‹ Originaux et beaux esprits de l'Angleterre contemporaineChapitre 19 sur 29 · II · texte numérisé non relu

II

170 PERCY BYSSIIE SlIELLEY

répété par les dévots toujours altérés de scandales, une sorte de bravade anlichrétienne, — détermina lord Byron, (ieigh Hunt et Trelawney à livrer aux flammes les restes mortels de leur ami. Les officiers inférieurs de la police locale refusaient, par précaution sanitaire, de laisser enlever CCS funèbres débris, qu'on ne voulait pourtant pas obandonner sur une plage inhabitée. Il fallut de nombreuses démarches auprès des autorités de Lucques et de Florence, il fallut encore Tintervention directe de l'ambassadeur anglais, pour que les deux commandants de Viareggio et de Mngliarino Rissent autorisés à laisser exhumer les cadavres des deux hérétiques.

Lorsque toutes ces formalités furent remplies, on vit arriver devant Viareggio le schooner de lord Byron, et deux autres petits bfttiments que Trelawney voulait em* I)loyer à rechercher la barque submergée de Shelley. Après six jours de perquisitions inutiles, lorsqu'on eut promené la drague sur tous les points où des témoins oculaires prétendaient avoir vu sombrer le petit bâtiment, on dut renoncer à le tirer de l'abîme qui l'avait englouti» et, le 20 août, commencèrent les préparatifs de l'incinération.

C'était sur le bord de la mer, à mi-chemin de la Spezzia et de Livournc, à deux lieues environ de Viareggio. En cet endroit, deux promontoires hardiment projetés forment un golfe profond et dangereux où la force des courants et de la houle condamne à une destruction presque inévita* ble tout navire qui s'y trouve pris par l'ouragan. Les eaux y sont basses, les brisants nombreux; peu de chances pour gagner la terre, aucune pour être secouru; aussi chaque année de nouveaux sinistres viennent grossir la chronique funèbre de cette baie redoutable aux ma** rins.

PERCYBYSSIIE SIIELLEï. 171

A côté d'une pauvre hutte mal couverte d'un toit de chaume, et qui servait d*abri aux gardes-côtes pendant la nuit, il faut se représenter quelques hommes groupes autour d'une fosse ouverte, sous un soleil dévorant.

Une tente, celle de lord Byron, est dressée prés de là.

Les ouvriers, matelots ou paysans, rassemblent les plandies à demi pourries, le bois mort dont la plage est jonchée, et dressent le bûcher au centre duquel est placé un fourneau portatif. Sur ce bûcher, Byron et Trelawney, Leigh Hunt et un ofScier de la marine anglaise, — le capitaine Shenley, — jettent des branches de vigne, de l'encens, des bois aromatiques.

On dirait des rites païens, et le sang des victimes égorgées manque seul à cette bizarre cérémonie.

Bientôt le feu pétille, une fumée pénétrante monte vers le ciel, et l'âme même du poète mort, cette particule ignée, semble s'envoler, elle aussi, parmi les jets bleuâtres du bûcher flamboyant.

Trelawney et Byron, — spectateurs attentifs de cette scène si frappante, — remarquèrent tous deux « l'extraordinaire beauté des flammes, ji

On mit deux journées entières à brûler les deux cadavres, et celui de Shelley fut le dernier livré au feu. Ses cendres, immédiatement transportées à Rome, allèrent, suivies d'un petit nombre de résidents anglais, prendre place dans le cimetière dont nous avons parlé.

Un enfant du poète y reposait déjà, et Shelley, dans Tavant-propos d!AdonaîSy s'était pour ainsi dire promis de revenir un jour à ce champ du repos, qu'il avait vu, pendant l'hiver, émailié de violettes et de marguerites. — tf On s'éprendrait presque de la mort, écrivait-il, en songeant qu'on peut être enseveli dans cette terre si douce à contempler! »

iU PËRGY BYSSllE SHELLEY.

Lignes prophétiques où le poète, le -^ poète iefnn de Tantiquitè, — se retrouve encore, n*est-il pas vrai?

C'est une tâche facile que de caractériser, d*après son aspect général, la poésie de Shelley, car ses tendances sont nettes, ses origines connues, ses procédés uniforines, ses modèles hautement avoués.

La Grèce avant tout, la grandeur imposante de la Ira* gédie antique, la sérénité majestueuse de Platon et d*Ho* mère; — la Bible ensuite, et sa splendeur orientale, ses images hardies, Timpétueux élan de ses versets inspirés» — Tère italienne de Dante ; — Tère anglaise de Milton ;«— en Espagne, Calderon ; — en Allemagne, Luther, KIopstock, Schiller ; — chei nous, les sceptiques du dix^huitième siècle, non comme sceptiques, mais comme philanthropes éclairés, comme apôtres de la Raison, comme ennemis courageux de la tyrannie sous toutes ses formes : telles furent les admirations de Shelley.

Guidé par elles, — et moins original que peut-être il ne Teût voulu, — il continua Vœuvi^abandonnéepar Wordswortl), Southey et Goleridge, auxquels il reprochait leur apostasie; il combattit à côté de lord Byron, — mais avec un enthousiasme plus sincère, une foi dans le progrès humain, une sympatlùe pour la race humaine, que n*a jamais connues ce dernier.

