SONG OF THE SUIRT
Il a chanté la Chanson de la Chemise!
Telle était, à son gré, la meilleure épitaphe dont on pût décorer son tombeau.
Depuis que Hood n'est plus, il s'est fait, en sa faveur, une réaction marquée.
On a reconnu qu'après tout, — nonobstant ses défauts choquants, — nonobstant un déplorable abus de facultés singulièrement puissantes et diverses, — c'était là un descendant direct et légitime de la véritable lignée poétique, un arrière petit-fils de Shakspeare, désigné comme tel par d'infaillibles analogies.
S2tt THOMAS HOOD«
Plus d*une voix généreuse protesta contre Terreur vulgaire dont il avait été victime, — contre cet aveuglement public qui ne lui avait pas permis d'acquérir toute sa valeur, de prendre tout son essori —et le gouvernement, averti qu'un poète venait de mourir pauvre, inscrivit sa veuve parmi les pensionnaires du peuple anglais.
Les littératures ont leurs grands barons et leurs fiefs héréditaires. Quand un homme disparait, après avoir conquis par son génie une place à part dans l'estime de ses contemporains, il est rare que, parmi les écrivains secondaires dont il a excité Témulation et formé le talent, quelqu'un ne vienne pas revendiquer, avec plus ou moins de succès, le trône resté vacant.
Ce successeur trouve la route frayée; il fait appel à des habitudes prises; il « répond, » comme on le dit vulgairement « à un besoin » d'admiration contracté par un nombre immense de lecteurs frivoles. Cette circonstance est pour une bonne moitié dans le facile succès qu'il obtient, succès dangereux, cependant ; car, enivré trop souvent par la vogue aveugle dont il est l'objet, le populaire écrivain
* ÎMcretia, or the Children ofthe Night, by ihe author oîRienzi, etc. — London, 1847, 5 vol. Les pages qu'on va lire furent écrites à propos de ce roman, et immédiatement après sa publication.
250 SIR EDWARD DULWER LYTÏON.
n'hésite plus à croire ses inspirations infaillibles, et il tente des entreprises auxquelles il ne suffit pas toujours.
Sir Edward Bulwer Lytton*, arrivant après WallerScoU à tenir le premier rang parmi les romanciers anglais, a eu la bonne fortune et le malheur dont nous venons de parler. Pa;^am(t828), et Engine Aram (1831), justement remarqués, celui-ci comme étude psychologique, l'autre comme une admirable satire du dandysme, lui avaient donné d'incontestables droits à une part du glorieux héritage que laissaient à recueillir la vieillesse et la décadence du novelist écossais. Il l'eut tout entier et sans partage : opulence inattendue, dont il usa comme un fils prodigue pour imposer à la mode des productions de plus en plus faibles, de plus en plus hfttives, et qui avaient peu h peu, après des épreuves réitérées, découragé ses plus fervents admirateurs. Nonobstant quelques demi-succès, comme on en trouve toujours quand on multiplie les tentatives, l'auteur de Rien%i, des Derniers jours de Pampeîy du Désavoué, de Zanoni, du Dernier Baron, avait fait oublier
* Le vrai nom, ou, pour mieux dire, le nom complet de ce remar- ((uable écrivain est Edward-George^Earle-îéytton Bulwer Lyltm, Il no faut pas le confondre avec son frère le diplomate, sir Honry Lytlon Bulwer, qui est aussi Tauteur de plusieurs ouvrages : An autumn in Gtftce, — France^ »aeUtl and lUerary^ — The Monarchy ofthe Middie oltutea, — Li/t of lord Byrm. Le premier des deux IVères n ëpousë, en 1827, miss Rosina Whecler, d'une oxcellento famille irlandaise (comlé de Limcrick). Ce mariagt>, bientôt sui^i d'une si^parulion assez éclatante, a donne le Jour à deux enfants : une fllle, morte en 1848 ; un (ils, Edward-Robert fiulwor Lytton, qui, BOUS le pseudonyme à*Owen Meredith, a publié dos poëmes estimés : Clylemnestra (1855), The Wanderer (1850). On le classe parmi les meilleurs imitateurs d'Alfred Tennyson. Il est né le 8 no» vembre 1831 . — Son père est baronnet depuis Tannée 1838.
