublement à l'attention des biographes.
En fouillant bien les archives de notre Théâtre-Italien, vous y trouverei, — à nous ne savons trop quelle date, — mais dans la première moitié du dix-huitième siècle, le souvenir d'un certain Grimaldi, surnommé Jambes-de- Fer, lequel, dansant un jour à Paris devant le représentant diplomatique de la Glorieuse Porte, et peut-être électrisë par la présence de ce notable personnage, vint à heurter, dans un de ses bonds prodigieux, le lustre de
* Ce livre a obtenu les honneurs d'une seconde publication revue» corrigée et augmentée d'annotations vraiment précieuses, dues à la plume d'un auteur dramatique fort érudit, parait-il, sur tout ce qui touche à l'histoire contemporaine du théâtre anglais, — M. Charles Whitehead. Les boulTonnes illustrations dont Cruiksbank avait omë la première édition des Mémoires de Grimaldi se retrouvent dans celle-ci, et le volume est en tout point une de ces eMrioiiiés bibliographiques que les amateurs d*un certain ordre ne laissent pas tomber marUi de la presse, pour nous servir d'ime expression familière aux Anglais. Il a paru chez Routledge et G*; Farringdonsi réel.
m LA VIE D'UN CLOWN.
cristal qui pendait alore aa dessus de la scèae mteie. Une des girandoles se détacha, et, suivant Ténergique ioipulsion qui lui avait été communiquée» alla frapper en plein visage Son Excellence turque, qui, indépendamment de son nés meurtri, faillit en rester borgne. Elle jugea que, préméditée ou non, une pareille atteinte à Tinviolabilité de sa personne devait être solomiellement expiée, et porta plainte au ministère, qui, — prenant fait et cause pour la Turquie, — força tirimaldi à $*excuser publiquement envers Tambassadeur. Ceci dut être aussi comique, pour le moins, que la scène où Scapin demande à Géronte de « lui pai*donner certains coups de bâton malencontreux, » — et par des vers composés & cette occasion, il demeure bel et bien constaté que les rieurs, cette fois, ne Airent pas du côté du plus Tort.
Grimaldi Jambes-de-Fer eut un (Us, Giuseppe Grimaldi, lequel, après avoir longtemps couru les foires dltalie et de France, alla finalement, vers 1755, s'établir en Aiigleterre, où les danses dites de caractère et les ballets-pantomimes furent d*abord introduits au Thédtre du Jfet, dans llaymarket, et arrivèrent enfin, en 1758, à prendre leurs lettres de grande naturalisation, lorsque Garrick, alors directeur de Drury-Lane, les inaugaura sur son théâtre. Giuseppe Grimaldi fit ainsi son entrée sur la scène anglaise, et k^ critiques du temps, — au moins celui de la London Ckrmide^ — ne lui trouvèrent qtt*un défaut. On lui reprocha c d*étre trop comiqtie. » Que d acteurs, que d*écrivains mémo, oncourniont Yolontiers de nos jours pareille censure! N'oublions pas de dire qu'à sa prin* cipale industrie, celle de cloumy Giuseppe Grimaldi enjoignait quelques autres. Il enseignait la danse grave aux enfants do bonne msiison, et il était on outre, par Toie do cumul, le dentiste de la reine Charlotte. Aussi Sa Hijesté
manquailrelle raremenl d'assister mxxbénéfices de son zélé serviteur.
Giuseppe Grimaldi, àl'âgeheureux de soixante-cinq ans, — en 1779, l'année même où Garrick mourut, — s'avisa d'avoir un fils, et deux ans après, narguant de plus belle les méchants propos, il en eut un second. C'est du pre mier que nous voulons surtout nous occuper. Il fut baptisé Joseph, et ne resta pas longtemps inactif sur la scène di; inonde. A vingt-4rois mois^ il faisait sa première cabriole sur les planches de Sadler's Well, à côté de sa sœur ainée Mary Grimaldi % et ce dans un rôle de singe où il obtint les plus brillants succès. Aussi fut-il immédiatement engagé à raison de quinze shellings par semaine.
Nous n'oserions affirmer que l'enfance de Joseph ait été fort heureuse. Le vieux Giuseppe, son père, était au total un bonune étrange et d'une tournure d'esprit peu rassurante pour le bonheur de ceux qui vivaient sous son au* torité. Ce clowîiy fils de clowîiy était sujet à de fréquents accès d'humeur noire. 11 hanlait volontiers les cimetières à. l'instar du mélancolique Hamlet, se repaissait d'idées funèbres, méditait longuement sur la fragilité de Texistence humaine, et ne voyait jamais arriver sans terreur le 14 du mois. C'était pour lui article de foi que ces ideslà lui seraient fatales. Il était né, il avait été baptisé , il
* Mary Grimaldi épousa un élève de son père, Lascelles WilUamson. En dernier lieu, elle s'était si complètement séparée de son frër« Joseph, qu'il ne la mentionna même pas dans l'acte testameA* taire où furent consignées ses dernières libéralités. La personne chargée de distribuer ces legs reçut alors une lettre signée Jane TayloTf par laquelle, réclamant en qualité de sœur du défunt, une personne inconnue lui demandait si elle n'avait rien à prétendre dans la succession. La réponse fut négative, et on n'entendit plus parler de Jane Taylor, qui pouvait être, à la rigueur, Mary Wil> liamson.
106 Ik VIE D'UN CLOWN.
s*étoit marié, il devait, à son compte, mourir ce jour-là. Ce qu'on trouvera de plus remarquable dans cette espèce (le monomnnie prophétique, c'est quo'la sinistre anticipapation se vérifia, et que Giuseppe mourut le 14 mars 1788. Avant cette époque, certains incidents remarcpiabics avaient laissé trace dans la vie aventureuse du petit Joseph, ou plutôt du petit Joe, comme on rappelait familièrement. Un soir, par exemple, où, dans son rôle de singe, il tournait au bout d*une chaltie que son père faisait rapidement circuler autour de lui, quelque anneau vint à se rompre, et Tenfant, lancé comme par une fronde,- alla tomber au milieu du parterre... dans les bras d'un honnête bourgeois fort attentif à la pantomime. Une autre fois, letîomto de Derby (rien que cela) , égarant ses loisirs au foyer de Sadier's Well, — où brillait alors, par parenthèse, la jolie miss Farren, qu'il épousa peu de temps après, — le comte de Derby, disons-nous, aperçut, niché dans un coin, un marmot dont le costume bariolé contrastait avec sa mine piteuse. C'était Joe, que son père venait de châtier pour quelque méfait inconnu, cl qu'il avait posé sur une console, — à bras tendu, par les cheveux, — avec défense exjsresse d'en bouger. Le comte, à qui les actrices expliquèrent en riant de quoi il s'agissait, voulut mettre à l'épreuve la docilité flKale du jeune saltimbanque. Il fit d'abord luire à ses yeux éblouis une demi-couronne. Le jeune singe ne fit qu'un bond pour s'en saisir : — « Tu MU auras une seconde, si tu jettes ta perruque au feu, b reprit le noble tentateur. — Il n'avait pas achevé la phrase que la perruque flambait sur les charbons incandescens. Cependant Giuseppe rentrait, armé de tout ce que la sévérité paternelle a de plus redoutable, et, si le motif du crime n'en eût atténué l'horreur, il est probable que Joe oùt payé cher ses infractions à la consigne.
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Ëa géoèral, les souvenus de jeunesse de Joseph Grimaldi lui rappelaient un nombre presque incalculable de bastonnades, souvent administrées de premier mouvement, mais, souvent aussi, savamment attermoyées, aûii que reflet en fût doublé par la terreur permanente qu'elles faisaient planer sur rimaginalion de Tenfant ; — Je votu bâtirai^ lui disait froidement le vieillard. Puis, deux ou trois mois après : Je vais maintenant vous baitrey repre« nait-il en lui rappelant le délit qu'il s agissait de punir. Et toute prière était vaine : — il ne restait plus qu'à tendre le dos.
Une de ces fustigations fut la suite d'un incident assez particulier. Giuseppe, nous l'avons dit, se préoccupait volontiers d'idées funèbres. Il surprit un jour quelques mots d'un entretien que ses deux fils avaient ensemble. Un domestique nègre leur avait dit — assez étourdiment, en leur montrant un souper de Noël servi avec une certaine magnificence, — « que toutes ces belles choses dont leurs yeux étaient frappés finiraient bien par leur appartenir après le décès de leur père, » et les deui enfants raisonnaient sur ce texte peu moral. Aussitôt l'idée vint à Ginseppe de mettre à l'épreuve, et de vérifier les sentiments que chacun des deux lui portait. En acteur consommé, il fit fermer les volets du salon, et là, dûment enveloppé d'un linceul, étendu sur un Ut de repos, il attendit les enfants, prévenus par son ordre, — avec toutes les précautions voulues, — qu'il venait de trépasser subitement. Us f^* reut donc amenés tous deux dans la ténébreuse pièce où gisait le prétendu cadavre. Heureusement pour loe, ce deliquinm si soudain, alors qu'U venait de voir son père en parfaite santé, lui avait paru suspect. Peut-être aussi fut-il mis sur ses gardes par un ou deu signes du vie)ix nègre, malgré lui complice d'une fraud qui pouvait mal
m LA vu D'UN CLOWN.
