‹ Originaux et beaux esprits de l'Angleterre contemporaineChapitre 20 sur 29 · II · texte numérisé non relu

II

ItH THOMAS HOOI).

8upposci un homnid do \&\mi qui s^appUquoraii aujourd'hui à écrire do petito» lcltn»8 comuio colles do Voltaîro aux d'Argontal, ou d'Horace Walpolo à madamo du DefTand, ot vous aures Tidt'^e do In com^t^a on question. Charles Nodior, çà et là, s*y laissait aller.

il y a déjà une vingtaine d^annèos que certains critiques, trop absolus dans leurs décisions heureusement révocables, parlaient de Charles Lainb comme du dernier des litmorùtes. Qu'on nous permette do réclamer dès^ à présent» et sans attendre ce que Tavonir nous garde, contre cet arrêt arbitraire ot trop dénnitif. Non, la sive britannique n'est pas épuisée ; non, cette littérature insulaire, en dé* pit des bateaux à vapeur, des journaux toujours plus nombreux, du travail intellectuel savamment dominé par Tindustrie, doit enfanter encore, et longtemps, de ces talents compactes, toutd*uno pièce, résistants ot rebelles, où les enseignements extérieurs ne pénètrent qu'on se transformant; — imaginations indisciplinables dont aucuno critique n*a raison, qu'aucun dédain ne fait reculer, qu'aucune ambition ne détourne do leur voie, et qui, oonmio tm autre Hood, — Hobin le proscrit, — à la cour du roi d'Angletoras poussent à tout moment lo cri du vagabond captif : — Shenvood mul Hberty I les forêts ot la liberté I

Voyex plutôt : lorsque Lamb s'en allait, en 1854, Thomas Hood, encore mal connu, mais dont la popularité commençait pourtant * s'étendre, Thomas Hood prenait en main lo sceptre do 17it<tWf)«r, —moitié pUnne, moitié marotte, — que la main défaillante d'Rlia venait do laisser tomber. Us s'étaient connus, ils s\'«tatent goûtés, nous m sommes certain. Et justement nos yeux viennent do tomber sur un des premiers oncourugomonls qu*ait reçus d'un écrivain sérieux le poôte bouffon de Miss Kilmansegg ot

THOMAS HOOD. m

du Maître d'école irlandais ^Vèiiieur du Comic Annttal. C'est une dédicace de Barry Cornwall (pseudonyme de Procter), qui met sous l'invocation de Hood son fragment de poème chinois, les Généalogistes.

c Je désire, lui dit-il, que cet hommage public à vos hautes facultés poétiques vous excite à les mettre en œuvre... Héraut de vos succès à venir, je ne me crois pa« téméraire en les plaçant d'avance parmi les plus assurés et les plus dignes d'envie. »

Or Barry Cornwall était l'ami intime, le correspondant assidu de Lamb, et ce n'est rien hasarder que de leur supposer une commune sympathie pour ce talent ignoré qu'ils avaient peut-être découvert ensemble. D'ailleurs, et dès 1827, Thomas Hood ne répondait-il pas à cet appel par son Plaid des Fées d'été^ le plus long et le plus travaillé de ses poèmes sérieux, dédié à son cher ami Charles Lamb ^? Dans cet Avant-propos épistolaire, il fait allusion h une intimité, à une affection assez étr<Mtes, bien que de date récente.

Il est don<î permis de croire que ces esprits de même ordre, — congenials, dirait un Anglais, — quoique si diversement doués, s'étaient reconnus et cherchés à travers le monde. On peut admettre comme légitimes cette filiation, cette hérédité que nous invoquons dès le début au profit de Thomas Hood, plus populaire à coup sûr que Làmb ne Ta jamais été, mais dont la renommée ne se conservera pas autant, moins protégée contre le temps par les suffrages d'élite, par l'admiration des gens de goût.

Humoristes tous deux, ils n'ont guère en commun que ce don de nature. Genre d'esprit, caractère, sensibilité,

* Hootts poemsy éd. Moxon, vol. II, p. 55.

penchants littéraires, émotions, tendance idéale, tout est différent.

Autant Êlia est paisible, concentré, patient, délicat, tendre, affectueux ; autant Thomas Hood est armé en guerre, énergique, primesautier, impétueux, bixarre, plein d*audace, de fou, dlrrévérence. L*un est presque dévot; Tautre incline à toutes les hérésies imaginables. Celui*l sympathise avec toutes les douleurs, même les plus humbles, et s^inquiètera fort bien, — moitié pour rire, moitié tout de bon, — de la mélancolie des taiUeurs. Il en fait te sujet d*un de ses piquants essais. Celui-ci rit au nei des plus graves infortunes, ot raille Tune après Taulre toutes nos infirmités, physiques ou morales, avec un cruel sang-froid, une ironie implacable et quelquefois brutaie.

Ce n'est pas qu*il n'ait aussi des accès de sensibilité fervente, de tristesse vraie, des élans de passion, dea enthousiasmes sentis et sincères ; mais, soit légèreté naturelle,^ soit qu'il s'interdise ces effusions qui le ramènent, malgré qu'il en ait, aux lieux communs dont il s'est mo> que liier, dont il se moquera demain,— l'intrépide railleur, le bouffon sans merci, enfourdiant de nouveau l'iùppogriffe grotesque, reprend de plus belle son vol hasardeux.

