‹ Originaux et beaux esprits de l'Angleterre contemporaineChapitre 24 sur 29 · II · texte numérisé non relu

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devoir clore une longue et laborieuse carrière littéraire S était fort impatiemment attendu ; il a été lu avec avidité, critiqué avec amertume, et, selon nous, il ne méritait ni tant d'intérêt ni tant de haine. Ce n'est pas à dire qu'il soit indigne de toute attention, et, en songeant à cette longue série de récits qui forment le bagage littéraire de Dulwer, nous ne regrettons pas que celui-ci nous ait fourni l'occasion d'apprécier un talent incomplet sans nul doute, — ' gâté par des manies, des affectations regrettables, — plus élevé pourtant, plus littéraire, plus consciencieux que ses détracteurs ne veulent bien en convenir.

Au lieu de se montrer si sévères pour l'auteur de Lucretia^ ceux-ci eussent mieux fait de rechercher la cause des défauts qu'ils relevaient si amèrement.

On pouvait agiter, à ce propos, une question intéressante. Il y avait à se demander jusqu'à quel point les défauts de Bulwer dérivent de l'activité, de la curiosité excessives qui l'ont tour à tour entraîné sur tant de voies diflérentes.

Remarquons-le, ce besoin de tout apprendre, de tout essayer, — apanage sublime des esprits supérieurs, — est une tendance maladive chez les intelligences de second ordre, qui s'assimilent incomplètement le butin do leurs avides recherches, et portent avec fatigue ce fardeau imprudemment soulevé.

La science ac(|uise nous profite justement dans la proportion des facultés qui nous étaient données pour l'acquérir. Quand elle dépasse cette mesure, elle risque de détruire en nous l'équilibre nécessaire, de chasser le naturel, d'eflacer la spontanéité, de contrarier, de gêner les

' Prévision bien gratuilCi et heureusement démentie par les l'ails, ainsi qu'on a pu le voir dans une des notes précédentes;

UN SCANDALE LITTËRAIBE. 207

allures deFespritet du style. Les idées, se raffinant, deviennent subtiles et bizarres ; le trait vif et franc se cbange en acutesse; on était correct, on incline au purisme, l'érudition . s'exagère, et la pédanterie n'est pas loin ; — bref, les prétentions grandissent, et le mérite diminue d'autant.

Serait-ce là, par hasard, l'histoire secrète de la décadence notée par nous dans les œuvres successives de Bulwer ? Ou n'est-il tout simplement qu'un écrivain comme tant d'autres, dérouté dans ses calculs par l'inconstance capricieuse de ses> lecteurs? Le succès a tourné la tète à bien des gens : pourquoi donc une défaveur imméritée n'agirait-elle pas de même sur l'esprit de celui qui en est victime*?

Peut- être n'est-ce pas trop du concours de ces deux causes pour expliquer la distance qui sépare les débuts de Bulwer de ses dernières productions.

Quoi qu'il en soit, l'auteur d'Eugène Aram n'en reste pas moins une des figures les plus remarquables que puisse nous offrir, dans son état actuel, la littérature des Trois Royaumes. Nous avons dû tenter déplacer cette figure à son rang et sous son vrai jour, avant qu'elle se perdît dans ces limbes attristés par les ténèbres, où les

* En réimprimant ces pages, treize ans après leur première publication, nous sommes tenté de résoudre aflirmativement la question que nous nous posions ici. Sir Edward Bulwer Lytton a semblé retrouver son talent, quand la vogue lui est revenue. Le grand et légitime succès des Caxton a été pour lui tîomme une occasion de rajeunissement, comme un flot de sève nouvelle. Le Qu'en fera-t'il? est là pour attester cet heureux résultat. Si les applaudissements ont cette favorable fécondité, peut-être valènt-ils mieux que la critique. — Belle hypothèse à élucider dans quelque cénacle littéraire.

SOS RIR EDWARD DULV^KR LYTTÛN.

beaux espriiii que lu baptémo glorieux n*a point da«»^fi parmi les « élus n dn Tavanir , se tiennent, comrnala dit Danta, avec h» petU$ innocenté morim par le» denlH de la MorlK

• // Purgatorio, cttula vu, ni. iO,

Ce n'est pas tous les jours qu'on rencontre sur son chemin un pica7v littéraire, un vrai bohémien, comme George Borrow : espèce de Juif errant, — j*en demande pardon à la Société biblique dont il est, dont il fut du moins un des missionnaires ; — homme d'aventure, de hasard, de ressources imprévues, ne doutant de rien, ne redoutant rien, domptant le danger par l'audace, et la pauvreté par la résignation philosophique; — esprit subtil d'ailleurs, mais plein de caprices, de goûts bizarres, d'instincts contradictoires et heurtés ; — Gil Blas philologue, Lazarille érudit, don Guzman poète et rêveur, quand le rêve et la poésie le prennent ; par-dessus tout, et avant tout, épris dô sa liberté, qu'il garderait même sous la

* ÏMV'Engro, the Scholar, the Gypsy and the Priest, by George Borrow. — Londoii, Miirray, 4851.

livrée... où Ton serait tente de croire qu'elle se trouve le plus souvent!

Étrange camarade, en vérité!

Lorsque parut son premier ouvrage, la Monographie des Bohémiens espagnols \ on lui trouva une saveur étrange : — celle du vrai. Il était évident que Tauteur avait pratiqué son sujet. On ne pouvait douter qu*il ne parlât le pur rommanyy qu'il ne possédât la' tradition ungara dans ce qu'elle a de plus mystérieux.

11 établissait sa compétence parfaite sobre las cosas de Egypto par les rapprochements ingénieux qu'il faisait entre les tribus ziganes eiTantes sur les steppes russes, les gitanos qu'il avait découverts et hantés dans les faubourgs de Badajoz, et les gypsies qui essaiment autour du turf de Newmarket. Or ce n'est pas là une science vulgaire. On ne l'achète pas, toute digérée, de quelque professeur & cachets. On la chercherait en vain, on l'aurait du moins vainement cherchée autrefois, dans la calme et vénérable poussière des bibliothèques. Elle s'y fait jour maintenant, grâce ù Borrow; mais, lui, c'est aux sources mêmes qu'il l'avait puisée. Cette chanson qu'il donnait textuelle, il l'avait entendue improviser sur la guitare par un maquignon poêle à la porte de quelque venta. S'il nous révélait les mystères du hokkano baro (la magie blanche) et des vols qu'il aide à commettre, c'est qu'ils lui avaient été dévoilés dans les te^^tulias religieuses qu'il avait organisées à Madrid, et que fréquentait assidûment la Pepa, sorcière équivoque, avec ses deux filles la Borgnesse et le Sccr^ pion (la Tueiia et la Cadasmi)y deux beautés difficiles à convertir. — Ne se crée pas qui veut des relations aussi distinguées.

* The ZincaU. London, Viirrav.

De même pour les calos, — les gentiemen bohèmes^ — qu'il fallait aller quérir dans leurs repaires ténébreux, dans les cachimanis (cabarets) où ils se rassemblent, fort peu empressés, — et pour cause, — d'y admettre de nouveaux venus.

S'ils eussent pensé que l'évangélique agent fût ce qu'ils appellent un sang-blanc, un vil busno (chrétien). Dieu sait quel mauvais parti ces braves gens pouvaient lui faire ! Heureusement, les plus bonnèles d'entre les calos soupçonnaient tout uniment le voyageur inconnu de mettre en circulation des onces de mauvais aloi : — c'était un titre à leurs égards.

Il y a trois portions bien distinctes dans le premier ouvrage de George Borrow : un essai historique sur l'origine des peuplades bohèmes; un traité du dialecte rammany et de la poésie des gitanes, avec vocabulaire à l'appui ; enfin un aperçu, mais très-succinct et très-peu complet, des aventures de l'auteur. Ce fut pourtant à cette dernière portion du livre que l'attention publique s^attacha.

Ne nous en étonnons point. Plus nous allons, plus le passé semble perdre de son intérêt, plus la curiosité se prend aux choses contemporaines. Autre symptôme : plus la civilisation se perfectionne, plus elle semblerait devoir mettre en circulation des idées générales, et plus, au contraire, se développe le goût des analyses spéciales, des études individuelles.

L'universelle 'tendance était autrefois de résumer en traités, en maximes, des milliers d'observations particulières. Aujourd'hui chaque être est étudié séparément : on l'isole pour le mieux connaître ; on l'accepte, on le demande tout entier, et dans tous ses détails. Romans, Biographies, Mémoires, ont pour mission de tout révéler, de ne laisser dans l'ombre aucune portion du caractère, si

m LES CONFESSIONS

insigoiflanle qu*eUe puisse parafiire, aucun élément de ce petit numde que porte en lui Tétre le plus humble.

D'où vient cet appétit nouveau ? Ce serait difficile à dire, plus diiTicile encore de savoir où il nous mène. Ténèbres derrière nous et devant nous, n'est-ce pas là notre époque ?

Quoi qu*il en soit, George Borrow devina fort bien ce qu'on attendait de lui. Il reprit, en sous-œtuvre, Tébauche qu'il avait donnée de ses voyages dans la Péninsule^ et fit paraître son second ouvrage : la Bible m Espagne (1 843). Ce récit embrassait cinq années pendant lesquelles Tauteur, — selon ce qu'il eu dit lui-même, — avait mené la vie qui convenait le mieux à sa nature* « Ce temps a été, s'écrie*t-il, sinon le plus aventureux, au moins le plus heureux de ma vie, et maintenant le réiJe eut dissipé pour ne revenir, hélas! jamais ^.. »

Ce beau rêve, -^ qui serait pour beaucoup de gens une pénible rklité, — c'était la vie du soldat et du missionnaire, — les longues couines à cheval dans les brûlantes sierras, — les nuits sans repos dans quelque sale auberge, en compagnie des almocreves (routiers) et non loin de la bauge où grognent les pourceaux, de l'écurie où les mules hennissent. C'était, pour grand régal, ^ les jours marqués de craie blanche, — le lombo de porc cuit sur des charbons, et servi avec des olives rances; — c'était la rencontre suspecte de contrabandistas armés et farouclies; — c'étaient les appréhensions de la route, mal coi\iurées par le brin de romarin que la superstitieuse hôtelière atta. chait, malgré qu'il en eût, au chapeau du voyageur; — c'était le muletier ivre lançant le Trèle équipage siu* les pentes abruptes d'un mauvais chemin de montagnes, et chantant la U^agala au bord des précipices; — c'était le

I The BcMtf in Spain, pvéhct.

soldat de mauvaise humeur, qui, par pure jalousie e forme de passe-temps, lâchait son coup de fusil sur le matfdit hérétique assez riche pour avoir un cheval et un valet; — c'étaient vingt autres mauvaises rencontres dans le despoblado. Puis, à Madrid, c'était le métier de solliciteur avec tous ses ennuis et tous ses dégoûts , — les hauteurs dédaigneuses ou les politesses hypocrites de Thomme en place, — les promesses du supérieur éludées par les subalternes, — les revirements ministériels brisant, à chaque instant, le fil des négociations entamées.

Mais pourquoi, direz-vous, toutes ces démarches?

C'est qu'en 1836, et dans les années suivantes, toute l'influence diplomatique de la Grande-Bretagne ne permettait pas à M. Borrow de répandre impunément, dans la très-catholique Espagne, TÉcriture selon les protestants. On lui opposait fort bien, en cette matière, les décisions du concile de Trente, et, pour éluder cette objection, il se vit réduit à faire imprimer à Madrid une version des deux Testaments due à la plume du confesseur de Ferdinand VII (il va sans le dire que le commentaire catholique restait supprimé) .

Ceci fut toléré, — nonobstant les plaintes du haut clergé, — par le ministère Isturitz.

Plus tard , — encouragé par ce premier succès, et poussé par cette excessive passion de philologie que nous avons déjà signalée en lui, — M. Borrow passa outre, et tenta de mettre en circulation une bible basque, puis une bible en rommany ; mais, du fond de sa tombe, la défunte In'quisitionguettait ses moindres démarches; et, cette fois, OfaUa étant ministre, on crut le moment venu d'en finir avec l'hérétique propagandiste.

Après une saisie pratiquée dans ses « magasins de bibles, )> les alguazils, s' emparant de sa personne, le con-

971 LRSCONrBSSIONS

duitirenl au oorrègidor, qui, — sons U tnoindiHi Interrogatoire, et sur uno situplo conslatatioti d^ideutitéi «-» renvoya tout droit à la Carcel dé la Corte.

Il n*y avait pas là do quoi tcrrifler un homme d*un certain tempérament. C'est à peine si M. Borrow fût contrario do sa mésaventure, tl savait que les deux principaux agents diplomatiques anglais résidant alors i Madrid» ^ MM. Villiers ^ et Soutlicrn, — ne laisseraient pas dans rembarras un délégué de la Société biblique, et,quantaux inconvénients provisoires d*une courte détentioUi ils étaient plus que balancés, à ses yeux, por le bénéfloe des nouvelles connaissances qu'elle allait lui procurer.

On Teùt bien autrement contrarié si on Tout enfermé dans un cercle de grands d'Espagne et de femmes à la mode.

Lorsque M. Southern, informé que son compatriote venait d*étti9 arrêté, s'empressa de le venir consoler, il le trouva déjà muni de ses meubles, qu'il s'était fsit ap* porter, et daubant sur d'abondantes provisions appelées à suppléer le maigre ordinaire de la Prison de la Cotu\ Une lompe était allumée sur sa table ; son kfuset'o bien ardent avait déjà dissipé l'humiditâ du cachot oà il s'inslallâit comme dans un nouveau logement, t^jà aussi une certaine popularité se trouvait acquise^ -^ parmi les porto-clefs (ckvefm)^ les gardiens et les prisonniers, — é ce nouveau-venu si porfaitcment philosophe.

« Vous sortirei dés demain, je vous en réponds, lui dit M. Southern, qui riait de bon cœur on voyant les dioses tourner ainsi. — Je vous rends grAce, mais j'espère qu'il en sera autrement, répondit le prisonnier. Us m'ont mis ici pour leur plaisir; je compte y rester pour le mien, i

< Depuis lor« vlco-rot d1H»ndn souk lo titr» do lord ClsrcndoA.

C'était là une manière de voir admirablement adaptée aux secrets désirs du diplomate anglais. En effet, Toccasîon était magnifique pour déployer,— à coup stlr, et dans une cause évidemment juste, — cette susceplibilité calculée qui a si bien réussi, en mainte occasion, au gouvernement britannique.