loortier. Br«r, il exurninsi It» ohoftês^ i It dèrobè^i d\iii œil Atteniit et vit respirer leDiux m(Mrt« Aussi, <^ndi^H' condrèna du « Voltigv^ur Arsuçsis » et du « Polit dkibit^ ^ « se mit^il A ttiim«»r U douleur Is plus expressive^ se roubint pur tei're svee des brmes et des sunglots de k vérité te plus tragique. John, m ooutrairei beaucoup moins diplo^ mate que son fVèi^ atnè^— ne voyant pas grand mal à èlre débarrassé deseorreetions paternelles et i prendre po$* session du splendide service d'ai^jtterie qui devait leur échoir en partage^ --> se livrait natvement à ses instincts d'héritier; il sautait par la cliambre, Aiisait claquer s«>$ doigts^ et chantait sur le corps de son père des hymne» tout à fait inusités en pareille occurrence : t — Imbécile» flnit^il par dire à son tt^^ pourquoi pleures-tu ainsi t Nous ferons aller le coucou tant que nous voudrons, à présent ! » — Ce dernier symptéme de joie ressuscita le terri* bleGrimaldi, qui, se dresv^ant hors de son linceul^ tomba sur rinsensible John à bras raccoums. Joe, doutant à bon droit que son hypocrite douleur eAt trompé la saga^ cité du vieux comédien,— et craignant par expérience le$ éclaboussures de ces sortes d'explicalions entre père et (Ils, — s'alla blottir au fond de la cave, où le domestique noir le retit)uva profondément endormi quatrt^ heures plus tard*
Giusoppe ne survécut pas Irés-longtemps à œtte lugubre expérimentation. U mori, qui Tavait si constamment préoccupé, vint le (Vapper en 1788, et son testament constata une terreur de plus dans cette âme si styette aux lùuestes pressenliments. t^oursuivi de Tidée qu'il pourrait être enteiTé vif, il ordonnait qu'on lui coupAt la tête avant de le placer dans son cei'cueil V\\ \m\ pareil ne serait pas
^ Surnom» donu<^ à Macidt' ot à l\iMtgt^. deux d«Hi )Mreialer« »iijoU et la dau«e à Dintry-^LaiK^. Tous d(>ux ^\ikkn\ mtIm^ dt Pruut^v
JOSEPH GRDIALDl. i09
facilement exaucé dans notre pays, où certaines convenances et certaines délicatesses dominent si souvent la légalité rigoureuse. En Angleterre, il en va tout autrement, et la prescription du défunt eut son plein et entier effet. Ce respect absolu pour les volontés posthumes nous a rappelé riiistoire d'un riche émigré français, le marquis d'A.. ., lequel avait confié en dépôt à la Banque d'Angleterre une somme considérable, — 40,000 £ (1,000,000, fr.), à ce qu'il nous semble, — avec cette clause expresse qu'on ne la pourrait remettre, en aucun cas, dans d'autres mains que les siennes. Il vint à mourir, et ses héritiers crurent pouvoir se présenter, en son lieu et place, pour réclamer la restitution à laquelle le dépôt donnait ouverture; mais la Banque, nonobstant les preuves du décès , ne se croyait pas déliée de son engagement, et les tribunaux, consultés, semblèrent admettre qu'elle avait raison. Ils ordonnèrent, en effet, que le défunt, exhumé ad lioc^ serait conduit à la Banque d'Angleterre, où les directeurs comptèrent eux-mêmes, sur son cercueil, la somme qu'il venait ainsi redemander en personne.
Revenons à Jôe, que la mort de son père laissa, ainsi que son frère, dans une situation assez misérable. Leur mère les garda près d'elle, et, grâce à la générosité de Sheridan, alors propriétaire de Drury-Lane, — qui lui permit, bien qu'elle appartint à sa troupe, d'accepter un engagement pareil dans le corps de ballet de Sadler's Well, — la pauvre femme, à grand renfort de pirouettes et de sauts périlleux, acheva courageusement cette double éducation. Jôe, qui suivait sa carrière d'acrobate avec une activité sans relâche, fut bientôt en état de contribuer pour sa bonne part à la dépense commune; quant à son frère John, il avait une avereion décidée pour les exhibitions scéniques, et un goût non moins vif pour l'état de II. 1»
rnarin. Lorsque! eut seize ans, les amis de la famille lui procurèrent un engagement sur un vaisseau de la Gompagnie des Indes, et se cotisèrent pour lui fournir le trousseau requis en pareille circonstance. Une fois à bord, on pouvait croire Tenfant au comble de ses vœux; mais son impatience ne s'accommoda pas d*un délai de dix jours que YEast'Indiaman devait encore passer dans les eaux de la Tamise. A peu de distance, un navire de guerre allait lever Tancre. Le jeune mousse sauta par-dessus bord, et s'y rendit à la nage. Son enthousiasme toucha le capitaine, qui l'admit sans trop de difficultés, et on n'entendit plus parler de John Grimaldi que plus de quatorze ans après cette époque.
Faut-il maintenant suivre, d'année en année, les progrès de Jôe dans ce qu'il appelait « son art, » — détailler ses prouesses de plus en plus merveilleuses, et noter avec soin, ^ Dickens l'a fait, — la marche ascendante de ses gains, qui devinrent considérables^? Nous ne le pensons vraiment pas. Les hauts faits accomplis sur la corde roidc, nous en sommes certain, touchent assez peu nos lecteurs,
< Voici, pour qu'on loi puisse apprécier, lo tableau des profits de Joseph Grimaldi pendant une $eule de ses tournées en province
Quatre rêpréientàtioni A Drighton. . . 100 liv. st.
Sixé Birmingham 810
Une à Worceater 80
Neuf à Glasgow et Edimbourg 117
DeuxABerwiok 109
Seize ALivorpool 3i4
Doux A PrcRton 86
Deux à llerfford 43
Deux à WorccBlnr iRdcondo viliilo).. . , (H)
Soit, au grand total , et en rôtaljlissunt les fractions omises, i,lS5 liv. 10 stiiil., ou, en monnaie française, 28,250 francs.
JOSEPH GRIMALDI. ill
et nous ne serions pas assuré de leur inspirer uiie trèsvive admiration en leur racontant les tours de force exé* cutés soit par Joe lui-même, soit par ses dignes émules, Durante, Bois-Maison, M. et miss Richer, le Petit-Diable, la Belle- Espagnole et tutti quanti. Il en est cependant de notables, comme le début de miss Richer sur deux fils de fer lâches, franchissant un cerceau avec une pyramide de verres en équilibre sur sa tète, ou la prodigieuse culbute de Paulo Rédigé (le Petit-Diable) par-dessus deux cavaliers ayant chacun sur la tête une bougie allumée; mais encore un coup, ce n'est pas notre affaire, et dans l'histoire de Grimaldi ce n'est pas le down que nous cherchons, c'est rhomme tel qu'il pouvait se retrouver dans ces conditions de vie si parfaitement excentriques.
Or cet homme était tout simplement un être naïf et bon, absorbé par son rude métier, et ne laissant que peu ou point de prise aux influences corruptrices de cette carrière exceptionnelle. Nous voyons, par exemple, que sa camarade, mistriss Jerdan, — ^la plus belle comédienne du temps, — lui avait inspiré un sentiment de très-vive admiration; mais imagineriez -vous comment se traduisait cet entraînement si naturel chez un jeune homme de dix-huit à vingt ans?
Pour la rareté du fait, nous Talions dire.
Entre une représentation et la suivante, Jôe, sorti du théâtre dans un état de lassitude aisé à concevoir, partait à pied, au milieu de la nuit, pour Dartford, à quinze miUea de Londres. Il arrivait à la pointe du jour chez un ami, déjeunait en toute hâte, se mettait en chasse immédiatement après, et retournait à Londres de manière à pouvoir entrer en scène sur les six heures du soir. Il avait donc, presque sans un instant de repos, fait à pied huit lieues de route, et diasfé de plus quatre ou cinq heures,... lelout
11U IK VIE Î)'IÎN CîiOWtS.
pour r(tppor((»r ft tnistrins Jerdûti, qui ruinait de» oollc^cttoim miloniolopIquoB , qtiolquoH papillon» bleus d'uno MpèoopBrllculi^re.
î/ftvnlt-ll vuo Itil «ourircî m peliio èlnlt nmplomrnl pnyén) rt opri^N quolqttes Journ, pour lo mémo Balairc^, il cittiurnit \on in(^mo8 faligiu?».
KNt-'Il rien do pUm plquatit ot dn plus touchant A la foin que collo historioltt» nnHvo jot^n tout à travers la scan- (ialmiBG chronique do Drury-lnnc? Et Iob papillon» blou» do Durtford nn roiit-ll» pn» unn iMfango figure parmi cob hôro» du trtMnplin ot du hnlaiicicr, ce» baladins barhouilh^H dn oraio, cos arlequins bariolés , ces chwm disloquÙR nux gro8»(»B hWros do pourpre 1
Le mnrlago do Grlnintdl avec ta fille de M. Itughes» lo directeur do Sadlor's Well, est une idylle dans le mémo goût que celle do ces gentils papillons. Hien ne manquo ù ce petit roman conjugal de ce qui nous charme dans le» pantoraloN allemandes d'Auguste Lafontaine ou do Jeremias Golthelf : — le jeune amoureux tremblant, quo la moindre allusion fait rougir, et qui, n*osant parler» confie au papier ses timides espérances ; — la joune fllle qui hésite et dissimule le tendre penchant de son ftme ; — ramio orn(^ieu80 qui porte de Tun à l'autre le» confldenncfv obtenues de chacun ; — enfin le péro de la bien-aimée, personnage solennel et muet, dont la décision reste suspendue, qtii la fait attendre un temps, laisse s'alterner dans le cœur des deux amants les douces lueurs de la confinnco, les angoisses du découragement Jusqu'à l'heure favorable où, d'un mot, il calme et termine tout.
Nous vous le disions, la plus honnête idylle qui se snit jamais soupirée, ou bien h Lesbos, sous les halliers épineux qui abritaient Daphnis et Ghioè, ou bien encore sou» les tilleuls allemands qtti ombrageaient la tète d'Itermann,
lorsqu'il allait, en compagnie de Tapothicaire et du pasteur, demander la main de Dorothée !
Seulement la scène se passe derrière les coulisses huileuses de Drury-Lane, à l'ombre des bosquets de carton peint ; la source muette qui tombe, de cascade en cas* cade, aux pieds de nos bergers, est en gaze bleuâtre lamée d'argent. Daphnis se trouve un peu essoufflé, car il vient de jouer Scaramouche, dont il porte encore le costume; et Ghloé, craignant qu'il ne prenne froid, lui jette sur les épaules un manteau de Grispin, accroché par hasard aux branches du berceau n° 4.
