II
cultes puissantes, et merveilleusement organisé pour les arts, — prélude à une carrière de crimes et d*infamie.
Un jour, Dalibard croit le moment venu d'en finir avec les assiduités de son jeune rival. Non sans prendre auparavant toutes les précautions imaginables pour déguiser son intervention dans les projets de sa redoutable élève, il inspire à son patron quelques scrupules sur Tintimité familière de Lucretia et de Hainwaring, Ces deiui-soupçons se fortifient chez sir Miles, quand il voit sa nièce refuser la main d un cousin ruiné, Giarles Vernon, auquel il eût été charmé de la marier, et alors, sans autres éclaircissetnents, il ftiit sentir à Mainwaring que sa présence à Laughton-Priory ne saurait se prolonger.
Lucretia se garde bien de témoigner le moindre regret, la moindre humeur; mais elle se méfiera désormais do son astucieux professeur, dont, malgré tout, elle a presque deviné les perfides menées. Dalibard s'en aperçoit à son tour, — car ces deux ennemis, dignes Tun de l'autre, savent à merveille se poursuivre et se démasquer.
La santé de sir Miles, de plus en plus vacillante, rend une crise inévitable et prochaine. Les grands coups ne peuvent plus se différer, et Dalibai'd, désespérant de rom* pre autrement les liens qui unissent à un rival odieux l'objet de son amour obstiné, se décide à consommer la ruine de Lucretia.
Le secret de la correspondance qu'elle a nouée avec Mainwaring, — depuisque ce dorniera quitté le château, — a été surpris par GabrieUHonoré, sans cesse aux aguets. Dalibard est ainsi devenu mailla d'un billet où la passion éclate, où l'amante efTrénée laisse voir sans déguisement tout ce qu'elle craint, tout ce qu'elle espère. Que ces lignes brûlantes passent sous les yeux de sir Miles, et d'un seul coup toute l'afTeclion qu'il porte t\ Lucretia sera dô*
truite. Fiez-vous*en ^ Dalibard, — menacé dans cette lettre même, — pour que le hasard (un hasard préparé de longue main), la fasse tomber aux mains du mourant, dont elle doit dissiper les dernières illusions, et changer les dernières volontés,
Lucretia, victime de cette machination ténébreuse, accomplie par Dalibard et son fils, ne peut pas même soupçonner la part qu'ils y ont prise. Brusquement exilée par son oncle, chassée de son cœur aussi bien que de sa maison, privée du splendide héritage qu'il lui destinait, il lui faut encore, — tant la trame a été bien ourdie, — remercier ces deux misérables, qui semblent avoir amorti, autant qu'il était en eux, le courroux de Fonde outragé. Lui, cependant, s'est choisi un autre héritier. Charles Vernon, — ce cousin que Lucretia n'a pas voulu accepter pour époux, — devient le premier légataire désigné par le testament de sir Miles. A son défaut, et si sa postérité venait à s'éteindre, une substitution fait pass^ à miss Mivers et à ses hoirs les beaux domaines de Laughton. Enfin, cette seconde lignée étant épuisée, Lucretia Clavering retrouverait ses droits, qui deviennent, on le voit, fort hypothétiques.
Pour se consoler de celte fortune perdue, il lui reste, avec un legs de 10,000 £ (250,000 francs), l'amour de Mainwaring, cet amour qu'elle a payé si cher, et sur lequel, peut-être, elle a trop compté. Non que Mainwaring, — homme d'honneur, après tout, — refuse de tenir envers la jeune fille déshéritée les engagements qu'il avait pris quand elle était encore appelée à recueillir la succession de sir Miles ; mais, nous l'avons dit, même alors elle n'avait pas la première place dans son cœur. Mainwaring était subjugué par cette volonté si fbrte, et non pas attiré, comme vers Suzan, par un charme doux et vainqueur.
D'ailleurs miss Hivers, résignée et silencieuse, laisse trop bien voir que l'abandon de son amant lui coûtera le bonheur et peut-être la vie. Hainwaring ne peut se dissimuler qu'elle languit et s'étiole, minée par le souvenir du temps où, tendrement aimé d'elle, il s'était volontairement associé à tous ses rêves d'avenir. Une compassioa sincère rapproche Mainwaring de Suzan ; à sa vue, l'ancienne affection, un moment oubliée, renaît plus vive et plus impérieuse que jamais, et Dalibard,-*dont la soaibre figure est encore mêlée à cette complication du drame, — peut s'applaudir de son infatigable persévérance.
Il en est amplement payé lorsque Lucretia, cachée avec lui dans un cabinet voisin de l'appartement où Hainwaring et Suzan se revoient seuls pour la première fois, apprend à n'en pouvoir douter qu'elle est, des deux, la moins aimée.
Trop flère pour accepter un cœur secrètement réservé à une autre, elle s'élance entre les deux amants, rend â Hainwaring les serments qu'elle a reçus de lui, et dépose sur le front de sa cousine évanouie un baiser glacé, une ironique bénédiction. Puis, le cœur pétrifié, ne respirant plus que pour la vengeance, vouée au mal par son infortune, qui laisse en elle une blessure envenimée, elle se livre, sans amour, à l'infâme auteur de sa ruine.
Dalibard, rappelé en France par le premier Consul, y ramène Lucretia, dont il a dompté l'énergique résistance.
Digne prix d'une telle conquête, digne femme d'un tel mari, digne belle-mère d'un enfant comme Gabriel- Honoré, Lucretia est prédestinée au crime comme elle l'est au malheur.