celui de Devereitx, de Paul Clifford, des Pèlerins du Bltin, de Maltravers et d'Alice^,
A plusieurs reprises, dans le cours d'une carrière laborieuse, — découragé sans doute par des revers gu'il ne pouvait se dissimuler, — on a vu sir Edward Lytton essayer de se rajeunir en se transformant. C'est ainsi qu'il a tenté de faire servir sa réputation de romancier à des travaux plus sérieux, à son livre sur V Angleterre et les Anglais par exemple, critique assez amusante, mais très-superficielle de l'état social chez nos voisins, ou bien encore à des études sur l'antiquité classique, telles que sa monographie d* Athènes. Auparavant, il avait brigué d'autres succès. H avait voulu être poète, et, fort de sa popularité, il avait publié les essais de sa jeunesse, a Ceci, disait naguère un critique anglais, ne fut pas une heureuse inspiration. Ismael^ conte oriental, 0*Neil ou le Bebelle, les
• Voici à peu pr^s, et sauf omissions, l'ordre chronologique des productions de Bulwer : hmael^ et autres poëmes, écrits à l'âge de treize à quatorze ans, publiés en 1820. Weeds and wUd flowers, poèmes (iH26); O'Neil or the Bebel (1827); Falkland, son premier roman (1827); Pelham (1828); The IHsoumed (même année); Deverevue (1829); Paul Cliffard (1830); The Siamese Twins, poëme satirique (1831); Eugène Aram (même année); Godolphin (anonyme); England and the English (1833);— The Pilgrims of the Rhine;— The lait dayê of Pompei; — Bknzi; — Emeit MaUravers (1837); ^ Alice (1838);— Athens; — Leïla; — CaJderan the Courtier; — Jiight and Moming. — Day and Night; — Zanoni (1842); — Eva, poésies (même année); The last ofthe barons [\%\'b)\ The newTimony poëme satirique;— r,acr^rifl (1847); — Harold (1848); — The Caxtons (1849); ^Ktn^ Arthur, roman-poëme (même année); — My Novel (1853),— et enfin WhatwillheDowith //? (1858). Il faudrait compter encore quelques pamphlets politiques, dont l'un : The Crisie (1835), eut un immense succès, et bon nombre d'ouvrages dramatiques (fMdy of Lyons, Richelieu, Money, etc., etc.) qui allongeraient outre mesure notre catalogue.
Jumeatuc siamois, Eva, ont à peine laissé leur empreinte dans la mémoire des bibliographes et dans les catalogues dont elle se nourrit. Nous en dirons autant, ajoute-t-il, de certaines odes et chansons patriotiques où le style simple et solide (roast-beef style) de la vieille Angleterre s'amalgame d*une assez étrange façon avec toute sorte de prétentions métaphysiques et d^idéalités à l'allemande, tant bien que mal douées d'une factice existence, au moyen d'initiales majuscules. »
Ce n'est pas tout. Un beau jour, le fantasque romancier eut la prétention de prouver « qu'un gentleman pouvait diriger un recueil périodique, » et, sans autre raison que celle-là, il prit la direction du New Monthly Maga%ine. On ne comprendra peut-être pas tout ce qu'un pareil caprice avait de bizarre ou d'exorbitant, en Angleteterre, chez un homme du monde. Cependant, une fois cet enjeu risqué, sir Edward Bulwer s'occupa tout de bon de sa ikàïQ éditoriale, et ses articles, — réimprimés depuis sous le titre de Y Étudiant S— prouvent un penchant réel et une aptitude remarquable à traiter des sujets métaphysiques qu'on eût pu croire trés-peu faits pour un esprit si versatile et si bien pourvu d'ironie.
Le théâtre eut son tour dans cette vie d'aventures, et la scène convenait, en effet, à une nature souple, adroite, variée par excellence. Bulwer débuta par un drame dont Gromwell était le héros*. La pièce fut écrite, et, soît qu'elle eût été refusée parles théâtres, — ce qui n'est guère probable, — soit que ce fût là un ballon d'essai plutôt qu'une tentative sérieuse,— l'auteur la fit imprimer.