M. Borrow n'était pas un Finlay aux griefs imaginaires, un Paciflco à la nationalité équivoque : c'était un Anglais pur sang, un protestant de la vieille roche, persécuté pour ses bonnes œuvres, lésé dans sa liberté de conscience, souffrant pour la foi de ses pères. Son affaire prit aussitôt les proportions d'un casns belliy et le juge d'instruction, docile aux injonctions ministérielles, ne fit comparaître devant lui « Thonorable don Jorge » que pour l'engager à rentrer chez lui sans bruit, sans scandale, sans aucune suite donnée à ce quMl appelait a une sotte affaire. »

Mais un tel dénoûmcnt n'était pas du goût de don Jorge, Le prisonnier voulait rester en prison. Citant saint Paul au magistrat ébahi : « Vous nous avez, lui dit-il, battu de verges publiquement, nous, citoyen romain..,. A la vue de tous, vous nous avez mis dans vos cachots, et maintenant vous voudriez nous en faire sortir secrètement, par le guichet dérobé?... Non; Toutrage et la réparation doivent avoir publicité pareille.... J'exige une mise en liberté * régulière et solennelle.... Si vous employez la force pour me délivrer malgré moi, je résisterai, je vous en préviens, n

Ce fut ainsi, avec pleine approbation de l'ambassade anglaise, que M. Borrow rentra en prison, et Dieu sait quelle prison ! Les récits qu'il fait de cet intérieur souillé donnent vraiment la nausée.

En revanche, que d'originaux, et quels détails pittoresques !

Ici, parmi les valientes de la prison,—- la b^ute aristo-

SIO LES CONFESSIONS

cratie du meurtre et du vol, — un onrant de sept ans, vrai louveteau, déjà coiirplice de son père, accusé d'assassinat. Ce poumn de potencey comme l'appelle M. Borrow, était Torgueil de sa famille. Cravate de soie, belle chemise blanche, gilet à boutons d'argent, rien n'était épargné pour sa parure des dimanches, et, dans sa ceinture écar. late, un grand couteau pendait, qui mettait en gaieté, ~ songeant à l'usage qu'il en savait Taire, — les hâtes de la carcel. On l'entourait, on l'accablait de caresses, on Tenivrait d'éloges, tandis que son père, le couvant des yeux avec amour, le faisait sauter sur ses genoux, et, de temps en temps, retirant son cigare d'entre ses épaisses moustaches, le plaçait entre les lèvres roses de cet adorable petit brigand.

Plus loin, un Français, rêveur et distrait, à qui, nonobstant piastres et cigares, M. Borrow ne put jamais arracher le récit de la bagatelle pour laquelle il devait, peu après, subir la garote, c'est-à-dire être étranglé bel et bien. — Cette c bagatelle » était une série de meurtres combinés exactement comme ceux qui ont amené Lacenaire sur Téchafaud. — M. Borrow n'en voulait pas moins inviter à diner ce personnage curieux, ancien soldat de Maïda et de Waterloo; mais le directeur delà prison,^ le ' batu (comme l'appelaient ses hôtes), — refusa obstinément son autorisation. « Pour tout autre, disait-il, j'y consentirais, fût-ce Balseiro lui-même, malgré ce qu'on dit de luiy car au moins il sait vivre^ et ne manque jamais à la bienséance; mais ce Français, ne m'en parlez pas!.., cVst le plus détestable caractère de toute la famille, »

La courtoisie espagnole éclate dans ces formules sa* vamment atténuées.

Maintenant, savez-vous ce qu'on disait de Balseiro ?

C'est que, do concert avec un autre misérable de son

espèce, il avait étranglé la modiste de la reine pour piller à l'aise son magasin.

Candelas, le complice, n'avait pas le sou : — il fut garoté,

Balseiro, possédant quelques économies dont il sut faire emploi, vit commuer la peine de mort prononcée contre lui en vingt années de p7*esidios. Il ne comptait pas y rester plus de six semaines; et, de fait, il s'évada peu après son arrivée au bagne.

De retour à Madrid, il imagina une spéculation hardie, qui consistait à séquestrer les deux enfants d*un Basque immensément riche, contrôleur de la Maison de la Reine. Après les avoir enlevés de leur pension, il les logea dans un souterrain, entre TEscurial et Forre-Lodones, à cinq lieues delà capitale desËspagnes ; puis, les laissant sous la garde de deux complices, il vint marchander, avec le père au désespoir, la rançon de ces deux enfants, qu'on savait idolâtrés.

L'entreprise était bien conçue: mais elle échoua, grâce à Taclivité tout à fait exceptionnelle que déploya la police, stimulée sans doute par le crédit qu'on devait supposer à un employé du palais. Les enfants furent retrouvés sains et saufs; ils aidèrent à reconnaître leurs ravisseurs; et, peu après, ils assistèrent en carrosse, avec leur père, à l'exécution de Balseiro.

Voilà bien assez de détails pour faire comprendre tout ce qu'aurait perdu M. Borrow à une libération trop prompte. D'ailleurs, il n'attendit pas plus de trois semaines, — semaines bien employées, — la réparation qui lui était due.

Le très-catholique gouvernement espagnol reconnut, par écrit, que Temprisonnement de l'agent protestant reposait sur une accusation mal fondée, et ne devait lais- II. 24

ser aucun stigmate sursa bonne réputation. On lui offrait, de plus, le remboursement de tous les iVais que cette erreur de police avait pu entraîner pour lui, et Toption de faire casser ou de laisser en place l'agent de police sur le rapport duquel il avait été arrêté.

M. Borrow usa discrètement de sa victoire, et ne voulut accepter que la clef des champs. A nul plus qu*à lui cette clef n*a jamais été nécessaire.

Au surplus, il n'en était pas quitte avec le mauvais vouloir des autorités espagnoles. Celles-ci n'osaient phis, il est vrai, — averties par leur premier échec, — s en prendre directement à sa personne; mais elles ae se gênaient point pour foire confisquer de tous côtés, à me* sure qu'il les répandait, les exemplaires de sa Bible, donnés plutôt que vendus aux pauvres habitants des provinces.

Un jour, même, on le manda derechef, à propos d*unc de ces saisies, devant le corrégidor de Madrid, qu*il indis* posa par son extrême assurance, et qui menaçait de le renvoyer en prison, n Vous m'obligerez, répliqua tranquillement le voyageur, et cela me serait fort utile ; je m'occupe en ce moment d'un vocabulaire d'argot, el la fréquentation des voleurs de Madrid me serait précieuse... »

Ce flegme était fait pour déconcerter le magistrat le plus rogne. Effectivement, à la fin de l'entrevue, le corrégidor en était arrivé à reconnaître que la « libre discussion des doctrines religieuses serait, dans chaque pays, la véritable épreuve de leur puissance et de leur valeur. »

Partir d'une saisie de Bibles et Conclure ain», c'était aller vite, n'est-il pas Vrai?

On peut, sans trop se préoccuper de ménager une transition quelconque) passer de la Bible en Espagne à Luth

Engro^ le dernier ouvrage de George Borrow ^ C'est un sans-gène dont il donne l'exemple à »es lecteurs. Ses livres ressemblent à lune de ces aventures» — si fréquentes en voyage, — dont le vif début promet, dont Tintèrét se soutient, et que dénoue, par manière d'intervention céleste, une brusque séparation. La diligence s'arrête : votre compagnon, — votre compagne peut-être, — descend de voiture, rassemble ses bagages, tourne vers vous un dernier regard, et, — au moment même où vous alliez sans doute échanger un mot qui eût rattaché Tune à l'autre vos deux destinées, parallèles depuis quelques heures, — le fouet du postillon retentit, Tattelage repart au galop, le nœud à demi formé se dissout, le fil que chaque heure écoulée semblait consolider, se brise, et pour jamais*

Ainsi finissait la Bible en Espagne^ un vendredi soir, dans un cabaret de Tanger; ainsi finit Lav-EngrOj après que, dans une clairière au milieu d un bois, sous une hutte de chaudronnier ambulant, certain postillon a raconté ses aventures au héros du livre, — H. Borrow luimême, il nous faut le croire, -r* et à miss Isopet Berners, sa compagne.

N'allez pas, sur ce mot, vous efforoucher. U s'agit bien d'une errante beauté associée depuis quelques jours aux poétiques vagabondages du jeune aventurier, — mtis en tout bien, tout honneur, entendons-nous.

Lav-Engro est chaste comme Joseph.

Ne le fût il pas, Isopel, haute de cinq pieds six pouces, a été douée de deux* bras nerveux qui la pro* tégeraient au besoin contre les plus audacieuses tentatives.

* Le Bommanuy Rye^ qui a paru depuis Tépoque où ces lignes furent écrites, n'est que la suite de I/iv-Engro.

Le postillon qui les soupçonne cependant, elle et lui, d*ôtre deux jeunes gens de bonne famille en route pour Gretna-Green, achève de leur raconter sa biographie ; puis il se retourne sur la couverture de laine qu'ils lui ont prétôepour y dormir: « Bonne nuit, mon jeune monsieur... Donnez bien, belle demoiselle... »

Et le livre est ainsi clos, — à la quatre cent vingtsixième page du troisième volume, — • sans un mot d*ex* cuse, san» la promesse d*une suite quelconque.

Prenez ceci bien ou mal, fâchei«vous ou riez de cette incartade inattendue : — quUmporte à Tauteur?

Et quel droit, après tout, auriez-vous de vous plaindre? Vous le connaissez, lui, ses façons à part, sonlaisser^er bohème, son horreur pour la bonne compagnie, son attrait pour la mauvaise. A bon escient vous avez voulu battre l'estrade en sa compagnie. Tant qu'il lui a plu, il a su vous entraîner sur ses pas ; bonnes histoires, humour vraie, sentiment exquis des aspects de la nature, paysages supèrieuremeut rendus, esquisses dignes de Callot et de Goya, gaieté soutenue, caractères singuliers, rencontres inattendues, intérêt inexplicable, il vous a tout prodigué, pèle-méle, dans un style fortement empreint d*un goût de terroir tout à fait particulier, et, par moments, d'une énergie, d'une grâce, d'une couleur admirables. — Que lui demandez*vous encore?

Oubliez-vous à qui vous avez affaire?

Sa plume bohémienne a couru devant elle tant que le caprice l'a poussée. L'heure de la fatigue venant à sonner, doutez-vous qu'elle s'arrête? Non, vraiment, et, dût la phrase rester inachevée, il faudra vous en contenter telle quelle: « Bomie nuit, mon jeune monsieur... Dormez bien, belle demoiselle... y»

C'est tout ce que vous en aurez pour le moment, soit

que l'auteur se tourne en effet dans son lit pour se rendormir, soit qu'un cheval Tattende, tout sellé, pour reprendre ses voyages, etqu*il parte pour Gonstantinopleou Saint-Pétersbourg, pour Rome ou la Mecque, à la pour* suite de quelque dialecte inconnu, de quelque vocabulaire impossible.

Est-ce donc un roman qui pourrait se dénouer ainsi ? Sous aucun prétexte on ne saurait l'admettre. Mais alors Lav-Engro est donc une histoire vraie? Peu de gens, ayant lu consciencieusement cet ouvrage à part, seront tentés de le croire. Et cependant on y trouve, à foison, de ces réminiscences que l'artiste le plus habite ne saurait chercher en dehors de la réalité la plus pratique, la plus positive.

U ne tient donc qu'à nous de supposer que, sur de vrais souvenirs — comme sur une trame solide et forte, — George Borrow, évoquant le fantôme de sa jeunesse évanouie, a brodé un récit dont son imagination fait au moins la moitié des frais.

N'est-ce pas ainsi que procéda Jean*Jacques Rousseau dans ces prétendus Mémoires» si fréquemment démentis, qu'il intitula Confessions? — Robinson Cimsoé, cet mire monument littéraire, n'est-il pas aussi un heureux mélange de réalités et de rêves?

Lav-Engroy sans doute, n'égale ni l'une ni l'autre de ces immortelles compositions ; mais nous le classerons volontiers dans la même catégorie, à tel degré que l'on voudra, sans vouloir cependant qu'on le déprécie outre mesure, et sans oublier ce que nous disait jadis un des romanciers favoris du public anglais, l'ingénieux auteur dePendennis et de Vanity-Fair: — « George Borrow est un des prosateurs les plus remarquables de TÂngleterrc actuelle, »

982 l'GS CONFESSIONS

Les succès de Tautcnr des Zinvali et de Lav-Engro sont au reste,— comme Bon talent,— d'un ordre tout à fait à part. Dans ce dernier livre comme dans ceux qui lui ont frayé la route, les chapitres se succèdent conune les incidents, sans tenir l'un à Vautre, sans cette gradation constamment ascendante qui, de nos jours surtout, semble indispensable pour fixer Tattention d'un public blasé. Nullecharpente, nulle intrigue, nul savoir-faire, nul« métier; I une grande incohérence philosophique; à certains égards une remarquable étroitesse de vues ; une érudition bizarre, et qui serait un crime irrémissible auprès de bien des lecteurs, si récrivain n'était le premier à la tourner en plaisanterie. Erudition très-fautive d'ailleurs et très-incomplète, car cet homme qui sait l'arménien, l'irlandais, le rommany, — qui traduit couramment l'hébreu, — qui lit dans roriginal les Histoires danoises de Snorro Sturle8on,ct goûlc dans leur texte gallois lea beautés du poiHe Ab-Gwilym, — nous donne, çà et là, des échantillons plus qu'équivoques d'un français désespérant.

Vous voyez que de conditions défavorables, que d'obsluclos à la popularité du talent, — si réel qu'on l'admottc — et quels sacrifices imposés aux routinières habitudes du public! Et ne faut-il pas beaucoup de verve éloquente, beaucoup d* esprit alerte, beaucoup de ressources originales pour faire excuser tant de lacunes et de diaparates? Par bonheur, verve, esprit, originalité, George Borrow a tout cela, et, dans les récils les plus dénués de fond, les plus insignifiants en apparence, sa plume ingénieuse sait découvrir des sources d'intérêt inattendues.