A Paris, après deux ou trois ans de trêve, la lutte recommence, plus acliarnée que jamais, entre ces deux
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ennemis également implacables, également rusés, également inaccessibles aux scrupules ou aux remords : lutte domestique, sourdement menée, qu aucun bruit ne révèle au dehors, et qui doit cependant finir par la mort de Tun des combattants.
Dalibard est Tagresseur. Prodigue comme le sont tous les ambitieux, il a déjà dévoré la plus grande partie de la dot que Lucretia lui avait apportée. Pour suivre la route où il est entré, et qui le mène aux postes les plus élevés du gouvernement, il lui faut de nouvelles ressources. Or la femme d'un opulent fournisseur s'est trouvée sur son chemin tout à propos pour les lui donner. Il s'est fait aimer d'elle, et, — circonstance étrange, — eHe est devenue veuve presque aussitôt après avoir écouté ce terrible adultère.
Lucretia, indifférente aux infidélités de son mari, n'a pas remarqué cette coïncidence; mais Gabriel-Honoré Vamey, — plus attentif, plus expert en trahisons, plus habitué aux forfaits paternels, — Vamey, qui revoit chaque jour la place où le sang de sa mère coulait jadis, versé par Dalibard, — Yarney se chargé d'éclairer cette femme imprudente. S'il agit ainsi, n'allez pas croire à une autre inspiration que celle de l'égoîsme. Gabriel a besoin d'une alliée; les sinistres projets de son père ne le laissent pas dormir tranquille, et ce n'est pas trop que d'être deux pour tenir en échec un scélérat aussi résolu.
Lucretia est avertie. Sans avoir complètement prévu qu'elle en viendrait à cette extrémité d'avoir à défendre sa vie contre le misérable auquel elle s'était donnée, eHe pressentait vaguement un combat terrible, et, à tout hasard, elle était armée. Maintenant qu'elle a pénétré dans le laboratoire où Dalibard, chimiste consommé, prépare les poisons lents cpi'il lui verse chaque jour et qui dé*
94(1 Sm SD^ARD S^lWER lYTTON.
truiient p^u à peu sa robuita coniUtuiion, h utoment ni vonu da tout risquer contre ce féroce onncini.
Or ion beeu-flli connatt h Paria un homme qui, la oan échéant, peut et doit s'employer à lea débarrasser de Dalibard.
C'est un ancien complice de (Indoudal, qui aoupçonno (l^à le mari de Lucretin d'avoir concouru à l'arrestation du martyr vendéen, et qui,-- la chose lui étant prouvée^ ^ a fliit serment de venger, ooâti» que ooOte, son ch^r lAchement assassiné.
Une letti*e dérobée à Dallbard, et qui établit d'une manière victorieuse ses rapports avec la police, passe de» mains de Lucretia dans celles du terrible Pierre tiulllot ; quarante-huit heures après, on trouve le confldeni io Fouché poignardé dans son mystérieux laboratoire.
I.e veuvage de Lucretia ittaugure une partie du roman sur laquelle l'auteur a laissé fort habilement un voile A^ ténèbres» à peine soulevé au dénoAment; on nous permettra, pour nous faire mieux comprondre, d'anticiper ftur ces éclaircissements A dessein n^tardàs. La clarté de rnnalyse exige précisément ce que le récit peut et doit s'interdire, nous peine de ne pas éveiller, ou de satisf^irn trop vite, los curiositén qu'il a mission d'Irriter.
Ùilivrée de son mari, — mais appauvrie, malade, dégoâlée de l'existence, — lucretia revient en Angleterre. Un fatal hasard, si ce n'est \\m volonté fVinesto, la rapprocha de sa cousine Suxan, devenue, après son départ, inistriss Mainwaring, Kn apparence, laicretia n'a conservé aucun souvenir du passé ; mais l'heure où elle s'est vue trahie par le neul homme qu'elle eût aimé ne s'est Jamais effacée de sa mémoire. Klle veut faire expier i son heureuse rivale une félicité qu'elle envisage comme un odieux larcin, et, méditant à froid sa vengeance, — la savourant
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avec délices, ne la perdant pas de vue nn seul jour, — eHe travaille à reprendre sur Tesprit de Mainwaring l'influence qu'elle eut naguère.
Entre eux ilnepei^plus être question d'amour; mais elle flatte une vanité excitable, elle éveille une ambition qui sommeillait ; par d'adroites flatteries et de perfides conseils, elle pousse Mainwaring, banquier estimé, dans la voie des spéculations les plus hasardeuses et les moins permises. Cédant à de funestes suggestions, Mainwaring abuse de la confiance illimitée qu'il inspirait à ses associés ; bref, placé bientôt entre le déshonneur et la ruine, il opte pour celle-ci, quitte les affaires sans un sou vaillant, et meurt au bout de quelque temps, suivi, de près dans la tombe par la frêle et douce Suzan Mivers.
De celte heureuse maison où elle a porté la honte et le trépas, Lucretia s'éloigne un moment consolée; mais les joies du crime triomphant n'ont jamais ni durée ni repos : elles ont laissé dans cette âme aigrie un vague besoin d'expiation, un incurable et profond malaise. Lucretia, lasse de haïr, voudrait se racheter, et cherche de tous côtés une espérance de salut, une réconciliation avec le pouvoir invincible qu'elle dédaignait, qu'elle bravait naguère.
Le hasard la conduit dans une petite ville où quelques enthousiastes et quelques hypoo^ites ont établi une congrégation méthodiste.