' ng avaient paru, dans lo New Monthly, sous celui de Conversetiens d'un Étudiant ambitieux,
* Il en reste trace dans ses poésies, où nous trouvons un Songe de Crommll,
A mesure que les épreuves lui revenaient, il les couvrait de tant de ratures, de tant de corrections, qu une œuvre véritablement' nouvelle devait sortir de ce travail. Puis, tout à coup, contrairement aux habitudes du noble écrivain, il sembla désespérer de lui ou du public. Le Cromwell, deux fois écrit, fut brusquement supprimé. Les amis de Tauteur prétendirent que le public était indigne d*un tel chef-d'œuvre, et en avait été frustré faute de le pouvoir goûler ou même comprendre : explication bienveillante que sir Edward Lytton a démentie depuis en donnant à ce même public plusieurs autres drames, que sans doute il ne jugeait point inférieurs au premier. La Duchesse de la Valliére^ la Dame de Lyon, Richelieu, le Capitaine et V Argent composent, à Theure qu'il est, le répertoire dramatique de ce fécond écrivain. Presque tous ces drames ou comédies, — joués sous les auspices de Macready et montés avec un soin tout particulier,— ont eu un succès de première représentation, confirmé seulement pour la Dame de Lyon, qui, sous quelques rapports, ressemble au Ruy Blas de V. Hugo. Dans aucune de ses compositions, sir Edward Bulwer n'a fait preuve des qualités qui constituent un poète dramatique de premier ordre. Esprit élégant, nourri de curieuses études, mais sans ardeur réelle, sans passion, sans originalité absolue, il cède tour à tour à des inspirations venues du dehors, passagères bouffées d'enthousiasme auxquelles son imagination privée de lest ouvre volontiers ses voiles, et qui l'emportent dans les directions les plus opposées, sans que le voyage soit jamais ni très-productif ni très-long. (( L'intelligence de Bulwer, a dit encore le même critique dont nous avons déjà cité le jugement, est analytique et sans élans. Elle procède par une étude assidue, par de savants détours, mais elle n'a rien de direct, rien de concentré.
i54 SIR EDWAHD BULWER LYTTON.
Elle est capricieuse sans véritable fantaisie; raffinée, élègante, mais non puissante et simple; vive plutôt que passionnée, mobile plutôt qu*ardente. Elle obéit au système préconçu bien plus souvent qu'à l'impulsion instantanée ; elle travaille sur des modèles choisis plus volontiers qu'elle ne cède à l'instinct et à Tinspiration. Elle tire sa force de la réflexion et non pas du sentiment, de la tète et non du cœur ^.. » Ailleurs, distribuant leurs rôles aux trois principaux écrivains du drame anglais moderne, — Sberidan Knowles, Thomas Noon Talfourd, et Bulwer, — le même juge place ce dernier entre les deux autres, diainpions plus ou moins résolus de deux systèmes opposés, et raille légèrement cet éclectisme de leur émule, « à qui tonte théorie parait bonne, pourvu qu'elle mène au succès. »
Cet amour de la popularité, -— bien difficile à ^teindre chez quiconque Ta vu payer de retour, — a évidemment inspiré deux de ses derniers romans à l'écrivain dont nous venons d'esquisser rapidement la vie littéraire.
Il avait vu froidement accueillir des œuvres auxquelles il attachait une importance sérieuse. Tandis qu'on fermait l'oreille à des discours érudits et fleuris, — tandis qu'on traitait avec un dédain peut-être injuste ^ recherches sur l'histoire grecque, ses évocations du moyen âge, ses curieuses études sur les Rose-croix ou sur les légendes allemandes, — des intelligences beaucoup moins cultivées, des romanciers indignes, à son sens, de lui être comparés, obtenaient pour leurs plus vulgaires improvisations ce bruit, cette vogue, ce renom que l'auteur A'Eugène Araniy peu à peu délaissé, ne pouvait reconquérir au prix des plus grands efforts. Le caprice public, — et le caprice public a pour certains esprits force de loi, — couronnait
* Horne, The new Spiril ofthe Age.
UN SCANDALE LITTËHAIRE S55
à côté de lui de nouveaux venus fort étrangers à tous les raffinements» à toutes les coquetteries de son style : écrivains bien moins érudits, mais plus nerveux, plus naïvement inspirés, — ayant avec les aspérités, les formes abruptes de la non-ctdturej ses incontestables avantages, sa fécondité plus vraie, sa physionomie plus animée, plus saisissante.