Où prendrait-il pied? où trouverait-il le terme de cette course sans but? S'il était un monde où il n'y eût ni vertus gourmées, ni vices insensés, ni beauté Ûère d'elle-même, ni laideur qui s'ignore, ni simplicité grossière, ni jargon politique habillant des idées creuses, ni cani religieux déguisant les plus vulgaires faiblesses, — où l'étalage de la richesse, du savoir, de la probité, le charlatanisme éhonté, les faux semblants de toute espèce, n'excitassent pas, chaque matin, le rire bilieux du poôte,-^'est là peutêtre qu'il s'arrêterait.

Mais vous chargeriez-vous de lui signaler un Éden pareil? Connaissez-vous sur le globe entier un pays, un peuple, que dis-je? une ville, un hameau, une chaumière, une famille, où le mauvais esprit conjuré n'apparaisse, où la satire ne trouve sa pâture?

Voilà pourquoi, du premier pas au dernier, jeune homme effervescent et dédaigneux, vieillard morose et méprisant, de sarcasme en sarcasme, d*épigramme en épigramme, riant toujours et toujours triste, Hood a vécu comme Yorick, dépensant à « mettre la table en joie ^ » toutes les facultés d* un esprit singulièrement vigoureux : Infinité jest y most excellent fancy !... ce sont les propres paroles d'Hamlet, et nous ne saurions mieux faire que de les appliquer au talent de Hood, d'autant que cette « imagination très-excellente » ne s'est pas complètement absorbée dans la tâche ingrate de parodier l'humanité, de jouer avec ses travers, sesvices mesquins, ses petitesses, ses mensonges.

Souvent, entre une ëpigramme et un méchant calembour, on remarque chez lui des bouffées de sentiment qui donnent l'idée d'une âme haute et ravalée, d'une pierre précieuse sertie dans du plomb, et prise longtemps, — trop longtemps, — pour un vil morceau de verre aux couleurs équivoques.

L'erreur se conçoit, du reste; comment croire aux tendres soupirs d'Yorick, comment prendre au sérieux sa tète penchée, son attitude pensive, et cette larme inattendue qu'il retient, honteux de lui-même, au bord de ses paupières à demi closes? Il faut, pour ne pas soupçonner un piège dans ces airs rêveurs, se rappeler que Vhnmour, — ainsi que l'ont fait remarquer ceux qui l'ont le

* To iet tite table an a roar.

198 THOUAS HOOD.

mieux dëniûe» -^ ne va guère Bans uu fonds de tendresse cachée, toii^ourB près de se faire jour, c Ce n*est pas le mépris, e-t-on dit avec raison S c*cst i*amour d'où elle procède le plus volontiers... Elle rit moins qu'elle ne sourit, et ses tranquilles sourires ont leur source bien plus avant que ceux de l'ironie pure. ))

Ne nous étonnons donc pas de ce contraste déjà remarque, de cet almagame qui est, en quelque sorte, une loi naturelle ; déplorons seulement Terreur du vulgaire, qui ne sait pas concilier des impressions contradictoires, et discerner /derrière tel ou tel masque bizarre, un penseur convaincu et sérieux, dont le hasard, l'éducation, les cir^ constances, la modestie peut-être, — et peut-être la dure nécessité, — ont fait un amuseur public, un rimeur de folies, un clot^n hasardeux, exécutant ses tours desouplesse sur l'élastique tremplin de la strophe sonore.

Ilood acu cependant, —-et nous l'avons dit ailleurs*,— l'honneur, très-difiicile pour lui, d'être pris au sérieux ; mais il l'a eu trop tard pour échapper complètement aux conséquences de ce joyeux anathème que la foule ne manque jamais de lancer contre la gaieté de l'esprit, trop souvent confondue avec la frivolité morale ; — il l'a uu vers In fin de sa carrière, lorsqu'un jour, dans une feuille satirique de Londres", parut cette Chanson de la Chemise qui fit tressaillir et pleurer, le même jour, tout un peuple.

Co court poi^me, — Déranger a des odes plus longues,-— venait après bien des déclamations pathétiques sur le sort

• Dnna tm nrticlo sur In Vie de Jean-Vaul Frédéric ïiichter, do Ilolnrich Dooring. — Edinhurg Beview, nnni^o 18î7, vol. XLVî.

* linm tm trnvail intituli) : la Comédie en Angleterre (Bévue des deum Mondes dn 15 dtV.omhro 1846).

> liO pHUch, Juurnnl ilhwtrd.

THOMAS HOOD. \m.

des classe^ laborieuses, après bien des pétitions au Parlement, bien des pamphlets cbartistes, bien des m^ilèdictîons, prose ou vers, lancées contré la sévère domination de l'opulence par quelques-unes des victimes que broie en passant le char doré du Mammon britannique ; mais ces idées, rebattues et triviales, n'attendaient, pour redevenir jeunes et fécondes, qu'une formule énergique, une occasion favorable. Semblables aux gaz répandus dans l'atmosphère souterraine des mines, elles flottaient çà et là, brumes invisibles, foudres cachées, qu'une étincelle, un jet de flamme suffirait pour faire éclater ; elles reçurent de Hood cet ébranlement qui, dans d'autres temps, eût été formidable, et n'a eu, de nos jours, que la valeur d'un sympt^rae inquiétant.