A vrai dire, tous les poèmes de Shelley, — si nombreux qu'ils soient, — se réduisent à un seul, dont ils peuvent être regardés comme autant de chants séparés. Ils ne présentent à Tesprit, qui sait en abstraire les difTérences épisodiques, les détails accidentels, ou de sites, ou de costumes, qu*un seul type, toujours également sublime, celui d*un homme qui se dévoue, souiTre et meurt pour ses semblables, un Christ dépouillé de ses attributs divins, un philosophe martyr, un confesseur de la Liberté.

PERCY BYSSHE SHELLEY. 173

Voyez le fragment intitulé le Prince Athanase, écrit à Harlow en 1817. Shelley y décrit un jeune homme, consumé par la soif du bien, errant et malheureux sur la terre, où partout il voit la force aux mains des méchants, la justice méconnue, l'oppresseur sans remords, l'opprimé sans courage. Athanase mesure de l'œil ces maux sans nombre, et, tout en désespérant d'y porter remède, il se fait le consolateur de ceux qui souffrent, le pourvoyeur secret de toutes les misères, le ferme et constant appui de toutes les faiblesses .

Cet être idéal prend tout à coup le nom de Laon, et devient le héros de la Révolte d'Islam.yous le retrouvez là, champion d'un peuple qui revendique ses droits, indomptable avocat de ses griefs, heureux de souffrir pour ses frères toutes les horreurs d'une captivité que la mort seule doit finir. Il chante en beaux vers l'Egalité, « cette aînée des choses humaines; » il prêche aux hommes la Fraternité inviolable, l'amour sans remords, le désintéressement qui rend libre, la Liberté qui rend meilleur: Il maudit le tyran sur son trône éblouissant, les prêtres devant l'autel ensanglanté. 11 maudit surtout cet esclavage traditionnel que les générations lèguent aux générations^ et ces stupides terreurs qui, tour à tour, les retiennent sous le joug.

Les mêmes analhèmes sont sur les lèvres de la reine Hab. Lorsque l'aimable fée, empruntée à Shakspeare, promène, sur son char céleste, la belle lanthé ; lorsqu'elle lui montre, au fond d'un palais superbe, entouré de mille sentinelles, ce roi que l'angoisse et la terreur poursuivent sur sa couche splendide ; lorsqu'elle oppose énergiquement les labeurs acharnés du pauvre à l'insolente oisiveté des riches ; vous reconnaissez encore, sous un déguisement nouveau ; je ne dirai plus le « prince Athanase, »

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mais Shelley lui-même, qui, sous tous ces noms et (ous ces costumes, continue sa fervente prédication, son hymne libérateur.

Seulement, — il le faut remarquer, — à mesure que les années s*écoulent, cet hymne perd de son âpreté première. Comme un brillant métal qui rejette au sein de la four* naise ardente ses noires scories, Tamour de Shelley pour ses semblables se dégage de tout élément étranger, de presque toute son amertume, de presque toutes ses haines. Ces tyrans qu'il maudissait, il les plaint. Ces réactions sanglantes qui lui semblaient équitables, il en éloigne l'idée. Les révolutions qu'il appelle encore sont dignes d'un monde régénéré. Il les veut pures de toute vengeance, de toute expiation violente.

Ces « vérités étranges, qu'il est allé chercher sur des terres inconnues S i» sont, à peu de chose près, celles que d'autres enthousiastes avaient déduites des principes chrétiens. 11 parle en frère à tous les hommes, à ceux-là même qui ont repoussé le dogme de la Fraternité.

LeProméthée de Shelley ne hait pas Jupiter, alors même qu'il se débat sous la dent des limiers ailés que le Maitre du ciel a lancés sur lui :

PnOMBTHEUS.

Were thèse my words, ô Parent?

TUE EARTII.

Tiiey were thine.^

PROMETIIEUS.

It dothrepcnt me : words arc quîck and vain :

.... Whon carly youth liad past, lie lell.

His cold flrosidc and alicnatcd liomo

To seek slrange truths in iindiscover'd lands.

(Alastor, w the Spirii ofsoliitide.)

PERCY BYSSHE SHELLEY. 175

Grief for aivhile is blind and so ^as mine.

/ wish no living iking to sufferpain,

Âlastor, couché sur la pierre où il va s'endormir à jamaisy ne prononce aucun anaibèrne, aucune malédiction sur le monde qui Ta méconnu. En lui, toute haine est morte. La souffrance, qui naguère envenimait ses pensées, les a maintenant pacifiées, et comme pliées au joug.

D'où est venu ce changement notable? — Les commentateurs et les critiques en ont fait honneur à Platon, vers les doctrines duquel Shelley inclinait tous les jours davantage. — Pourquoi ne pas l'attribuer à cette grande et souveraine maîtresse, la vie elle-même, qui, par ses leçons de chaque jour, corrige les fausses lueurs de l'esprit, apaise les soubresauts de la passion, dissipe les illusions de la jeunesse, et, nous donnant conscience de nos erreurs, nous rend indulgents à celles des autres? Nous admettrions volontiers Tinfluence de Platon comme raison secondaire d une conversion pareille; — mais quel philosophe a jamais remplacé l'expérience?

Nous ne voudrions pas laisser croire, — tant d'exemples nous montrent la nature humaine ainsi faite, — que Shelley, calmé à trente ans, aurait, à quarante, renoncé plus complètement encore aux idées, aux rêves de sa jeunesse. Non, Tégoïsme n'aurait jamais conquis une âme aussi élevée, une intelligence aussi éprise de tout ce qui est grand, de tout ce qui est beau.

D'ailleurs, ce n'est pas en ce sens que le poète avait marché.