A la place de ces dandies recherchés, de ces beaux im-. pertinents, de ces exqtiisites calmes et silencieux dans leur profond égoîsme, on introduisait violemment dans le rom»i, où jusque-là ils se montraient à peine, — honteux comparses, figures de second plan, — les acteurs ambulants, les bohémiens de Londres, les voleurs, les courtisanes, une population d*étres immondes au dedans comme au dehors, escrocs émérites, praticiens subalternes, chevaliers d'industrie, champions du trottoir et du carrefour, gibier de déportation et de potence. L'école fashionablSy— lackey school, comme rappelaient les critiques radicaux, — Técole où Théodore Hook avait précédé Bulwer, qui lui-même y fraya le chemin à lord Normanby et à bien d'autres, — l'école fashionable, disons-nous, cédait le terrain à une école décorée du nom de Jack Sheppard, brigand fameux, héros d'un roman tout aussi célèbre (|u'aucun de ceux de l'auteur de Pelham,
Charles Dickens prétait à celte théorie nouvelle la popularité d'un talent réel et d'un succès tellement énorme, que ce talent, — si remarquable qu'il soit, — ne l'a peutêtre pas tout à fait justifié.
Pelbam, cependant, et Devereux, ces beaux gentilshommes si parfaitement irréprochables dans leurs manières et leur tenue, arbitres de toutes les élégances, clubbistes accomplis, sportsmen incomparables, étaient oubliés, méconnus, et traités avec la négligence qui est
Iti partage des types épuisés et vieillis. De là naissait pour sir Edward Lytton une impérieuse nécessité, — plus impérieuse pour lui que pour tout autre, «-> celle de renoncer à ce qui avait bit sa gloire, de modifier ses hakitudea, de déplacer le terrain do sa longue lutte contre rindifférence publique.
Une pareille transformation est toujours périlleuse. Si heureusement doué que Ton soit, ce n'est point à Tâge où presque tous les grands écrivains ont cessé de produire que Ton peut, sans péril, essayer une métamorphose complète, aborder une carrière nouvelle. S'y ri8que-t-on,il faut» ce semble, puiser en soi les ressources de cotte « palingè* nësie » littéraire, consulter, étudier ses instincts, et bien malhabile, bien imprudent est celui qui, s'étant fait un rôle à part, mettre d'un genre qu'il a créé, se laisse égarer par une puérile émulation jusqu'à se faire le compétiteur, — autant vaut dire le copiste, - des hommes nouveaux qu'il voit en possession de la faveur publique. Pour un athlète vieilli qui, part^il à TEntelle de Virgile, trouvera dans son orgueil irrité la force do châtier un jeune et téméraire rival, combien en verra-t-on déshonorer, en échouant, leur passé glorieux, leur cesto jadis sans égal !
Bulwor débuta, dans ce nouveau conibat, par un roman dont il a été fort peu question, bien qu'il ait élé traduit en France. Night and Momingy — c'est le titre do ce roman, — mélodrame pur et simple, dont le moindre tort était de rappeler, sans l'offacer, YOlivm' Twist de Charles Dickens, demeura, pour ainsi dire, comme non avenu dans la nombreuse famille de Actions du mémo ordre que les Ainsworlh, les James, et tant d'autres encore se hâtaient de livrer à l'appétit du public, réveillé tout à coup par un subit diangement de régime.
Sir Edward Lytton sembla se. tenir pour averti qu'il ne
gagnerait rien à violenter ainsi ses instincts et sa manière. Il revint immëdialetnent au roman historique et savant. Un nouvel échec Ty attendait. Le Dernier des Barons n*eut aucun succès. Aussi, découragé cette fois, le romancier se retira-t-il sous sa tente.
Il y était enfermé depuis quatre années. — et Ton pouvait croire qu*il avait pris définitivement congé de ses lecteurs, — lorsque l'apparition de Lucretia vint prouver que les poètes sont d'humeur tenace, et redescendent volontiers, pour peu qu'un sujet nouveau les captive, dans l'arène vingt fois abandonnée et maudite.