Pauvre Chloé! — Elle devait connaître bien peu les bonnes joies bourgeoises que Thymen lui réservait. Quelques mois tout au plus s'étaient écoulés depuis que miss Hughes avait pris le nom de Grimaldi, lorsqu'elle le laissa veuf et presque fou de douleur ^ Délivré à peine des idées de suicide qui l'avaient d'abord obsédé, Jôe dut bientôt remonter sur les planches. Il jouait dans la pantomime de Noël, — Harlequin AmtUet, — le rôle de Polichinelle!...
Ajoutons qu'il eut un succès immense, et fut complimenté par Sheridan. Ajoutons encore qu^il trouva un grand
* Encore un «ontraste : voici les vers qu'on trouva écrits au crayon dans le portefeuille de cette jeune femme, élevée au sein du tripot comique et mariée à un acrobate ; — ils furent gravés sur sa tombe ;
Earth walks on Earlh like gliltering gold ; Earth says to EartU : We are but mould ; Earth builds on Earth castles and towers ; Earth says.to Earth : AU shall be ours.
a La Terre marche sur la Terre, jetant l'éclat de l'or. — La Terre dit à la Terre : Nous ne sommes que cendres. — La Terre bâtit sur la Terre châteaux et tours solides : — La Terre dit â la Terre : Tout cela nous sera rendu. »
soulagement moral dans les fatigues énormes que lui im« posa ce nouveau triomphe, et que, sous la bosse à jabotdu bouffon napolitain, son propre cœur reprit peu à peu quelque sérénité. — Dirons*nou8» à ce propos, que la nature prévoyante met à la portée de toute blessure le baume qui doit la guérir?
Trois ou quatre ans plus tard, d'ailleurs, Grimaldt jouantlerâled*unchefdebandit8, un des pistolets qu'il portait à sa ceinture vint à partir inopinément, le blessa d'une griéve façon, et cet accident le confina pour quel* que temps dans son lit. Quand il en sortit, ce Ait pour épouser, en secondes noces, une des actrices de Drury- Lane,mis8 Bristow, qui lui avait prodigué les plus tendres soins, et avait adouci les ennuis de sa longue convales» cence.
Comme tant d'autres habitants des coulisses, Grimaldi a pu recueillir, au temps de sa gloire^ quelques anecdotes curieuses sur des personnages plus ou moins illustres. Il se rappelait le dandy Lewis» Lcwis-Ze-Afoin^, — l'auteur du roman qui porte ce titre *, — ses manières affectées, ses fades empressements auprès des comédiennes, et l'impassible sang-froid avec lequel il acceptait les épigrammes de Sheridan, volontiers dirigées contre ce beau-^ liU littéraire.
A propos de je ne sais quel débat engagé entre eux : « Je parie une recette de mon Château des Spectres^ s'écria tout à coup Lewis, que le succès de ce méchant mélodrame avait légèrement enorgueilli. — Oh ! repartit Sheridan, pour une bagatelle la gageure est trop forte. Parions ce que vaut la pièce elle-même ! »
* Voir aux premières pages de noire premier volume la biofrophiê de Monk'Vtyt'n.
Le prince de Galles S lui aussi, hantait les coulisses de Drury-Lane, et Grimaldi rapporte qu'en 1803 Théritier du trône d'Angleterre Tint tirer les rois à un grand souper où figuraient toutes les notabilités de la troupe, Sheridan y compris, qui donnait la fête, a Au milieu du joyeux repas, disent les Mémoires^ Sheridan et le prince entrèrent ensemble dans le foyer où nous étions attablés, et le premier, faisant remarquer à Tautre une énorme couronne dont le gâteau était surmonté: — N'est-ce pas de droit, lui demanda-t-il familièrement, que la couronne appartienne à une brioche*^ Qu'en dites-vous, George? — George n'ayant répondu que par un vague sourire, Sheridan enleva lestement la couronne pour la lui présenter : — Ne daignerez-vous pas, continua-t-il, accepter cette baga> telle? — Cette fois le Prince royal lui donna la réplique ; — Ma foi, non, répondit-il, quoi qu'on en puisse penser, je préfère, de beaucoup, le gâteau à la couronne. » Et le dialogue en demeura là. 11 nous semble que Sheridan aurait pu le compléter par un dernier mot dont la police anglaise, moins scrupuleuse que d'autres, ne se fût point effarouchée, a Quand on a la couronne, on a le gâteau. »
On n'a sans doute point oublié le frère de Jôe, ce jeune cadet si pressé d'aller en mer. Nous voici arrivés à l'époque où, pour la première et dernière fois, après une séparation de quatorze ans, son frère devait le revoir. L'histoire de cette bizarre aventure est une de celles où, dans la rédac* tion des Mémoires de Grimaldi, le talent de Charles Dickens a pu le mieux se donner carrière, Aussi ne feronsnous qu'abréger son récit.
< Depuis roi d'Angleterre sous le nom de George IV. ' Il y a ici un jeu de mots intraduisible, qui tient à la ressemblance des mots rake et cake. Nous risquons un équivalent.
ne LA VÎB D'UN CLOWN.
C'était un BOir du iriois de novembre 180S. Grimaldi jouait à Drury*Lane. Le régisseur venait de Tappoler» et, du foyer des comédiens (green^room), il se dirigeait vers la scène, lorsqu'un messager le vint prévenir que deux gentlemen Tattendaient à la sortie du théâtre. Craignant de manquer son entrée» Joe les fit prier de l'attendre jusqu'à la fin do l'acte, Il jouait ce soir-là le rôle d'Aminadab dans la comédie intitulée : A Md Stroke for a Wife. Aussitôt après avoir quitté la scène, Grimaldi descendit en toute hâte, et» sur sa demande, on lui désigna les deux étrangers qui désiraient l'entretenir. L*un d'eux , à ces mots : Voici M. Grimaldi; qui Fa fait appeler? se retourna brusquement et vint à lui. Sa figure était celle d'un homme que les fatigues ont vieilli avant Tàge ; son costume, celui que les élégants. portaient alors pour le soir, — un habit bleu à boutons dorés, un gilet blanc» des pantalons collants , — et il tenait un petit jonc à pomme d'or. — m Jôe, mon garçon !... s'écria cet inconnu dont la voix annonçait une certaine émotion, comment allons-nous, mon vieux? »
Abasourdi de tant de familiarité chez un homme dont la figure lui était absolument inconnue, Grimaldi répondit, après une pause, « qu'il ne croyait pas avoir Thonneur. . . »
•— L'honneur ? interrompit son interlocuteur avec un grand éclat de rire. L'honneur est fort joli, n'est-il pas vrai? continua-t-il, s'adressant à son compagnon, tout disposé, scmblait->il, à partager sa gaieté. Grimaldi commençait à croire qu'on le prenait pour le plastron de quelque mystification offensante, et il allait se fâcher pour tout de bon, lorsque, d'une voix plus émue encore: « — Voyons Jôe, reprit l'inconnu, celte fois, ne me re-' mettez- vous pas? »
En disant ces mois, il s'était rapproché, avait entr'ou-
JOSEPH GRÏMALDI. H7
v^ sa chemise, et montrait à Joe, sur sa poitrine, la cicatrice d'une blessure parfaitement connue. C'était bien John, qui venait ainsi retrouver son frère aîné. L'émotion fut grande départ et d'autre. Les deux frères, si longtemps séparés, s'embrassèrent en pleurant. Après la première effusion, et lorsqu'il fut un peu revenu de sa surprise : « Montez là-haut avec moi, dit Grimaldi ; vous y trouverez tf. Wroughton, notre ancien directeur... celui qui nous avait avancé de quoi vous équiper... II sera charmé de vous revoir... » Et John s'élançait déjà sur les traces de son frère , lorsque son compagnon prit la parole : « Ainsi donc, disait-il, je n'ai plus qu'à vous souhaiter une bonne nuit... » John redescendit quelques marches pour lui serrer la main : « Bonne nuit, bonne nuit!... repétait-il machinalement... Du reste, ajouta* t-il, je vous reverrai demain matin. — Oui, reprit l'autre. A dix heures, ne manquez pas!... — A dix heures précises, comptez sur moi, » reprit John.
Os se séparèrent ainsi. L'ami de John disparut dans les rues obscures. John lui-même suivit son frère sur le théâtre, où il fut présenté à H. Wroughton, à Powel, à Bannister et à plusieurs autres comédiens attirés autour de lui par l'étrangeté de ce retour imprévu.
Grimaldi, cependant, contraint de veiller à tous les détails de son rôle, allait et venait çà et là, profitant de chaque menu répit que la représentation lui laissait pour adresser à son frère quelques questions amicales. Des réponses qu'il reçut ainsi à la volée, il résultait que les campagnes de John n'avaient pas été trop malheureuses. « En ce moment, dit celui-ci à son frère, en frappant sur les poches de son gilet, j'ai là ui>petit magot de six cents livres ^
* i5,000 francs environ.
un U VIE D'UN CLOWN.
^ Il n'6it pai i0in de porter tant d'argent »ur aoi, lui répliiiiia le prudent JAe.
-- Bab I reprit l'autre ; noue autres marine neuf §ommeê faiti à ces dangeri-lA... D'ailteuri, tout eeei perdu, il resterait bien encore quelque cboie.,. »
Et ces derniers mots furent accompagnés d'un clin d'09il significatif. Sur ces entrelUtes, Grimaldi fUt appelé en scène, et M. Wrougbton, resté avec Jobn, continua Tentretien sur le môme sujet. A ce généreux protecteur^ encore moins qu'à tout autre, le Jeune marin pourait dissimuler sa bonne ctiance; aussi lui montra-t-il h la dérobée, pour résoudre d'une manière catégorique et palpable quelques doutes délicatement exprimés sur l'état de ses finances, un petit sac de grosse toile bourré de monnaie d'or étrangère, qu'il remit dans sa poche, tout aussitét, avec beaucoup de soin.
la comédie finie, Crrimaldi vint reprendre son frère, at M. Wrougbton les quitta presque en même temps avec les plus cordiales félicitations. Alors seulement Grimaldi put demander à John depuis quand il était à Londres, et ce qu'il comptait y faire. Le marin répondit qu'arrivé depuis deux ou trois heures, il n'avait pour le moment qu'une seule pensée, celle de se retrouver en famille. Informé que Joseph vivait, avec leur mère et sa femme, dans une maison assez vaste pour qu'on pût au besoin l'y loger, il témoigna le plus vif désir de s'y installer le plus (et possible ï'puis, déclarant i Jôe que rimpatience oA il était d'embrasser sa mère ne le laisserait pas en repos de la nuit, il demanda oA il pouvait l'aller trouver. En lui donnant son adresse, Joseph Grimaldi ajouta que, pour ce soir-lé, sa besogne était terminée ; si son frère voulait attendre qu'il se fût déshabillé, iU pourraient s'en aller ensemble. John trouva cet arrangement fort à son goût, et
JOSi;PH GRIMALDI. iig
Joseph, montant à sa loge, laissa son frère sur le théâtre.