En d'autres temps, elle eût ri de leurs momeries, de leur austérité plus apparente que réelle, de leurs discours où respire le plus intolérant fanatisme; mais l'heure est venue où cette superbe intelligence, affaiblie par les tortures intérieures, doit subir le joug réservé aux plus humbles. Lucretia succombe, — égarée dans son repentir, comme elle l'était dans les tristes voies d'où elle essaye de se retirer, — et un prédicant de la petite secte où elle
est entrée prend sur elle assez d'empire pour la déterminer à Tépoùser. Mistriss Dalibard devient mistriss Braddell.
Le ciel semble d*abord bénir cette seconde union, et donne un fils à la belle-mère de Gabriel Vàrney. BientM, cependant, elle prend en haine et en mépris le nouveau mettre qui, profitant d*une éphémère prostration d'âme, s'était imposé à elle, et dont elle ne tarde pas à pénétrer les vues intéressées, les bas et ignobles penchants.
De son côté, Braddell devine le changement survenu dans les dispositions de Lucretia.
Chaque jour éclatent entre eux des mésintelligences de plus en plus graves. Usant de sa supériorité morale pour enlever à Braddell toute l'autorité paternelle, Lucretia le contraint, pour ainsi dire, à faire prévaloir la force physique, son seul avantage. Cette lutte aboutit à des scènes de violence. Lucretia, frappée par son mari, cesse de lui résister; mais, à l'heure même, armée de ces poisons qu'elle a trouvés dans l'héritage de son premier inari» elle s'en sert contre le second.
Un mal mystérieux, dont il devine à moitié l'origine, conduit en peu de temps aux portes du tombeau l'infortuné Braddell.
Quand il sent approcher sa dernière heure, les conseils de ses amis le décident & ne pas souffrir que son unique enfant demeure sous la douteuse tutelle de Lucretia ; et, comme elle s'est éloignée de lui pour mieux détourner les soupçons que sa mort aurait pu éveiller, il fait disparaître, — de concert avec un de ses coreligionnaires en politique, — le fils adoré de Lucretia.
Ici, — la similitude des noms aidant à la similitude des situations, — comment ne pas songer à cette autre Lucrèce que M. Victor Hugo nous a montrée protégeant de
UN SCANDALE LITTÉRAIRE. 2ia
loin un enfant bien-aimé, le seul lien qui la rattache aux devoirs de son sexe, le seul être pour lequel son cœur ait battu d'un amour sans reproches ? Seulement, — moins heureuse que Lucrezia Borgia, — Lucretia Clavering a perduson Gerinaro mystérieux, et toute sa vie va désormais se concentrer sur un seul intérêt ; elle se vouera tout entière aune recherche obstinée pour laquelle bien des ressources lui manquent, malgré Fassistance d'un complice adroit et dévoué, Gabriel Varney, qu'elle retrouve, et sur lequel, femme toujours supérieure, elle reprend' bientôt son ancien ascendant.
Maintenant que, sans en briser le fil, nous avons suivi une narration qui embrasse près de trente années, il est temps de lever le rideau sur la seconde partie, les derniers actes, si vous voulez, de celte longue tragédie bourgeoise.
Le propriétaire de Laughton-Priory, le cousin Vernon, est mort sans avoir voulu revoir Lucretia. Il n'a laissé qu'un fils, — le Jeune Perceval Saint-John, — confié à une mère accomplie, et qui a déjà plus de vingt ans à l'époque où nous transportons nos lecteurs.
De leur côté, Suzan Hivers et Mainwaring, morts tous les deux, ainsi que nous l'avons dit, n'ont aussi laissé qu'un enfant, miss Helen Mainwaring.
Lucretia, sa plus proche parente, a su, par la régularité de sa vie, et en faisant appel à* la compassion de ses proches, attirer auprès d'elle cette jeune fille. Ange de douceur et de beauté, miss Mainwaring croit remplir un devoir pieux en assistant sa tante, réduite, par ses infirmités, à ne pas bouger du fauteuil où elle est confinée.
Quels sont les projets de Lucretia ?
Nul ne les saurait deviner. Elle-même peut-être n'a pas
m) sîn RnwAnD dul.nver lytton.
encore moBUré toutes les chances de Tavenir» et tout au plus est-il entri\ dans Ba pensée qu*ft un jour donné son autorité surHelen, la défén^nce de cette noble enfant et la perversité de Gabriel Varney lui offriraient un moyen de raffiner encore sur la vengeance qu'elle a déjà tirée de Mainwaring et de Suzan.
Ceci, toutcrois, n'est qu'une hypothèse. Lucretia, nous le répétons, n'a rien décidé, rien prévu. Les événements doivent régler sa conduite; et» par exempte, si Perf eval venait ft mourir, — si par sa mort Helen Hivers devenait rhéritière de Laughton, - Lucretia ne serait-elle pas heureuse d'y rentrer avec sa niére, cette niéco qu'elle aurait protégée dans le malheur, et dont elle aurait le droit de partager la prospérité inattendue?
Les choses tournent autrement.
Des circonstances purement fortuites, le tumulte d'une Tète publique, les grossières attaques de deux passants avinés, amènent entre Helen et Perceval une de ces ren* contres invraisemblables dont un romancier véritable* ment habile ne prend pas volontiers la responsabilité. Le jeune homme s'éprend de la jeune fille qu'il a secourue; il la suit, apprend son nom, et,^charmé de lui tenir d^à par les liens du sang, — il ^e présente directement chrx iiuoretia pour y retrouver Molrn.
Ainsi la redoutable empoisonneuse les tient tous los deux sous sa main. Inutile de dire qu'elle favorise leurs entrevuêSi qu'elle fomente leur amour naissanti
Son but ne lui est pourtant pas encore trés^clatrement défini.