Le romancier relaps nous apprend, — et, ce nous semble, nous l'aurions deviné, — que l'idée première de Lucretia lui parut d'abord propre à la scène. 11 essaya de la réduire aux proportions dramatiques; mais cette fable, trop complexe sans doute, et qui embrassait un trop long espace de temps, échappait à tous les efforts par lesquels l'écrivain voulait la condenser en cinq actes : si bien qu*il finit par se rebuter de cet ingrat travail, et que, tenté par les souvenirs d'Eugène Aram, il essaya de donner un pendaat à ce livre remarquable, — un de ses meilleurs titres à la renommée.
 certains égards, sir Edward Lyttou put se flatter d'avoir réussi. Son livre rappela sur son nom à demi effacé les éclairs orageux de la critique. De tous côtés, on fulmina contre l'auteur de Lucretia ces anathèmes religieux, ces réquisitoires sociaux que la moralité de nos voisins, toujours en éveil, prodigue si aisément dès qu'elle croit apercevoir, dans un ouvrage de quelque valem*, des tendances dangei^uses. Et, bien que Bulwer eût pris toutes les précautions imaginables pour se préserver de ce genre d'accusations, bien qu'il se fût complu à faire ressortir, en toute occasion, le but philosophique de son roman, la
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presse indignée n'en continua pas moins, plusieurs semaines de suite, à tonner contre lui, comme si les scandales de Don Juan étaient à la veille de désoler la pudique Albion. Tout ceci se passait — nous Tavons fait remarquer — en 1847. Nous nous étonnions alors de ces scrupules excessifs. « Nous en sommes réduit, disions-nous, à faire un retour sur nous-mème pour nous bien assurer que la lecture de nos romans-feuilletons ne nous a pas complètement démoralisé, quand nous voyons une réprobation si générale accueillir, en Angleterre, un récit qui nous a paru si simple.» Au surplus, c*est après Tanalyse du livre qu'on pourra décider si la sévérité, en cette occasion, n'a pas été poussée jusqu'à Tintolérance.
Lucretia est un drame en deux parties. Chacune de ces parties enserre un grand nombre d'événements, et constitue un récit complet. Cependant les catastrophes qui remplissent la seconde moitié du roman sont liées par un rapport très-direct à celles que raconte la première. Les deux principaux acteurs ne cessent pas d'occuper la scène, et l'auteur a mis un soin extrême à nuancer chez eux le progrès des passions qui les conduisent, de crime en crime, jusqu'aux derniers excès de la dépravation humaine.
Tel a été ison dessein, telle est la tâche qu'il s'est donnée et qu'il définit ainsi : a La présence du mal en ce monde, 6 mortel! ne doit t'inspircr ni terreur ni doutes. Humble admirateur de l'œuvre divine, impose silence à ton cœur pour qu'il puisse refléter, miroir toujours fidèle, l'ombre aussi bien que la lumière. Vainement ciiercheraistu à comprendre la signification morale d'un paysage, si ton âme cédait à l'aveugle plaisir des sens. Il te faut deux ailes pour t'envoler aux cimes élevées que la vérité ha-
bite... L'une est noire comme Tébène, l'autre resplendit du même éclat que la neige : — celle-là , triste comme ta raison quand elle plonge au fond des abîmes ténébreux ; — celle-ci, triomphante comme ta /bt quand elle monte vers rétoile du matin. »
Il faut donc connaître le mal dans ses principes secrets, dans ses plus horribles conséquences, et cette science est nécessaire à Thomme qui veut comprendre pleinement, et pratiquer dans toute leur rigueur, âes devoirs providentiels.
La théorie poétique de sir Edward Bulwer prêterait matière, on le voit, à de longues discussions; mais nous sommes dispensés de la prendre au sérieux, car ce n est après tout que le préambule d'un roman, Texorde justificatif d'un récit que l'on pensait avoir à présenter avec quelques précautions oratoires.
Arrivons de prime abord dans le château de &1r Miles Saint-John, vieux garçon sexagénaire, et voyons ce qui s'y passait dans les premières années du siècle. Sir Miles était riche et généreux, mais fort entiché de son noble sang. Le sort ne lui avait donné pour héritières directes que deux jeunes orphelines, nées de ses deux sœurs, Suzan Mivers et Lucretia Gtavering. La première expiait, loin de lui» l'immense tort d être le fruit d'une mésalliance ; la seconde, au contraire, n'avait dans les veines que du bon sang patricien. Aussi la traitait-il, de tout point, en fille chérie, tandis qu'il laissait son autre nièce, — content de pourvoir à tous ses besoins, — ' chez un respectable ecclésiastique qui l'avait recueillie après la mort de mistriss Mivers.