H allait, non vers la réalité, mais vers un autre idéal, plus grandiose, plus pur que le premier : de la sagesse humaine à la sagesse divine, du doute à la foi. Si nous ne nous méprenons complètement, après avoir blasphémé

170 PERGY BYSSHK SHKLLEY.

la victimo divine du Golgotha» Shelley en gerAit venu à Tadoreri comme la plus magniflque expression de ce dévouement, de celte abnégation sublimes qui Tavaient toujours séduit ^ mais il lui était interdit de faire avec le siècle et ses grossiers instincts un do ces pactes honteux qui le désolaient et qu'il avait sévèrement flétris *, car il était de ces êtres en qui la conscience domino toujours, et dont les lentes dégradations de l'âge ne peuvent altérer la pureté native : orgonisations d'élite qui, pareilles à ces cristaux fabuleux du temps jadis, se brisent plutôt que d'enfermer une liqueur malfaisante.

D'ailleurs, il y avait en lui quelque chose d'altier et d'indomptable qui lui faisait dresser un front rebelle devant toute grandeur humaine. Il aimait à mesurer les colosses aux pieds desquels la foule se prosterne, et toujours il les trouvait plus petits que sa pensée.

Ce dédain sincère éclate avec puissance dans son admirable sonnet, (hymandiati :

« J'ai rencontré un voyagpur revenant d'une terre jadis cc»lôbre. — Il m'a dit : Deux énormes jambes de pirrre, — auxquelles manque le tronc qu'elles sputenaient, — sont debout dans le désert. Prés d'elles» sur le sable — qui la recouvre h demi, repose une tête brisée. Le (Vont orgueilleux, -* la lèvre plissée, le sourire froid et absoUi,— disentassez que lesculptaur savait rendre ces passions — dont lempruinte, transmise & la

* Dans la Reine Mab, dans lo PrùmétUée délivré^ il csl question du Sauveur dos liommos. On peut comparer les doux passages, rt voir lo chemin que lo poCto avait fait dans la voio quo nous venons d'indiquer.

" Lire lo sonnot^ Werdivmth,

In honour'd poverty ihy voies did wsave Song» coniocrate to Truth ond Liberty •* DeiorUng (iioM, thou Idiveit mo to grievo Thus havlng bueti, Ihat thou shoutdit casse to be.

PERCY BYSSIIE SHELLEY. i77

nature inerte, — survit à la main qui les feignit, au cœur dont elles faisaient leur pâture. — Ces mots sont inscrits sur le piédestal: — Mon nom est (hymandias, roi des rois. — Contemplez mon œuvre, puissants de la terre, et désespérez ! — A côté, rien n'a survécu. Tout autour — de cette ruine colossale, nus et sans limites, — les sables étendent au loin leur niveau solitaire. »

Le même esprit d'opposition se trouve dans la tragédie des Cenciy œuvre où le génie de Shelley, contenu et concentré par les nécessités du sujet, apparaît, à notre avis, sous son jour le plus favorable.

Béatrix n'est plus seulement, dans la pensée du poète, la douce enfant souillée par un amour infâme, et qui, forcée de choisir entre un second inceste et le parricide, met sa vertu sous la gardé des dieux infernaux. Elle devient le symbole de l'innocence opprimée. Contre elle se liguent toutes les mauvaises passions que fomente le despotisme. L'avarice du pape favorise les monstrueux débordements du vieux Cenci, que sa longue impunité pousse aux crimes les plus odieux, au meurtre de ses fils, au déshonneur de sa fille.

Shelley a voulu rendre la religion complice de ces énormes forfaits. Il la montre absolvant à prix d'or le vice audacieux; il la montre encore servant de masque aux trahisons les plus indignes.

C'est ainsi qu'il place auprès de Béatrix menacée, tremblante, cherchant appui, un jeune ambitieux, neveu d'un cardinal, promis aux plus hautes dignités ecclésiastiques, qu'elle regarde un moment comme son défenseur naturel.

Orsino, — c'est son nom, — a promis de renoncer pour elle aux grandeurs qui l'attendaient. Des tendeurs qu'elle

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i^prouve auprès de son père, de Tesclavage par lequel ce monstre prétend réduire Tènei^ie de cette âme indomptable, rhypocrito Orsino s*est dit qu*il Terait autant d*ar* mes contre la noble et candido enfant qu*il espèi^e attirer dans ses bras. Nulle pitié, nulle générosité au fond de ce cœur vicié par Tastucieuse politique de la caste à laquelle il doit appartenir un jour. Nul remords chei ce prêtre futur, qui sait déjà comment le remords s'exploite. Ses désirs immondes sont ù peine contenus par la crainte de se démasquer trop tét, et par le respect involontaire que commande aux plus efOrènés Timposante sérénité d'une âme sans reproche.

Ce caractère, simplement et fortement accusé, fournit à Shelley des eflets éminemment tragiques, et nous ne coimaissons pas, dans le théâtre anglais moderne, une scène supérieure à celle où Béatrix Cenci, toute palpitante |

d^horreur, après la lutte horrible où elle a succombé, se I

retrouve entre sa mère et ce faux anù dont, la veille en- '

fore, elle se croyait la fiancée.

Quand il arrive, le premier délire est apaisé, llèatrix a tout dit à sa mère. Le calme du désespoir est empreint sur son pâle visage.