LnV'Engro, — ou, si vous le voulez, George Borrow, ^ nous racontant son enfance traînée, de pays en pays, à In suite d'un régiment où son père avait le grade de capî-

taine instructeur, n*a devant lui que des matériaux de valeur assez mince. La vie uniforme des casernes et des camps volants, — quelques retours sur le passé de sa famille (originaire de Normandie et chassée de France par la révocation de Tédit de Nantes), — quelques détails sur sa mère, pieuse protestante, dévouée à ses devoirs, — les souvenirs donnés à un frère bien-aimé, dont Tintelligence précoce, la beauté, le courage, faisaient l'admiration des siens, et que l'impitoyable mort leur ravit de bonne heure, — la description enjouée des maîtres que le hasard lui donna tour à tour, des écoles où il poursuivit tant bien que mal des éludes à chaque instant interrompues, — il n*y a point là, on le voit, pour lé narrateur, unebien riche matière.

Dickens, dira-t-on, a tiré parti d'un thème pareil, et non moins ingrat, dans son beau roman autobiographique, David Copperfield; mais en se confmant dans la réalité plus étroitement que Dickens, Borrow a eu à lutter contre des difficultés plus grandes, et il se montre quelquefois supérieur au romancier par cela même qu'il invente moins, — s'il invente, — et qu'il donne de lui-môme ce qu'on appellerait volontiers un procès verbal psychologique plus minutieusement exact, plus, précis, plus savant.

Il y a tels détails dans le récit de Borrow, — et, par exemple, l'analyse de ses sensations devant les gravures de Robinson Cmsoé, — tellement vrais, tellement authentiques, qu'ils vous font tressaillir comme une révélation inattendue, une surprise intime, nonobstant leur insigni* fiance et leur puérihté apparentes.

Lav-Engro nous raconte qu'un jour, — il avait trois ans, — sa mère, épouvantée, le surprit tenant à pleines mains un petit animal dont les brillantes couleurs et le

vif regard Tavaient séduit. C'était tout simplement une vipère.

Quelques années plus tard, vaguant aux environs de Norman-Cross (où nos pauvres soldats prisomiiers ont tant souffert), il lui arriva de rencontrer un homme dont la mise et les allures singulières excitèrent sa curiosité. Cet liomme, porteur d'un sac de cuir, hantait, aux heures de grand soleil, les broussailles et les haies. Il scrutait, sur la poudre du grand chemin, certains vestiges allongés, certaines empreintes tortueuses. — Un jour, Lav- Engro le vit sortir, triomphant, d*un taillis qui joignait la route. Un gros serpent se tordait enlre ses doigts serrés, et n*en alla pas moins rejoindre, dans la poche de cuir, vingt autres reptiles pareils, la chasse d*une ma* linée.

Ces deux incidents eurent une influence marquée sur la destinée de Lav-Engro. Il voulut, lui aussi, prendre des serpents. Le chasseur en question lui découvrit la vertu spéciale qu'exige ce périlleux métier, et lui apprit, en outre, à porter sur lui une vipère apprivoisée. Or, cerlain jour qu*ayant surpris en besogne deux faux raonnayeurs bohémiens, l'enfant courait grand risque d'être assassiné par eux, sa vipère le sauva.

Superstitieux comme ils le sont tous, les gipsies aux* quels il avait afTaire le prirent d'abord pour un fils de $erpenty un sorcier, et leur respect pour lui ne diminua guère quand ils durent le reconnaître, après explications suffisantes, pour un simple Sap-Engro, un docteur es serpents. Ce fut en cette qualité que notre écoUer contracta une sorte d'alliance fraternelle avec un jeune bandit à peu près de son âge, maître Jasper (autrement dit Petul- EngrOf le Maître es fers à cheval), le propre fils des deux fabricants de fausse monnaie.

• Quelques années s'écoulèrent avant que le hasard don* nât une suite à cette étrange aventure.

En attendant, Lav-Engro, qui n'avait pas encore mérité ce surnom de Maître es langues, continuait son éducation, de çà, de là, dans le nord de l'Angleterre, en Ecosse, en Irlande, partout où le régiment faisait halte, — son père se regardant comme obligé de l'envoyer à l'école dès qu'il le pouvait, et recommandant expressément qu'on lui apprit € la Grammaire latine de Lilly. A ceci, par-dessus tout, tenait cet excellent homme, sur la parole d'autrui, bien entendu. (( Si l'enfant sait Lilly par cœur, ne vous inquiétez pas du reste, » lui avait dit je ne sais quel pédant ecclésiastique. Une fois cette consigne acceptée, le capitaine instructeur ne s'en départit plus. L'enfant apprit Lilly d'un bout à l'autre, et mot pour mot.

Comment il devint philologue à ce métier-là. Dieu seul le sait.

A la Haute École d'Edimbourg, — que sa plume nous dépeint comme eût pu le faire Wilkie avec ses crayons — l^orrow débute par acquérir, avec une rapidité surprenante, le patois écossais. Plus tard, débarquant en Irlande, et placé dans un séminaire protestant, au lieu de s'abandonner aux charmes du Gradus latin et du Jardin des racines grecques, il est pris d'une indicible curiosité pour l'fdiome des indigènes.

Parmi ses camarades se trouvait, tout dépaysé, un jeune montagnard du Tipperary, sourd à tout enseignement, égaré dans une école « comme un taureau dans un bal, » et ne sachant qu'y faire au monde, l'heure du sommeil passée. Accablé de son oisiveté forcée, Hurtagh, — c'était le nom de cet infortuné, — n'aspirait qu'à posséder un jeu de cartes, mais il n'avait pas de quoi l'acheter. Lav-Engro., qui n'avait pas de quoi* payer un profes-

geur d'irlandais, se trouvait posséder un jeu de cartes.

Vous voyez d*ici quelle application dut se faire, entre les deu t écoliers, des doctrines du libre échange el du système monétaire inventé par H. Proudhon.

De retour en Angleterre, prés de son père retiré du service, à Taide d*une grammaire tétraglotte et â*un pauvre abbé français, vénérable débris dé rémigration cléricale, — encore une figure originale, un portrait finement enlevé, — George Borrow nous dit qu'il apprit le français et Titalien : Titalien, qu'il cite peu; le français, dont il se sert trop souvent pour Thonneur de ce digne ecclésiastique qui, prétend-il, lui recommandait moiuietir Boileau de préférence à monsietir Dante.

Monsieur Dante !... un émigré, cependant.

a Hais, disait Tabbé, il y a une grande différence entre moi et ce sacre de DanU, . . c'est que je sais retaiir ma langue... »

Ces études n'absorbaient pas tellement le jeune Borrow qu'il n'eût acquis d'autres talents, et, entre autres, celui de dompter les chevaux. Son goût pour l'équitation le conduisit, un beau jour, dans une de ces foires où se rendent par centaines les maquignons bohémiens. Il y retrouva Jasper, son jMit, son frère d*adoption, devenu parmi ses semblables une espèce de notabilité, et voyageant en compagnie de Tawno-Chikno, le plus bel homme de la na* tion lK>hème : — « si beau, que la fille d'un comte, (disait Jasper, témoin oculaire du fait,) vint un jour se jeter à SOS pieds, parée de tous ses diamants, pour le supplier de l'emmener avec lui; ^ mais Tawno le Petit (ainsi nommé par antiphrase) la vit, sans s'émouvoir, prosternée devant lui : — J'ai déjà une femme, répond! t*il, une femme légitime, une Rommany ; quoique jalouse, je la préfère au monde entier. »

Il faut ajouter, pour apprécier rhéroisme conjugal de l'Apollon gipsy, que cette femme, — sa très-légitime épouse, — était plus âgée que lui, boiteuse, et d'une laideur paradoxale.

Jasper, surnommé Petul-Engro, avait épousé une de leurs filles ; mais il ne put faire trouver grâce à Lav-Engro devant sa farouche belle-mère. Ce nouveau venu lui était suspect par son empressement même à étudier le dialecte rommany. « Je ne souffrirai pas, — s'écriait-elle en lui jetant des regards chargés de haine, — je ne souffrirai pas qu'on vienne nous voler notre langue, celle qui nous sert à déjouer les poursuites des chrétiens, des Busnès^ des Gorgios.,. Mon nom est Herne, et je descends des Gheve. lus... Sachez que je suis dangereuse !... »

Nonobstant ces menaces, Lav-Engro ajouta le rommany à ses conquêtes philologiquejs. Pour le coup, il avait mérité son surnom. ♦

Cependant aucune carrière ne s'ouvrait pour lui. « Que ferons-nous, disait son père, de cet enfant qui, partout et en toute occasion, s'instruit au rebours de mes volontés, apprend l'irlandais dans une classe de latin, le bohémien dans une ville anglaise, et, chemin faisant, ne se prépare ù aucune profession? » — Il fut décidé que le malheureux étudierait les lois.

On le mit chez un avocat, où il passait huit heures par jour derrière un noir pupitre, occupé à copier des actes de procédure, et à commenter Blackstone, le Barthole anglais.

Ce fut là, — pouvait-on le prévoir? •— qu'il rencontra le poète Ab-Cwilym, et qu'il s'initia aux beautés sauvages de certaines odes et de certains cotuydds amoureux, adressés, il y a cinq cents ans environ, par ce barde gal^'^ lois, aux femmes des chieftains de la Cambrie;

A quoi bon lutter contre sa destinée? Le ft^ère aine do Lav-Engro, — ce fi^re si beau, si bien doué, — n* avait pu rester au service, où son père l*avait fait entrer, dès Tàge de seiie ans, avec une commission de lieutenant. Entratnè par un irrésistible penchant, il voulait consacrer sa vie à la peinture, visiter Tltalie, s'inspirex des grands maîtres, leur donner peut-être un successeur. Il fallu! céder i ses désirs. Il partit pour Londres, emportant la bénédiction de son vieux père, et un petit pécule prélevé sur les économies de la famille.

Lav«Engro le vit^'éloigner d*un œil jaloux; mais il arriva^ pour le consoler, qu'un vieux campagnard et sa femme, touchés des attentions qu*il avait pour eux quand ils venaient consulter son patron, lui offrirent, — n*osant le rémunérer autrement, — un vieux volume relié en bois, rempli de caractères biiarres, et qu'avaient laissé chexeux, lui dirent-ils, des naufragés danois, auxquels ils avaient donné asile.

Un livre danois 1 Oh ! bonne fortune inespérée I

Mais comment en venir à bout, sans grammaire et bans lexique? Lav-Engro, fort heureusement, se souvint que la Société biblique distribuait à bas prix ses livres saints traduits en toutes langues ; il obtint une Bible danoise, et, par la simple conférence des textes, il vint é bout du mystérieux volume que la tempête lui avait apporté sur ses ailes d'écume et de flamme . — c'était le Koenipe^Viser^ un recueil d'anciennes ballades « colligées, nous dit Borrow, par un particulier nonnné Andors Yedel. lequel vivait en compagnie d'un certain Tycho Brahé> et l'aidait à faire des observations surles corps cèlostes,dans un endroit appelé Uranias-Castle, sur la petite lie de llveon, en plein Cattegat. »

Cependant le hasard, ^ encore le hasard, — avait cou-

duit dans la ville qu'habitait le jeune philologue un juif nommé Mousha, qui lui apprit Tallemand et l'hébreu sans savoir ni Thébreu ni l'allemand.

Après tous ces hauts faits, — après avoir appris le gallois, après avoir traduit les dix mille vers d'Ab-Gwilym et le Kacmpe-Viser en hexamètres anglais, — Lav-Engro fut pris tout à coup d'un grand dégoût de la vie.

Ni Thébreu iii l'arabe, dont il n'avait eircore qu'une teinture imparfaite, ne rattachaient à ce monde sublunaire, où tout, — même le chaldéen, même le sanscrit, — lui semblait, comme à Salomon, «vanité des vanités. »

Pelul*Ëngro, qu'il vint à rencontrer, et auquel il fit part de ses sombres idées sur la vie et la mort, le ranima par quelques échantillons de pliilosophie pratique à l'usage des Bohémiens, et par ce fragment de la vieille chanson lies Pharaons, rois d'Egypte... et de Bohème :

Quand un homme meurt, on le jette dans la terre : Son enfant et sa femme viouient pleurer dessus *.

Au fait, si la mort n'est cpie cela, — le néant pour celui qu'on enterre, le chagrin pour ceux qu'il laisse derrière lui, — à quoi bon envier la mort?

La mort... elle allait bientôt frapper le père de Lav- Engro. Avant de quitter ce monde, il voulut savoir au juste à quoi s'en tenir sur les travaux de son fils, et ce fut une triste révélation que le jeune érudit fit au vieux brave quand il lui avoua que, depuis plusieurs mois, il s'occupait à apprendre l'arménien, — non pas l'arménien moderne, mais l'arménien d'autrefois, celui qu'on ne parle

* Gana marel o manus chivios andé pav,

Ta rovel pa leste o chavo la romi.

SOO LE8 CONFESSIONS

plus. I Au nom de Dieu, malheureux enfant, ne sovczvous rien autre chose? s'écria le capitaine... Et s*il en eKl ainsi, quand je serai mort, ce qui ne tardera pas, qu'allezvous devenir?...

— Mon père... mon père... répondit Lav-Engro fort embarrassé... je sais... je sais mieux que cela... Je sois forger des fers à cheval. »

Il disait vrai : la fréquentation des bohémiens — (*t Tétude du rommany ^ lui avaient au moins procuré ce talent pratique.

Voici Lav-Engro ù Londres. Son père est mort. La petite famille s'est dissoute. U est seul, seul avec son baga^'c littéraire : — les dix mille vers d'Ab-Gvvilym et les ballades danoises traduites en anglais métrique. — Une cinquantaine de guinées, au fond de sa malle, forment le plus clair, ou, pour mieux dire, la totalité de ses ressources pécuniaires. Avec cela, une lettre de recommandation pour l'éditeur d'une f^i^tttf...

Ici nous ne voulons pas le suivre, non que Téditeur (il ne le nomme pas) ne soit un type excellent, mais parce que la dure existence d'un jeune écrivain livré aux vampires de la librairie a été cent et cent fois racontée, et notamment par Titmarsh (dans PendsnnU) avec au moins autant d*exaciitude et plus de gaieté que dans le Grand homme de province à Paris, de Baixac. Laissons donc Lav-Engro à sa tristo besogne, compilant dans son grenier un recueil de causes célèbres, — traduisant en allemand les essais philosophiques de l'éditeur-auteur, — et tenant, par surcroît, le sceptre de la critique dans la revue agonisante: — ce sont I& des tableaux déchirants dont la réalité trop stricte, trop rigoureusCf a quelque chose qui nous révolte et nous repousse.