Tout d'abord, même, en la voyant réchauffer sa vieillesse auprès de ces jeunes ardeurs, qu'elle semble contempler avec un attendrissement mélancolique; — en la voyant résister aux e.\citntions de Varney, qui ne com-
prend pas, scélérat vulgaire, pourquoi elle tarde à frapper, — on peut espérer que cette vengeance implacable est à la fin désarmée.
D'ailleurs, quel motif armerait Lucretia contre ces deux enfants? Si Helen épouse son cousin, leur tante exilée ne rentrera-t-elle pas avec eux sous le toit héréditaire? N'estelle pas certaine d y finir ses jours, entourée d'affection et de soins ? Est-ce bien la peine, — pour acquérir sur ce magnifique domaine des droits qu'elle ne peut léguer à personne, — de s'exposer encore une fois à l'infamie et à une mort ignominieuse ?
Cet intérêt qui semble manquer à Lucretia, les événements vont le lui donner.
Des indices, qui présentent à l'esprit une sérieuse probabilité, lui font croire qu'elle a retrouvé son fils dans la personne d'un jeune homme plein d'énergie et de talent, que ses débuts, comme avocat et conmie écrivain, semblent promettre aux plus belles destinées.
John Ârd^orth porte justement le nom de lami auquel Braddell avait confié le soin de faire disparaître son fils* il est -sans parents, sans protecteurs connus, seul au monde. Il a été élevé par ce même ministre qui naguère avait été chargé de Suzan Mivers. L'époque à laquelle il lui fut confié répond assez à celle où mistriss Braddell s'est vu enlever son enfant. Bref, celte dernière a tout lieu de penser que John Ardworth est bien l'unique fruit de ses entrailles, et c'est avec toute la sollicitude, tout Torgueil d'une mère qu'elle apprécie à quel point, — si cette supposition venait à se vérifier, — il serait flatteur pour elle de le déclarer son héritier.
Hais alors, à ce fils déjà illustre, — à cet orateur éloquent, à cet homme de fer et de feu, athlète tout formé pour les luttes parlementaires, — ne faudra-t-il pas ouvrir la route
852 Sin EDWARD BULWEA LYTTOM.
de l'opulence et des honneurs? Lucretia BOufTrira-t'elle qu*il use ses plus belles années à jeter les fondements obscurs d'une fortune qu'elle pourrait lui donner dés demain, si Helen et Perceval avaient cessé d'exister?
Nous vous parlions de Lucrezia Borgia : que pensez-vous qu'elle eût fait à la place de Lucretia GlaveringY
Celle-ci, pourtant, hésite encore. L'identité de John Ardworth avec Vincent Braddell (l'enfant perdu) n'est point assez évidente à ses yeux pour justifler le double ineurirc destiné à le faire riche et puissant. Un reste de pitié, que tant de forfaits ont laissé au fond de ce cœur endurci, Témeut et la trouble quand elle arrête ses yeux sur les deux victimes qu'il faut immoler, — toutes deux jeunes, souriantes, marchant au bonheur la main dans la main, enivrées d'amoureuses espérances.
Toutefois,— on le sent, — la moindre complication dans cette situation déjà violente, une révélation jusque-là retardée, un mauvais conseil de Varncy, qui lui-mémo est aux abois sous le coup de poursuites déshonorantes, peut tout à coup faire pencher la balance de mort, indécise encore entre les mains de Lucretia.
La crise se déclare quand la mère de Perceval apprend, en Italie, que son (Ils, peu au courant des chroniques de famille, a noué des relations assez intimes avec la veuve de Dalibard et de Braddell.
Effrayée pour lui de ce rapprochement inattendu, effrayée surtout de le voir épris d'une jeune flile élevée par une tante comme Lucretia, la prudente veuve de sir Charles Ver non envoie à Londres le subrogé-tuteur de Perr>eval, — un brave militaire, homme d'expérience et de résolution,— pour éclairer son jeune pupille sur les menaçantes intrigues dont il est entouré.
Ni Lucretia ni Vamey ne s*y trompent. Vne seule etpli-
UN SCANDALE LITTëRAIRE 253
cation, révélant à Perceval leur existence passée, peut et doit le soustraire pour jamais à leur influence.
D'ailleurs, les preuves cherchées avec tant d'ardeur par Lucretia, ces preuves qui doivent l'aider à établir la véritable filiation de John Ardworlh, se multiplient et se corroborent chaque jour.
Varney est donc bien fort quand il insiste pour que sa comphcene s'expose plus à perdre, par de nouveaux délais, le fruit de tant de machinations et de tant d'habiles menées. Aujourd'hui, admis à Laughton-Priory, ils ont à leur merci tous les moyens d'en finir sans que leurs crimes soient connus, sans que leur culpabilité du moins puisse être prouvée. Dans quelques jours, — chassés de cette maison où ils ne sont rentrés que par surprise, — ils seront contraints de tout hasarder pour en venir à l'exécution de leurs horribles projets.
Lucretia, vaincue, se décide enfin..
Chaque nuit, dans l'ombre où ses vêtements noirs lui permettent de glisser invisible, cette fausse paralytique, dont personnne ne songe à surveiller le sommeil, s'en va, d'un pas agile et furtif, jusqu'au chevet d'Helen endormie. Quelques gouttes d'une liqueur subtile, qui n'aUére ni la faible saveur, ni la limpidité du breuvage le plus innocent, sont mêlées par elle à la potion qu'Helen doit prendre chaque matin. Aussi la jeune fiancée, d'abord faiblement indisposée, sent-elle aggraver ce mal dont les symptômes, connus des médecins, ne donnent aucun soupçon. Une toux de plus en plus sèche, une angoisse spasmodique qui semble annoncer un anévrisme, préparent les esprits à quelque subite catastrophe.
