‹ Originaux et beaux esprits de l'Angleterre contemporaineChapitre 21 sur 29 · II · texte numérisé non relu

II

9IH TIIONÀS HOOLK

pourceau (^igitif emporte inooinplètemeni dévoré, à ce rameau do la colombe biblique, qui ftit pour Noè le gage de la réconciliation divine.

Il était» certesi permis de protester» an non du hm goût» contre un rapprochement si étrange, ai violeiiimefH opéré; mais, en le pii^nant pour texte d*une Airibonde homélie, on manquait au bon sens tout autant qu'à la charité chrétienne, et c'était une bonne fortune à ne pas négliger que le débat porté sur ce singulier terrain.

Aussi Hood n'attendit-il même pas Tapparitiott du Vmt où le biàme projeté devait se trouver* On voit, à cet empressement inusité» qu'il avait depuis longtemps é oeeur d'écrire sa confession religieuse, son Ciy^o de poète :

« Je ne suis point un saint, s*écrie-t*iU — du moins je ne suis pas un de c«s saints ~ béatifiés par eux-mêmes, charkK tans de la mMedne morale, •— |)seudo-conseiUers intimes de rfiu^supi^me» — àmmant à tout propos lospauvn» pédtem^ rt certjùns d'a>tHr accès au pai^dis — comme s ib avaient pris l\Hupreiute des clefs de «ùnt Pierre.

Vainement on chei^herail sur mi^ \m\^ — les s^nes carac^ téristiques de la pi^ofession. — Il y manque ceilain diStHalmissèment despaupit^res: — je n*ai ni le bout du nei asseï ivlevé» — ni la lévi^ inférieure asseï abaissiV^des coins — en signe de mépris pour toute cliose sublunaire*

Bref» cet air maîtrisant et décidément profkne, — que la na» ture ma domié, ne me permeUmit pas —> de foire figure ii E\eteiw|ial|t...

Le levain des bigots ne fermente pas diei moi. «-» Toute croyance me parait (ok^able, — et je serais fôclié de considéi\T le ciel — comme le bourg-pouni de qui que ce soit...

Si je lis les saintes Èciilures» c'est en seiivl» — et je neftircii»

* C'est k Kx«(er-HsU qu« se tiemient \i pKii>aH dos mtHmp ii^Ugieux.

THOMAS flOOD. 219

pas OQfes livres d'un hachis évangélique ; -* je n'affecte pas de me hisser sur des échasses bibliques. — Mon Dieu, à moi, n'est pas un maître (a lord) exclusif, — aux instincts patriciens, et je n'adopterai — jamais cette croyance impie, que la route du ciel — est aisée aux riches, dure aux pauvres hères, — parqués pour ce voyage comme on l'est sur un paquebot. »

Les sarcasmes se succèdent ainsi, de plus en plus vifs, de plus en plus personnels, et toujours reparait sous la plume de Hood ce dogme théiste d'une religion universelle, la même au fond du cœur de tous les hommes, et dont les formes diverses sont indifférentes au souverain Maître. U compare la foi, sans cesse élancée vers le ciel, mais faille et s*étayant de tout appui extérieur, à une plante parasite, qui, selon le climat et le sol, accroche ses flexibles vrilles à l'arbre, quel qu'il soit, placé par Dieu dans son voisinage immédiat. Donc, avant d'insulter aucune des croyances humaines, il faut considérer que le hasard de la naissance pouvait nous Timposer :

• Vous-même, ô Rae! pensez- y bien, — vous auriez pu être grand prêtre de Mumbo-Jumbo !... — Il ne faut donc pas qu'un étroit esprit de secte — vous fasse méconnaître ce vrai catholicisme, — cette large communion, ce foyer universel des âmes chrétiennes...

Craignez, mon pieux ennemi, craignez l'orgueil!...— Et, dussiez'vous le remplacer par un autre, — évitez surtout l'orgueil de la conscience. — Il y a l'orgueil du rang, l'orgueil de race,

— l'orgueil du savant, l'orgueil de l'enrichi, — l'orgueil de Londres et l'orgueil de province... — Bref, ici-bas, toute une armée d'orgueils divers, — les uns meilleurs, les autres pires ;

— mais de tous, depuis le crime de l'ange rebelle, — le plus superbe enfle le cœur des saints qui se canonisent... — Les saints, ces hypocrites qui ouvrent humblement — les portes du ciel au pécheur opulent. — et, pour le pauvre aux jambes