L'éducation de Lucretia, surveillée par son oncle avec un soin tout particulier, a motivé chez lui la présence d'un émigré français, le Provençal Dalibard, plus ou moins
compromis dans les intrigues révolutionnaires; et Dalibard, circonspect dans sa conduite, persévérant dans ses vues, a fini par introduire à Laughton un jeune homme, Gabriel-Honorô Varney, dont il prend un soin tout paternel.
Gabriel est, en effet, son fils. II eut pour mère une danseuse célèbre dans les coulisses de l'Opéra. Dalibard, trahi par elle, s*est vengé en la livrant, elle et son complice, à Téchafaud dressé sur la place de la Révolution. Ce n'est pas tout : il a voulu que le fils dont elle l'avait rendu père, à. peine ûgé de sept à huit ans, assistât à la mort de la coupable, et lorsque le fer sanglant tombait sur elle : — Apprends comment meurent ceux qui m'offensent ! murmura Dalibard à l'oreille de l'enfant glacé d'horreur.
Il serait inutile maintenant d'insister sur le caractère du professeur français. Quant à Lucretia, son élève, c'est une jeune flile impétueuse et hautaine, capable de tout entreprendre, portée à tout oser. Elle a bien profité des leçons que Dalibard lui donnait pour la corrompre ; elle a déjoué le plan de ce profond séducteur, à la fois amoureux d'elle et du riche héritage qu'elle doit un jour posséder ; elle l'a mis dans sa dépendance, et s'est réjouie de voir à ses pieds cet homme dont la science, la portée d'esprit, lui avaient d'abord imposé une sorte de vénération.
Maintenant, entre elle et lui, c'est un duel caché, que va compliquer la jalousie de Dalibard, quand il surprendra, chez Lucretia, quelques symptômes de cet amour qu'il n'a pas réussi à lui inspirer.
Lucretia s'est éprise, en effet, d'un jeune homme sans naissance et sans fortune, admis par hasard chez son oncle. Caractère faible, esprit indécis, Mainwaring, — c'est le nom de ce nouveau personnage, — est fasciné
par Tespoir de plaire à cette jeune fille si belle, si supérieure par rinteîligence, et qui ajoute à ces qualités brillantes tous les prestiges de Topulence. Il s*est donc laissé engager dans une liaison d'autant plus coupable, que, s'il est ébloui par l'espoir d'épouser un jour l'héritière de Laughton-Priory, une autre jeune fille, dont il est aimé, lui a inspiré depuis longtemps un amour plus profond, un attachement fondé sur une estime, une admiration bien autrement sincères. Et cette jeune fille, c'est justement Suzan Hivers, — la cousine-germaine de Lucretia, — la nièce déshéritée de sir Miles.
Le plus entier mystère enveloppe Vintrigue déjà nouée entre Lucretia et Mainwaring. L'ambitieuse jeune fille a fait comprendre à son amant que jamais l'orgueilleux parent dont elle espère Théritage ne consentirait à leur union. Il faut donc ajourner, patienter, attendre. Un mal qui ne pardonne guère, et dont les premières atteintes ont déjà ébranlé la robuste constitution de Sir Miles, ne doit pas tarder à le rayer du nombre des vivants. Lucretia ne songe pas à hâter cette mort qui l'affranchira de toute entrave et doit lui permettre d'épouser Mainwaring, mais elle scrute, avec une impatience farouche, les progrès du mal libérateur. La nuit, seule avec ses rêves de bonheur, cette jeune fille, dont une science précoce a desséché l'âme, quitte furtivement son lit virginal, pour chercher, dans des livres de médecine, des promesses sinistres, des espérances coupables.
Dalibard n'a rien perdu de ce drame intime. Gabriel- Honoré surveille, pour le compte de son père, les rapports quotidiens de Mainwaring et de Lucretia; d'autant moins suspect à cette dernière, qu'il s'est fait aussi son espion, et lui révèle les projets de Dalibard. Ainsi, par un double espionnage, ce misérable enfant, — doué d'ailleurs defa-