Helen, mieux que toute autre, sent les rapides progrès des souffrances qui la détruisent ; mais ce qu'elle en peut dire n'est pas de nature à éclairer ceux qui la soignent, 11. 22
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et San amant désespéré la voit s^éteindre rapidement sous ses yeux, sans rien pouvoir opposer à ces nocturnes visitalions du meurtre, qui poursuit froidement son travail infernal.
Ce que Perceval ignore, un homme cependant pourrait le lui dire; car cet homme a surpris, par hasard, l'em* poisonneuse errant dans les longues galeries du chftteau, sans bruit, sans lumière, noire de'^a tète aux pieds. Mais quand bien même Becky Carrutfaers, — ce pauvre balayeur des rues, dont Perceval, par pure charité, a fait un groom d'écurie, — quand bien même il oserait soupçonner Lucretia, aurait-il chance d'être écouté? Être abject, infirme, dégradé s'il en fut, a maître Beck » ne hasarde pas même une conjecture, et l'œuvre de mort se continue sans obstacle.
Quant à Perceval, condamné comme Helen, il ne doit périr qu'après elle. •
C'est dans les paroxysmes de sa première douleur, c'est au sein de son désespoir convulsif, que les deux complices, — passés maîtres dans leur art terrible, — comptent le foudroyer par un de leurs plus violents poisons. Celui-ci pousse le sang vers le cerveau, détermine le délire, les ébranlements nerveux, la mort enfin, sans que le médecin révoque en doute^ un seul moment, la connexion apparente de ces phénomènes avec ceux d'un chagrin devenu tout à coup intolérable, et de la folie que ce chagrin peut déterminer en quelques heures.
A ce plan si bien combiné, — à ces projets sinistres pour lesquels Valchimie de Dalibard fournit des moyens infaillibleS)— il semble que les deux amants ne'peuvent échapper. L'action calculée du poison a déjà relâché les fibres musculaires, et dénaturé la couleur des tissus, autour du cOËur d'Helen. Le scalpel du chirurgien y fouillerait main*
tenant sans démentir les probabilités d'une mort causée par Yangina pectoris, ce mal si difficile à combattre chez les sujets nerveux que de vives émotions ont coup sur coup agités. Nous avons vu comment Perceval doit périr : qui donc pourrait sauver Tun ou l'autre?
A Becky Carruthers, — personnage plus important qu'on n'a pu le supposer d'abord, — cette mission est réservée.
Déjà inquiet, depuis sa découverte nocturne, il surveille les menées de Varney et de Lucrelia, et, lorsqu'au milieu du désordre que causent les souffrances de la mourante Helen, ils croient pouvoir se ménager une secrète conférence, où les dernières mesures à prendre seront concertées entre eux, cette entrevue a pour témoin le pauvre Beck, caché, comme Polonius, derrière une tapisserie de haute lisse. 11 entend les deux complices projeter le crime qui va les débarrasser de Perceval, son maître adoré. Il les voit jeter au feu, — une fois qu'ils ont mis à part le poison préparé pour ce dernier forfait, — tous les mortels trésors que Dalibard avait entassés. Lucretia, seulement, passe à son doigt une bague tombée en dehors de la cassette mystérieuse.
Cette bague est faite sur le modèle de celles qui servaient aux empoisonneurs italiens du seizième siècle; elle ressemble à cette petite clef d'or que César Borgîa confiait à celui de ses courtisans dont il voulait se défaire sans scandale. Une pointe cachée, et qui laisse à peine trace de la blessure qu'elle a ouverte, un puissant venin chassé sans le moindre effort dans l'imperceptible déchirure de l'épiderme, composent cette arme redoutable.
Or, tout à coup, lorsque Varney l'a quittée, Lucretia, tournée vers une glace, y voit l'honnête espion se glisser
à petit bruit vers la porte. Sur ses traits décomposés, elle lit Tassuranco qu'il a surpris l'entretien qu'elle vient d'avoir avec son beau-fils.
D'un seul bond, la prétondue malade est devant cet honimei qui balbutie d'incohérentes réponses à ses questions pressantes et rapides. Devinant qu'il est décidé à fuir — et probablement à dénoncer ce qu'il a pu appren* (]re, — elle n'hésite pas à le retenir violemment. Beck repousse cette vipère qui se roule autour de lui, et, — quand elle sent qu'il va échapper à ses étreintes, — elle presse contre son poignet découvert la bague venimeuse.
Certaine alors qu'il n'a pas longtemps à vivre, elle lo voit partir avec moins de crainte, Varney, cependant, averti par elle, s'élance à toute bride sur les traces du groom fugitif, qui, monté sur le meilleur cheval de l'écurie, court au-dûvant de Perceval pour le mettre en garde contre les deux assassins.
Maintenant, l'heure du châtiment a sonné, car ce pauvre valet méprisé, — ce mendiant que Perceval a recueilli dans la boue de Londres, — Becky Garruthers, que Lucretia vient de tuer à l'heure même, ^ est précisément ce (Ils tant cherché pour qui elle entassait ainsi crime sur crime ; — et John Ardworth est bien le fils de Walter Ardworth, l'ami de Braddell.
Le mystère qui entourait son existence, l'abandon où il a été laissé, tiennent seulement à ce que Walter Ardworth, uni à une femme indigne de lui, était passé aux Indes pour y contracter un autre mariage, effaçant, autant qu'il le pouvait, tout vestige du premier.