Nous aimons mieux suivre Lav-Engro dans ses promC'

nades sur le pont de Londres, où il lie des relations suivies avec une marchande de pommes établie en plein vent. Cette femme, en échange d'une légère aumône, lui avait d^abord donné de mauvais conseils, offrant au pauvre garçon, — qu'elle voyait entraîné par la misère jusqu'au suicide, — de receler et de vendre ce qu'il parviendrait à dérober.

Le fait est qu'elle n'avait pas sur le droit de propriété des notions fort exactes; et cela tenait tout simplement à un livre mal lu, mal compris, d'où elle extrayait, au sérieux, une morale dont l'ironie était trop subtile pour, sa faible intelligence. A force de méditer les aventures scandaleuses de « Sainte Marie Flanders*^ rt et d'y croire comme à l'Évangile, la fruitière ambulante s'était familiarisée outre mesure avec le crime^ les galères et la potence.

Or il arrive qu'un beau jour, de méchants garnements lui volent, quoi?... justement l'Histoire de la voleuse, son bréviaire, son unique distraction. Quelle indignation! quels crisi quelle poursuite acharnée!... Ah! les misérables! quelle rancune elle leur garde ! Elle voudrait, jusqu'au dernier, les voir pendus I . . .

« Pendus!... et pourquoi? lui demande Lav-Engro.

— Pour m'avoir volé mon livre.

— Hais... vous ne détestez pas le vol en lui-même?... N'avez-vous pas un fils condamné ?. . .

•—Sans doute...

— Eh bien?

— Eh bien?... Voler un mouchoir, une montre, la pre-

' Moll Flanderêt roman picaresque de Daniel Defoe. c Mail Flandertf shap-Hfter and prostilute.... > Ainsi la définit Walter Scott.

miére chose venue, — ou voler un livre I — croyez-vous qu*il n'y a pas une grande difTérencel »

Le livre volé, Lav-Engro le remplace par une Bible, une Bible qu'il achète, — bien pauvre alors,-— pour l'offrir u sa vieille amie. prodige ! la Bible défait l'œuvre du romancier : la marchande de pommes se convertit peu à pou. Que son (Ils revienne,— son (Ils le transporté,— elle lui prêchera le respect du bien d'autrui.

Borrow, on l'aura remarqué, ne néglige jamais roccasion de recommander sa Bible au prône;

A bout de toute ressource, Lav-Engro manqua l'occasion (rare et précieuse) d'utiliser son érudition arménienne. Il avait échangé quelques mots, sur le pont de fiondrcs, avec un étranger, pratique assidue de la vieille fruitière. Un jour, il mit la main sur un habile filou qui venait d'escamoter un portefeuille dans la poche de cet étranger. Le portefeuille était bien garni. L'étranger, Arménien de nation, dirigeait un commerce étendu. Lorsqu'il apprit à quel érudit il avait affaire, il voulut engager Lav-Engro à traduire un fabuliste arménien, TËsope de cet idiome si peu connu.

Que le jeune linguiste eût pris la balle au bond, et Dieu sait dans quel avenir brillant il s'engageait peut-être, mais s'il consentit, ce fut trop tard.

Lorsqu'il vint, dompté par le besoin, ne possédant plus au monde qu'une demi-couronne, — le « petit écu » britannique, — s'offrir au joug qu'il avait tout d'abord repoussé, son bienveillant patron était parti, parti pour mener à bien une grande entreprise que Lav-Engro lui avait suggérée en causant, et sans y attacher d autre importance que celle d'un propos en l'air : il s'agissait d'affranchir l'Arménie de la domination persane. Et ce n'était point là tout à fait une chimère ; le commerçant pouvait

mettre une fortune de plusieurs millions au service de ses plans d'affranchissement.

En attendant que la conquête de rArmènie fût réalisée, Lav-Ëngro n*en allait pas moins mourir de faim.

Le désespoir au cœur, il sortit de Londres, et le hasard — toujours le hasard, — le conduisit à Greenwich, où se tenait une espèce de foire. Une profession Ty attendait, s'il en eût voulu: un joueur de gobelets lui proposa d'être son compère, ou pour mieux dire, son complice, — son chapeau, voilà le mot technique et métaphorique.

Le salaire était séduisant : 50 shillings (un peu plus de 60 fr.) par semaine. — Ab-Gwilym et toutes les ballades du Danemark ne représentaient pas le dixième de ce revenu fixe.

Lav-Engro refusa, cependant, arrêté par d'honorables scrupules; mais, le moment d'après, il fit gratuitement le métier qu'il n'avait pas voulu exercer pour gagner sa vie.

Un agent de police approchait ; il allait tomber à l'im* proviste sur le spéculateur en plein vent. Trois mots d'argot bohémien, prononcés par Lav-Engro, prévinrent la catastrophe qui allait suivre.

On ne sait vraiment qu'admirer le plus dans Lav-Engro, sa probité parfois sublime, ou sa sympathie si cordiale pour les fripons. — Le contraste est d'ailleurs des plus piquants.

Refusant aussi les offres plus acceptables de Petul- Engro, — qu'il rencontra dans ce moment de détresse suprême, et qui voulait lui donner place à son errant foyer, — Lav-Engro, résolu à se tirer d'affaire par quelque héroïque effort, s'enferma, nous dit-il, dans son misérable grenier, et là, vivant de pain et d'eau, écrivant le jour et la nuit, il enfanta un volume de voyages imaginaires, —

904 lU CONrB»8IOKS

la Yi0 t*l hH ÀvmUurt^i ds JoHt*pli> 8Hlt -* qui, plut hourouxqu'Ab-Gwllym, le gôniu sublimai trouva ftur46-chaiiip son Acquâreup.

Vingt i lombârant ainsi dans la bouma vida du pauvre Aulaur.

Vingt 1 (500 franaa), après una orisa aonuna aulla par laquulla vanait do passar Lav-Engro, c'était touto una fortune I ci*âtait on tnôma tamps lu nfioyan providantial d*ambrassar una da cas profaaslons râguliiras qui axigant aa qu'on oppalla « una misa da fonds. »

L»v-lîngro comprit ainsi ca bienfait d'an haut.

8a précipitant hors da la granda Babylona modarnat — c'est ainsi qua las bibllquas appallant Londres, — at sacounnt aux portas la poussière de ses sandales pour no rion am|iorter da la fange qu'il y avait foulée, la Jeûna écrivain prit possession de la campagne, da l'air libre, des prés funiant sous la soleil, des taillis trompés da roiée. Avec quel antbousiasme, quelles espérances, quel courage renouvelé, quel ferme vouloir da na plus vivra que d'un travail humble et sùr,^da n'asservir dorénavant que ses bras, non sa pensée,-» c'est ca qu'il faut lire, pour lu bien comprendre, dans le récit de Borrow, empreint tout é coup d'une poésie b la fuis sublime at familière.

Une voiture publique passait : elle l'ennnana où elle allait... at peu Importait du reste dans quels parages. Lorsqu'il sa sentit asses loin da Londres «- et au bout de l'argent qu'il voulait consacrer h s'en éloigner, — il descendit.

Il éfait devant le gigantesque portail de Stonebange.

(Vêtait le matin; la brisa piquait un peu. Vn bruit de clochettes réveilla Lav-Kngro, qui s'était assoupi sur un des grands monolithes du carda druidique. Un bergi*r menait paître ses brebis sur les gazons vagues de oe lieu

jadis sacré. Tandis que cet homme et Lav-Engro causaient ensemble du temps où Stonehenge était un temple païen, une belle brebis, suivie de son agneau, vint lédier les ge * noux de son maître. Il exprima de ses mamelles gonflées» dans une tasse d'étain, un flot de lait écumant. c Prenez, c*est du lait de la plaine, » dit-il avec un certain orgueil au voyageur affamé.

Bref, une idylle complète, à cpielque Heuesdela métro pôle et de ses horreurs, — de Grub-Street et de ses misères,, — du pont de Londres, enfin, où tant de gens se jettent à Teau, et où Lav-Engro était allé, certain soir, bien résolu d'en finir avec sa pauvre existence, si péniblement disputée aux éditeurs!

Le voici marchant d'un pas leste sur la berge fleurie des rivières, s'arrètant chaque soir dans riiétellerie ou la ferme la plus voisine.

Sa première aventure le conduit chez un confrère en littérature, aussi riche que Lav-Ëngro Test peu, aussi malheureux que Lav-Engro se sent aise et content de vivre. Ce romancier-châtelain, — nous ne savons, si c'est une allusion directe, à qui elle peut s'appliquer, — est sous le coup d'une singulière maladie mentale, qui consiste à se croire toujours «la copie de quelqu'un.» Le discours qu'il prépare pour le Parlement, — oùpeut-êti'eil n'ira jamais siéger,— le livre qu'il lance dans le monde, et que le monde salue comme une œuvre des plus originales, il lui semble toujours qu'il n'en est pas l'auteur; qu'une autre pensée, s'imposant à lui malgré lui-même, les lui a, sans qu'il s'en doutât, inspirés; que ce bien volé, ces écrits d'emprunt lui rapportent un honneur illégitime. — Voilà, certes, une maladie toute spéciale, une variété bien rare de la monomanie vaniteuse qui pousse tant de gens à poursuivre la gloriole littéraire! — Lav-Engro sait pour-

SOe LES CONFESSIONS

tant nous la faire comprendre, et nous associer à la coin«> palissante bienveillance qu'il éprouve lui-même pour cet hôte qui pourrait être, à la rigueur, ou sir Egerton Brydges, ou Beckford, Tauteur de Watlieh, Il ne tiendrait qu*au jeune écrivain, s*il Voulait subir les liens de Thospitalité, de faire halte dans Topulente demeure où on voudrait le retenir ; mais son humeur remporte encore une fois : — Marche! marche! lui crie la voix secrète. — Lav - Engro reprend son essor vagabond.

Un jour, au bord de la route, il aperçoit un pauvre cabaret : -— aire bien sablée, longue table blanche. A cette table, un homme s*esl accoudé, pensif et triste ; prés de lui, sa femme, dont les yeux sont rougis par des larmes récentes; entre eux, un enfant maigre, chétif, pitoyable : trois malheureux, bien évidemment. Le jeune voyageur essaye de les consoler à sa manière, en les invitant à partager son pot d'ale. En effet, à mesure que le gosier s*humectc, les yeux se sèchent; les langues se délient aussi. Le pauvre chaudronnier raconte son histoire à Lav- Engro.

On lui a pris, dit-il, toute sa fortune, — le grand chemin. Il avait son district, sa battue, sa tournée, ses clients, leur confiance, et il vivait; mais TÉtameur Rouge ( Flaming Tintnan) est venu s*en emparer de haute lutte. Il a dit à son collègue, le légitime possesseur : « Dans toute retendue de ce qui était ton domaine, si je te retrouve, je t*a$> sommerai. » L'Ëtameur Rouge, cela va sans le dire, est un gaillard herculéen ; il a de plus sa femme, Marguerite la Grise, qui, à elle seule, suffirait pour terrasser un homme de force moyenne; il a aussi une jeune servante, — Isopel Berners, — espèce de géante aux nerfs d* acier. Le malheureux chaudronnier, devant des forces si supérieures, n*a pu que battre en retraite. Cependant, un jour, stimulé

par le besoin, il franchit les limites prohibées, comptant bien esquiver, par de savantes marches et contre-marches, la rencontre de son redoutable antagoniste. Vain espoir : TÉtameur Rouge et lui se trouvent face à l'ace. Le moment est venu de combattre pro ans et focis, ou do lâcher pied; — lâcher pied, c'est mourir de maie faim. Le combat s'engage donc : véritable lutte homérique, moins les discours préalables. La femme du chaudronnier voit son mari près de succomber, et c'est pour elle, en définitive, c'est pour leur enfant qu'il a tenu ferme ! Aussi s'élance-t-elle à son aide; mais Marguerite la Grise, impassible jusqu'alors sur sa charrette, saute par terre aussitôt, et...

Tirons le rideau sur cette scène d'un pathétique inénarrable. Le chaudronnier a été vaincu, voilà ce que nous ne pouvons dissimuler. Pour tout bien, il ne lui reste plus que sa charrette inutile, son poney poussif, un matelas et sa couverture, une poêle à frire et un chaudron, plus les outils du métier : cuiller de fer, soufflets, marteaux, feuilles d'étain; le tout valant, à son dire, 5 livres et iO shelHngs.

Quel fonds de commerce, et quelle occasion!

Lav-Engro n'hésite pas un moment; — il achète tout, — et ce, nonobstant la concurrence quelque peu brutale de l'Étameur Rouge.

Le philologue, le grammairien précoce, est chaudronnier bel et bien ; du moins Lav-Engro aspire à passer maître dans cet art libéral. En attendant, son unique industrie sera celle de maréchal ferrant. Il ne possède encore, à la vérité, que les premiers rudiments de ce nouveau métier, et met trois jours à forger, pour son poney , quatre fers très-insuffisants; mais il a devant lui quelques capitaux encore, et, le temps aidant, il complétera son éducation.

Ce n*est pas trop que de revenir aux premiers chapitres deRobinsan Crusoéf pour trouver une description du bonheur dans la solitude, pareille à celle que nous donne Lav-Engro, établi dans une clairière, au sein des bois du Yorkshire.

Il y a là des pages qui sentent la feuille verte, Tècorce humide, Therbe nouvelle, la sève printanière, la fleur des haies; Toiseau y gazouille; la guêpe y bourdonne; la cigale y Tait frissonner son enveloppe stridente; le rayon lumineux du matin, le vent léger qui se précipite sur les traces dorées du soleil couchant, le joyeux enthousiasme du réveil, les molles langueurs de la soirée, tout y est amoureusement décrit, chaudement peint, avec je ne sais quel gtisto bohème dont Borrow seul a le secret.

Trois jours entiers, cette clairière charmante demeure un paradis sans Eve. Le quatrième jour, vers le soir, une chanson y arrive, chanson jetée à F écho par une gipsy brune et vermeille, — regards noirs et voix aiguë, — chanson qui parle de philtres et de raphies.

Encore une idylle, n*est4l pas vrai?

Oui, mais une chaste idylle, car tout se borne à une requête de la nymphe bocagère, octroyée par le galant forgeron : un vieux chaudron qu'elle souhaite posséder, dont il lui fait hommage, et qu'elle emporte en triomphe ! N'emporte-t-elle pas aussi, jpar malheur, un secret que Lav-Engro laisse échapper en riant? C'est que, tout husno qu'il est, il comprend et parle lerommany. — Trahison ! semble penser la jeune fille. — Toutefois elle reprend bien vite son sourire brillant et ses perçants refrains.