!N0 THOMAS IIOOD.

nues, ^ n'ont de culottes que lesc^, les entraTes de la paroisse * » I

Nous ne suivrons pas le poète dans toutes ses véhémentes apostrophes contre les bigots» les fanatiques, les pharisiens, pour lesquels la religion n*est qu*une minutieuse pratique de certains rites, — un recueil de formules» — un règlement de police, — un tarif de douanes; contre les saints qui méconnaissent les plus splendides manifestations du Créateur et le caractère sacré de la Création. Pour les signaler à la défiance de tous, pour les couvrir d'un ridicule ineffaçable, Hood ne ménage ni l'invective, ni les caustiques saillies, ni les images grotesques, ni les anecdotes plaisantes.

Son ode prétendue est une épitre, — et des plus fiirailiéres, — où Ton dirait qu*il a voulu paraphraser, en lui étant son caractère de tolérante bonhomie, la chanson de Béranger au i Dieu des bonnes gens. » On dirait aussi qu'il s* est souvenu des reproches plus modérés, mais non moins précis, que William Cowper, dans son Expostulation^ adressait aux hypocrites de son temps, en parlant des pharisiens démasqués par le Qirist.

When he that ruled them witli a shepherd's rod...

Game

Ile found» concealed beneath a fair outside, The fiUh of rottenness and worm of pride ; Their piety, a system of deceit; Scripture employ'd to sanctify the cheat ; The Pharisee the dupe of his own art Self idolised, and yet a knave al heart.

Remarquons aussi que plusieurs des plus populaires au* teurs de l'Angleterre moderne oiit suivi Hood dans celte

levée d6 boucliers contre raifectation de piété, les dehors rigides, raustéritë pharisaîque de la bourgeoisie proies* tante. Buliver a décoché plus d une épigramme acérée contre les ranters, les canters ^ de la vieille Angleterre. Dickens les a personnifiés dans sa galerie de portraits con« temporains. en y plaçant l'odieuse figure de l'architecte Peckamif^. Et en ceci, remarquez-le bien, Dickens et Bulwer ont continué une tradition qui remonte assez haut : celle des Cavaliers diansonnant les Tétes-rondes, — celle de Fielding opposant les vices charmants de Tom Jones aux haïssables perfections de Blifil, — celle de Sheridan immolant Joseph Surface, celte contreiaçon du chevalier Grandisson, à son frère Charles, le type des aimables et francs mauvais sujets.

Enfin, quand on énumère ces champions de l'esprit mondain, de la religion naturelle, de la tolérance presque illimitée, comment oublier lord Byron et ses imprécations contre le cant?

On n'aurait qu'une imparfaite idée de l'esprit inégal de Hood, de cette nature complexe, de ce talent méconnu longtemps — et qui s'exposait, par ses licences, à l'être toujours, — si nous n'insistions encm*e sur celte veine féconde de plaisanteries qui défraya d'idées comiques, de parodies saisissantes, de caricatures excentriques, un recueil annuel auquel appartint longtemps une grande vogue. Ici notre embarras est grand, et se doit aisément comprendre. D'une part, quel choix faire entre tant de bouffonnes inventions? De l'autre, ce choix une fois fait.

' CanteTf l'hyp^rite en paroles, celui qui abuse du mystique jargon des saints ; ranter, celui qui fait grand bruit du moindre scandale, l'homme aux anatlièmes véhéments.

' Mariin Chuzzlewii.

comment espérer d'acclimater ces produits étranges de la gaieté britannique?

A moins de traduire en entier le Conte du Cornet^ comment espérer qu'on appréciera les malheurs de cette pauvre vieille femme sourde, qu'un colporteur vient étourdir de ses promesses dorées» et qui se laisse aller à faire emplette d'un cornet magique» avec le secours duquel elle entend, à une lieue à la ronde, tout ce qui se crie, se dit» se chante ou se murmure? Jugez de l'eflet produit sur elle par cette métamorphose subite!... Propos licencieux» blas* pbémes de toute sorte, chansons d'ivrogne, querelles de ménage, révélations scandaleuses, font k la fois irruption dans ces chastes oreilles, si bien défendues naguère contre les bruits du dehors. Après un premier mouvement d'horreur, la curiosité féminine de mistriss Éleanor Spearing trouve son compte à cette ubiquité auditive ; mais elle n'en a pas prévu les inconvénients ; elle n'a pas deviné la terrible réaction de tous ces mystères dévoilés, de toutes ces existences percées â jour, de toutes ces secrètes infamies qu une puissance surhumaine surprend et dénonce. Lorsqu'on arrive à découvrir l'auteur caclié de tant d*inconcevables indiscrétions, un long cri d'indignation s'élève contre mistriss Spearing; ses voisins, les premiers, et avec eux toute une population exaspérée, lui donnent la chasse comme on la donnait jadis aux sorcières. On tue son chat, on étouffe son épagneul favori, on foule aux pieds, on écrase avec fureur le cornet fatal, et dame Éleanor, traînée au bord de l'étang où elle va périr, lorsqu'elle jette un dernier regard sur ses assassins, reconnaît parmi eux le colporteur infernal, — Satan ou Beizébuth en per» sonne.