Nous laisserons volontiers au lecteur le soin de composer lui-même la scène finale de cet horrible drame. Il devinera sans peine comment le romancier, — gardant pour cette heure suprême toutes les révélations qui
doivent écraser sa détestable héroïne, — la fait passerpar mille angoisses graduées, depuis le moment où elle apprend qu'elle doit renoncer à être jamais la mère de John Ardworth, jusqu'à celui où Becky lui est ramené, livide» rongé par le poison qu'elle-même a fait couler dans ses veines; illa maudit, la dénonce, et vomitsur sa robe, avec une dernière imprécation, un flot de sang dont il semble que Lucretia doit rester à jamais souillée, comme sont encore empreints du sang de Rizzio les parquets séculaires d'Holy-Rood.
Helen meurt aussi; mais Perceval est sauvé.
Vamey, arrêté pour crime de faux, est déporté à la Nouvelle-Galles. .
Lucretia finit ses jours dans une maison d* aliénés, échappant par ce destin, plus triste que la mort même, aux justes représailles de la loi.
A cette manière violente, exagérée, tumultueuse, et froidement symétrique de disposer ce qu'on pourrait appeler son «tableau final, » vous avez reconnu le romancier vulgaire, l'émule attentif des narrateurs de second ordre. Néanmoins il ne faudrait pas s'en tenir, — même pour le roman dont nous venons de terminer l'analyse, -— à cette appréciation sommaire et trop dédaigneuse. Un écrivain d'élite, un homme érudit comme l'est ^r Edward Lytton, se retrouve encore, même lorsqu'il fait tout son possible pour effacer sa supériorité gênante, et se mettre au niveau des intelligences les plus communes. Vainement écarfe-t-il avec un soin extrême les qualités qu'il suppose antipathiques à ses lecteurs dégénérés : malgré lui, à son insu, ses anciennes habitudes l'emportent encore par moments, et le ramènent au temps où, — stimulé par une ambition plus noble, — au lieu de rivaliser avec la plèbe des conteurs nouveaux, il aspirait à effacer
S58 SIR EBWAnn BUIWEH LYTTON.
les gloires passées, à remplacer Maturin, Walter Scott, à éclipser llook et Plumer Ward dans leurs tableaux fas^ hionablesy à défler la critique sévère des Lockhnrt et des Macaulay.
Ainsi, dans toute la première partie de Lucretia, vous rencontrerez des tableaux d'intérieur, des physionomies, des caractères, qui rappellent la meilleure manière et les meilleurs jours de l'écrivain .
1/intèrieur de Laughton-Priory, les manies, les préjugés du vieux sir Miles, son orgueil héréditaire constamment aux prises avec la générosité de son cœur» tout, jusqu'à la date exacte de son élégance, jusqu'aux particularités de son costume, en fait un portrait excellent. Vous diriez les touches exactes et flnes de notre Meissonnier, et la vigueur ténue de ses daguerréotypes au pinceau. Sir Miles est un (jentleman de la vieille école, encore poudrÀ en 1800, un digne contemporain de lord Chesterfleld, un digne convive dos petits soupers de mistriss Clive ; son jabot de dentelle et saupoudré du meilleur martinique, sa canne à poignée transversale, son petit chapeau à bras, sa tabatière d'émail encadrant un portrait de femme, ses trois ou quatre pipes en terre cuite, — car les houkahsy les mmchanms^ n'étaient pas encore à la mode, — indiquent nettement la destinée et les transformations de cet ex-^feau devenu gentilhomme campagnard i autrefois célèbre dans les chroniques de boudoir, depuis héros populaire des county-meetings et des festivals agri« coles.
Vernon appartient à une autre génération, et mille détails caractéristiques le distinguent de son oncle. Ce dernier était un beau; Vernon est un buck.
Les bticks,^ que les dandies ont remplacé, —faisaient état de mépriser la tendance madrlgalesque et Teaprit
gourmé de leurs prédécesseurs. Ils mettaient leur gloire à se montrer plus virils, plus énergiques, plus robustes que ces copistes efféminés des belles manières françaises. Pour briller parmi eux, il fallait boire sec, jouer gros jeu, être bon écuyer, bon cocher, ferme joueur de paume, ne reculer devant aucune débauche, si dangereuse et si fatigante qu'eHe fût, enfin mener la vie comme une course à fond de train, et dépenser largement les trésors de force ou de santé qu'on avait reçus du ciel. Un btick qui survi* vait à son orageuse jeunesse était un homme pour long- . temps éprouvé; mais bon nombre des jockeys engagés dans ce redoutable tournoi mouraient avant d'avoir franchi la moitié de Thippodrome.
Soit dit en passant, nous avons eu en France, — et vers la même époque, — une espèce d'élégants analogue à celle-ci, et copiés d'après elle. Ils florissaient vers le début de la Révolution; quelques-uns se retrouvent parmi les mtiscadins du Directoire. Nous les voyons se colleter bel et bien avec les musculeux ouvriers du a faubourg Antoine, » quand ceux-ci se moquaient de leurs ridicules cadenettes, — disputer aux jockeys anglais les prix des courses, — conduire au Champ-de-Mars, en véritable four-in-liandy des chars romains attelés de quatre chevaux, — déjeuner en nageant sur la Seine, — courre le cerf avec Ouvrard dans les bois du Raincy, — et figurer, athlètes infatigables, dans les orgies du Luxembourg, où Barras aimait à les mettre aux prises avec les faciles beautés dont il s'entourait. Napoléon, qui n'aimait pas les vices exubérants et voyants, les richesses indisciplinées et les scandales inutiles, dispersa dans ses armées ou dans ses préfectures T élite de la « jeunesse dorée. » Les derniers débris de cette génération s'en vont aujourd'hui, l'un après l'autre, jetant un regard de mépris
900 SIR EDWARD DULWEU UTTOI).
sur nos prudentes folies, nos désordres énervés, nos merveilleux à corsets, nos estomacs blasés et paresseux, nos amours languissants, nos facultés bornées en tout genre.