Une jeune femme, vêtue de pauvres haillons, est au travail dans une chambre nue, glaciale, aux murs blanchis, au toit crevassé. Seule, silencieuse, le cœur gonflé de penséçs amères, les yeux rougis par des larmes qu'elle retient et qui parfois s'échappent, elle est là, depuis le matin ; la nuit va venir, et la tâche du jour, — il s'en faut bien, — n'est pas accomplie. C'est alors que sa voix doufoureuse s'élève :

« Travaille, travaille, travaille, misérable esclave! — Travaille dès que le coq chante. — Travaille quand les étoiles brillent. — Travaille jusqu'à ce que le vertige gagne ton cerveau. — Travaille jusqu'à ce que tes yeux alourdis s'obscurcissent. — Travaille jusqu'à ce que le sommeil te dompte, — et qu'en rêvant tu achèves ta misérable besogne....»

Ne vous y trompez pas, il y a dans cette imprécation des familiarités saisissantes, des détails pittoresques que le génie timide de notre langue repousse, et qu'il faut renon-

cer à traduire. L*ouvriërû parle en ouvrière dans roriginal. Ces cofilutY*^ qui absorbent sa vie, elle les nomme dtaoune par son nom.

Seani, aud gusset, and band; Band) and gussol) and scam.

Et son odieux travail, elle ne Tonnoblil pas, lui qu'elle hait. Stitcli ! stitdi ! stitch I s*ôcrie-t-ellc sans vaines précautions de rhiHorique :

TiU ovor the butions l Ihllasloep And scw tbom on in a disant.

Tout le reste est sur ce ton, d*une violence et aussi d'une puissance très grande; mais il ne faut pas songer à rendre de pareils effets, qui, pour être compris, ont besoin de la cadence, de Tharmonie, de Tordre fatal et du sens exact des mots. Comment exprimer onfk'ançais ces douleurs si vraies de la femme condamnée, non pas seulement à la faim, au dènûment, mais à des souillures, à une sordiditè qui lui répugnenl?

Stildi! slilch! slitch!

tn povorly, lumgor, anddirL..

Et combien de mots netaudiait-il pas pour rendre les deux vers qui suivent ceux-ci :

Sewing at once, with a doublo tbread A Shroud as woil as a 8hirtl

Pourtant, çà et là, éclatent des pensées tout à fait shakspeariennes :

« Que parlé-je de la mort? — Rt pourquoi craindrais-je ce

squelette sinistre»— lui qui me ressemble,— lui dont la faim m'a donné Taspect? — Grand Dieu! faut-il que le pain soit si cher — et la chair humaine si bon marché ?

« Oh! rien qu'une heure, — une heure courte, un moment de répit; — rien que respirer un instant la douce odeur des primevères, — les pieds dans Therbe, le ciel au-dessus de ma tête ; —rien qu'une heure pour vivre comme autrefois, — avant que les angoisses du besoin me fussent connues, — avant d'avoir appris qu'une promenade coûte un repas! ...

4 Pleurer un peu soulagerait mon cœur — mais dans leur calice amer il faut retenir mes larmes, — car une larme voile le regard, — et Taiguille et le fil s'arrêtent alors!.. ;»

Nous le répétons, ces excentricités, quelquefois sublimes, sont intraduisibles. L'idiome saxon a des couleurs violentes, des consonnances sifflantes et dures, des fami* liarités brutales que, depuis longtemps, notre langue polie, — trop polie, dit-on, — a répudiées et bannies.

De là cette énergie lugubre, ces sanglots sourds du vers haletant, ces vulgaires détails abordés de front et sans biaiser: la chemise, le lit, Taiguille, les boutons, Tourlet, devenus tragiques, et le droit de dire, sans compromettre Témotiou déjà née : « Hommes aveugles! cen*est pasdu linge, c'est notre vie, la vie de créatures humaines, que vous usez jour et nuit ! »

It is not linen you're wearing oui But human créatures' lives!

L'étonnant succès obtenu par cet anathème du pauvre contre le riche inspira plus tard à Thomas Hood trois autres morceaux du même genre, le Rêve de la noble dame, VHorloge de la maison ds travail, et k Lai du Laboureur,

Il y a çà et là, dans ces tras compositions, des vers poignants, des images saisissantes; mais quoil les plus grands génies ont éprouvé ce désappointement, de faire vibrer deuY fois la même corde, et de n'en tirer, au second essai, — môme alors qu*i1s h touchaient d'un doigt plus assuré, plus nerveux, — que des sons affaiblis, une répétition monotone.

Effet cherché, prévu, presque toujours effet nul. D'un côté, l'écrivain qui insiste, et dont l'effort même trahit la volonté ; de l'autre, un lecteur qui n'est plus pris au dépourvu, et qui, transporté dans des régions connues, n'y trouve plus qu'un prestige à demi détruit.

Puis, il faut le dire, il y a toujours, dans le talent de Hood, un défaut de mesure et de goût, un contimiel appétit d'antithèses imprévues, qui l'emportent au delà du but.

Certes, c'était un tableau bien conçu, que d'amener devant la Maison de travail, à l'heure où le surveillant monte l'horloge, les milliers de malheureux à qui cette horloge mesure le temps, le temps qui leur mesure à son tour un labeur pénible et mal payé. Us arrivent de tous les points de la cité, le robuste avec l'infirme, les jeunes avec les vieux, hommes et femmes péle-méle, tous ces galériens de la civilisation vomis par les greniers démeublés, les froids souterrains, les sombres allées ; ils arrivent, déformés, amaigris, courbés, pâlis, tordus, brisés par le travail, le front noirci, les mains calleuses et souillées, chacun portant les stigmates de son supplice ; ils arrivent comme un torrent immonde, à chaque pas grossi d'affluents noirâtres,

Gusliing, rushing, crushing along, A very torrent of Man ;

et, forts de leur masse compacte, pesante, irrésistible, qu'aucun obstacle humain ne saurait arrêter, poussés en avant par « Fouragan de leurs soupirs, » leur essor a pour principe une puissance intérieure qui laisse bien loin celle des engins créés par le génie de Thomme.