Elle revint le lendemain, la gipsy!

Elle apportait à son frère un gage de reconnaissance : deux beaux gâteaux dorés, d'un aspect et d'un goût étrange, deux gâteaux pétris par sa grand'mère. . . Et cette

grand'mère, c'était inistriss Herne, la fille des Cheyelus, la belle-mère de Jasper Petul-Engro;

« Sachez que je suis dangereuse ! . . . » avait-elle dit, un jour, à l'indiscret étranger, au busno maudit qui voulait s'immiscer malgré elle dans les secrets de la langue prohibée, de l'argot protecteur : inaintenant qu'elle le retrouve sous sa main, et que l'occasion vengeresse vient s'offrir, la menace est réalisée. Lav-Hlngro se tord bientôt dans d'horribles et convulsives angoisses ; — les gâteaux étaient empoisonnés.

Dans ses veines circule le drow bohème, ce suc mystérieux qui détruit les troupeaux, dépeuple les étables, et parfois consomme aussi de plus noires machinations.

Une scène d'un fantastique assez étrange est celle où mislriss Herne et sa petite-fille viennent assister aux derniers moments de leur victime. La vieille bohémienne, entraînée par l'esprit propliétique, prédit au gorgio moribond qu'il se rétablira, qu'il traversera les mers, qu'il redeviendra riche, honoré, etc. Puis, à peine ces oracles favorables sortis de ses lèvres, — au grand élonnement de sa complice, — elle veut, plus furieuse que jamais, lutter contre le destin, dont elle vient de proclamer les arrêts. Sous la toile de sa tente, que les deux femmes ont renversée sur lui, et qui doit lui servir de linceul funéraire, la hideuse sorcière cherche à tâtons la tète du mourant pour l'achever cette fois, et lui ravir les chances brillantes de l'avenir qu'elle vient de lui prédire. Un heureux hasard l'empêche de mener à fin son œuvre sinistre : c'est l'arrivée d'un de ces prédicateurs errants que l'ardeur méthodiste disperse dans les campagnes anglaises, et qui vont de tous côtés semant la parole de Dieu.

L'histoire de ce nouveau personnage est un des épisodes les plus curieux de ce livre tout épisodique.

La pratique des vertus les plus austères, de la charité la plus dévouée,— raffection cordiale des pauvres âmes qu*il a guéries, — l'amour môme et les consolations d'une femme qui accepte avec joie le partage de l'existence pénitente et dure à laquelle il s'est condamné, — rien ne peut consoler Pierre le prédicateur. Un remords pèse sur son Ame, et durant les longues nuits d'insomnie qu il passe le Tront dans ses mains, — assis près de sa femme, la douce Winifred,— d'amères plaintes, des gémissements profonds attestent ses tortures intérieures. Quel est donc le crime irrémissible, le forfait sans nom expié par tant de douleurs? Winifrod seule en a reçu confidence, et ce secret n'a ni altéré ni diminué la tendresse qu'elle porte à son époux. ~ Lav-Engro qu'ils ont sauvé, secouru, et qui promptement est devenu, pour ainsi dire, le fils adoptif de ce couple saint, n'est pas longtemps étranger au terrible secret du prédicateur.

L'acte monstrueux dont le repentir poursuit ainsi le malheureux méthodiste est un crime que, très-certainement, il n'a pas commis; — et cela par une raison bien simple, parce qu'il n'a pu le commettre.

Crime énorme dans Tordre spirituel, c'est une chimère dans l'ordre philosophique ; mais, dans une conscience malade, ce crime sans nom et sans réalité peut engendrer les mêmes angoisses, et produire les mêmes ravages, que l'atteinte la plus positive aux lois de Dieu et dos hommes.

Borrow n'a garde do'nogliger cette occasion qui s'oITre à lui d'étudier un phénomène intellectuel beaucoup moins rare qu'on ne pourrait le supposer chez une race à la fois pratique et croyante, — accessible à toutes les extravagances sectaires en même temps qu'elle analyse très-sûremeni,

très-profondément, les vérités de Tordre matériel ; — positive comme un chiffre, extatique comme un rêve; - race qui produit en même temps James Walt et Johanna Southcote ;— race chez laquelle revivent, en plein dix -neuvième siècle, en plein essor d'industrie, de lumières, d*anatomie spéculative et philosophique, les terreurs, les préjugés fantastiques dont elle était la dupe au temps de Titus Oates et de GuyFawkes.

Nous avons déjà dit que M. Borrow, par ce côté, — par ce mélange de bon sens réaliste et d'exaltation dogmalique, — appartient autant que personne à son pays et à son époque. On s'émerveille, vraiment, de voir qu'un' écrivain, à certains égards si dégagé de tout lien conventionnel, de toute idée reçue, — esprit dont la liberté vous surprend, et quelquefois vous effraye, — puisse acceptei* au point où il le subit, l'ascendant de certaines convictions superstitieuses, parmi lesquelles nous n'hésitons pas à ranger l'ardeur anti-papiste qui lui dicte ses pages les plus passionnées.

La sincérité de ce zèle dévot ne saurait nous être suspecte. Il éclatait dans les Zincali, dans la Bible en Espagne^ comme il éclate dans Lav-Engro. Ce n'est donc pas un calcul du moment, ce n'est pas un intérêt de circonstance qui a rempli ce dernier ouvrage d'invectives contre le catholicisme, et même contre cette fraction du clergé anglican à laquelle est resté le nom du docteur Pusey ; mais en vérité, — si porté que nous soyons à respecter les convictions d'autrui, pour que chacun respecte à son tour les nôtres, — n'avonsnous pas le droit de trouver étrange, — voire un peu ridicule, si tant est que ce mot ne soit pas trop dur, — la prise d'armes de M. Borrow contre Vévêque de Rome ? Ne nous est-il pas permis de nous étonner que, — persécuté lui-même par n. 26

ignorant clergé d'Espagne, — il n*ail pas oompris mieux que d*auires ce que gagnent tous les cultes à se montrer tolérants! et n*admirera-t-on pas, comme nous, celte adorable inconséquence d*un Gracchus protestant qui pousse les hauts cris contre la séditieuse intervention du Pape dans Tadministration de l'Église ca« tliolique anglaise?

De la part d*un homme d*État, et au nom d'un intérêt politique, pareilles plaintes se conçoivent. On comprend même, sinon la persécution religieuse qui n*est plus de notre temps, au moins certaines mesures restrictives, dirigées contre les empiétements de la propagande romaine par le whiggisme anglican, — et cela pour sauvegarder la suprématie spirituelle que la constitution anglaise a voulu n'accorder qu'au souverain lui«méme. Nais, au nom d'une croyance attaquer une autre croyance, combattre te bigolisme catholique par le bigotisme protestant, mettre aux prises deux Églises, deux clergés, deux dogmes existant en vertu du même principe, légitimes au même titre; — contester le drait de propagande quand on est soi-même propagandiste ; — trouver mauvais qu'un cardinal soit installé à l^ondres quand on est allé distribuer des bibles à Madrid : — rarement, il faut eu convenir, la déraison fut poussée plus loin.

IndifTèrent, comme nous le sommes, à la querelle dans laquelle George Borrow prend parti si chaudement, nous nous préoccuperions moins de cette fougueuse intenrention,si elle ne contribuait, pourbeaucoup,à jeter dans son livre l'incohérence et le décousu que déjà nous lui avons reprochés. Nous la lui pardonnerions encore très-facilement si ses colères anti^papistes ou anti-puseyites s'étaient traduites en épigrammes de bon goût, en portraits res* semblants et vivants, même en charges excellentes*

D'UN HUNOKISTE. 303

Butler nous a bien fait rire de sir Hudibras, de ses moustaches hiéroglyphiques, de sa panse riche et bien meublée, de sa culotte habitée parles rats, de sa vaillante flamberge, dont la garde en entonnoir servait de soupière, et de cet unique éperon qu*il motive si plaisamment ^ Dieu sait, cependant, que nous ne tenons pas pour le roi Charles ; Dieu sait que sir Samuel Luke (l'original historique de sir Hudibras), le vaillant soldat de Cromwell, a toutes nos sympathies.

En revanche, nous ne trouvons aucun sel à la caricature cléricale de ce tiède ministre anglican que George Borrow appelle H. Platitude, De même, l'histoire du postillon protestant, qui clôt le livre en dénonçant les manœuwes de quelques abbati pour convertir à la mariolatrie une famille anglaise résidant à Rome, n'a guère de mérite à nos yeux, fort ouverts cependant aux beautés de Tartufe, voire au mérite d'esquisses plus légèrement touchées : — soit le Joseph Surface de Sheridan, soit le Pecksniffie Charles Dickens.

Nous préférons beaucoup, chez M. Borrow, le peintre de paysage, de caractères singuliers, de physionomies exceptionnelles, au moraliste et surtout au polémiste religieux.

Dans le troisième volume de Lav-Engro^ — que gâte pour nous une profusion sans excuse d'homélies angli* canes, d'anathèmes à la Prostituée des Sept-CoUines, etc.,

* Il nlivait qu'un éperon.. ..

Sachant que si la talonnière Pique une moitié du cheTal, L'autre moitié de l'animal Ne resterait point en arrière.

{Hudi^raSt chant !•% trad. de Voltaire.)

— il reste encore quelques incidents pour lesquels le narrateur retrouve tout son esprit, toute sa verve : par exemple, le grand combat que se livrent Lav-Ëngro et l'Ëtameur Rouge, quand ce dernier s'aperçoit que son district, — cette tournée conquise par lui, — est envahi de nouveau. Combat vulgaire au fond, — car enfin les deux antagonistes n'ont ni Tépèe du Cid ni la lance de Bayard, et boxent tout simplement, selon les us et coutumes de la vieille Angleterre; — combat poétique, ce nonobstant, et dont les péripéties ont un indicible intérêt. Lav-Kngro, malgré son adresse et sa résolution^ succomberait à la longue devant son robuste adversaire ; mais, au moment décisif, une tendre pitié s*éveille dans le cœur de la grande Isopel, vierge musculeuse et sensible, dont la vertu est restée intacte, à travers mille vicissitudes, sous la garde de deux 4K)ings redoutables et redoutés. La jeune géante intervient, et protège elTio^cement contre son maltiv, — aidé de Marguerite la Grise, -* le gentleman inconnu dont la bonne grâce et le courage Tont pénétrée d*admiration.

L*Étameur Rouge et sa femme maudissent à Tenvi Tinfidèle alliée qui les trahit de la sorte ; mais, pour toute vengeance, ils ne peuvent que Tabandonner à son malheu rcux sort : — c'est la livrer aux enivrements d'une passion naissante, — celle qui asservit iSamson à Dalilah. Ici, seulement, les rôles sont renversés.

Ce que devint cette passion, et comment Liv-Engro fut séparé d'isopel, — quelles circonstances ramenèrent plus tard à s*enrùler dans les rangs de la milice évangiMique, et à devenir Tagent de la Bibiical Society ^ — nous lignorons encore, et pour cause. « Bonne nuit, mon Jeune monsieur!.. —Dormez bien, belle demoiselle!... « C*est

ainsi, nous Tavons dit, que H. Borrow donne congé à ses lecteurs*.

Nous ne traiterons pas si lestement Fauteur de LatH Engro, Nous entendons, avant d*en finir avec lui, faire nos réserves contre ce qui pourrait être, après tout, un caprice de notre jugement, une sorte de fantaisie critique, ou plutôt de séduction subie.

La multiplicité des lectures, et Tespèce de satiété qu'elle engendre, rendent particulièrement précieux pour des lettrés de notre espèce, les dons que nous lui avons reconnus : — Tallure franche, le naturel, la phrase primesaulière, l'esprit alerte et courant, la bonne grâce sans façon, sans prétentions, Tindividualité bien accusée, — bref, un ensemble de qualités fort rares maintenant, et que M. Alfred de Musset a résumé par cette locution bien frappée : « Boire dans son verre ! » — Dans son verre, et non dans celui d'autrui ! — Le verre peut n'être pas bien grand, ni le vin très-vieux ou très-fin; maison leur sait gré de n*ètre ni le verre d'un chacun, ni le vin banal du cabaret ouvert à tous.

Un autre mérite, non moins goûté des tw«ir« professionnels, et qu'il faut reconnaître à l'auteur de Lat;-£n(;ro, est celui qui consiste à transporter sur les pages froides d'un livre, quelques parcelles, tièdes encore, de la vraie vie humaine, de la vraie nature, de la vraie passion.

Sur cent écrivains, tous ayant du talent, combien ont celui-là? Sur mille, combien? Pas un, peut-être. La règle les domine, la convention les perd : ils ont peur de faillir

' The Rommany Bye^ a uquel to hav -Engro ^ ne répoad à aucune des questions que suggérait le premier de ces deux ouvrages. C'est un nouveau fragment de biographie romanesque, qui ne nous mène pas fort loin, et se rattache assez imparfaitement aux premiers récits de l'auteur : la Bible en Espagne et les Zincaii.

SOO LBS CONFESSIONS

en s'abandonnant à leur naturelle façon d'être, peur qu*on ne les raille s'ils ne se conforment aux belles traditions de la belle littérature. Quelques-uns font semblant de s'en affranchir; mais prenez*y garde et vérifiez de près les choses, avant de tenir pour bons et authentiques leur originalité préméditée, leur négligé de commande, leur brutalité trés-étudiéc et trés-coquettel

Si Borrow nous trompe à cet égard, convenons qu'il y met un art merveilleux. Cet art consiste, en ce cas, à sa montrer parfois bavard insupportable, et parfois d'une sottise achevée, afin de nous mieux duper; — ce qui serait, s'il agissait ainsi de propos délibéré, un sacrifice héroïque fait à la mise en scène de son talent.

£n conscience, nous ne pouvons admettre comme probable une si exceptionnelle abnégation, et nous on revenons à dire que le secret de notre sympathie pour cet écrivain vraiment original, vraiment lui-même, c'est qu'il ne se commande ni ne se dirige, mais va devant lui, attiré de çà de 1&, — parfois même dans de périlleux mare* cages, — par les feux follets de son imagination.