A mesure que les modes littéraires, les engouements passagers du public se succédaient sous les yeux de

Hood, eet impitoyable railleur était toujours, grâce à la souplesse de son talent, en état de décomposer le style le plus nouveau ; — de ridiculiser, en Texagérant,^ le phis éblouissant procédé; — de détruire, en abusant des moyens employés pour le produire, le prestige le plus fas* cinateur.

Lorsque les fantaisies allemandes, les scènes du Harlz et du Brocken, les sorciers au poil rouge, les mineurs et les lutins de la mine, occupent les romanciers et les poètes, il écrit la Forge^ caprice étrange qui rappelle à la fois le sabbat de Fmist et le Saint^Antoine de Callot.

Les contes vénitiens de Byron et de Barry Cornwall lui inspirent le Rêi^e de Biancay qui n'irait à rien moins qu'à décrier les rendez-vous en gondole et les longs baisers domiés ou reçus au clair de lune.

Enfin, lorsque, — cherchant à rivaliser de sombre grandeur avec ces tableaux où Martin transportait les majestueux poèmes de la Bible, — Thomas Campbell eut écrit son Dernier Hommey Uood, à Tlieure môme, s'empara de cette idée sublime pour la traiter à sa manière.

« J'ai vu, disait Campbell, j'ai vu le dernier Être jeté dans le moule humain, — celui qui doit assister à la mort de la création, — comme Adam assistait à sa naissance. — L'œil du Soleil avait un éclat maladif, — la terre une pâleur sénile. -* Les squelettes des peuples entouraient cet homme solitaire, » etc.

Hood, lui, donne la parole à cet homme, qui, dit -il, est le bourreau.

« C'était en Tannée deux mille et unième, — par un joli matin de mai. r— J'étais seul, assjs sur le haut de ma potence, — et chantant w gai refrain, ^ jpy0uii dp penserque la pesta

avait épargné mes jours, ^ et me laissait chanter avec Talouetie cette belle matinée, a

Parait un mendiant qui a survécu, lui aussi, à la ruine universelle, et ces deux hommes déjeunent tranquillement, au pied du gibet, sur notre planète expirante.

Ils offrent les débris de leur sacrilège repas aux crânes béants qui parsèment la terre autour d*eux; ils boivent à la santé des morts ; bref, mille folies sinistres, qui finissent par déplaire au bourreau.

Le mendiant met le com))le à son impatience par quelques familiarités déplacées, si bien que Ton prévoit à ce drame, si joyeusement commencé, un dénoûment plus ou moins tragique.

En effet, les deux derniers représentants de la race hu« maine ne peuvent vivre en bonne intelligence sur le globe dépeuplé.

Dans un palais désert, le mendiant a trouvé un manteau royal, dont il recouvre ses hideuses guenilles. Le bourreau ne laissera pas impunie cette atteinte au droit de propriété, cette tentative d'usurpation. Il appréhende son infortuné compagnon, le cite à son tribunal, le juge, le condamne — et le pend séance tenante.

Après quoi, saisi d'une espèce de scrupule, il s'apprête à enterrer sa victime, lorsque survient une bande de chiens affamés qui le forcent à chercher refuge sur son gibet. De là, il assiste à Tavant-dernier festin de ces animaux, que la faim a rendus anthropophages, et qui dévorent bel et bien le cadavre du supplicié.

Ce spcctocle inspire au survivant les plus mélancoliques réflexions : — jamais la solitude ne lui a tant pesé ! H donnerait tout au monde pour qu'un chien lui vint amicalement lécher la main. Sa conscience, d'ailleurs, lui

suggère quelques remords touchant sa danière pendai* son» qui n'était pas absolument légale.