Notons aussi — après cette digression tout à fait hors d^œuvre — un véritable talent dans la maniera dont le personnage de Lucretia Clavering se présente tout d a^ bord au lecteur.
Rien ne fait présager en elle cette héroffie de mélodrame hérissée et pantelante, cette mère insensée et furibonde, qui nous gâte le dénoùment du livre. Elle est jeune, belle, et un peu froide, un peu hautaine; mais le Génie du mal ne lui est encore apparu que dans le dèsordre des rêves. Elle ose à peine s*avouer à elle-même ce | vague désir, cetle ambition cruelle qui lui font étudier | avec une impatiente curiosité les dispositions apoplec- i tiques de son vieil oncle. Encore a4-clle, à ses propres | yeux, une sorte de justification, car c'est Tamour, et non > pas une passion plus vile, qui lui inspire celte pensée mauvaise. Elle ne voit point dans sir Miles le riche célibataire dont elle doit hériter, mais le protecteur impérieux qui Ta séparée de Mainwaring, et ne consentira jamais à ifur mariage. Elle est encore bien loin, la femme qui, plus tard, se débarrassera coup sur coup de deux maris; et cependant on entrevoit, nuage menaçant au sein d*uii ciel encore azuré, les instincts funestes que le temps et le malheur développeront. Non, ce n*est pas en vain que Dalibard a voulu étendre, au delà des justes bornes, la science de celte enfant précoce; ce n'est pas en vain que, pour renchainer à lui, — dupe de l'admiration qu'il lui avait d'abord inspirée, — il lui a livré les trésors de son expérience consommée, lui apprenant en même temps à dissimuler cette périlleuse richesse. Maintenant, foi te
UN SCANDALE LITTÉRAIRE. Ui
contre lui de ses propres leçons, — forte de ces aveux qu'elle a provoques, en quelque sorte, pourle mettre à sa merci, — elle abuse des avantage qu'il lui a laisse prendre; elle tyrannise sans remords ni pitié ce précepteur amoureux, et, dans la lutte qui s'engage entre eux, — lutte d'où elle sortira vaincue, — sans manquer aux convenances de son âge» de son sexe ou de son rang, elle se révèle hasardeuse, insolente, ironique, implacable, à ce point que l'on peut tout attendre, dans l'avenir, d'une nature déjà si corrompue.
Quand nous la retrouvons à Paris, — après la ruine de toutes ses espérances, — la maladie morale dont elle est atteinte, la hideuse lèpre du crime n'a fait que des progrès cachés; Lucretia Dalibard, comme Lucretia Clavering, est encore innocente aux yeux des hommes, et c'est un trait où se retrouve le romancier d'élite, que de n'avoir point précipité d'un seul coup dans l'abime cette âme désespérée. Caractère vicieux, mais énergique, Lucretia ne doit point succomber au premier choc. Elle tomberait sans cela dans la catégorie des scélérats vulgaires, et cesserait de nous intéresser, tandis qu'en la voyant affaissée sous le poids des regrets, engourdie par le froid despotisme de son mari, ne prenant plus souci d'elle-même ni de sa destinée, on éprouve une sorte de sympathie pour cette malheureuse victime de l'égoïste et sanguinaire Dalibard.
En créant le personnage de Varney, sir Edward Lytton semble s'être proposé de faire le procès à notre époque tout entière. Gabriel-Honoré, fils d'une danseuse et d'un savant, — artiste incomplet, — - épicurien frivole, indolent, présomptueux, — prenant pour les dons incompris du génie certaine facilité superficielle dont il abuse, — et pour un signe de distinction aristocratique le goût des
m Sin EDWARD BULWER LYTTON.
plaisirs, des prodigalités insolentes, des ftinftironnados audacieuses, — GabrieUHonoré , disons-nous, résumo asseï fldôlement la corruption de la jeunesse contemporaine. Ajoutei à cette corruption de Tesprit et des sens un ëgolsine glacô, un mépris souverain pour les vertus qui ne sont pas A sa portée : vous avei un type déplorablemont vrai, une dissection déplorableinent exacte de toute une classe d*éires qui appartiennent exclusive» ment & notre civilisation raffinée, à nos mœurs amollies ; — - vicieux efféminés, autour desquels une monteuse èlégance dissimule les plus vils penchants, les plus honteuses faiblesses.