« Ami, lui dit-elle, soyei le bienvenu. <— Depuis notre dernière entrevue, —j'ai subi un outrage sigrnud, si éti^ange, — (|ue, vivante ou morte; il n'est plus de i^pos pour moi.— Ne niVn (leniandex pas le nVit; il est des actes monsU'ueux, — sans forme, indesciiptibles : il est des soufl^ances — fom^nient silencieuses.

Orsino. — Qui donc a pu vous infliger cet outrage?

B^ATsix. — Lhomme que Ton appelle mon père. Mon père!.,, nom redoutable!

Oasmo. Serait-ce?,..

B&ATsu. — Ce que cela est ou n>st pss, — évitei, croyex^moi,

PERCY BYSSIIE S«ELLEY. 179

d'y songer. Cela est, cela fut, — cela ne doit plus être. Donnez^ moi donc vos conseils. — Je songeais à mourir : une sorte de terreur religieuse — m'arrête au seuil du sépulcre; je crains aussi que la mort elle-même — n'éteigne pas en moi la conscience — d'un crime resté sans expiation. De grâce, parlez.

Orsino. — Dénoncez le coupable, et que la loi vous venge.

Béatrix. — Oh ! conseiller au cœur de glace! — trouverais-je un mot pour révéler — le forfait dont je suis victime? Quand ma langue, — pareille au scalpel acéré , pourrait retrancher de mon cœur — cette souillure secrète qui le dévore ; alors même que ma renommée sans tache, — par cette impossible révélalion, serait livrée à tous, — et deviendrait la fable des plus vils, — la risée publique, un mot en. Tair, un étonnement,... — cela dit enfin, et cela ne se dira jamais, — songez à Tor du coupable, à la crainte que sa haine inspire, — à Tétrange horreur du récit qui l'accuserait, — au doute qu'éveille un tel crime. Un crime que l'imagination repousse, — dont on ne peut parler qu'à voix basse.... — N'aurais-je pas bien assuré ma vengeance?

Obsino. — Voulez-vous donc vous résigner sous l'affront?

Béatrix. Me résigner? — Orsino, vos conseils me profiteront peu, je commence à le croire. (Elle lui tourne le dos et continue, se

parlant à elle-même.) — Oui, toute résolution d<Ht être prompte et promptement accomplie. — Mais quel est donc cet implacable brouillard de pensées — qui s'élèvent, fantôme après fantôme, Tun couvrant Tautre d'un voile obscur?

Orsimo. — Faudra-t-il que le coupable vive? — qu'il triomphe dans son crime? que ce crime, — quel qu'il soit, horrible sans doute, -- devienne à la longue ton élément, et cela— jusqu'à ce que ta perte soit consommée,— jusqu'au moment où la honte de n'ayoir pas résisté — scellera pour jamais ta chaîne infâme?

BiATRix , à elle-même. — mort puissante! — ombre à double visage! juge unique! arbitre incorruptible!

(Elle recule de quelque pas, absorbée dans ses réflexions*)

OrsinO) pendant quelques instants, se consulte avec la

IHO PERCY BYSSHE SHBLLKY.

mère éplorèe. Celle-ci invoque le ciel, et s*étonne que la foudre n'ait pas encore frappé Tauteur de tant de maux. Plus certain, s'il s'en charge, de voir justice faite, Orsino recule cependant devant le parti à prendre;... et, tandis qu'ils hésitent encore, n*osant aborder ce si\jet terrible, Béatrix revient vers eux.

<c Silenco, Orsino! — lui dit-elle, interrompant leurs vaim's paroles; — et vous, mèi*e vénérée, tandis q\ie je parlerai, — dépouillei, comme des vêtements hors d'usage, — la soumission et le respect, le remords et la crainte, — toutes ces entraves de la vie ordinaire, — portées dès le berceau, mais qui maintenant — doivent tomber devant mes griefs plus sacrés. — Je vous Tai déjà dit, Tatteinte que j'ai subie,— et que je dois taire, est de celles — qu'il faut punir. Il le faut, et pour le forfait aocompli, — et pour détourner de moi le fardeau de crimes — que chaque jour appesantirait sur mon âme.— Il le fiiut de peur que je ne devienne... Mais vous ne pouvei, — fût-ce en rêve, accepter cette pensée. J*ai prié Dieu, — j'ai interrogé mon àme, j'ai dt^gé ma volonté — des ténèbres qui la voilaient : enfin j*ai déterminé ce qui est juste. — Orsino, es-tu mon ami? ami fidèle, ami trompeur?— Engage-moi ton salut avant que je parie.

Orsino. — Je jure — que mon adresse et ma force, — mon silence et tout ce que j'ai de facultés — serviront tes prciiets, obéiront à tes ordres.

LuGRETià. ^ Pensei-vous que nous ayons à résoudre — la mort de cet homme?

BiATRix. — Si celte mort est résolue, il faudra frapper — sans retard. Nous devons éti^ prompts et hardis.

Orsino. — Sans doute, mais prudents à l'extrême.

LuGRBTiA. — > Certes, car les lois jalouses — nous puniraient de mort et d'inSsmie — pour avoir usurpé leur rùle ven» geur.

Béatrix. — De la prudence autant qu'il se pourra;-^ mais,

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avant tout, point de retard. Orsino, — quels moyens employer?... »

Le personnage de Béatrix se soutient à cette hauteur, avec ce caractère de justice implacable, cette absence d'hésitation, qui attestent la droiture du cœur, et ce qu'on pourrait appeler c le fanatisme» de Tinnocence. Elle n'ani doutes, ni scrupules avant le meurtre, ni timidité quand il faut frapper, ni remords quand sa vengeance achevée lui laisse le temps de réfléchir. Elle s'est placée au-dessus des lois humaines; elle a rejeté « comme des vêtements hors d'usage» les préjugés de sexe et de famille; elle obéit aveuglément à la fatalité qui la pousse, et meurt condamnée, mais non coupable à ses propres yeux.