That Human Movement contains mihin À Blood-Power stronger than Stearn.

Jusque-là, rien de trop, si ce n'est peut-être cet « ouragan de soupirs, » véritable concetto^ qui rappelle malheureusement les fades métaphores de Gongora ou du cavalier Harin; mais que dire des vers qui suivent, et qu'il faut lire, — pour en comprendre l'absurde puérilité,— en jetant les yeux sur un plan de Londres :

« En avant, en avant, d'un pas précipité, — cette foule qui pullule marche vers les quartiers de Fouest ; — cette foule d'hommes nés pour boire et manger, — mais qui meurent de faim parmi les boucheries de White-Chapel, — et descendent, l'estomac creux, les hauteurs de Corn-Hill *. — , Ils traversent, encore affamés, — la Poullry * et Bread-Street *. — Altérés, et sans mouiller leurs lèvres arides, il passent par Milk-Street *. — Déguenillés, ils longent Ludgate-Mart, — où le génie de la mécanique entasse le coton, la laine et la soie;. »

Qui ne sent à quel point pareils calembours sont hors de saison, pareils jeux de mots déplacés, pareilles oppo* sitions affectées et mesquines? Qui ne comprendra tout ce qu'il y a de forcé dans le rapprochement final du ca-

* Com-Hillt Ultéralement traduit, veut dire colline à blé,

* PouUry, mot à mot, basse-cour ^ cour à volailles. ^ ha rue du Pùin.

* La rue du Lait^

iOi THOVAS IIOOD.

dran artificiel « qiii sonne dix ou onze heures » avec c cet autre plus ancien que la nature éclaire de son soleil, et que la main de Dieu prend soin de régler? •

On devinera aussi que ces taches sont d'autant plus apparentes, ces défauts d'autant plus clioquants, que le ton général d'une composition est plus grave et plus solennel. Si le poète se déride, plus de licences lui sont pardonnées. Ce que nous relevons comme véritablement incongru dans la Clianson de la chenUse ou dans VHorloge de la Maisande tramil, nous l'admettons au contraire dans l'épopée burlesque de Mm Kilmansegg et sa précieuse Jambe,

Ce titre vous dit assez qu'il s'agit d'une facétie, ot pourtant au fond rien de plus sérieux, à coup sûr. Vous venez d'entendre soupirer la misère hâve et opprimée ; vous allez entendre railler, avilir la richesse insolcftite et stupide.

L'or, ce métal-roi; l'or, celte idole du siècle; l'or, qui règle la destinée des peuples et celle des individus ; lor, « cet esclave jaune » de Shnkspeare, qui fait f du blanc le noir, de la laideur la beauté, du bien le mal, d'un poltron un brave, ennoblit ce qui est bas, riyeunit ce qui e«t vieux ' ; i Tor, enfin, tant de fois insulté, maudit, exécré, blasphémé,— l'or, cette fois, sera ridicule.

Kt n'est*cepas dans un berceau doré que tombe, du sein maternel, rhéritière desKilmansegg?Sa généalogie neremonte-t-elle pas à Vâge rf'or, à cette époque heureuse où les poules pondaient des œufs d'or, où les moutons se couvraient de toisons d^or, où des pommes d'or jaunissaient

WiU makc klack whilc; foui, fair;

Wrong, riglit; baso, noble; oUt, young; cowaix], vaUant. (TintOH ofÀthem.)

les vergers du vieil Hespérus? Etn*est-ellepas écrite en lettres d*or sur un parchemin provenant, sans nul doute, du veau d'or ?

Donc miss Kilaiansegg vient au monde sous des rideaux de brocart ; des langes de toile d'or la reçoivent.

Les premiers regards de Tenfant tombent sur un candélabre en or moulu ; sa première heure sonne à une pendule où Phébus, le dieu d*or, est représenté dans un char d'or, une lance d'or à la main, et chassant devant lui des étoiles d'or.

Sa première panade lui est servie dans un plat d'or, avec une cuiller d'or. Son premier remède est un peu de cette eau-de-vie de Dantzick où des parcelles d'or nagent dans un alcool doré.

Vous voyez d'ici l'effet bizarre de celte accumulation fantastique. Le récit s'éclaire d'un métallique rayonnement qui donne à toutes les physionomies la même teinte jaune et fauve. On dirait une série de charges monnayées, autant de guinées portant, au lieu de l'efGgie royale, celle de quelque banquier grimaçant, de quelque fabricant bossu, de quelque manufacturier louche ou camard.

Entre autres se distingue la figure rayonnante de sir Jacob Kilmansegg, le plus insignifiant et le plus poli des millionnaires. 11 est fier de sa fille ; il étincelle comme un quadruple récemment frappé. Le jour du baptême, il nous apparaît saluant à droite et à gauche, distribuant des bienvenues, se souriant à lui-même, et tantôt faisant sonner ses poches cousues d'or, tantôt dominé par la joie et par l'espérance, «t se frottant les mains comme s'il les lavait dans une eau impalpable avec un savon chimérique. »

....Tlteu, iii the fulness gf joy and liope Seem'd washing his hands w ilh invisible soup In imporceptible waler.