Parmi les jugements sévères que la presse anglaise a portés contre Tauteur do Lucrêtia^ il en est un qui devait attirer particulièrement notre attention. Il a été dit que sir Edward Bulwer Lytton imitait, de propos délibéré, les romanciers Avançais, que Tinfluence littéraire' de Baltac, Sue, etc., se faisait sentir, d'un bout A Tautre, dans celte œuvre nouvelle; or c*est là, aujourd'hui encore, Tinculpation la plus grave qui puisse atteindre un écrivain anglais, et nous croyons qu'on aurait pu Tépargner & sir Kd. Lytton. Cependant, comme il fiut tenir compte des moindres indices, nous avouerons que les doctrines sociales et philantropiques dont certains de nos romanciers s'étaient imbus à la veille d'une révolution imminente ont bien pu inspirer â Tautour de hwretia le réie de Becky Carruthers, le balayeur des rues, et celui do Grabman, le jurisconsulte de bas étage. On supposerait même, sans trop dinvraisomblance, que Bulwer a voulu donner un hideux pondant 6 certains portraits, commo ceux du Chourinour, du Maître d'École, du Squelette, quand il a glissé dans son romm la figure épouvantable du Dody-Snatcher^^ le voleur de cadavres, — qu'il Unit
par accoupler à Varney Vempoisoniieur, sur les baiics du navire qui emporte ces deux misérables. A vrai dire, néanmoins, ce n'est là qu'une imitation fort incomplète, portant sur quelques détails accessoires, et d'ailleurs, — ainsi que nous le disions en commençant, — Bulwer a pu choisir ses modèles en ce genre parmi ses compatriotes. Dickens dans Oliver Twist, Harrison Ainsworlh dans Jack Sheppardj — et les copistes de l'un et de l'autre, dans des centaines de romans anonymes,— ont analysé des existences non moins souillées, non moins infimes que celles qui tiennent tant de place dans le dernier récit de sir Ed. Lytton.
Nous sommes donc en droit de repousser, comme une accusation légèrement portée, cette solidarité que l'on voulait établir entre les horreurs tant reprochées à Lucretia et celles que l'on signalait, — que l'on signalerait encore, à bon droit — dans quelques-uns de nos romans^feuilletons.
Ce qui nous porterait surtout à douter de cette imitation directe, c'est précisément ce qui a valu à sir Edward Lytton tant d'acrimonieux réquisitoires : — une petite note, imprudemment loyale, par laquelle le romancier anglais reconnaît avoir librement plagié (freely plagiarized), dans un roman de M. de Balzac, une description qui l'avait frappé*. L'aveu spontané d'un plagiat partiel n'implique-t-il pas en effet que l'auteur de Lucretia se sentait, pour le reste de son livre, à l'abri de cette espèce de reproche? S'il l'eût redouté, ne se serait-il pas bien gardé de se dénoncer ainsi lui-même, et de donner l'éveil à la critique?
Ce que nous disons des origines littéraires» nous le di*
* ïjucretia, tome II, p. 79 et 80.
sons aussi des sources qu'on pourrait appeler Jiistoriques.
Au premier abord, on pourrait croire que Lucretia Clavering est Teffigie, tant soit peu dénaturée, d'une femme à qui la presse française fit naguère une célébrité déplorable. On est d'autant mieux confirmé dans cette opinion, que l'on sait davantage, à quel point le procès du Glandier préoccupa nos voisins, et quelles terribles conclusions leurs écrivains en tirèrent contre la société française, con* ti^ la littérature moderne, contre Téducation que les femmes reçoivent chei nous. Ce fut, on s'en souvient, un toile universel do rhonnôtc et religieuse Angleterre contre la France atliée et perverse, — anatkéme injuste comme la plupart des anathémes» et que ne justifiait nullement la moralité comparée des deux pays. Toutefois, nonobstant la vraisemblance des conjectures que l'on pourrait former ù cet égaitl, elles sont démenties par Técrivain» qui nous dit expressément de quels faits réels il s'est inspiré.
Persuadé que le grand mal de notre époque est une ambition impatiente de tout délai, antipathique à tout travail, il voulait exposer à sa manière, sous forme de drame ou de roman, les vérités morales qui pourraient le mieux combattre ces dispositions funestes, lorsqu'un favorable hasard lui fournit un cadre éminemment approprié à ses vues.
« Ce hasard m'a fait connaître, poursuit-il, la double histoire de deux criminels qui ont vécu de notre temps, — histoire aussi remarquable par la noirceur et le nombre des forfaits commis que par le caraclùre des deux scélérats qui en étaient les auteurs : Tun, doué des plus brillantes facultés, de l'es; rit le plus vif, de l'humeur la plus gaie; l'autre» non moins distingué par son savoir et par ses aptitudes intelleclucUes; si bien que l'examen et Ta-
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nalyse de ces perversités exceptionnelles devinrent pour moi une étude remplie d 'intérêt et de sombre curiosité*. »
On a complété cette demi-confidence ; on a nommé l'un des personnages ainsi désignés par l'auteur de Lucretia,
t{ Dans le fait, disait à ce sujet un critique anglais, les rangs moyens de la société, à Londres, ont vomi un scélérat de tout point pareil à Varney, et il y a de ceci assez peu d'années pour que l'on n'en ait pas encore perdu tout souvenir. Le procès de Wainwright, et la manière dont il fut soustrait à une mort ignominieuse, se rattachent à un ensemble d'infamies et de meurtres bien autrement effrayant que le récit de sir Edward Lytton. Nous ignorons, ajoutait le Reviewery d'après qui fut tracé le portrait de Lucretia... »
Sur ce point, en effet, les opinions différent, et les versions mystérieuses qu'on a fait circuler ne sont pas en rapport les unes avec les autres ; mais il est resté avéré que nos chroniques judiciaires n'avaient rien à revendiquer dans celte odieuse création, ou pour mieux direddns cette affreuse image.
Nous constatons avec plaisir ce simple fait, qui nous paraît une réfutation indirecte de toutes les malédictions lancées contre nous, à plusieurs reprises, mais surtout en 1842, par les écrivains anonymes de la presse anglaise. La société qui donne naissance à une Lucretia Clavering ne saurait foudroyer de très-haut celle qui a repoussé de son sein la misérable condamnée de Brives.
Le roman de sir Edward Lytton, par lequel il semble
* LucretiOf préface, p, vui.