C'est bien là « l'ange du parricide, » — pour nous servir de l'expression appliquée à Charlotte Corday par un poëte-liistorien, — ange éblouissant de beauté, de courage, et que ses complices eux-mêmes n'osent accuser tant qu'ils restent soumis à la fascination de ses fermes regards.

Il y a de magnifiques détails dans le Prométhée délivré, qui aurait gagné, selon nous, à ne pas excéder les proportions de la tragédie grecque dont il est le complément.

Eschyle avait lui-même traité ce sujet dans un drame aujourd'hui perdu; mais il dut nécessairement adopter, malgré leur frappante iniquité, les dogmes de la théogonie païenne, condamner le Titan que Jupiter foudroie, et méconnaître Torigine de leur lutte, où Prométhée fut le champion de la race humaine.

Shelley, au contraire, accepte et paye la dette contractée par ses semblables. Jupiter, plus facile à frapper que Jéhovah, lui sert de symbole, et personnifie à ses yeux II. * 16

18i PERGY BYSSHE SHELLEY.

toutes les tyrannies. Aussi ne le mènage-t-il pas plus qu'il ne ménageait naguère le Pape et Genci.

De môme que Jupiter avait détrôné Saturne, Demogorgon, flis de Jupiter, et plus puissant que son père, vient à son tour Tarracher deTOlympe, etl'entraine avec lui dans les ténébreux abluios deréternité. L'amour, roi du monde» reprend à jamais son empire. Plus de craintes, plus de soucis, plus d'esclavage, plus de haines, plus de mensonges. Les cachots s'ouvrent, les trônes et les autels s'écroulent. Chaînes, épées, tiares, sceptres, tombent en dé* bris sur leurs ruines, emblèmes d'une captivité qui ne renaîtra plus. La terre nage délicieusement au sein d'une atmosphère épurée, et la lune reçoit avec amour ses voluptueuses émanations. Tout devient parfum, lumière, harmonie, et sur le monde régénéré, Prométhée, dont Hercule a brisé les chaînes, s'élève, astre immortel et béni, mille fois plus radieux qu'Apollon :

....Prometheus shall arise Henceforth the sun of this rejoicing world.

On rencontre dans tous les polîmes de Shelley cet élan passionné vers un idéal de quiétude amoureuse, de repos spleiidide, ces visions rayonnantes d'un Ëden vainement poursuivi.

Lisez YAdonaîs : la tombe où repose Keats, solitaire et triste au début du po(^me, s'entoure bientôt de fantômes brillants, de théories aériennes, a Les rêves agiles, ces ministres de la pensée, portés sur les ailes de la passion*, » viennent soulever la tête glacée du poète, et bai-

* Th e quick Drenras

Tho pABsion^wingcd Ministcrs of thouglih

PERGY BYSSHE SHELLEY. 185

gner son corps dans la rosée que versent les étoiles. La mort se dissipe bientôt, brouillard éphémère. Adonaîs se réveille : il s'assimile à tout ce que la nature a de plus charmant ; il monte vers le séjour des immortels, « où Chatterton et Lucain, ces glorieux suicidés, se lèvent, à son approche, de leurs trônes d'or» »

Lisez ensuite V Epipsychidion, invocation d*un poète amoureux à une noble et belle femme, prisonnière dans un cloître. G est encore le même besoin de s*èlancer, hors du monde créé, dans un autre univers plus parfait, tel que Tàme aimante est impérieusement appelée à le rêver. C'est la même espérance d'un paradis solitaire, si souvent cherché par les jeunes cœurs, où les orages et les froids de la vie n'ont jamais accès, où les astres, dansTazur inaltérable, sourient sans cesse à deux amants sans cesse enivrés l'un de l'autre, où les fleurs de la pensée germent à côté des fleurs terrestres, où le rossignol, ce chantre invisible des nuits heureuses, marie au bruit lointain des flots l'essor palpitant de ses joyeuses sérénades. Shelley convie la belle récluse à une existence de loisir et d'amour... — « La barque est prête, la brise est favorable. Qu'attends-tu donc, infortunée victime?.... Écoute le chant des mariniers; vois les alcyons, d'heureux présage, voler sur la mer apaisée!... Sœur de mon âme, allons cacher notre bonheur sous les bois embaumés de notre île fleurie... Elle nous attend là-bas, à Thorizon oriental, rougissant sous les feux du matin, comme la fiancée sous la main hardie de l'époux qui va soulever le dernier voile... »

Tout ceci n'était, — soyons-en bien persuadés, — qu'une fiction poétique, et Shelley marié ne songeait nullement à conduire dans une des Sporades la recluse du couvent florentin; mais peut-être aspirait-il à une de ces chastes liaisons qui ont, elles aussi, leurs ineffables délices.

4M4 PKnCY DYS6I1E SIIRLLRY.

h^uri iixtasoi, leurs Isnguâura chormnntcs, leurs ravissomonUi dl qtin proltNgo si bion, contre rinvasion dos soucIh trrrosir^s, In pnix ousU^ro du clottre. Pcui-Atro rôvait-il rnmour mystique du paradis. Lui-mômo Tn dit ainsi, ou plutôt l'a laiKsè entendre, dons le bref coniinentairo qui prAc(^d6 VEtnpsydtidion, et, comparant ce podino à la Vita Niiova^ il en donne Tidée In plus juste.