L'étonnement où pareil incident devait naturellement le plonger, les idées confuses qui se croisaient rapidement dans son esprit, la prévision des scènes émouvantes auxquelles il allait assister, tout cela jetait naturellement quelques retards dans ses arrangements de toilette, qui se prolongèrent un peu au delà du temps qu'il avait demandé. En descendant quatre à quatre pour réparer le temps perdu, il rencontra son, camarade Powell, qui entama aussitôt le chapitre des félicitations. Comme il était à peu près le trentième à recommencer la même banale antienne, Grimaldi l'interrompit au début, et, sans autre dessein que de couper court à l'entretien, lui demanda s'il y avait longtemps qu'il n'avait vu John.
« Moi? repartit Powell, je le quitte à l'instant même ; il vous attend sur la scène, et je ne vous retiens pas, car il se plaint de votre lenteur.))
Grimaldi courut vers la scène : son frère n'y était point.
« Qui cherchez-vous donc ainsi? lui demanda Bannister, le voyant regarder de tous côtés avec une sorte d'inquiétude.
— Mon frère, que j'avais laissé par ici.
— Je viens de lui parler il n'y a pas deux minutes, reprit Bannister. En me quittant, il s'est dirigé de ce côté (montrant un couloir qui servait à la sortie des acteurs). J'imagine qu'il doit avoir quitté le théâtre.)»
Gourant aussitôt dans la direction indiquée, Grimaldi s'informa du concierge s'il avait vu passer son frère, t Oui, répondit cet homme, et cela tout à l'heure. Il ne doit pas avoir tourné le coin de la rue. i Sur ce, Grimaldi de s'élaûcer ; mais il eut beau descendre et remonter la rue à plusieurs reprises, il n'aperçut pas celui qu'il cherchait. En se
demandant avec anxiété où ses propres retards, irritant rimpatience de John, avaient pu acheminer ce dernier, Jôe se rappda qu'un de leurs amis communs, M. Bowley, logeait précisément à quelques pas de Drury-Lane. il était fort possible que John fût allé, par manière de passe-temps, y recevoir sa bienvenue. Grimaldi court à cette porte amie dont il ébranle violemment le marteau. M. Bowley vint ouvrir en personne ; sa physionomie exprimait la surpiîse. (( Mon frère ?
— Eh bien , je Tai vu, votre frère ! J'en suis encore tout ébahi...
— Est-il chez vous ?
— Non, il me quitte à peine. Vous n*avez pas grand chemin à faire pour le rejoindre.
— De quel côté?
— Par ici... vers Duke-street.
— Bon, se dit Grimaldi, John est allé chez notre ancien propriétaire, M. Bailey. j» — Et il reprend sa course vers Great-Wild-street, où logeait ce dernier. Ici la maison est ensevelie dans le plus profond sommeil. Il frappe, carillonne, crie, car peu à peu sa tète s*est montée. Enfin une servante, se penchant à une fenêtre de Tétage supérieur, lui répond, d une voix enrouée parla colère, que H. Bailey n y est pas, et qu'elle a déjà fait la même réponse à un autre gentleman qui demandait à voir son maître. Grimaldi était à bout d'haleine, tant il avait déjà couru. D'ailleurs, sans trop savoir au juste ce qu'il avait à craindre, une sorte de poignante inquiétude venait de le saisir. Il s'enquit de la domestique si elle avait vu la figure iugentleman en question. — La seule chose qu'elle eût remarquée, dit la servante, c'est que l'étranger avait un gilet blanc. Elle s'était dit, le voyant ainsi en tenue, qu'il venait chercher ses maîtres pour les mener à quelque soirée...
JOSEPH GRIMALDI. m
Avant qu*elle eût terminé ses commentaires, Grimaldi était reparti, toujours au pas le plus accéléré, du côté de Drury-Lane. G*était là que son frère, désappointé deux fois, avait dû retourner.
Il se trompait ; on ne Ty avait pas revu.
11 se remit alors à courir, de rue en rue, de maisons en maisons, partout où il pouvait supposer que John était allé frapper, et partout les gens qu'il réveillait en sursaut pour leur demander ex abrupto des nouvelles de son frère, — de son frère qu'il n'avait pas vu depuis quatorze snos, — jugèrent sagement que sa cervelle avait déménagé. En fin de compte, se rappelant tout à coup qu'il avait donné à John l'adresse de leur mère : « Nul doute, pensa-t-ii, qu'il ne se soit rendu à la maison sans m'attendre davantage.»
Ranimé par cette pensée; il se hâte de rentrer. Il va tout, droit, comme d'ordinaire, dans la petite salle à manger, où il soupait tous les soirs à son retour du théâtre. Sa mère y était seule, et, la trouvant un peu plus pâle que de coutume, Jôe ne douta point qu'elle n'eût revu son autre (ils. Il jugea, cependant, qu'il ne fallait rien brusquer :
« Eh bien, mère, avez- vous eu du nouveau, ce soir, par ici ?
— Mais non,... rien que je sache.
— Quoi? comment?... personne n'est venu? s'écria Grimaldi, dont la frayeur renaissait.
— Que voulez-vous dire ?
— Que John est de retour..., qu'il est à Londres..., que vous allez le revoir bien portant et riche comme Grésus.»
La pauvre mère poussa un cri et se trouva mal. Mistriss Grimaldi accourut au bruit, et, quand elle eut aidé sa bellemère à reprendre connaissance, Jôe dut leur raconter à toutes deux les singuliers incidents de la soirée. De ces II. n
\ti LA YIK D'UN CLO^N.
trois personnes, aucune, à la fin de ce récit, ne doutait que, d*un instant è l'autre, le cher voyageur ne fit son entrée dans la maison ouverte pour le recevoir. Seulement, après quelques minutes d'attente, les deux femmes exigèrent de Urimaldi, è bout de forces, qu'il allAt se mettre au lit, et la mère de John resta sur pied toute la nuit, espérant, à chaque instant, qu'elle allait serrer contre son cœur ce flis si longtemps perdu. . .
Mais, — ceci seul justifle d'aussi longs détails, — ni cette nuit-là, ni le lendemain, ni depuis, à aucune époque, John Grimaldi n'a donné signe de, vie. Si son Arère n'avait eu, pour conflrmer le témoignage de ses sens, celui de vingt témoins difTèrents qui tous, comme lui, s'étaient convaincus du retour de John, l'avaient vu, interrogé, serré dans leurs bras, il eût pu se croire le jouet d'une hallucination complète ou d'une cruelle mystification.
Après quelques jours de silence gardé sur cette étrange disparition, et lorsque la famille eut perdu l'espoir asseï naturel que John avait pu aller rejoindre ses camarades de bord, afin de célébrer avec eux ses adieux à la vie de marin, des recherches de toute espèce furent commencées avec la plus grande activité. Los nobles protecteurs que Grimaldi s'était faits parmi les habitués des coulisses de Drury-Lane le mirent en rapport avec les bureaux de TAmirauté, qui employèrent tous les moyens en leur pouvoir pour éclaircir cette mystérieuse affaire. On vérifia dans les feuilles publiques l'arrivée de tous les navires qui» au jour indiqué, avaient jeté l'ancre dans les bassins de la Tamise et dans les différents ports des cétcs voisines. On se rendit compte de la composition des équipages, du nom dos passagers. Des agents de police bien payés fouillèrent la capitale de fond en comble, avec promesse d*une
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forte prime, s'ils parvenaient à découvrir, mort ou vif, le marin si étrangement disparu : — vaines recherches, soins inutiles ; — pas le moindre renseignement ne laissa deviner par quel hasard funeste ou par quel acte criminel llnfortuné John avait pu se trouver si soudainement rayé du livre de vie.
Quant aux conjectures auxquelles donnait lieu un ind* dent si extraordinaire, les moins invraisemblables ne furent suggérées aux amis et à la famille du malheureux que bien des années après que toute espérance de le revoir leur eut été définitivement ravie ; — la première, par Tun des grands personnages qui avaient, à cette douloureuse occasion, stimulé le zèle officiel de l'Amirauté; — la seconde, par un officier de police dont la vieille expérience avait été mise à contribution pour organiser Tenquéte à laquelle on se livra dans le voisinage immédiat de Drury- Lane.
Selon la première hypothèse, John Grimaldi, connu des agents employés à la presse des matelots, aurait été enlevé par eux dans une des ruas où il s'était aventuré, puis transporté, sous un faux nom, à bord de quelque vaisseau de guerre près d'appareiller. Dans un de ces combats de qjier si fréquents en 1803, il avait pu être tué, sans que son véritable nom fût inscrit sur les listes de morts transmises à rAmiraatè.
Ceci n*était que rigoureusement possible, et nécessitait un concours de circonstances tout à fait en dehors des données communes.
Dans l'autre supposition, beaucoup plus probable, — celle de l'ofiicier de police, —le pauvre marin avait dû être attiré par quelque sirène de bas étage dans un de ces affreux traquenards où elles conduisent si fréquemment leurs victimes. Là, soit qu'on découvrît, soit que l'on
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connût d'avance Tiraportance des valeurs que John portail sur lui, des hommes apostës avaient entrepris de le dépouiller, et dans la lutte engagée entre eux, ils l'avaient frappé à mort.
Le caractère hasardeui de John, l'imprudence proverbiale des marins, l'irrésistible pouvoir de certaines tentations sur ceux qui débarquent à Londres, prêtaient, il faut bien le dire, une grande vraisemblance à cette seconde version.