Ces feux follets le ramènent, lui déjà vieux, dans un passé riant, actif, aventureux, poétique; ils lui en font retrouver les souvenirs vivaces, les impressions encore fraichcs ; — ils évoquent autour de lui, pêle-mêle, une foule de visages étranges, de phyc^ionomies diversement accentuées, types nobles et bourgeois, faces de lords et du bohèmes, prêtres et brigands, sorcières et bergerettes; — ils le replacent en face de sites dont la grâce l'a ému, dont les splendeurs l'ont frappé ; — ils lui rendent les frissons qui l'éveillaient, couché sur la mousse humide, quand la p&le et silencieuse aurore, couronnée de vapeurs légères, se levait à l'horizon ; — ils font rayonner sous ses yeux, réverbérés par des roclios ardentes, les feux du

soleil d*Ëspagne; — ils lui montrent, noyés dans un crépuscule bleuâtre, les méandres caressants de quelque rivière anglaise au cours lent et doux.

Partout où ils Tenlraîiient, il va, sans s'occuper du reste : plus rapide, si Jean à la Lanterne^ — c'est le sobriquet anglais de ces folles flammes, — galope et gagne du terrain ; plus minutieux, plus flâneur, si ce guide fantasque veut faire halte; — tout à Theure énamouré d'un bandit pittoresque, à présent furieux contre une madone italienne; — se souciant peu de ces palpables anomalies, de ces inconsistances qu'il ne peut méconnaître; — tenant son lecteur en petite estime, — narguant volontiers les critiques, — mais faisant grand cas, ayant tout, par-dessus tout, de f maître Jean » et de son scintillant falot.

Tel nous est apparu George Borrow, et tel il nous a plu.

Si on le comprend comme nous, on risque, nous devons le dire, de se trouver en désaccord avec bon nombre de reviewers anglais très-compétents en ces matières, et qui ont cent fois dénoncé dans Lav-Engro un amalgame impossible de l'Arioste et de Smollett, de VQi'lando eldc Peregrine Pickle,

Le public sera-t-il de leur avis? Nous ne le pensons pas. Si pourtant il donne raison aux critiques, eh bien! nous sommes prêts d'avance à confesser notre erreur; et, plutôt que de nous élever contre l'arrêt du lecteur, contre le bon sens universel, nous répéterons simplement avec l'auteur de LaV'Engro : c Bonne nuit, mon bon monsieur; donnez bien, belle demoiselle. »

Toutes réflexions faites, il nous semble que cette esquisse d*un caractère et d'un génie également excen-

308 LES CONFESSIONS D'UN HUMORISTE

triques, ne serait pas complète sans un aperçu des trfttmux littéraires inédiis^ auxquels doivent frayer leur route k'S ouvrages dont' nous venons de parler» Nous Textrayons d*un catalogue placé à la lin du homman^R^:

\* Bamos, cbsfs kt KOls cKLTtQOss (CêUîc B«mis, ckiêfi^ tmd Kmgs), S \ù\.

^ Lb SaDTACB pays Dfi GaUKS. SkS BABITAKTS, ses »4tS4ttS«

8A LAMQCB (WM Wûlcs; Us pièoplt^ im^gmi^ mvi^ttMiêry) i vol.

5* Lks cbakts I^cRori^BMS, traductions ^)oèl)qucs de toutes les langues d'Eiut>^H' (S$ngs of Europe, metrical transhti^n^^ elc.,) î voL

4* Kabmi'k WisRR, chants des G^nls ei des Ht^ros^ traduits de Pancien Danois. ^ voL

b* Lk lUvoFFO» TuKc (The Ttirki:^ jester) ou les Plaisanteries du Gogin Nasr^Eddin EfTendi. — Traduit duTure« I vol.

6* P&^QcrrB kt Pknttrk. — Ouvnige sur le Coritouailles» S vol.

7" CoNTBs HiTuuiKBS AK RussiB, traduits du russe, t vol«

8* Lb Bardb sommbilukt» mion du Monde^ de la Mon ri de C Enfer ^ par Master Elys Wyu, traduit du Bi^tou de t^nt» brie, i vol.

d* Skaldks» bois et comtbs w Nokd. !â voî«(uon lermiiH%«)

iO* Lk moht dr Baldbb, dmnie héit>lque traduit du lïanoi.^ dÊvald.

il* Bayb jBaaKY and Iilion Dqo (U Chemin riduge et ta Vallée noire.) Promenades à la recherche de la litlératHre de CkU de Mail» 1 vol.

Le tout, — sauf un seul ouvrage, — préimn^ pour rimpnmetu\ — Ueadyforthepressi.s.

Jamais la critique n'est plus en peine que lorsqu'elle doit faire comprendre, et s'efforcer de faire apprécier un de ces talents raffinés, subtils, auxquels les variations, les progrès du goût national, donnent une valeur particulière, à certain moment, chez tel ou tel peuple étranger.

De nos jours, surtout, l'influence souveraine du génie

' Alfred Tennyson est le troisième fils d'un ecclésiastique du comté de Lincoln. Son éducation s'est faite à l'université de Cambridge (Trinity-CoUege). C'est en 1850 que parut le premier recueil de poëmes portant son nom [Poems, cUejly lyricah). Un second volume parut en 1833. En 1842, après neuf ans de silence, M. Tennyson publia, en deux volumes, plusieurs de ses premières productions, avec bon nombre de poëmes nouveaux. En 1847, The PrineesSt a medley. En 1850 : In memoriam, poëme consacré à la mémoire d'Artliur Hallam, fils de l'historien, fiancé à la sœur de Tennyson, et mort la veille de leur hymen (à Vienne, en 1833), à l'âge de vingttrois ans. En 1852, Ode sur la mort du duc de Wellington; en 1855, Maud and othenpoems; enfin, en 1859, les Idylls of the King, épisode d'un grand cycle chevaleresque : Mort d'Arthur.

910 ALFRED TEMMYSON.

individuel,— plui indépendant, plus capricieux qu'il ne Ta jamais été,— Unui (i Hubdivisor de plu» an plus le domaine poèiiquo, & y niultipliur loa cxcepiionii ks tenUUvea iaolôoa.

Loi idiomea europèeni, remaniés par des mains savantes <a hardies, se pariioulariscnt et so cantmnetHt pour ainsi dire, du p\us vw plus.

Chaque pmipld ee forge un langage plus riche,— d*uno part, avec les trésors archéologiques mis en œuvre par les savants, — de l'autre avoc les innovations hardies des inventeurs en fait du ntyle.

Ou fouille et on crée tout A la fois.

Un exhume et on imagine.

Kncore co double travail se fait-il sans unité, sans but philosophique, chaque nation, chaque individu, même, intet prêtant son rôle intellectuel selon ses croyances, ses idées, son tempérament, — et le remplissant comme il hii convient.

Au sein d'une coni\ision incroyable, de subdivisions inflnies, de systèmes sans nombre, des ceuvren ambigués se produisent, mystérieuses fllles du hasard. Elles sortent de l'abtme oi^ fermentent pèle- mêle les traditions, les espérances, les théories, les souvenirs, — sans qu'on puinio trés-nettement préciser leur origine, retrouver leur lllia- (ion, analyser leurs beautés, se rendre compte do leur puissance.

A quelle foi les rattacher ? à quelle école appartiennentelles?— Qui expliquera l'énigme de leur avènement? — Elles ne laissent pas même entrevoir, dans leur» traits indécis, les contours du moule où l'alliage bisarre dont elles sont fnitim prit sa forme, sa sonorité métallique, sa valeur tout é coup reconnue.

Kt pourtant nieres-vous ces qualités fortuites Y nierox-

VOUS l'action inexplicable de celte harmonie dont les éléments constitutifs vous échappent ?

Vous le pouvez, sans doute ; — mais à quoi bon ?

La force méconnue n'en est pas moins une force; l'influence niée ne laisse pas de s'exercer, en dépit de la raison qui se révolte. Le charme vainqueur peut se passer de votre aveu, s'il est reconnu par toute une génération.

C'est donc folie que de se cabrer ainsi. Mieux vaut étudier, et, par une étude assidue, sérieuse, pénétrer une partie du mystère d'abord incompréhensible.

Pour expliquer le poète dont nous allons parler, il faut remonter à la grande querelle de « l'école satanique » et des - « lakistes. » A quiconque garde souvenir de ces combats où les grands noms de Byron et de Wordsworlh servirent longtemps de drapeaux, nous n'aurons pas besoin d'expliquer longuement en quoi consistaient les dogmes opposés des deux écoles.

Tout le monde sait aujourd'hui que Byron, — préconisé ou honni chez nous comme novateur ei romantique, — fut, en réalité, le sévère partisan des règles anciennes, le savant champion de la poésie régulière, le défenseur d'Âddison et de Pope attaqués par Goleridge et ses amis. Chacun sait qu'en fin de compte, il combattit, de concert avec la Revue d* Edimbourg y — vieux ennemis réconciliés, — con* tre les novateurs qui prétendaient affranchir de ses entraves la poésie nationale, la purifier de tout mélange exotique, lui rendre toute sa liberté, toute sa naïveté originelles.

Ce qu'on sait moins, c'est l'issue de la bataille en* gagée.

Pendant plusieurs années^ la victoire sembla rester aux règles anciennes ; lord Byron écrasa de son génie railleur les « lakistes » déconcertés.

La naïveté de Wordsworth, -* cette naïveté parfois si puissante, — resta comme entachée de ridicule. Southey, — plus brillant, plus érudit, moins exclusif dans l*applicttion de ses dogmes poétiques, — ne garda qu'un rang se* condaire sur ce Parnasse nouvellement inauguré, où il se tenait prudemment à mi-côte. Goleridge se perdit dans les nuages du mysticisme philosophique.

On eût dit que cette phalange vaincue n*avait, un moment, soulevé la poussière de la lice, que pour y ménager un éclatant triomphe à Tironie de Byron, aux anathéroes de la critique écossaise. Le servile troupeau des imitateurs copiait et recopiait sans cesse la flgure altière de Childe* llarold, le sombre désespoir de Manfred, et pour avoir voulu, dans ce moment mal choisi, appliquer à sa guise les théories si violemment refoulées, John Keats, — génie incomplet et inopportun, ^ subit un véritable ntartyre.

Arrêtons-nous à ce dernier, si nous voulons nous ex* pliquer Tennyson.

Keats, dont la renommée doit demeurer à jamais, — comme celle de Shelley et de quelques autres, — une tradition critique plutôt qu'une réalité populaire, un mur* mure plutôt qu un bruit, Vombre d'un rêve plutôt que le reflet d un astre, fut cependant, — disons mieux, aurait pu être, — un digne fils de Shakspeare et de Hilton. Ses poèmes, déparés par raffectation des formes ancieimes, portaient cette empreinte particulière à laquelle ne se trompent pas de bonne foi les âmes douées de sympa* Ihies poétiques, celles-là mêmes que Texercice habituel de la dialectique et les glaces de Térudition mettent en garde contre toute illusion décevante ; — mais TheuiT n'était pas venue de rendre justice aux tentatives de Keats.

De plus, il eut le malheur de trouver dans les organes de la presse libérale ses premiers preneurs, ce qui dé-

ALFRED TENNTSON. 513

chaîna contre lui, naturellement, l'hydre aux cent têtes du journalisme ministériel. Le protégé de V Examiner^ — que la Revue cCÉdimbotirg avait traité avec quelque indulgence, — devint aussitôt, et par cela même, le plastron de tous les critiques tories.

C'était trop d'une telle tempête pour une frêle bouture de poésie, pourun jeune homme obscur et sans appuis. Keats descendit au tombeau, — courbant sous l'injure un front humilié, — doutant de ce génie qui brûlait en lui, — et n'espérant guère que, par un singulier retour de fortune, il se survivrait dans une longue lignée de glorieux successeurs.

Est-ce à dire qu'il ait été directement imité, imité comme lord Byron, par exemple? Non, sans doute; il ne pouvait pas l'être : mais de lui, de Shelley, de Coleridge, émane la poésie anglaise contemporaine, ou plutôt ces t rois remarquables écrivains ont montré aux Taylor, aux Browning, aux Tennyson, qu'en dehors de la poésie régulière et savante, polie et sceptique, précise et correcte, il en existait une autre, dont les modèles se devaient chercher, — pour la forme extérieure, dans les écrits du temps où la littérature anglaise était le plus complètement isolée de toute influence étrangère; — pour le fond des idées» dans ce monde surnaturel, ce microcosme intérieur que chaque imagination se crée, et où, à toute heure, elle s'isole si volontiers.

Les preuves abonderaient, — si nous voulions les multiplier, — pour établir cette espèce de généalogie poétique; nous pourrions même les chercher dans cette multitude de productions que Barry Cornwall, Leigh-Hunl, Felicia Hemans, etc., ont léguées aux patientes investigations de la critique? Il est plus simple de constater, par un seul rapprochement, l'affinité qui nous a frappé en relisant Keats, après avoir lu Tennyson.

Suivez rEndymion de Keals dans cette grotte fantastique où il surprend le tète-àtête dAlphèe et d'Arëthnse; descendez ensuite, avec lui, sous les voûtes liquides de rOcéan qui le reçoit dans son sein, et conteoiplez le tableau frappant de ces abîmes inconnus :

Far bad be roam'd

Witb nothing save tbe hollow vast Uiat foam'd Above» around» and at bis feet, etc.

« Et les vastes profondeurs écornaient — au-dessus, autour de lui. A ses pieds» rien de plus, — sauf des débris plus morts que la Mort elle-même : — vieilles ancres rouillées, heaumes remplis de sable, — larges cuirasses de vaillans hommes de mer, devenues la proie des flots ; — proues et larges de bronze ;

— gouvernails qui, depuis cent ans, ne subissaient plus — Tiinpérieuse direction du pilote; vases d'or où restait, — en reliefs durables, quelque histoire d'autrefois, — effacée de la mémoire des hommes, et où — nul joyeux buveur n*a posé ses lè\Tes,

— depuis qu'ils s'emplissaient de vendange saturnienne ; rouleaux moisis — de cuir ou de papyrus, où les premières âmes qui pensèrent et souffrirent ici-bas •— ont écrit, dans la langue du ciel, des traditions perdues ; — sculptures grossièrement faillées dans le marbre massif, — et qui jetteraient quelques rayons dans la nuit du passé; — puis des squelettes humains,

— et les ossements prodigieux de Béhcmoth et de Léviathnn, de réléphant et de l'aigle ; — et la tète puissante de quelque monstre sans nom'. »

Lisez maintenant le Mennan et la Mei^maid de Tenny* son; vous y sentez passer le même souffle d'inspiration, la même fantaisie y préside à larrangement des tableaux .