On sait, mnintonant, quels sont les ancêtres de ce poétiqtu« itiëlaphysicien. Cette famille d'esprits est contompornine du monde, et durera autant que lin.

Lorsque Lucain met dans lo boucîie de Caton ce discouru hardi, où sont contestas tes oracles d'Ammon, quand il lo fait sV^crier en vers tMoquents : — a La divinité n*a pan d*autre demeure que la terre. Tonde, le ciel et le coeur du juste... Jupiter est tout ce que tu vois, tout coque tu sens en toi-mômeS » nous reconnaissons rimpiélA philosophi; que et aussi le pantlu'ùsme do Shelley.

Nous le retrouvons en étudiant le caractëre d'i^pioure, que Voltaire admirait dans les beaux vers de Lucrt^ce; et quand Raruch Spinosa prélude, par ses négations hardies» aux travaux de l'école allemande moderne, il ne fait que perpétuer les traditions (\ la fois mystiques et sceptiques qui circulaient sourdement au moyen Age pormi de nom* ])reuscs sectes, ^ comme celle des pauliciens, — ennemies du dogme chrétien, de la Papauté triomphante.

Or, depuis Shelley, que de tentatives pareilles aux siennes I et, pour ne parler que des plus illustres, n*y at-il pas, f^oit dans les Paroles d*un Croyant^ soit dans Ldlta, bien des pages que Tautcur de la Hévolif d*hlani et de V KpipHydtidion aurait écrites avec bonheur ou lues

> Krtinn Dri nodcH nUl torro, pt )miiluii, et nm\

Kl ru'hiin, ol \\vU\n1 Suporo« quid (nm'Hiimii iillrnt Jtippilrr ont quotlcumquo vl(lc«, qtiodcumqtio tiiovoriH...

^ PERGY BYSSHESHELLEY. 185

avec reconnaissance ? Bref, se compteraient-ils aisément, les poètes, de tout ordre et de tout génie, qui ont tour à tour maudit l'organisation sociale actuelle et salué Tavénement d'une ère nouvelle, — ère de liberté, de lumière et d'amour?

Selou leurs tendances politiques et religieuses, infidèles ou croyants, conservateurs ou initiateurs, les admirent ou les plaignent, les exaltent ou les déprécient ; cela se conçoit.

On conçoit aussi que l'ironie des hommes faits s'attaque volontiers aux juvéniles illusions, aux candides espérances, à l'emphase ambitieuse des réformateurs poétiques.

Ce qui se concevrait moins, c'est qu'on eût pour des penseurs tels que Spinosa ou Shelley, — leur parenté intellectuelle est des plus proches, — une antipathie sérieuse, un mépris réel.

Toute estime est due à leur vie, toute confiance à leur sincérité. Leur courage, leur dévouement désintéressé, restent hors de doute, et leurs grandes facultés ne sont pas de celles qu'on peut nier ou méconnaître.

Si, par le malheur de leur nature exigeante et raffinée, ils ont ressenti plus vivement que d'autres les tristes lacunes de la condition humaine ; si, rêvant la perfectibilité indéfinie de leur race, ils ont travaillé, avec plus de zèle et moins de prudence, à l'émancipation des intelligences qu'ils jugeaient asservies; -s'ils ont, au risque et au détriment de leur bonheur, pris en main la cause du faible contre le fort avec une abnégation plus entière, devonsnous, pour cela, les maudire et persécuter leur mémoire? — Ou bien, condamnant à l'oubli les torts douteux de leur esprit, les généreux excès de leur dévouement, n'estil pas plus juste de jeter, comme Ta dit lui-même l'auteur

m P8RGY DYSSItE SHBLLBY.

A^AludoPt (I quelques fleurs éploréei, quelques guirlandes de cyprès votifs, sur la oouohe solitaire où lePoâte repose ù jamais? »

Avant d'étudier les ouvrages d'un poète humoriste par excellence, il conviendrait peut-être de chercher à définir Vhumourj cette forme particulière, cette nuance presque insaisissable de ce qui, chez nous, s'appelle a esprit. »

Pourquoi et comment, de sa signification primitive empruntée aux Latins, — eau, substance liquide, — ce mot intraduisible en est-il venu à désigner une qualité, un instinct si Ton veut, une force selon quelques-uns, selon d'autres une maladie de l'intelligence?

Il faut chercher l'explication de cette bizarrerie dans les notions delà physiologie humaine, telles qu'elles existaient au moment où la philosophie moderne cherchait et façonnait son idiome. Reprenant la tradition médicale à peu près au point où Hippocrate l'avait laissée, les doctes Esculapes de la Renaissance attribuèrent aux divers sucs élaborés dans l'alambic vital une action directe sur les

mouvements, les dispositions de râmc. Pour le vulgaire, toute idée doit prendre corps, sous peine de rester incomprise, et, comme les inèdocins ne sont pas précisément portés à faire prédominer rintelligence sur la machine physique, il se Ht alors une confusion assez naturelle entre les divers états de Tâme et les « humeurs » de toute espèce auxquelles on accordait une importance si considérable.