Restait une circonstance qu'il ne faut pas omettre : — la présence à Londres de cet individu, plus ou moins lié avec John, qui l'avait accompagné à Drury-Lane, avec lequel il avait pris rendez-vous, à heure fixe, pour le lendemain matin, et dont, après la disparition du jeune marin, personne n'entendit parler. Ce fut pour Grimaldi un long regret, un remords presque inelTaçable que de n* avoir pas assez attentivement considéré Tétranger pour se rappeler ses traits et le reconnaître au besoin. Peut-être en effet, si on était parvenu à mettre la main sur cet inconnu, les recherches eussent-elles été plus sûrement dirigées; mais tout ce que Grimaldi, dans ce moment d'émotion, avait pu remarquer de lui, c'est qu'il était velu à peu prés ccmune son frère. 11 se rappelait surtout qu'ils portaient tous deux un gilet de piqué blanc, ce qui lui fut confirmé par le concierge du théâtre et par plusieurs autres personnes qui avaient vu, elles aussi, les deux étrangers sous le péristyle. En somme, quand on se rappelle sur quel pied de familiarité ils paraissaient être l'un vis-à*vis de l'autre, et ce rendez-vous donné pour le lendemain matin, « à dix heures bien précises, » on ne peut aisément accepter Tidée que, — si John avait disparu à Tinsu ou sans la complicité de son compagnon inconnu, — celui-ci ne fût pas venu s'informer, auprès de Grimaldi, de ce qui
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avait pu retenir son frère. EnTabsence de toute démarche à cette fin, et si on rapproche une si étonnante insouciance de quelques autres indices significatifs, — par exemple Tespèce de répugnance que John avait semblé manifester à conduire chez lui son mystérieux acolyte, à le garder avec lui au théâtre pendant le reste de la soirée, à le présenter par son nom, selon Tusage, à Grimaldi, mis pour la première fois en face de cet homme, — on en vient aisément à conclure que ce devait èlre une de ces « mauvaises connaissances» comme les marins en font tant; et de cette première donnée, à soupçonner l'inconnu d'avoir trempé dans quelque complot organisé pour dépouiller un homme dont, mieux que personne, il devait connaître les ressources pécuniaires, il n*y a véritablement pas bien loin. C'était là, du reste, l'idée qui, en défmitive, avait pris le plus de consistance chez les parents du défunt.
Cette historiette nous a peut-être menés un peu loin ; mais elle appartient h cette classe de faits, en assez petit nombre, où la réalité absolument authentique le dispute aux plus fantastiques créations de la pensée. Ce frère perdu, retrouvé, reperdu à l'instant même, cette course haletante d'un pauvre cloivriy à peine sorti de la scène, par une sombre nuit de novembre, après une sorte de fantôme que chacun semble lui montrer du doigt, et qui disparait, insaisissable, d'abord dans les ténèbres des rues, puis dans les sombres profondeurs de l'inconnu, — celte énigme insoluble qui ouvre une interminable voie aux conjectures les plus tragiques, — - enfin cet épisode de sang et de deuil jeté à travers l'existence factice d'un pauvre diable condamné à gambader et à se tordre pour le bon plaisir du public, compose un récit où Dickens s'est évidemment complu, et pour lequel Hoffmann se fût passionné.
L'histoire des « six gentlemen mystérieux el des »i dames incomiues • est d un ordre moins poétique, mais die ne manque ni de singularité ni de moralité.
Grimaldi, lié par des circonstance fortuites avec un personnage du nom de Mackintosh, est invité par celui-d à souper ches des amis« Acceptée avec quelque dilBculté, cette invitation le met en relations aveo douxe individus, six hommes et six femmes» toujours les mêmes, qu'il trouvait réunis, le soir, de temps en temps, pour faire ensemble des repas splendides. Habits, ameublemoit, service, livrées, tout annonçait chex eux ropulenoe et le goût du faste* Leurs noms un peu roturiers contrastaient, il est vrai, avec ce déploiement d'élégance ; mais, comme du reste rien de trop marqué ne signalait ces nouvelles connaissances aux soupçons de Grimaldi, Tbonnéte Homn put bientét se faire une douce habitude de ces excellents soupers, où sa femme finit, elle aussi, par être priée. Néanmoins, après quelques mois qui cimentent ces liaisons de fraîche date, arrive Theure du désenchante* ment. Un beau matin, Grimaldi revoit la visite d*un avocat distingué qui vient, é domicile, Tinterroger sur faits et articles. Il s*agit d'établir un alibi en faveur de Hackintosh, accusé d'avoir enlevé à la malle-poste un bloc de 5,500 i (87,500 fr.) en billets de banque escomp* tés ensuite à Taide de fausses signatures. Mackintosh est évidemment innocent de ce vol, puisque, le soir même où il aurait dû le comntettre, il soupait ches leurs amis communs avec M. et mistriss Grimaldi ; mais il est à bon droit soupçonné de plusieurs autres. Lui-même en fait humblement l'aveu à Grimaldi, et lui donne, sur les six couples avec lesquels il l'a nus en rapport, les plus déplorables renseignements. Les six gentlemen appartiennent à cet état-m(gor de l'armée du vol qu'un chef do la police de
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sûreté appelait : la haute pègre. Les six ladies sont autant de c Madeleines » non encore repentantes, associées à leurs exploits et à leur périlleuse fortune. L'honnête Grimaldi, d'abord épouvanté de 8*étre compromis avec de pareilles gens, devient furieux en songeant que sa femme s*est assise à la même table, à côté de ces héros et de ces prin< cesses de carrefour. Pourtant, et malgré ce ressentiment légitime, son témoignage ne manquera point au misérable qui l'invoque. U comparaît comme témoin à décharge au> assises de StafTord, et, par ses affirmations courageuses, sur lesquelles épilogue en vain l'avocat de la Couronne, il arrache au jury un verdict de non-culpabilité. Puis, lorsque l'accusé reconnaissant vient lui rendre grâces, Thoniiète down lui adresse, pour le ramener au bien, la plus sensée, la plus pathétique exhortation. En lisant cette anecdote ^, racontée par Dickens avec un art parfait, une . connaissance approfondie de la procédure criminelle et un judicieux emploi de l'argot familier à la plus mauvaise compagnie de Londres, nous nous demandions si par hasard Oliver Twùt.—ce roman si vrai dans ses hideux détails, — n'était pas sorti tout vivant de ce chapitre des Mémoires de Grimaldi.
Encore une anecdote singulière. Les directeurs de Govent-Garden *, en vertu d'une politique traditionnelle, avaient essayé de susciter un rival à Grimaldi. Le nouveau clùwn s'appelait Bradbury. On les mit tous deux aux pri-
* Nous employons ce mot à dessein. L'aventure de Maekintosh, — son véritable nom était HackouU, — est consignée dans un ouvrage que cet homme — cet escroc, si l'on veut, — a écrit sur les Vice* de la lai pénale!
* Grimaldi avait quitté Drury-Lane pour Govent-Garden vers la fin de l'année 1806, à la suite de quelques démêlés fort amplement racontés dans ses Mémairet.
ses dans la même pièce et dans le même r61e, qu'ils jouèrent tour à tour le même soir, alternant scène après scène. Cette épreuve tourna complètement en faveur de Grimaldi, dont Bradbury lui-même dut reconnaître Tincontestable supériorité. Quelque temps après cette victoire, qui avait tout naturellement rel^é en province le bouffon sifllé, Grimaldi reçut de son rival une lettre par laquelle celui-ci le suppliait de le venir voir dans une maison de santé où il était retenu. Cet établissement bien connu étant à l'usage spécial des aliénés, Grimaldi ne douta point que Bradbury*, à la suite de sa défaite, n'eût donné quelques signes de dérangement intellectuel; il ne s'en crut que plus rigoureusement tenu de se rendre à sa requête. Les paroles avec lesquelles il aborda le pauvre prisonnier se ressentaient de cette prévention bien arrêtée, et il ne fut pas mi - . diocrement surpris d'être interrompt] par un grand éclat de rire. Bradbury s'était fort égayé de la méprise, et, pour bien convaincre son collègue qu'elle n'avait pas le moindre fondement, il dut lui raconter en quelles circonstances toutes particulières il avait dû se résigner à passer pour fou.
Quelques semaines auparavant, à Portsmouth, des officiers de marine, organisant une partie nocturne, y avaient convié Bradbury, dont l'esprit naturel et les chansons joyeuses se trouvaient fort à leur pl&ce dans un banquet de marins en goguette. D'ailleurs Bradbury était une sorte d'élégant, qu'on voyait fréquemment aux promenades s'étaler dans un de ces tandems dont les tilburys ont effacé la vogue. En arrivant au milieu des convives qui l'attendaient, notre clown déposa près de lui, sur la table, une magnifique tabatière en or, — attachée à l'extrémité d'une chaîne de même métal, — qui meublait d'ordinaire son gousset, et qu'il entendait metti*e ce soir-là
au service de ses voisins. Vers la fin de la nuit, et quand on parla de se séparer, la tabatière avait disparu. Une enquête dirigée avec le plus grand soin ne la fit pas retrouva. Finalement, et lorsque chacun se fut évertué à s*expliquer ce désobligeant phénomène, on se souvint qu*uii des convives, Jeune homme de haute naissance, — honorable M...., qui avait en perspective, dans un avenir plus ou moins proche, une couronne ducale, — s'était retiré immédiatement après le souper^ Comme il était le seul absent, et comme tous les autres s'étaient soumis aux plus minutieuses recherches, il parut probable qu'il avait emporté par mégarde ou par manière de plaisanterie, — et pour faire pièce à Bradbury, — la riche tabatière si volontiers étalée par ce dernier. Cette supposition permit à deux ou trois personnes impliquées dans l'affaire de se présenter le matin même chez le jeune officier, pour lui redemander en riant le bijou qu'il avait dû détourner de môme. La réclaination fut on ne peut moins bien accueillie. L'honorable M.... se plaignit avec hauteur qu'on eût pu le croire capable de plaisanter ainsi avec la propriété de son voisin, et ferma brutialement la porte au nez des officieux malavisés qui s'étaient entremis pour cette ridicule démarche.