De temps en temps, il est vrai, le poète sent le besoin d'un contraste^ et il évoque alors, pour Topposcr à son héroïne, la pauvre enfant née dans un bouge infect, avec une litière pour berceau, et pour avenir la perspective ou do vendre des bouquets jusqu'à ce « qu'elle prenne en horreur le parfum des' roses, » ou de cueillir des cressons au bord des fossés fangeux, ou de tresser la paille, ou do façonner le cuir, ou, le cœur gros, le corps fatigué, de danser sur la corde c avec une tunique brodée d'autant de coups que de paitleltes. »

.... In a jackcltrimnird Witli as many blôws ns Hpnngles.

Pais, quittant ces sombres images, il revient à miss Kilmansegget à son enfance adulée, fêtée, caressée.

Sa poupée en or, ses bonbons dans des cornets dorés, ses deux faisans au plumage splendide, ses poissons aux écailles étincelantes, nous éblouissent derechef. Nous entendons les flatteurs mercenaires qui l'entourent vanter ses cheveux d*or et son cœur d'or, qu'ils corrompent à plaisir en ne roccupantque de vils calculs, en l'habituant à n'estimer ici-bas que les riches, à ne mépriser que les pauvres.

A force de lui tout apprendre dans des keepsakes dorés sur tranche, voici les instincts qu'on développe en elle:

« Elle aimait les conles d'Orient --pour Tamour de ces belle» bourses de soie, — où les bons Turcs niellent invariablement

THOMAS IIOOD. 207

mille sequins; — Biais la nature atait perdu tout attrait pour elle, — et, sauf le Champ du Drap-d'or S il n'en était pas -*- un où elle voulût mettre le pied. ..- Que dire de plus? — Elle apprit à chanter, à danser, à rester assise sur un cheval, — lors même qu'il essayait de. la désarçonner -r par des courbettes rétives; elle apprit à parler — un français qu'on ne parle pas en France, — qu'on ne parlait pas même au pied de la tour de Babel ; — elle savait peindre des coquillages, des fleurs — et des Turcs; mais son travail favori était — cette tapisserie de salon faite avec des fils d'or ou dorés. » '

« Or, bel or, noble métad! — Or rouge, or jaune, or battu ou. fondu, — poli, bruni, moulu, trait, frisé, — tu charmes l'œil, ainsi entassé sous toutes tes formes, — avec une royale profusion! — Mais que servirait à miss Kilmansegg tout l'or du monde, — lorsque J'os fémoral de ^a jambe drçite — vient de subir une fracture composée! ...»

Un beau jour, montée sur un cheval pur sang, — le plus beau; le plus coûteux étalon des Trois-Royaumes, — miss Kilmansegg est emportée par cet indocile animal. Après une course effrénée, — qui nous a rappelé celle du célèbre John Gilpîn, si bien décrite par Cowper, — la riche héritière tombe, avec son impétueux coursier, devant le splendide magasin d*un orfèvre.

Tel est, en effet, Faccident arrivé è celte intéressante jeune fille, et l'inflexible facultéordonneTampulation immédiate .du membre lésé.

11 n'y a f)as là de quoi rire, ce* semble ; mais, jusque dans la trousse de l'opérateur, Hood, au besoin, trouverait le calembour et le coq-à-l'âne. Le courage de miss Kilnpansegg lui inspire, pour tout commentaire, une épi-

* Field ofthe Cloth ofgold.— Champ et camp, en anglais, sont à peu près syiftôïiymes.

gramme, empruntée aux formules liturgiques, sur les gens qui préféreraient se séparer de la « chair de leur chair » et des I os de leurs os, » devenus tels par le sacrement du mariage.

Une jambe de bois à miss Kilmansegg ! — quelle anomalie! quelle monstrueuse aUiance! quel blasphème! Le bois n*est une substance noble qu*à l'état de nature, quand il ombrage un parc de trois mille acres ; mais scié, débité, travaillé, rienn^est plus vulgaire, et miss Kilmansegg veut à toute force une jambe digne d'elle, une jambe d'or massif, dùt-elle coûter dix mille guinées.

' Gold, gold, gold ! — Oh ! let it be gold !

s'écrie-t-ellc avec un désir toujours plus vif, et qui preud bientôt les caractères du délire.

Les parents consternés doivent se soumettre. La jambe d'or, — et d'or vierge, bien entendu, — sort, dûment poinçonnée au mollet, des ateliers d un fondeur-mécanicien; et, pour la rendre tout à fait digne de miss Kilmansegg, un cercle de joyaux, plus riche que les insignes de la Jarretière, remplace la vulgaire ligature.

En cet état, la jambe de rhërilière devient, pour toute l'Angleterre, un sujet d*ébahissemcnt respectueux, d'admiration dévote, de bavardages interminables. Débats parlementaires, romans nouveaux, émeutes irlandaises, procès scandaleux, tout fait place à la jambe, la jambe d'or solide, la jambe par excellence. A la bourse, sa renommée fait monter les fonds ; chez les savants, on en disserte; mais à Chelsea surtout et à Greenwich, parmi les invalides de terre et de mer, quelle intarrissable source de comparaisons et de commentaires!