De là mille locutions qui n'ont d'autre origine que cet amalgame curieux entre l'organisme physique et l'organisme intellectuel : Flegme, colère, sang-froid, atrabilaire^ mélancolie y et tant d'autres mots que Cabanis lui-mèiTie n'aurait pu rendre plus expressifs, plus nettement, plus explicitement matérialistes.

De là aussi Tintroduction du mot humeur dans le vocabulaire métaphysique : «bonne humeur »fut synonyme de gaieté, « mauvaise humeur » de tristesse.

Les Italiens appellent humorista Thomme dominé par rimmeur du moment, le capricieux, Tobstiné.

Les Anglais, à leur tour, — et il y a longtemps de cela, — créèrent leur mot hummuist, que nous trouvons ainsi défini dans un lexique de 1747 : Full ofhumoursy whimsies, or conceits; — rempli d'humeurs (c'est-à-dire de caprices), de boutades chimériques, d'imaginations folles, d'enlète* ments inexplicables.

Puis un beau jour, — peut-être à propos de Butler et d'Hudibras, — peut-être à propos de Burton, l'Analyseur de la Mélancolie, — ou de John Bunyan et de son Pt7grim's Progress, — cette expression, qui servait à définir le caractère, s'appliqua, par une déduction facilement comprise, au tempérament intellectuel, k l'excentricité littéraire, et Vhumour devint,— par une série de curieuses métamorphoses, — certain égotisme de la pensée complé-

tement affranchie, certaine effusion des sensibilités maladives, certain cynisme des intelligences solitaires, certain tour d*esprit naturellement bizarre, justement remarqué comme un caractère à part de la littérature anglaise, où surabonde peut-être cette « individualité » de Técrivain, si rare ailleurs.

Nous ne voyons guère un seul Allemand que nous voulussions qualifier d'humoriste, — non pas même Tieck, l'écrivain fée, — pas même Jean-Paul, le papillon in-folio, der Einzigôy comme ils appellent ; — pas même Hoffmann, dont ridiosyncrasie névralgique, en ses morbides exaltations, ne s'affranchit jamais des procédés litté* raires, et qui garde je ne sais quelle méthode jusque dans les plus étranges hallucinations de la fièvre.

Or, ce défaut d'individualisme sincère, d'audacieux abandon, remonte bien haut en Allemagne, car on l'a reproché aux Minnesinge)*8 eux-mêmes, qui étaient pour la plupart de véritables érudits, paraphrasant volontiers VÈnéide, comme Henry de Veldeck, ou tout au moins prêts à subir un examen en règle, comme les plus humbles Maitres-chanteurs. Ceux-ci, on le sait, n'étaient jamais admis dans leurs Saenger%ûnfte (confréries lyriques) sans avoir fourni leur chef-d'œuvre d'épreuve, leur SatZy composé dans des formes toujours les mêmes; espèce de tryptique en vers, dont chaque compartiment était tracé d'avance et emprisonnait la fantaisie du poète.

Quant aux auteurs de mystères carnavalesques {FastnacMs Spiel)^ ils écrivaient aussi dans des conditions où le véritable Rumoriste ne s*est jamais trouvé.

Ni Hans Foltz le barbier, ni Hans Rosenblutt l'enlumineur, ni le cordonnier Hans Sachs, ne pouvaient donner carrière, sur les tréteaux de Nuremberg, à cette intime liberté de pensée dont le spectateur illettré n'aurait corn-

iQO THOMAS HOOD.

pris ni les brusqueries, ni l'apparente incohérence, ni les éclairs passagers.

Cependant, puisque nous avons nommé Hans Sachs, il faut bien revenir sur une sentence trop absolue, et recon* naître que, s'il y a dans toute Tancienne littérature allemande quelques étincelles i'humour^ elles sont éparses dans les Schwanke, ou fabliaux, au nombre de mille sept, dont il a rempli en partie les trente volumes écrits de sa main.

En Italie, peu ou point d'humoristes.

Est-ce un humoriste que l'élégant et pédant Boccace? ou Poggio Bracciolini, le résurrecteur de la belle latinité? ou ce moqueur d'Arioste? ou cet insolent Arétin? L'Apre satire que Machiavel lança contre les frati^ cette Mandrugola qui fut jouée devant un pape — et qui plus tard eût été brûlée au pied du Vatican, — est-ce de rÂuiiumr ?

Quand Puici, dans ^nMorgante Maggiare, se moque des poètes malavisés qui mêlaient à leurs absurdes légendes des dissertations théolôgiques plus absurdes encore; quand, sous prétexte dérailler l'abus des textes religieux, il s'en prend quelque peu à la religion elle-même, fait*il œuvre d'humoriste ou de sceptique désabusé? Il réagit, comme Cervantes, par la parodie, contre une influence passagère ; il proteste, au nom du bon sens, contre les excès d'une littérature conventionnelle. C'est un homme de goût, un critique spirituel, un censeur délicat, — tout ce qu'il y a de moins humoriste au monde.

Gozzi ne l'est pas davantage : lisez plutôt ses charmants Mémoires. Ceux de Casanova prouvent de^reste que l'Aiintour, dérèglement d'imagination, n'a rien de comnran avec le libertinage sensuel.

Nous ne contesterions pas volontiers à l'Espagne ce qu'il y a de véritablement humoristique dans son génie national.

Les naïvetés du Romancero^ quelques détails de gueuserie dans les romans et nouvelles picaresques, quelques-unes de ces rodomontades dont on faisait jadis collection, ou des proverbes tant aimés de Sancho Pança, portent assez ce caractère particulier, cette empreinte individuelle dont nous cherchons les traces de tous côtés.