Jusque-là, tout allait mal, et Bradbury, confus de ce pas de clerc, n'osait plus hasarder le moindre soupçon, quand le lendemain il apprit, non sans surprise, que le futur duc venait de quitter Portsmouth, laissant derrière lui une lettre de vifs reproches, où il annonçait à ses amis que son départ était la conséquence de leurs étranges procédés envers lui.
Cette notification les avait surpris; elle fut pour le clown un trait de lumière. Il se rendit chez le magistrat, sollicita un warrant (mandat d'amener) qui lui fut
iSO LA VIE D*UN CLOWN.
délivré immédiatement^ sauta dans une chaise de poste, et arriva asseï vite à Londres pour se trouver au débarquer du jeune gentilhomme, qui avait tout simplement pris la diligence. En vertu du warrant^ Tescroc titré fût pris au corps, son porte-manteau fouillé avec soin» et, comme on l'a deviné d*avance, la tabatière de Bradbury s*y retrouva avec plusieurs autres objets de prix» soustraits aux ca* marades du jeune oUnder, et qui prouvaient surabondamment qu'il n'en était pas à son coup d'essai.
Bradbury, qui ne regardait point, tant s'en faut, comme une circonstance atténuante du vol la prud'homie de ce précoce filou, n'hésita pas à déposer sa plainte, et l'affaire se trouva ainsi, du premier coup, portée devant la juridiction des cours d'assises. A peine les nobles parents du prévenu en fùrent-ils informés, que, — dans l'intérêt d'un nom glorieux menacé d'une indélébile souillure,-^ ils firent of- (Hr au plaignant, s'il voulait se désister, des sommes considérables. Bradbury avait d'abord résisté ,à toutes ces seductions \ mais la promesse d'une forte pension viagère, bien et dûment garantie» l'avait enfin trouvé moins inflexible.
Restait à régler l'exécution, passablement délicate» des mesures qui devaient aboutir à l'acquittement du jeune voleur. Un retrait pur et simple de la dénonciation privée ne pouvait suffire, car il laissait la voie ouverte aux poursuites que le ministère public pouvait être tenté de reprendre à son propre compte. Il fallait donc que la procédure suivit son cours, et aboutit à un acquittement définitif, condition sine quâ non de la rente promise.
Pour en arriver là, — et parodiant le stratagème que l'histoira attribue à Brutus, — Bradbury avait eu l'idée de feindre la folie. Il avait propagé lui«mème le bruit qui le représentait conune ayant perdu la tèle, — commis tout
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exprès, pour le confirmer, quelques notables extravagances, — et, nonobstant quelques semblants de résistance, s'était lui-môme fait enfermer dans Tespèce d'hôpital où Grimaldi Tétait venu voir.
Le jour même de cette visite, l'ingénieux comédien avait appris la réussite complète de son admirable invention. Le voleur delà tabatière ayant comparu devant la Court of sessions, il avait bien fallu, en Tabsence de toute poursuite régulière, le relaxer sans même entendre un seul témoin. Bradbury dès lors, diangeant de tactique et d'allures, pouvait se mettre en mesure d'obtenir sa libération, qui allait efFectivemefit avoir lieu vingt-quatre heures après.
11 n'avait mandé Grimaldi que pour le prier de figurer dans une représentation que Ton allait donner à son bénéfice. En bon camarade qu'il était, Grimaldi ne lui refusa pas ce service, et la représentation eut lieu huit jours plus tard ; mais elle tourna fort mal pour Bradbury, qui, trèsraisonnable dans la maison de santé, se livra sur la scène à dos excentricités ultra-bouffonnes. Il fut outrageusement sifflé, banni par là très- définitivement des théâtres de Londres, et, après avoir végété quelques années sur les scènes de province, — soit qu'avec le temps on eût cessé de lui payer l'annuité convenue, soit qu'il eût aliéné dans un moment de gêne cette précieuse ressource, — mourut en 1828, à Londres, dans un état voisin de l'indigence.
Nous voudrions raconter, et dans tous ses détails, la pathétique histoire de « l'homme aux deux doigts, » où Grimaldi se montre sous le jour le plus favorable, mais tout au plus nous est-il permis de la résumer.
Grimaldi habitait l'été une de ces petites maisons de campagne qui émaillent les environs immédiats de la capitale anglaise; il s'y rendait chaque soir, à l'issue de la représentation, dans un cabriolet qu'il menait lui-môme.
1» LA TIE DC5 €L0n5
Une mril, trois Toleors rarrètèreoi sur la route, et, le pistolet en main, l'obligèrent à leur donner Targent qu'il portait sur loi. Le plus ayide des trois lui atait mftme enleré sa montre, — une montrai laquelle Grimaldl tenait particulièrement, — lorsqu'un autre Toleur, pris d'un généreux scrupule, l'arracha des mains de son compagnon, et la rendit au voyageur stupérait.
La iroix de cet homme aTait frappé Grimaldi, etréveîllé en lui quelques souvenirs confus, qui prirent une bien autre consistance lorsqu'il eut jeté les yeux sur la main qui lui restituait sa montre. Cette main n'avait que deux doigU.., Or, parmi les compagnons que Grimaldi rencontrait le plus régulièrement à la taverne où il passait une partie de ses soirées, était un jeune orfèvre dont la main mutilée offrait précisément la même apparence. D'ailleurs il était évident que les voleurs, quels qu'ils fussent, connaissaient parfaitement le clowfij et l'avaient attendu tout exprès sur la route de sa villa. Quelques autres circonstances confirmèrent encore Grimaldi dans sa conviction que le jeune marchand en question avait participé à cette criminelle tentative.
Aussi, la police s'étant mise sur la piste des voleurs, et s' étant emparée, la nuit même, de trois individus particulièrement désignés à ses soupçons, Grimaldi, mandé à Bow-street pour être confronté avec eux, se vit sans le moindre étonnement en face de Torfévre déjà mentionné.
Cet homme, — il se nommait Hamilton, — affectant les airs les plus dégagés, semblait certain de ne pas être reconnu par son ami Grimaldi ; mais Jôe déconcerta bientôt son audace. A un moment où on n'avait pas l'œil sur eux, Grimaldi leva les deux doigts de sa main gauche par un geste qui en disait long... Hamilton pâlit alors, et ses yeux abaissés vers la terre, le frisson qui le parcourut de
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la tête aux pieds, son attitude suppliante» le doigt qu'il posa machinalement sur ses lèvres, attestèrent qu'il se sentait à la merci de Grimaldi.
Celui-ci, toutefois, en proie à mille anxiétés, embrassait d'un coup d*œil les conséquences des paroles qu'il allait prononcer. Il songeait aux bons antécédents de ce jeune homme; il songeait surtout à sa femme, innocente et jolie créature, que désespéraient les désordres de son mari, poussé dans une mauvaise voie par un lago de bas étage, intéressé à le perdre pour la posséder... Bref, après un moment d'hésitation, la pitié l'emporta. Joe déclara ne pouvoir attester sous serment qu'il reconnût l'un ou l'autre des trois prévenus. Ce charitable mensonge termina tout, car on n'avait contre eux aucune des preuves qui auraient pu suppléer le témoignage du plaignant. Les trois voleurs de grand chemin sortirent de Bow-street plus blancs que neige.
Le lendemain cependant, l'un d'eux, — on devine lequel, — venait humblement remercier son sauveur, qui profita d'une si favorable occasion pour arrêter sur la pente fatale ce novice criminel. Il Téclaira sur les sinistres projets tramés contre lui et contre sa femme, lui fit entrevoir les effroyables suites des coûteuses dissipations auxquelles il se laissait aller depuis quelque temps, et le renvoya, dit l'histoire, complètement ramené au bien. Pendant plus de vingt ans, Hamilton vécut en parfait honnête homme; sa mort fut héroïque. Il périt en voulant arracher d'une maison incendiée deux pauvres enfants que les flammes allaient atteindre.
(I Pendant les douze années qui suivirent la scène de Bowstreet, raconte Dickens, Grimaldi donnait chaque année trois représentations à bénéfice : deux à Sadler's Well, une à Covent- II. 12
Garden. Le matin de chacune, et de très bonne heure, qaelqu*iui 8e présentait chei lui pour prendre dix billets de loges, les paput au prix fixé par Tafliche, et se retirait immédiatement, avec aussi peu de bruit que possible. Cette circonstance n'atait rien d'asses remarquable pour éveiller Tattention de Grimaldi, habitué aux demandes de ce genre, émanées d*amisqui désiraient garder Tanonyme. On s*y était même si bien accoutumé ches lui, qu*en répartissant d'avance les billets de ces sortes de représentations, sa femme mettait de cété, sur un coin de la cheminée, ceux que viflodrait prendre, I coup sûr, le gentleman inconnu. Un jour cependant, — après douze ans écoulés,— il arriva queOrimaldi, recevant de sa domestique le prix des dix billets qu*elle avait li* ▼rés le matin, s'avisa de hii demander quelle tournure pouvait avoir la personne qui étak venue les chercher.
< «- Vraiment, Je ne sais trop, répondit cette flUe, embarras» sée... Je n*ai nen remarqué de ce monsieur, si ce n'est...
• —Si ce n'est quoi?