Bref, miss Kilmansegg, convalescente et flattée de l'in-

térét qu*elle inspire à ses compatriotes, se croit obligée, — sa vanité le lui conseille, — de donner un grand bal déguisé, où sa jambe paraîtra pour la première fois, avec toute la solennité requise, dans le beau monde, le monde des lions et des étoiles. Donc l'hôtel des Kilmansegg s'illumine ; les équipages foisonnent aux portes, une foule bariolée emplit les salons, et sir Jacob, toujours souriant, toujours frottant ses mains, s'incline à droite, s'incline à gauche, s'incline toujours et s'incline encore, «aluant aussi régulièrement qu'un scieur de pierre.

And bow'd, and bowM, and bow'd, and bow'd Like a man who is sawing marble.

Cependant la noble et riche assemblée n'attend pas sans une impatience toujours croissante le spectacle auquel on l'a conviée.

« Où donc est-elle? où donc? où donc? — s'écrient d'un commun accord Moïse et le mufti, — Arlequin et monseigneur, Wang'Fong le mandarin et le sultan U-Bondocani..., — lorsque tout à coup, lent et lourd, poids mort, s'il en fut, -> un pas énorme a retenti sur le parquet : — Thump! lump! lump! thump ' /... — comme le spectre de Don Giovanni,

« Et voici rhéritière, miss Kilmansegg,— avec sa jambe brillante, splendide, admirable, — dans le costume d'une déesse d'autrefois. — Elle apparaît, comme la pudique chasseresse, — un épieu d'or à la main, et la tunique relevée par une agrafe de pierreries, — afin que la jambe d'or soit convenablement exhibée à l'assistance . >

Quelques années après ce triomphe fashionable^ nous

* Onomatopée difficile à rendre. Lump signifie bloc; thump ex* prime un coup violent et sourd, un coup de massue.

910 THOMAS HOOn.

retrouvons misa Kilinanaegg rooriio à ua chevalier d*iiiduitriOf dont les moustaches en croc et raplomb parisien Tonl maUieureuaement fascinée. Cet indigue époux, non content de lui donner dea rivales, compromet sa fortune par les plus ruinaises prodigalitôSi et bientôt, joueur aux abois, il n*a plus le choix des expédients ou des ros* sources.

Qui ne tremble déjà de savoir miss Kihnanscgg et sa jambe au pouvoir d*un pareil misérable? et sans protection contre lui, car le digne sir Jacob, slncUnant pour la dernière fois, a courbé ta tète sous la main décharnée de la Mort • avec sa politesse habituelle ) w

For tbe bowing sir Jacob had bowM bis bead To Di^alli — wiUi his usual urbnnlty.

Seule, abandonnée, tourmentée de vagues terreurs, liotre héroïne verse des pleurs que le poète compare har* diment é des gouttes d'eau royale, — aqm rcgia, — cette eau qui dissout Tor «énift*

(Mji son époux a jeté des reganls de convoitise sur celte jambe dont la lenteur insupportable, le poida bruyant, IVxcentricité coûteuse, lui semblent ne devoir plus être tolérés. De là des querelles sans cesse renouvelées, car ces insinuations restent sans effet sur Tesprit de miss Kilmansegg, plus que jamais flére de sa jambe, Tunique débris de sa splendeur passée. Ces dissensions coigugales nous préparent au di'^noùment du drame.

Jamais on n*a réalisé d*une manière plus complète, plus bisarre que dans ce tragique épilogue, ralliance du ter* rible et du grotesque, Bnlevejt quelques traits bouffons semés çA et là, il vous reste une scène que Lewis, Anne lladcliffe, Byron et Maturin réunis n'auraient pu rendre

THOMAS HOOD. tH

plus saisissante» ni décrire dans un style plus énergique. On se prend, malgré qu'on en ait, à frémir, à trembler pour cette pauVre femine imprévoyante qui) dans son magnifique appartement) ne voit.pas la mort déjà cachée ; sur sa pendule brillante, raiguiUe avançant vers Theure sups^me ; da*rière son ombre errante sur les lambris dorés, une autre ombre armée et menaçante; autour de son flambeau de nuit» le papillon funèbre agitant ses sombres ailes: •

« Elle ne pensait guère, déposant ses joyaux, — contemplés encore avec orgueil, — que c'étaient autant de legs au néant, -— ou, lorsqu'elle secoua ses robes éclatantes, — qu'elle allait bientôt secouer de même — ce vêtement de chair qui enserre Têtre humain.

« Et venant à poser Téteignoir sur la bougie enflammée,

— elle ne songeait guère, tandis que la fumée se dissipait, — qu'elle allait, eHe aussi, s'éteindre, et que sa vie s'allait perdre,

— dans une nuit pleine de rêves, nuit d'une longueur inconnue; — et, lorsqu'elle fit tomber son rideau, — - qu'une autre main, celle d'un squelette, — fermait aussi sur elle le rideau de son drame achevé... »

Elle s'endort; ses rêves l'entourent de visions dorées. Depuis les jouets de son enfance jusqu'à son anneau de fiancée, tout ce qu'elle a vu d'or briller autour d'elle, et sur elle, lui revient à l'esprit, éblouissant mirage.

Puis elle s'éveille au bruit du tonnerre qui gronde, et voit luire au-dessus de sa tête, étincelant sous un éclair, sa jambe d'or dans la main du comte

Elle se soulève, elle s'écrie ; mais la massue improvisée retombe, avec un horrible bruit, sur la tète de la victime

Nous savons tout ce qu'a de révoltant, pour certains

esprits corrects, délicats et bien réglés, ramalgamedeces fiicéties un peu grossières et des plus sérieuses pensées qui puissent préoccuper Tintelligence humaine. U faut néanmoins tenir compte, en faveur de Hood, d*une cir* constance atténuante. Ce mélange est au fond de toutes les plaisanteries primitives, de celles*là même dont la portée philosophique se révèle par leur durée, par leur puissance toujours la même, par leur action invariable sur les' générations qui se succèdent.