Enfin, las de viwe^.il s'exécuterait lui-même très-volontiers, — et Ton prévoit qu'il en viendra là, — s'il existait un autre homme pour lui faciliter cette opération, et la rendre plus sommaire en le tirant par les pieds.

Ce que nous savons de la vie de Hood est en harmonie avec ce que ses ouvrages nous laissent entrevoir. 11 était nerveux, irritable, capricieux, soupçonneux par moments, — enthousiaste, aimant, sympathique à ses heures, — et toujours spontané, toujours dominé par ceiiehumour dont ses écrits portent l'empreinte. Avec lui, la conversation la plus sérieuse pouvait finir brusquement par un laz%i, par un quolibet inattendu, de même que, sur la causerie la plus abandonnée, il jetait quelquefois un voile mélancolique par quelques réflexions tristes et profondes.

En somme, il n'était point heureux, — le génie l'est rarement, — et dans plusieurs de ses poèmes, entre autres dans celui qu'il intitule Revue rétrospective, il a laissé percer l'amer ressentiment d'un homme qui se voit placé dans l'opinion bien au-dessous du rang dont il se sent digne. Ce rôle de bouffon public, -—que la nécessité lui avait imposé, — froissait en lui des instincts élevés, et contrariait de nobles aspirations. Ses poèmes sérieux, que le caprice du public ne lui permettait pas de multiplier, sont autant de protestations, souvent éloquentes, contre la position secondaire, le métier infime, auxquels ou le condamnait.

Plusieurs de ces compositions, — et surtout certain Sonnet à Shakspeare, — nous révèlent sa croyance enthousiaste à la gloire, sa haute émulation poétique, son vif désir de laisser, sur une tombe honorée, un nom salivé de l'oubli. L'éclat dont il aimait à parer l'avenir ne lui

M6 THOMAS HOOT>.

déguiiait pas les mitèro» et la servitude du prisent. « G*i«i pour le moins un jru fort triste, que de lancer le cer(volant poétique, » dit il quelque part^ comparant les plaisirs de renfance et les soucis de Tàge mûr :

ris al host a sorry game To fly IheMuse'skiteM

Go triste jeu» il Tavait préfère, cependant, ft la profession toute positive pour laquelle il s'était irnbord préparé, liood devait être graveur. C*est là le secret de ce talent do dessinateur qui lui a permis AHllmti'er lui*ménie son Cotnic Ànnnaly et d'y jeter dos caricatures excellentes^ commentaires ingénieux de ses d\arg(*s écrites.

Plus tard il s'enrôla dans la presse ; mais, rei)elle à U discipline, il (ùt toi^ours, en avant ou sur les flancs de rarméc, un tirailleur agile, un enfant perdu remorquable par sa témérité.

Ses poèmes nous apprennent qu*il voyagea quelque temps sur le continent.

Au retour, il devint Yedilov, le rédacteur en chef du Colburn's Maga%imt position à peu prés régulière, qui lui assurait 500 £ (7,t)00 fr.) par an, sans compter le produit de son travail personnel. Il ne garda que peu d^annèos la direction de ce recueil, se brouilla sans retour avec le riche libraire qui en était le soutien, et, après leur séparation, fonda une entreprise rivale que son nom rendit d'abord osseï populaire.

Vers les dernières années de sa vie, le Hood^s Magmine^ assci mal administré sous le rapport flnancicr, couvrait

^ Ode OH a dUlant prospect of Clapham oeademy. — C'est onooro \mc parodie. Voyox dans les Honr* ofldltMti de lord ayiH>n Ion vers au cotlégo d*HsnH)W.

à peine les frais de publication, et donnait au poète plus de tracas que de profits.

En somme, il acheva —sinon dans la misère, au moins dans une grande gêne, — une carrière qu'il avait dû rêver, au début, plus brillante et plus heureuse.

Quelques succès, bien tardifs, éclairèrent le soir de ce jour nuageux ; mais ceux qui le touchèrent le plus, et qu'il regardait commet ses meilleures garanties d'avenir, il les dut à ces hymnes socialistes \lont nous nous sommes attaché à expliquer le retentissement inattendu.

Peu de temps avant sa mort, Hood, causant avec quelques amis, prit une plume, jeta sur un morceau de papier l'esquisse d'un cénotaphe, surmonté d'une statue couchée où l'on reconnaissait aisément son galbe et sa taille; puis il inscrivit, sur ce fragile monument, cette légende lapidaire : .

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