« - Si ce n'est, monsieur, qu'il a iroU doigU de mams à la main gauche,., •
Avant de clore cette série de souvenirs autobiographiques, nous rappellerons encore que Grimaldi était reçu avec toute sorte de bontés et d*égards dans plus d'une résidence aristocratique^ notamment à Berkelcy-Castle, et qu'il chassa le lièvre, maintes fois, en compagnie des plus grands seigneurs de la pairie anglaise, ce qui caractérise assez nettement la manière dont on comprend chei nos orgueilleux voisins certaines combinaisons de la hiérarchie sociale. Un jour même, lord Byron et Grimaldi se trouvèi^ent voisins de table. Le pauvre comédien avait été prévenu d*avaiice par le maître de la maison * quil avait affaire à un convive très-susceptible sur le chapitre de la courtoisie. Il n*osa rien reftiser de ce que lui oRhiit Tau-
< lie colonel Berkeley, depuis lord Segravc*
JOSEPH GRTMALDI. 135
teiir de Lara. Or, comme on le devine, ce n'était là qu*une petite mystification organisée contre noire joyeux cUmm, qui, d'exigences en exigences, se vit réduit à mettre du soy sur un morceau de tarte aux pommes. Après cela, cependant, Grimaldi jugea que la civilité n'exigeait rien de plus, même d'un histrion admis en si npble compagnie, et ses respectueuses formules d'excuses, acceptées avec, bonté par le poète, complétèrent la comédie que tous deux venaient de jouer à la grande satisfaction du reste des convives ^
Devenu aussi populaire qu'un mime le fiit jamais, chanté en excellents vers par James Smith, — l'un des plus charmants causeurs des Trois Royaumes et le poète qui savait le mieux parodier tous ses confrères en Apollon, — Grimaldi voyait cependant la vieillesse approcher avec son terrible cortège d'infirmités et de chagrins. Les plus poi^ gnants lui vinrent de son fils, dont il avait cultivé de bonne heure les remarquables dispositions, et qu'il croyait appelé à perpétuer la gloire toute spéciale du nom de Grimaldi.v Cet enfant, d'une grâce et d une vivacité rares, débuta sous ses auspices par le rôle de Vendredi dans un ballet intitulé Robinso» Crusoéy où Grimaldi représentait le (Nrincipal personnage. Tous deux furent couverts d'applaudissements, que répétèrent les échos de la presse quotidienne; mais bien peu d'années après, en 1822 et 4823, le pauvre down^ dont la santé déclinait à vue d'oeil, — sans
* c Byron aimait à causer avec Grimaldi... Souvent il Tattendit des heures entières, appuyé contre une coulisse, pour reprendre Tentrelien interrompu par quelque nécessité scénique... Ayant de partir pour la Grèce, il lui laissa une tal)atière d'argent du plus beau travail, sur laquelle était gravée cette inscription : The gift of lord Byron to /. Grimaldi, De plus, à tous les bénéfices de Grimaldi, celui-ci avait ordre d'envoyer un billet de loge chez lord Byron, qui le payait 5 £ (i25 francs). » (MimoirM ofi. Grimaldi, p. 27S).
qM0 rWat dt> S(f^» «fftihYs lut \m'\\\W iW j^midiHi le ivpt^» qui ii0mI powvnH h !^taWii%— pwl emnpi^iulr^ qut* mi yi<^UI(^9S0 M\\\i mm<[\m' d<^ «oeovir» ot d'appui \ t^n AIh, admU à le n>mp)aeer dan» la ivmp^ do CevenUU^i'd^u donua tout à oaup dau« loa plu» trUtei exei». H pan^tt que ee malheureux jeune hemiuo» an^tè uue nuit avtH> quelque» t^nmpa|tue«« d'ivrea»e» avait voulu l'^kter awx Hmkhm1^H^ et qu*il avait ih^çu aur la tMe uu eeup vmlent de ee petit bMon (IfHitf Ai>oh) qui est» en Angleterre» Tarmt^ ordinaire de» ajUM^tu de poHee. Sa ble»»uiv eut de» eon* »èquenee» terrible» î elle détermina elien lui de» at« taquei d*(^pilep»ie, qui peu ft peu dètrul»li^nl »a rat»iuu et % en attendant» durent altèiH^r »en earaeti^i^. Il q^iltt» la maiaen paternelle» oà il ne n)it plu» le pied qu^ de temps & autre, lorsque »a »antè en péril ou \m d^nûment absolu le eontraignait & venir y ohei'ober un asile*
Gràoe aux privilé^» de son talent essentiellement im* pr#««»/» Dickens» en dêerivant ee» misères domestiques dt^ la vieillesse de GrinmIdU nous ai^appelè parfoi» la ttrandi^ et pathétique fl|ture du l'oi lear« Et foudrait^il par hasard s Vu étonner outre mesurt>? l^n digne ^Imm eomn^e Jô^ n*e»t-il pas, aussi bien que le péi^ de Regane et de Cordelia, sujet aux déf^illanees de TAg^^, aux anftoisses de 1» paternité mèeonn\ie'? U réalité toute sin^ple et ses pn^eés» verbaux authentique» ont parfois leurs eifet» qui ne lt> eédent en rien aux plu» nobles éniotions de Tart* A e<^ point de vue, qui peut sembler paradoxaU=- et que néan* moins nous ne hasartlons pas sans réflexion, --> les M^^ fH^iW^ rft» (jWm^Miprtument un eai'aetéiv beaueonp plus sérieux qu'on ne serait tout d*aboi^ porté à le eroii^v Le lecteur superdeiel peut n'y voir que la elan^nlque assex vide d'un art dédaigné \ le nmralisie, mieux avisé» -laissant de oAtè les détails purement leclmiques et la sot*
JOSEPH GRIMA LDI. 137
gneusc récapitulation des pantomimes jouées à Londres pendant près d*un demi-siècle, — saura gré au romancier de s'être appliqué à rendre intéressante la biographie d'un laborieux et honnête acrobate, resté fidèle à tous ses devoirs dans une carrière où il semblerait que les devoirs sérieux n'existent plus.
« Nos laideurs s'attirent, » disait Mirabeau de Corinne. Eh bien! nous dirons, nous — et ce phénomène se conçoit mieux, — que certaine beauté morale, entrevue par delà le costume bariolé du clown, a séduit les plus nobles instincts du romancier. Juge sévère des vices et des travers humains, il est naturel que Dickens attache d'autant plus de prix aux parcelles de bien que sa puissante analyse découvre partout où elles se cachent, — et le même entraînement moral qui lui fait au besoin déchirer un manteau de lord pour nous montrer le drôle abrité sous cette pompeuse guenille, doit le porter à dépouiller de ses oripeaux le brave homme qu'un attirail de théâtre déguise à nos yeux.
Jamais le vrai talent n'a mieux servi qu'à populariser ces actes de justice distributive.
Dickens n'a donc pas cherché dans la vie de Grimaldi ce que H. Jules Janin cherchait, il y a quelques trente ans, dans la vie de Deburau : — un brillant prétexte aux elftorescences du caprice littéraire, un sujet excentrique, donnant Ubre carrière aux fantasques évolutions d'une plume ingénieuse. Non, avec Grimaldi, nous ne sommes plus en France, — et c'est le sentiment du réel, c'est l'autorité de la leçon morale qui recommandent les Mémoires de ce bouffon naïf et sérieux.
Il est apparu à Dickens barbouillé de farine et de carmin, sous ses cheveux d'emprunt hérissés de toutes parts, avec la souquenille rayée ou tigrée, les bouffettes, les
m lÀ VIB D'UN CLOWN.
collerottei du salUmbanquë du carrefour, n QuIinporU», leinble l'âtre dit le romancier» al cet hotnmo,^en dépit de tout et malgré Tapparence» — eat un être comme moi, vi« vant de la même vie, ému dca mémea Joiea et dea mèmea chagrina ; — i*il a dea parenta qu'il abne et auxquela il ae dévoue, des amis qui comptent et peuvent compter aur lui ; — ai, fldéle à tel duuil aacré, à tello chéro mémoire, il remporte avec lui juaque aur ces tréteaux où il fait tinter lea grelots de la folie Y »
Qu*importe, igouterona-nous, s'il est après tout, dana son humble sphère, un véritable artiste, —si, non content du salaire qu'on lui Jette, irambitionne encore une renommée sans cesse croissante? ai, —brisé par lea fatigues de aon rude métier,— nous le trouvona, à Theure du repos, combinant encore dea machines, des décors, des trtiCê; s'il étudie sa grimace hideuae, son cri sauvage, aa course haletante et désordonnée, avec autant de scrupule et d'amour que Talma ou Macready combinent leurs nobles attitudes, leurs colères superbes, leur terreur convulsive?
Sans confondre deux iirts profondément séparés par le but qu'ils se proposent, ne pouvons-nous rapprocher dea penchants aniilogues, des natures douées de susceptibilités identiques, et comme pénétrées de la même flamme t
N*est-il pas juste, d'oilleurs, que les humbles émules de ceux auxquels est échue la gloire la plus haute se trouvent . relevés dans leur propre estime, et dans celle d'autrui, par des rapprochements tel» que ceux qu'autorisent les Mémoireê de tirimaldi,— par des comparaisons qui n'ont rien de malveillant ni de méprisant pour qui que ce aolt, — et qui opposent simplement à la différence des carrières l'analogie du travail et du talent?
PERCY BYSSHE SBELLEY
1799 ~iSî2
• Shelley a été poêle dans toutes les acceptions de ce mot, qui en a tant.
Il Ta été par son organisation et par sa vie comme par ses écrits, par Timprévoyance comme par le |;énie, — surtout par la candeur et par l'énergie de ses convictions.
Son enfance, ses amours, sa mort, sont poétiques.
A récole publique, il souffre, rêve et blasphème déjà. Bien avant l'âge où le commun des hommes s'est demandé compte de ses croyances, ce précoce Titan est en guerre avec Jupiter, et, comme le héros antique, il brave les foudres vengeresses.
Noble de naissance, il va prêchant une croisade contre tous les oppresseurs des peuples.
Tourmenté du besoin de croire et d'aimer^ il hait et il nie.
Cette ferveur, cette constitution nerveuse, extatique» sujette à des hallucinations de tout genre qui rappellent ce qu'on a lu des grands solitaires chrétiens, — dé-
i40 PERCY BYSSHE SHELLEY.
tournées de leur mission naturelle, perverties même si Ton veut, — servent les desseins de la philosophie incrédule et révoltée. L*onction de saint Augustin, Taustére éloquence des Pérès, parfois la langue enibrasée des Apôtres, animent des conceptions étranges où viennent s'amalgamer, avec des visions dignes de Swedenborg et de Saint- Martin, les théories» les systèmes de la philosophie la plus positive.
Tout prêt à croire ce que dément la raison commune, Shelley n'accepte rien de ce qu'elle sanctionne. L'idée re çue n'a pas de critique plus inflexible, l'idée nouvelle de champion plus complaisant, — et cela, sans parti pris, sans aflectation vaine, en toute loyauté.