Après avoir doté la Mort des plus sinistres attributs, Timagination des hommes, par une réaction qui se conçoit, mais se définirait malaisément, s*e$t plu à la dépouiller de son horreur; on s*est familiarisé avec le squelette inévitable; on a ri de sa faux toujours levée, de son dard fatal ; et depuis le moyen âge, qui avait fait d*elle le co> ryphée satirique, la reine d'une mascarade funèbre, jus* qu*à ces théâtres en plein vent où, — de nos jours comme il y a cent ans, — Pulcinella fait périr sous le bâton Tinfortuné représentant de la justice humaine, la tragédie a eu son revers moqueur, le trépas a été parodié, la tombe a laissé sortir, de sesinscrutables profondeurs, je ne sais quels stridents éclats de rire.

Comment et pourquoi? Les philosophes Texpliqueronl s'ils veulent ; mais il est certain que les choses vont ainsi, et que la poésie — cette enfant terrible, — a joué de tout temps avec les os blanchis du cimetière comme avec les fleurs de la verte prairie.

Dans Tœuvre de Hood, ce contraste, cette antithèse, cette bravade, ce défi, se retrouvent à diaque page. Ici c'est la Mort qui se promène, ihippant â droite et à gauche, en véritable auteur comique, de façon â produire des effets burlesques ^ Là c'est encore la Mort, dans la

1 Death*s Ramble^ — Foem ofwit mid humour, p. 177.

forêt profonde, assise sur un orme récemment abattu, et riant du néant de la vie, tandis qu'elle contemple ce tronc superbe qui va devenir cercueil^ : —r rire hideux, rire désolant qui réveille d'affreux échos dans les cavités du crâne vide.

Et qui, cependant, a mieux compris la majesté du trépas, sa pâle sérénité, son empreinte sacrée? lisez, pour vous en convaincre, ce fragment où demeure inachevée la grande image dun océan mort'. , Lisez aussi ces quatre strophes dont la concision, l'harmonie, la triste couleur, sont presque inimitables.

« Nous ayons, toute la nuit, écouté son souffle, — son doux et faible souffle, — tandis que, dans sa poitrine, le flot de la vie

— montait et retombait encore.

< Si basse était notre voix, — si lents étaient tous nos gestes, — que nous send)lions lui avoir prêté de notre vie — pour ajouter à la sienne.

« Nos espérances démentaient nos craintes, — nos craintes démentaient nos espérances; — nous la croyions morte, qu'elle dormait encore, — endormie quand elle mourut.

f Car, lorsque le matin parut obscur et voilé, — humide de précoces orages, — ses paupières immobiles s'étaient fermées ;

— elle avait vu se lever — une autre aurore que la nôtre '. »

Lisez enfin le sonnet : It is noi death, où le poète exprime avec tant de bonheur la crainte de l'oubli, qui est pour les âmes tendres, de toutes les angoisses du trépas, la plus redoutée.

.« Ce n'est pas la mort, nous dit-il, que la fuite

* The Elm-Tree, a Dream in the Woods. — Hood's pœms, vol. I, p. 14.

• Thesea of Death. — Hood*8 pœms, vol. II, p. 239. ' The Death^edy vol. II, p. 3.

silencieuse de nos éloquens soupirs. Ce n'est pas la mort, robscurcfssement soudain de ces deux astres vivants qui parfois reridaient au soleil rayons pour rayons; la chair tiède, animée, qui s*anéantit; les pourpres ruisseaux de la vie cessant de couler ; notre immortelle intelligence échtie à quelque autre enveloppe d'argile, et peut-être d^adée par cette métamorphose ; — ce n'est pas, ce n'est pas la mort.

a La mort est de savoir que les pensées pieuses qui s'empressent, -— tendre et' fréquent pèlerinage, — auprès d'une tombe nouvelle, cesseront bientôt d'y venir aussi souvent, aussi émues, et que, lorsque la première herbe a recouvert les élrcïô perdus, peui-élre ils ont cessé de ressusciter dans le cœur de ceux qui survivent ^ »

Cette muse aux deux masques passait aisément des tristesses profondes aux joies bruyantes. Souvent elle alliait, dans une seule composition, les deux tendances opposées, et nous les trouvons heureusement mariées dans le portrait du Maître d'école irlandaiêf tableau de genre qui, selon qu'on l'envisagô, est une caricature de Cruickshank ou une lamentation de Jèrémie. Le collège de Kilreen, ouvert & tous les vents, et dans lequel sir pauvres petits malheureux, divisés en six classes, apprcnnenti sous un maître déguenillé, tout ce que Dominie Dan leur peut inculquer do connaissances élémentaires, ressemble trait pour trait à cette institution si connue dont le «Nicolas Nickleby » de Dickens nous a laissé un si vif souvenir* Ce senties mêmes procédés sommaires, renouvelés de H. Cinglant, le même régime de terreur; chez le maître la même impassibilité farouche ; chez les malheureux écoliers le même esprit de révolte tempéré par la crainte salutaire

* naod's poemê, vol. II, sonnot iv.