* Endymony a Poetic Roiaancei inscribed to the memorr of Thc< roas Chatterton. — Bock Ut, ▼. 190 to i58(

Seulement le poêt« moderne fait vivre et se jouer sous les flots une foule d'êtres animés et voluptueux.

Tant que dure le jour, les sirènes demeurent sur leur tivkie, la couronne d'or en tête, et remplissant les grottes marines de leurs puissants accords; mais, à minuit, les folâtres et coquettes divinités, couronnées de blanches Heurs et laissant flotter knrs ondoyantes chevelures, courent sous les obscurs bosquets de la mer, -loin de la lune et des étoiles, agacer les hardis mermen. Leurs mains sont armées de coquillages étoiles qu'elles lancent,T— invisibles cnmme Galatée et poursuivies comme elle, — à ces impétueux nageurs. Celle qui se laisse atteindre, saisie par ses humides tresses et la tête ramenée en arriére, sera livrée sans défense aux baisers du vainqueur : —

Soft are the moss beds under the sea; We would live merrily, merrily.

Mais, après tout, s'il est le plus beau, le roi des mermen, la sirène n'en sera pas inconsolable, la sirène, qui déjà songe à leur hymen sous les berceaux de jaspe : —

In the branching jaspers under the sea.

Il n'est pas besoin d'insister, après ces citations, sur l'analogie d'inspiration et de manière que nous devions signaler entre les deux poètes.

Revenons aux aperçus généraux que cette comparaison aura servi à préparer.

Nous avons noté deux tendances bien distinctes : — un retour marqué vers les vieux poètes du temps d'Elisabeth, — une ferme confiance dans l'inspiration individuelle, et

3tO ALFRED TENNY80M.

une grande latitude donnée aies caprice». VoiMi,~ai nottt ne nous abusons pas,—- les traits les plus gènéraletneni caractéristiques de la poésie contemporaine en Angleterre.

Maintenant, — car, en pareille matière, les malentendus sont très-faciles, — nous ne voudrions pas voir omettrn une foule d'influences secondaires qui modifient, selon le savoir et les penchants de chacun, ces tendances gêné* raies.

Celuicl sera plus ou moins atteint par le contre-coup de nos agitations littéraires ; —celui-là, plus religieux ou plus savant, imprégn(>ra ses vers des parl^ims bibliques, ou m couronnera des lauriers de l'Eurotas, des roses de Pœstum; ^un troisième préférera l'auréole mélancolique cmpnmtée à Novalis et aux candides rêveurs de TAIlemagne.

Toile est rependant la puisttancedu génie national rendu h son libre esHor, que, -— malgré les rapports toujours plus fréquents des peuples entreeiix, —la substance poétique, ri'HxûM de cet amalgame, devient de plus en plus anglaise, do plus en plus rebelle é toute interprétation, do moinii en moins trannmissible et caiholiqm^ -— s'il est permis d'employer ce dernier mot dans son sens le plus précis.

A ce sujet, un phénomène doit être noté : c*est que, do jour en jour, la litt/^rature de nos voisins, depuis une vingtaine d'années, se refisse davantage à la traduction. Nous parlons uniquement,— cela va sans le dire,-— désoeuvrés où le style joue un réle essentiel. Lord Dyron, Southey, Crabbo, fioleridge lui-même et Wordsworth, — ces derniers, il est vrai, par fragments, — ont pu être traduits. Nous défions les plus habiles do faire passer dans notre langue, autrement que mutilé, dénguré, le beau livre do M. Rtiskin, 1$ gradid d*l)3tford^t sur la Peinture mo*

* Pieudnnyme sdopté par M. Ruikln

ALFRED TENNYSON. Ml

deme. Nous nous sommes convaincu, en lisant une traduction d*Eothen, que mainte page frappante dans l'original, — citons, pour préciser, la description du Sphinx, — n'avait pu se rendre que par des à peu-près sans valeur. Et tout à l'heure, quand nous voudrons décalquer quelques-uns des poèmes de Tennyson, nous craignons fort de faillir à l'exacte reproduction de toutes ces exquises et vagues nuances qui en font le plus grand mérite. Est-ce un bien, est-ce un mal que cette direction excentrique des poésies nationales? Y gagnent-elles, en originalité propre, ce qu'elles perdent en puissance universelle? Ces questions sont, je crois, faciles à résoudre, car elles reviennent à peu près à celles-ci : Vaut-il mieux être Voltaire ou Jean-Paul ? Walter Scott ou Dickens? — Vaut-il mieux avoir écrit le premier ou le second Faust ? — Vaut-il mieux être Cervantes, l'auteur de Don Quichotte, ou Butler, l'auteur ô^Hudibras ? — Vaut-il mieux avoir écrit pour un peuple et pour une époque, ou pour tous les temps et pour le monde entier?

Selonnous, donc, toute littérature, toute poésie est dans une mauvaise voie, quand la voie où elle est la conduit à l'isolement. Par trop particulariser l'observation, par trop en restreindre le champ, par l'individualiser trop, la réduire à de véritables minuties, les romanciers anglais cessent de nous donner des types intelligibles et surtout durables.

Sans nier, en aucune manière, la popularité dont leurs créations jouissent aujourd'hui dans toutes les parties du monde où se parle l'idiome britannique, — sans déprécier la sagacité particulière qui les a tirés du néant, — convenons que ni M. Pickwick, ni H. Squeers, ni l'oncle Ralph, ni H. Pecksniff, ni Sam Weller, ni Rose Maytie, ni mistriss Gamp, ni Paul Dombey, n'ont encore atteint la

S1H ALKAED TBNNY80N.

oèlébrità auropéennu ilt> Uoger do Coyorloy, do Blifll, d«^ Mâg-M(^rrilioa, et Unoni^^tous pour certain» que Tom Jiine», fA\^ Oohlltrio, Bradw«rdln«, survivront h ooi types i'oloa dlilor, mil» auxquoU on lont déjà in^nquor Tavi'* nir, tant on n pcinf h binn n'expliquer los préJu|^>H punicuUor«, loM lynipelhiei individuelles ou localeSi les opi« nions tronsitoires dont ils sont Toxpression plus ou moins spirituelle.

Il en est de lo poésie, à d* autres égards, comme du roman, Nous ne lui remiserons pas le droit de s^abreuvor aux sources qui ratUrent. Que rinfbrtuné Keats ait coin* posé son roman poétique A'JSndymim — et généralement tous ses premiers ou vrages,--d*aprés la FidHeB^^H^à%> Fietohor et lelWxff* U^rg^r deBon-Jonsun, cela sans doult^ ntuis importe peu. Kndymion n^en sera pas moins nno eharmante ligure, qui nous platt par sa grftoe réveusts bien qu'on n'y reconnaisse guère le héros chanté par les antiques rhapsodes,

A smile ^'«s on hls countenance \ he set^med Tot>t)ininon loekers on, like ouu wliu dretimed or idleness in giH)ves Klysisn, • .

Nous raimons pour sa prestance de statue giveqms lo javelot en main, la peau de tigre sur Tépaule, quand il lanee ses meutes bruyantes sur les traces des sangliers haletants.

Nous aimons cet oir « tristement étrange i que sa so'ur Péona lui clumte pour endormir ses douleurs.

Nous aimons encore, nonobstant leurs ornements quelque peu bixarres, le palais de Vénus parnleU les c^i* vernes endmntées, Adonis endormi parmi les fiours^ le$ quatre grands lys penchés sur son hH>nt| et les beaux

Amours antiques qui éteignent, de leurs ailes repliées, les frémissements indiscrets de la lyre, pour ne pas troubler ce sommeil protégé par leur mère.

Ces tableaux, d'une grâce nouvelle, gagnent sans doute quelques teintes, précieuses pour l'èrudit, à rappeler la manière, et même Taffectation des anciens maîtres.

11 y a un certain bonheur, quand on a retrouvé les posos molles de l'Albane, et ce naturel abandon des draperies qu'il jette négligemment autour d*une nymphe souriante, à surprendre aussi quelques procédés de couleur qui donnent à votre peinture Taspect général des siennes.

Toutefois, ce mérite ne peut pas, après tout, constituer la suprême excellence. Il faut autre chose que ces finesses de style; et le burin du graveur, impuissant à reproduire les artifices du coloris, doit trouver encore, sur la toile, s'il vient à la vouloir interpréter,, la vigueur du contour, l'harmonie de la composition, la beauté saisissable des formes et des idées.

Or, Alfred Tennyson, — pas plus que John Keats, pas plus que Samuel Goleridge, — ^ne remplit, à notre gré, ces conditions premières de toute gloire à la fois universelle et durable. Otez à ses vers leur mélodie voluptueuse, leur mérite d'archaïsme savant, vous leur faites déjà un tort irréparable; et cela, parce que Tennyson n'est créateur que dans les détails de stjle.

Trouveur de mots plutôt que d'idées, il emprunte vo- ^ lontiers, et sans trop de choix, le thème vulgaire sur lequel il aime à déployer la richesse de ses combinaisons harmoniques. Soit impuissance, soit dédain véritable, préoccupe par-dessus tout de l'effet lyrique, il laisse à peine entrevoir le drame intime, le fait humain duquel émanent, . tristes ou riantes, sympathiques ou méprisantes et amères, V les eflusions de sa pensée.

390 ALFRED TEN4NYSON.

U rèaliièsè confond, s*amalgamo ohes lui avec le rêve; oUe en prend lea proportiona floUaniea, le oaraoière surnaturel.

Rien de précis, de palpable.

Dana ces poéaiesèoliennes, lea femmes sont des sylphes; les passions, des^li^r^^ t rallomande, des abstractions musicales i la description, — souvent admirable, <— un nnrage prêt à s'évanouir.

De temps à autre, il est vrai, le réalisme anglais se h\i jour dans ce chaos vaporeux, et d*une façon asseï biaarre. Le feu follet errant devient une lanterne d'omnibus; à cété de la sirène qui chante, on entend Toie quiglapit; et vous avei à peine quitté la terre fantastique, Vtle enchantée des Lotopliages, que vous vous retrouvei sur une routo de traverse, en compagnie de simples voyageurs venus à pied pour attendre le passage do la malle-poste : — discordances énormes, qui ne laissent pas de jeter un certain embarras dans Tesprit du lecteur.

Telles sont, néanmoins, les conditions d'indépendance absolue où, — de nos jours surtout, ^la poésie s*est placée en Angleteri'o, que ces brusques transitions ne soulèvent aucun étonnement, aucune critique.

Nous sommes bien loin du temps où le porte-baUe et l idiot de Wordsworth attiraient sur sa tète los sarcasmes virulents de Byron. Los UuUades lyriques et VExcursitm semblent avoir épuisé le carquois des railleurs, et, — certains, quoi qu*il arrive, d'être pris au sérieux,— les mélancoliques adoptes de la nouvelle foi poétique peuvau affecter hautement, comme le fait Alfivd Tennyson^ « Tamour de Tamour, la haine de la haino, le fnt^m du w^ris. »

Dower'd with the hâte of hâte, the icorn ofscom^ The love of love.

ALFRED TBNNYSON. 531

Nous n'irons pas, quant à présent, opposer les lois éternelles du goût à ces transitoires succès du génie individuel. Tennyson d'ailleurs, — ne nous y trompons pas, — ^ne saurait prétendre, même chez nos voisins, a la popularité, à la vogue enthousiaste. Les lettrés, les dilettanti, sont encore aujourd'hui les seuls vrais apôtres de cette renommée si lente à s'étendre.

C'en estasses, toutefois, pour que l'attention de la critique se porte sur Tennyson; — pour que, sans reculer devant l'espèce d'initiation qu'exige cette poésie délicate et raffmée, on s'efforce d'en marquer ici la valeur réelle, d'en préciser le caractère.

Les premiers poèmes de Tennyson remontent, — nous l'avons dit en note, — à 1830. Ce sont, pour la plupart, des ébauches où se révèle son culte pour l'idéal, ainsi que son penchant irrésistible vers les curiosités de la forme. Pas une strophe, pas un vers, pas un mot, dans ce petit volume, qui ail une date certaine, et trahisse une émotion réelle. 11 évoque des fantômes, il note les murmures de la brise, il esquisse le sourire mystérieux de quelque apparition virginale. C'est Claribel couchée sous la pierre moussue ; c'est Lilian, vivant éclat de rire, fée moqueuse et cruelle; c'est Isabel, sérieuse et chaste madone; c'est Hadeline, l'idéal du caprice amoureux, que le jeune poète appelle, tour à tour, à poser devant lui. Il dit à l'une :

« Oh ! pleure, je f en supplie, — Lilian folâtre, Lilian de mai I — • La gaieté sans éclipse est pour moi une fatigue. — Il arrive jusqu'à mon cœur, — et le traverse comme un stylet aigu, — le rire au fausset argentin qui vibre — entre des lèvres minces et vermeilles. ^ Lilian de mai, pleure, je Ven prie. »

Il dit& Tautre:

« Fleur altiôre de la force féminine.. • — les lois de rhymen lont gravées en lettres d*or — sur les blanches tables de ton cœur, — et* se lisent à la clarté qu*y laisse tomber d*en haut

— un amour toujours brûlant, • . — Aux jours de bonheur, sa tendresse presque muette ; — quand vient l'infortune, ses conseils prudents, — dont la marche ressemble k Tinvisible progr<^*8 du flot,— et qui domptent, sans qu'il s'en doute,- les digues de Torgueil soupçonneux; — sa courageuse n^signation, son ob^is* 8ance plus courageuse, — sa haine sincère des vains propos et son horreur du commandement, — ont couronné Isabcl reine du mariage — et la plus parfaite des femmes. >»

Nous conservons à dessein ce luxe métaphorique, cette surabondance parfois incohérente d'images diverses, qui sont les traits caractéristiques de la poésie moderne. Nous ne nous arrêtons pas à concilier l'idée de fleur et celle de temple, — pas plus que celle de conseils, qui montant comme la marée, ci couronnent ensuite le front immaculé d'une chaste épouse. Telle n'est pas notre mission, et le poète aurait droit de se plaindre si, — pour le rendre plus acceptable à la logique, — nous appauvrissions les couleurs dont il se montre aveuglément prodigue.

En pareil cas, il nous traiterait sans doute coifnme il traite ce sophiste auquel il interdit Taccés de son Ame.