Rang, patrie, honneurs, richesse, amour, — et jusqu'aux joies de la tendresse paternelle, — Shelley renonce à tout, plutôt que de faire fléchir ses convictions devant une autorité dont il conteste les droits, dont il dénonce l'ii^ustice, dont il nie le principe.
Peu de gens ont donné de pareils gages au paradoxe. La sincérité de Shelley est donc pour nous au-dessus du doute.
Or la sincérité,— si elle ne justifie ni les doctrines ni les actes, — commande pourtant l'estime, et ôte à la censure la plus légitime une grande partie de ses droits. On n*est pas tenu de fléchir devant l'erreur de bonne foi, mais il n est pas permis de la confondre avec le mensonge délibéré. Plus d'une fois, en lisant les poèmes de Byron, il nous est arrivé de regarder comme également suspectes la valeur des opinions émises et la franchise de ces opinions, fia préméditation, le calcul, la vaine gloire, la forfanterie, nous apparaissaient, au fond de cette poésie limpide et belle, comme l'immonde lézard, le serpent venimeux sous le cristal des eaux immobiles. Jamais les ou-
PERCY BYSSHE SHELLEY. 141
vrages de Shelley ne nous ont causé cette impression pénible. En étudiant sa vie, nous nous sommes expliqué cette différence.
Il naquit, en i792, dans le comté deSussex. Son père, dont l'intraitable sévérité provoqua de bonne heure la résistance à laquelle Shelley devait vouer sa vie, ne comprit pas qu'une organisation si fine et si impressionnable demandait des soins particuliers. L'enfant avait à peine dix ans qu'on le jeta dans une école, pêle-mêle avec des compagnons indignes de lui.
Ce fut là son premier malheur.
Il passait brusquement d une liberté presque absolue, d'une vie en plein air, de mille habitudes féminines, contractées au milieu de ses jeunes sœurs, dans une étroite enceinte où ses chers rêves, passereaux captifs, donnaient de l'aile à tous les barreaux de leur cage. Il y était harcelé par des maîtres qui né le comprenaient pas, maltraité par ses condisciples, que sa faiblesse physique et son humeur bizarre excitaient à le tourmenter.
A ce métier de victime, Shelley devint presque fou. Dès lors, cependant, on put remarquer en lui une supériorité d'intelligence qui eût infailliblement commandé l'attention d'un père plus tendre ou seulement plus éclairé. Ce rêveur solitaire, qui jetait à peine de temps en temps sur ses livres de classe un regard dédaigneux, laissait bien loin, par ses progrès, tous les autres écoliers. Sa mémoire était prodigieuse, et défiait l'aridité des leçons. Déjà, du reste, se montrait chez lui un goût effréné pour les romans, indice qu'il ne faut pas méconnaître, première aspiration vers l'idéal.
Parmi ces romans introduits en fraude, dévorés en cachette, se trouvaient les chefs-d'œuvre de Richardson, de Fielding, de SmoUett. Ceux-là, Shelley ne leur accordait
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qu'une médiocre estime. Us lui montraient la vie à peu de chose près comme elle est, et de tout temps les poètes ont méprisé la réalité. En revanche, lorsqu'il se trouvait» parmi ces blm books^ de véritables contes bleus, des i romans terribles » comme ceux qu*Anne Raddiffe et Lewis avaient mis à la mode, Shelley était sans défense contre les prestiges grossiers de ces récits « aux provinces si chers. » Le Confeasional des pénitents noirsy Zofii^a^ que sais-je encore V s'étaient emparés de cet esprit d^à malade, et, lorsque Shelley s'avisa d'écrire, il composa, coup sur coup, deux romans calqués sur ces brillants cheTsd'œuvre*.
En les écrivant il devint somnambule.
Quand il quitta Sion-house pour entrer à l'école d'Éton» le pauvre enfant uo fit que changer de supplice. Les an** ciens élèves y exerçaient sur les nouveaux venus l'autorité du maître sur son esclave. Il fallut subir cette nouvelle tyrannie.
On prétend, --mais à tort, et en lui appliquant une anecdote empruntée à la vie de Shaftesbury, ~ qu'il organisa une sédition des malheureux fags * contre leurs oppresseurs. Shelley était de ces êtres qui ne peuvent agir et lutter que dans l'arène de la pensée. Il n'avait en lui ni la grossière éloquence qui fait les tribuns, ni l'énergie brutale des athlètes. Tout ce qui participait du limon terrestre éloignait cette nature exquise; — elle ne respirait à l'aise que Tair subtil des hautes régions.
A l'âge où on fait de lui un conspirateur de collège, Shelley était plongé dans Tétude des sciences naturelles.
* Zasirotzi ot Saint Irvyne o\\ le BoBe-Croix,
* Go mot dëslgno dos novices asservis aux caprices de leuri camarades plus anciens.
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Il y cherchait, comme tant d'autres poètes, plutôt des images que des vérités, plutôt des doutes séduisants qu des explications vulgaires. Puis, eMre deux leçons de chimie, — leçons prises à la dérobée, fruit défendu par les règlements d*Éton, — il lisait le Thalaba de Southey, la lénor^ de Burger, Y Ahasvérus deSchubart.
Ce dernier poème lui donna Tîdée de commenter, à son tour, la tradition du Juif errant. Secondé par un de ses condisciples, — Thomas Medwin, qui devait raconter plus lard la vie du poète, — il écrivit sur ce sujet des vers qui, publiés longtemps après*, ne figurent point parmi ses Œuvres.
A cette époque, Shelley était épris d'une jeune parente auprès de laquelle s'était écoulée son heureuse enfance, et cju'il venait de retrouver après une longue séparation. « Elle rappelait, nous dit la biographie du poète, les héroïnes de Shakspeare, et faisait songer aux madones de Raphaèl. »
Ce fut chez le jeune homme un sentiment profond, un dévouement pur et complet.
On retrouve, après bien des années, l'empreinte de ce premier amour dans un fragment sans titre et sans date. Shelley parle de « deux enfants qu'on eût pris pour deux jumeaux, tant ils ressemblaient l'un à l'autre.» H est aisé de le reconnaître et de reconnaître miss Harriet Grove sous ces noms italiens de Cosimo et de Fiordispina. Chez le premier, une passion nouvelle obscurcit l'image de Tidole encore adorée ; mais, si elle n'est plus l'objet de cet amour inconstant, elle est restée l'amour lui-même, planète brillante au sein des sphères célestes, et réglant les mouvements d'une intelligence pour jamais soumise.
* hyaseft Magasine, 1851 .
Hi PfinCY UYSSHE SHELLEY.
Ile fainls, dissolvcd inlo a sensc of love; Rul tliou art as a planet sphcrcd abovo»
Bul thou art love itself — reeling Ihe tnolion Of lus subjected spirit
Le cousin et la cousine s'écrivirent longtemps» de l'aveu do leurs parents, qui ne voyaient aucun mal à cette aiïeotion mutuelle, et n*en devaient que plus tard redouter les conséquences. Miss Grove composa même, sous la direction de Shclley, quelques chapitres des romans qu'il écrivit, entraîné, fasciné par ses premières lectures. Que ne s'en tenaient-ils à ces terribles fictions, au fond si parfaitement innocentes? Mais Shelley venait d'entrer à Oxford. Plus que jamais il se plongeait dans la chimie, et, qui pis est, dana la métaphysique. Or, pour un esprit sans contre-poids, pour une Âme sincère, Tétude de la philosophie est semée d'abtmes. Là, plus qu'ailleurs, le doute est au seuil de la science, et les premiers rayons de lumière peuvent aveugler.
Pour peu qu'on ait étudié la curieuse histoire des ré* voltes de l'esprit humain, on a gardé le souvenir de cette initiative singulière que l'Angleterre prit au dix-septième siècle,, et des leçons d'incrédulité qu'elle nous donna hautement. Elle avait, il est vrai, reçu quelques leçons des néoplatoniciens d'Italie et des sceptiques français, Rabelais, Montaigne, Charron, la Boétic; mais, en définitive, Hobbes, Toland, Tindal, Shatlesbury, Bolingbroke, ont fourni à la philosophie de Voltaire tout ce que ccUc-ci eut de réellement, de sérieusement subversif.
En môme temps, — et par un contre-échange assez notable, — tous les défenseurs du christianisme attaqué, les adversaires du rationalisme, Foiiter, Leland, Boyle, Clarke, Tillotson, Lardner, Pearcc, s'inspiraient de nos théolo-
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giens, de nos orateurs sacres. Pascal, Fénelon, Bossuet, leur venaient en aide.
De ces deux courants opposés qui traversaient le détroit, on sait quel fut le plus fort.
Hume s'illustrait en rapportant de France en Angleterre une philosophie éminemment hostile au christianisme. Voltaire s'illustrait en rapportant d'Angleterre les idées des free thinkers. Ces idées fructifièrent avec une étonnante rapidité. Nos voisins admirèrent le développement vigoureux que prenaient chez nous les germes empruntés à leur sol. Ce qui était resté obscurément enfoui dans les massifs in-qtiarto de leurs dialecticiens était rendu au inonde entier sous des formes vives, avec une scintillante auréole, un pétillement d'esprit, une nouveauté d'aperçus qui éblouissaient nos maîtres eux-mêmes. C'est tout au plus si on reconnaissait les principes de Locke dans les splendides anathèmes de Rousseau, eileChrisUanisme sans mystères^ le Panthéisticon de Toland dans les commentaires ironiques des Encyclopédistes sur les saintes Écritures.
Lorsque la Révolution de 89 éclata, tous les hommes éminents, — ceux-là même qui plus tard devaient lui déclarer la guerre, — se rallièrent, en Angleterre comme ailleurs, à cette puissante manifestation de la raison collective. Prenez,, un à un, presque tous les grands talents de la génération qui s'éteignait il y a quinze ou vingt ans, et vous les trouverez à côté de Fox et d'Erskine, à ce moment donné de l'histoire.
Sir James Mackintosh a écrit (1791) les Vindidx gailicx pour répondre aux Réflexions de Burke stir h RévoiKtUm française, Priestley descendit dans la même arène pour combattre le même champion. Thomas Payne remua profondément les Trois Royaumes avec son livre des Droits