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du knout et des soufllets. Et Daa {Daniel) ne les épargne point, comme le dit si bien le poète :

Severe by rule, and not by nature miid, He never spoils the child and spares the rod, But spoils the rod, and never spares the child.

Seulement il y a de plus, dans le croquis de Hood, un double caractère de gaieté folle et de réflexion attristée. Par exemple, après avoir montré la terrible baguette du maître d'école arrivant, à travers les trous d'un vêtement en haillons, jusqu'à la peau nue du petit Phelim, le poète se hâte de clore, par un trait pathétique, cette description burlesque :

f Point de tendres parents qui prennent garde — aux cris de Phelim. Hélas ! son tendre père *- est ani loin, gisant peut-être au fond de quelque cellier souterrain, — la tète entamée par le bâton ou par le gin... — Peut-être aussi escalade-tril, comme un chat, — quelque toit de Londres, enchantant un lai de la verte Érin. — Ou bien encore, derrière un métier, — brodant de ses rêves une trame fantastique, — il croit revoir sa chaumière et son Phelim souriant... — Au diable Tenragé marmot qui n'a pas cessé de beugler * ' »

Deux des poèmes de Hood, la Maison hantée et le Rêve d'Eugène Aram^ — ce dernier surtout, — prouvent qu'il avait à sa disposition, même dans un sujet sérieux, ces ressources tragiques dont nous venons de constater Temploi, — on dirait volontiers l'abus, — dans les dernières strophes de Miss Kilmamegg, Une horreur vraie, un sentiment de pénible oppression, une fascination tout aussi

* Ëood's WU and Humour, p. 53.

piiUsmUo que oello d'Ilofl^mnn {A^m b Afi9JotYit, MaUre C(fp0lm, h Roi Tmb^cçhio)^ émanent de oes deux oonb positions.

Itt première est» ni plus ni moins, h description d'une msison abandonnée après avoir été le théâtre d'un crime. Oe crime est ignoré; le poète ne vous en dira ni les causes ni les circonstances : & vous le soin de remplir, selon votre instinct, cette toile vide qu'il relègue dans un fond ténébreux, Il se ehargOi lui. de vous broyer les couleurs, et certes la palette qu'il vous livre est aussi variée, aussi riolie que vous la puissiei souhaiter, Elle abonde en teintes blafardes et sanglantes» toutes préparées pour quelque scène do meurtiH\ une lutte nocturne, que vous vous représentes malgré vous, et dont les traces vous entourent, mal Qschées sous la poussière qui s'accumule en ces lieux uiaudits et déserts. Dans l'appel saisissant ainsi iliil à la curiosité en mémo temps qu'à l'imagination du lecteur» (l^t tout rintérèt de ce poème sans action.

GrAce à sir E. Bulwer lytton, Vhistoire d*Eugéne Aram est bien connue. Hood s'en est emparé» lorsque le roman Tout rendue populaire, pour nous montrer une personnification du remords.

Le meurtre est accompli, et rien n'a (^it découvrir l'assassin, Une joyeutic bande d'écoliers en congé vient & se répandre dans les champs par une belle matinée d'été. Leur guide est un jeune hounne pAli par l'élude, et plus blême, plus silencieux ce joui^là qu'il ne le (\it jamais.

Il voudrait, mais en vain, s'abstraire dans In lecture d'un in-qmrto poudreux; sa pensée est ailleurs, Une secrète puissanoi^ le contraint h fermer ce livri^ dont les pages, tournées d'une main distraite, n'oflVent plus aucun sens, aucun attrait à son esprit troublé.

Sa solitude lui pèse; le silence lui est devenu un lup-

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plice; il faut, poussé par une irrésistible fatalité, qu'il parle à quelqu'un, et ses paroles même lui sont dictées, une à une, par on ne sait quelle voix impérieuse. Les images funestes, les terribles souvenirs dont sa conscience est obsédée, montent, malgré lui, sur ses lèvres descellées par Tangoisse intérieure.

Néanmoins un dernier effort de sa prudence révoltée lui fait raconter, comme les visions d'un rêve hideux, ce qui n'est, hélas 1 que trop réel. Vaine précaution: les détails qu*il donne sont tellement précis, son récit est si effrayant de vérité, sa voix tremblante a de tels accents, que l'enfant auquel il a cru pouvoir se confier ainsi sans péril pénètre le secret de cet aveu déguisé. L'assassin s'est trahi, le châtiment s'apprête,... et le poème finit.

Comme tous les esprits hardis, inventeurs, et peu disposés à subir le joug des traditions, — de celles-là même qui commandent le respect,— Hood dut choquer plus d'un esprit sérieux et mériter plus d'un blâme solennel. L'un de ces anathèmes a été l'occasion d'une sorte de profession de foi, éminemment caractéristique, adressée à un détracteur du poète.

VOde à Rae Wilson est une réplique virulente aux pieuses malédictions de l'austérité presbytérienne, une protestation hardie,— hardie surtout en Angleterre, — contre l'esprit d'intolérante bigoterie, d'hypocrisie exclusive, d'évangélique dureté, qui distingue certaines sectes protestantes, et plus particulièrement l'église d'Ecosse.

La riposte eut ceci de piquant, qu'elle précéda l'attaque.

M. Bae Wilson, voyageant en Palestine, — ce pèlerinage est fort usité parmi les pieux adeptes de John Knox, — avait trouvé matière à scandale dans une facétie de Thomas Hood, où celui-ci assimilait certain navet, qu'un

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