On les retrouve aussi chez nous, et dans les Cent Nouvelles d'Anthoine de Lasalle, et aussi dans Rabelais, bien que sa plaisanterie tumultueuse, le bruit des grelots qu'il agite pour étourdir son monde, soient précisément le contraire de celte épigramme discrète, dérobée, tranquille el pour ainsi dire en sourdine, qui est le trait le plus distinct de Vhumour anglaise.

Par accident, on remarquera quelques traces d'humour chez Théophile de Viau, chez Saint-Amant, chez les poètes débraillés, viveurs, impies, à franches lippées. Tallemant des Réaux a conservé des mots, — ceux de madame Cor- Muel par exemple,— que le doyen de Saint-Patrick eût reconnus pour compatriotes.

Saint-Simon en a plusieurs, détachés à Temporte-piëce de ces conversations un peu solennelles où cependant le trait humain, l'originalité d'un chacun, ne laissaient pas d'éclater par-ci, par-là. D'après ce qu'il nous apprend, Lauzun devait être un i< humoriste, » et des plus redoutables. Rappelez-vous seulement ce qu'il osa risquer pour savoir à quel point il pouvait compter sur les bons offices de madame de Montespan et pour la punir d'avoir voulu le joiter. L'homme qui, dans un transport d'ambition déçue, hasarde de pareils coups de tête, n'aurait certainement hésité devant aucun appel â la fantaisie.

De nos jours, en France, la réputation d'humoriste a tenté plus d'un conteur, plus d'un moraliste, plus d'un critique ; mais, s'il est une quahté que tout l'art et toute

idi THOMAS UOOD.

la bonne volonté du monde ne peuvent donner, c est justement cette insaisissable acutesse de l'esprit, cette singularité innée de Texpression qui, sans aucune affectation, sans aucune recherche apparente, avec toutes les grâces de la négligence, tous les avantages de la spontanéité, montrcntsousun jour bizarre, inattendu, les contrastes les plus familiers, les vérités les plus triviales, quelquefois les paradoxes les plus usés. Aussi tout notre savoir-faire et nos plus habiles pastiches n'ont-ils guère abouti qu'à d'ingénieuses contrefaçons; — et s'il fallait à toute force trouver chez nous aujourd'hui un humoriste de quelque valeur, ce n'est pas dans la littérature proprement dite, mais parmi les réformateurs, les utopisles contemporains, qu'on serait bien avisé de le chercher.

Ceci soit dit pour étabUr nettement la différence que nous mettons entre l'esprit, jeu brillant de la pensée, et r/iumour, qui a ses racines au cœur même de l'individu ; ou mieux, r/mmonr, c'est l'individu lui-même, donnant sa physionomie distincte et saisissante à tout ce qui sort de sa bouche ou de sa plume.

Chez les Anglais, cette incarnation de l'homme dans ses écrits ou dans ses paroles est légitimée par de nombreux et glorieux exemples.

J'ai déjà parlé de Butler et de Burton ; mais Chaucer» mais Shakspeare,— noms plus illustres, — furent aussi des humoristes. Johnson, si pompeux, si dogmatique lorsqu'il monte dans sa chaire et secoue sa perruque olympienne, -- le grand Johnson enfln, — nous a laissé dans son Dieiionnaire^ et dans les curieux Mémoires de Bos^rell, de beaux exemples d'/iumour brutale, farouche, rappelant Timon l'Athénien et tout ce que Denys d'Halycarnasse nous a conservé des sarcasmes cyniques. La lettre de re* me^'diments de Johnson à lord Chesterfleld, qui l'avait dé-

daigné pauvre et le complimentait fameux > est un modèle du genre.

Avec des instincts tout différents, le doux Elia-hàmb appartient au même ordre d'écrivains, et nous ne voudrions pas d'autres preuves que Yhumour est un don du ciel parfaitement indépendant de la volonté, car Lamb est devenu original en cherchant à copier les autres. Son ambition fut de retrouver le vers abondant, sonore, nerveux, des anciens dramaturges anglais; et pour résultat de ses efforts, — avortés d'ailleurs, — il obtint cette prose exquise, parfumée d'archaïsme» brillante d'incrustations d'emprunt, et qui néanmoins est sienne tout autant que le style de Montaigne est sien. Il cherchait sa place à côté du vieux Marlowe, de Heywood, de Tourneur, de Ford, de >Vebster ; il la trouva marquée à côté de Sterne et de Swift, — deux grands humoristes, — avec une sensibilité moins vive que celle du premier, avec moins d'âpre ironie que le second, et possédant de plus qu'eux une sérénité, une quiétude, une candeur monacales, rehaussées par une pointe de roideur emphatique, une nuance d'aimable pédanterie, qui rappellent les manies inoffensives d'un vieillard spirituel.

Les Anglais ont créé tout exprès un mot pour cette qualité qui ressemble à un défaut, pour ce défaut qui vaut mieux que bien des qualités : ils l'appellent quaintness. Quaint, du français cointy veut dire en même temps orné, poli, façonné, mignard, et tout cela jusqu'à fleur de ridicule, parce qu'à cette recherche, à ce soin de plaire, se mêle le goût des choses hors d'âge, des agréments surannés. La qtuiintness ou cointise n'est pas Vhumourj il s'en faut bien, mais elle peut indiquer une tendance d'esprit éminemment favorable au développement de cette puissance exquise et rare.

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