« Ne trouble pas la pensée du poëte — avec ton bel esprit futile. Ne trouble pas — cette pensée dont tu ne sonderas jamais les profonds abîmes. <— Il lui fout une transparence constante,

— il lui fautréclatd*un fleuve de cristal; — Téclat de la lumière même, la transparence du venf.

« Sophiste au front assombri, n'approche point. — Tout est ici terre consacrée. — Le faux et sardonique sourire n'y peut

pénélrer. — Je verserai Teau sainte sur les lauriers —• qui défendent Tabord du saint asile. — Les fleurs se flétriraient au bruit de ta gaieté cruelle ; — la mort est dans tes r^rds, le souffle glacé de ta bouche — rendrait stériles les plantes exposées à le subir. »

Lire cet anathème, le lire dans toute son énergie ori* ginale, c'est regarder le portrait de Tennyson, que le pin» ceau de Samuel Lawrence et le burin d'Ârmylage ont placé sous nos yeux. Le front du jeune poêle est sévère; son regard a une fermeté menaçante ; les lèvres, closes et pressées, expriment le dédain, Tamcrtume; on dirait que l'insulte vient d'en jaillir, — si toutefois ce front haut et sérieux n'excluait toute idée de colère et d'agitation manifestées au dehors.

Parmi ces premiers poèmes nous n'en citerons qu'un, — le plus simple par le sujet qu'il traite, — la plainte d'une jeune fille abandonnée, cette Mariana dont Shakspeare nous a raconté la simple histoire '.

Tennyson, empruntant cette louchante figure à son illustre devancier, la place, — moins vivante peut-être, — dans un cadre plus orné.

On pourrait du reste comparer avec fruit les deux créations.

Voici celle du poêle contemporain :

MABIARA.

« Les mousses noires couvraient d'une épaisse enveloppe -^ les plates-bandes autrefois fleuries ; -^ les clous rouilles tombaient, un à un, des nœuds — flxés au mur pour y soute* nir les rameaux du pêcher; — les appentis brisés avaient un aspect triste et désert ; — aucune main ne soulevait plus le Ic-

* Measure fitr mea$urê, acte 111, scène ii.

quel sonore ; ^ Tantique chaume, usé, mêlé d'herbes parasites, — couvrait mal la vieille ferme ceinte de fossés. — Le malheur est sur ma vie ! disait et répétait Mariana. —Il ne vient pas ! disaitrelle. •* Elle disait : Je suis lasse, bien lasse, — et ^'oudrais être morte.

• Ses pleurs tombaient avec les rosées du soir. — Avant qu'elles eussent séché, ses pleurs, au matin, tombaient encore.

— Elle ne pouvait, ni matin, ni soir, — regarder le firmament serein. — Après que les chauves-souris s'étaient envolées,

— lorsque la plus noire nuit enveloppait le ciel, — elle écartait le rideau de sa fenêtre, — et jetait un rapide regard à travers les plaines obscures. —Quelle sombre nuit! disait et répétait-elle .

— Il ne vient pas! disait-elle. —Elle disait : Je suis lasse, bien lasse, — et voudrais être morte.

« Éveillée vers la mi-nuit, — elle entendait croasser Toiseau des ténèbres. — Le coq chantait une heure avant le jour. — Du noir marais arrivait à elle le long mugissement des bœufs.

— Sans espoir que rien pût dianger, ^ on eût dit qu'elle parcourait seule les vagues régions du sommeil — jusqu'à Theure où les vents froids éveillaient — autour de la ferme isolée les grises lueurs de Taube. — Quel sombre jour! disait et répétait-elle. — Il ne vient pas, disait-elle. — Elle disait ; Je suis lasse, bien lasse, — et voudrais être morte.

• A un jet de pierre de la muraille, — dormait un petit étang noirâtre, — et sur cet étang, par grappes de menues graines, -* s'étalaient les mousses d'eau. — Tout auprès, un peuplier se balançait, — pâle feuillage, écorce noueuse ; — et pas un autre arbre, à plusieurs lieues de là, ne jetait son ombre, — sur ta plaine aride, aux horizons gris. — Le malheur est sur ma vie, disait et répétait-elle. — Il ne vient pas! disait^elle.

— Elle disait : Je suis lasse, bien lasse, — et voudrais être morte.

• Et toujours, lorsque la lune était au déclin, -* quand la bis) aiguë traversait Tair, — elle voyait, çà et là, sur la blancheur du rideau, — passer une ombre chassée par Forage.

— Mais quand la lune descendait plus bas encore, — lorsque

les vents vagabonds rentraient enfin dans leurs cachots, — Tombre du peuplier tombait sur son lit, — et venait sillonner son front pâle : — Quelle sombre nuit ! disait et répétait-elle»

— Il ne vient pas ! disait-elle. — Elle disait : Je suis lasse, bien lasse, — et voudrais être morte.

Le jour durant, dans cette maison hantée par les rêves, — les portes craquaient sur leurs gonds. — La mouche bleue bourdonnait contre les vitres ; la souris — criait derrière les lambris à demi rongés, -— appliquant à leurs fentes son œil curieux. — Des figures d'autrefois se laissaient entrevoir derrière les portes entr'ouvertes, — des pas d'autrefois faisaient craquer lespaliers, — des voit d'autrefois rappelaient au dehors.

— Le malheur est sur ma vie ! disait-elle toujours. — Il ne vient pas ! disait->eUe. — Elle disait aussi : Je suis lasse, bien lasse,

— et voudrais être morte.

« Le moineau chucliotant sur le toit, — les lentes oscillations du balancier, et le murmure — par lequel répondait le peuplier aux amoureux soupirs du vent, — accablaient cette âme craintive ; mais par-dessus tout elle détestait Theure — où, charçé de brillants atomes, un rayon de soleil — traversait les salles obscures, Theure— où le jour penche vers Toccident. — Alors: Je suis bien triste ! disait-elle. — Il ne viendra pas ! disait-elle encore ; et, pleurant : — Je suis lasse, bien lasse. •-• Oh ! Dieu dé merci, que ne suis-je morte !»

On le sait trop, il est des nuances prosodiques et; grammaticales qui se perdent nécessairement dans une version, quelque littérale qu*on veuille la rendre. Ce qu'il faut surtout désespérer de reproduire, dans là Mariana de Tennyson, c'est la délicatesse du coloris, c'est le caractère mystérieux, la grâce fantastique de cette élégie tout allemande. Par exemple, la mouche bleue « bourdonnant contre la vitre, » les cris de la souris derrière la boiserie vermoulue, — ces détails, en apparence si prosaïques, — empruntent à l'effet du

ti, 28

^n ALFIIED TENNYSOX

rliythme, à riiannoiiio des iiioU, une singulière valeur.

Un sceptique en poésie pourra certainement contester cette impression, bien que bon nombre de lecteurs délicats aient pu la ressentir au même degré ; il demandera ce qu'il y 9 de plus, dans ces accessoires, que la description pure et simple d'une habitation déserte et mnl entretenue.

\ cotte question! un juge compétent trouva naguère uni excellente réponse.

« La mouche,—- à son gré, — n'était pas une mouche ordinaire; elle provenait d'un cadavre et, qui plus eii, avait conscience de celte funèbre origine. Quant à la souris, il fallait, à coup sâr, voir en elle la misérable nièce do quelque infAme sorcière qui, — après l'avoir tuée pour ne la plus nourrir,— s'en était débarrassée en la mélamorphosant de la sorte. »

Tels doivent être les commentaires d'une poésie vaguis indécise, où l'écrivain suggère certaines idées plutôt qu'il ne les exprime, et n'arrive que par des analogies indirecti^s à faire poindre telle ou telle iitiage dans l'esprit ensorcelé de ses lecteurs.

Mariana peut servir d'échantillon à tout un ordre de compositions où Tennyson se complaît dans le développe* ihent d'une seuleidée, d'une seule situation.

Rien ne remue, rien ne change dans ces bas-reliefa sculptés avec un amour jaloux, et où, — pour con.Qentrer davantage encore l'énergie de sa penséOi— lepoôte n'admet qu'une flgure isolée.

C'est ainsi que, s'il veut rendre les joies sans nom di« l*ascètisme, -le triom|ihede l'esprit religieux sur la cliair qui souiïre, — l'enthousiasme fiévreux do la solitude extatique, — Tennyson cède la parole à saint Simèon Stylite, qui, du haut de la colonne où il s'est conflué, décrit ses

AXPRED TENNYSON. 531

torlures et sar pieuse ivresse : — c*e8t ainsi que sa Fatima (elle s'appelait Sapho dans la première édition) pousse un long Cri de désir effréné : — c'est encore ainsi que, dans Œnone, une bergère troyenne, déplorant Tinfidélité de Paris, énumère les tourments d*une âme jalouse, et fait retentir d'une monotone plainte les échos des montagnes ioniennes. L'invocation commence dès les premiers vers:

Oh ! mother Ida, many fountained Ida Dear mefher Ida, harken ère I die.

Et ce funèbre refrain se retrouve au début de la dernière strophe :

mother ! hear me yet before l die!

Enfin que chercherons-nous dans cette imprécation à lady Clara Vere de Vere, si ce n'est le mépris amer d'une âme élevée,— celle du poète, — pour la coquette égoïste qui veut l'immoler à sa vanité?

Remarquons, dans ce dernier morceau, la portée tragique d'une allusion au suicide d'un jeune homme que l'orgueilleuse fille des de Vere a réduit au désespoir après s'être fait aimer de lui.

« Lady Clara Vare de Vere, — vous révetUes en moi d'é* tranges souvenirs ; — vos tilleuls touffus n'ont pas fleuri trois fois — depuis que j*ai vu mort le jeune Laurence. — Oh ! que vos yeux sont doux, et que vous parlez bien à vois basse ! — vous êtes sans doute une piperesse merveilleuse. — Mais il avait alors à son cou quelque chose — que vous n'eussiez pas vu de bon cœur.

« Lady Clara Vere de Vere, — quand il arriva ainsi sous les yeux de sa mère, — celle-ci sentit frémir ses entrailles ; — elle eut contre vous certains élans de vérité soudaine. — Pour ne

3*i8 ALFRED T£NNYSÛN.

rien celer, J'entendis alors une amère parole --> qui, répétée, hlesserait vos oreilles; —et ses manières n'avaient pas cette inexorable sérénité — qui distingue la race des de Yere. »

Quelquefois, au contraire, Tennyson concentre et précipite l'action, comme dans la ballade intitulée :

LKS sauas.

« Nous étions deux filles d un même sang; — elle était, des deux, la plus belle. — Le vent souffle dans les tours et parmi les arbres. -^ Us étaient ensemble*, elle succomba ;

— donc, la vengoancc me revenait bien. — Oh ! le comte, il était si beau !

« Elle mourut, elle alla dans les feux éternels; — elle avait mêlé la honte au noble sang de ses veines. — Le vent gémit dans les tours et dans les arbres. — Pendant des semaines et des mois, dés le matin et jusqu'à la nuit, — pour gagner son amour, j'attendis patiemment. — > Oh ! le comte, il était si beau !

« J'ordonnai une fête ; je l'y attirai. — Je gagnai son cœur; je l'emmenai Iriomphanlo. — Le vent rugit dans les tours et parmi les arbres. — Et après le souper, l'un prés de l'autre*,

— il posa sa tète sur mes genoux. — Oh ! le comte, il était si beau !

« Je fermai ses paupières sous mille baisers ; — sa fratche joue resta sur mon cœur. — Le vent ébranle les tours et les arbres. — Je le haïssais d'une haine infernale; — et pourtant, idulAtre, j'aimais sa beauté. — Oh ! le comte, il étiiit si beau !

« Je me levai dans la nuit silencieuse ; — mon poignard argenté brilla. — Le vent fait rage dans les tours et les arbres.

— I^t tandis que, sommeillant h moitié, sa poitrine aspirait l'air,

I On a M : nalvotd shukspearienne, qui n'est en français ni tolérable, ni surtout tolérée.

ALFRED TENMYSON. 520

— par trois fois j'enfonçai le fer que rien n'arrêtait. — Oh! le comte, il était si beau !

« Je bouclai, je peignai sa chevelure ondoyante. -— Quand il fut mort, comme il semblait grand ! — Le vent souffle dans les tours et dans les arbres. — J'enveloppai son corps dans un linceul, — et j'allai l'étendre aux pieds de sa mère. — Oh ! le comte, il était si beau ! »

Certes, voilà du drame, et tout aussi sanglant qu'on le puisse concevoir. Eh bien! telle est la nature idéale du talent de Tennyson, que toute cette énergique brièveté, cette précision de faits et de gestes, — non pas même le Qti'il semblait grand, lorsqu'il fut mort! — ne donne l*idée d'une réaUtè complète.

On croirait plus volontiers que cette femme, qui se vante d'une si atroce vengeance, ne l'a point accomplie, et que, dans une sorte de délire, elle raconte ainsi, non ce qu'elle a £adt» mais ce qu'elle aurait voulu faire. A tout prendre, cependant, jamais plus sombre chronique ne fut racontée en moins de mots.

Un des plus longs poèmes de Tennyson est intitulé : les Deux Voix. C'est l'argumentation en règle, ou plutôt la délibération d'un homme avec lui-même, alors que l'ennui de vivre lui suggère l'idée de mourir.

L'examen de celte énigme qu'on appelle la vie, — les motifs qu'on peut avoir de la croire méprisable ou précieuse, — les droits de l'égoïsme, — les devoirs et la solidarité de l'individu par rapport à l'espèce, — sont autant de thèmes variés avec une certaine puissance par le poète. Bien que rien d'absolument nouveau ne lui restât à dire sur un sujet traité par tant de sublimes intelligences, il lui prête, par les prestiges de la forme, un aspect inattendu ; mais il ne faut pas nous dissimuler que îasécherese du fond, habilement dissimulée par les richesses du style, repa-

SSO ilLFRED TENNYSON.

raîtrait inévitableinent si la traduction s attaquait à ces stances inonorimes, qui rappellent un peu celles du Dm

A life of notliings, nothing-^'orU), Fi^m that ûrst nothing ère bis birth To that last nothing under earth ^

Comme frappant contraste à cette thèse philosophique^ nous aimons à placer ici une idytie du même poéte^ une idylle tout anglaise, et qui semble écrite par Wordsworth redevenu jeune.

G*est un jour de ftMe. Les quais étroits sont chargés d'une foule bourdonnante. Pas une chambre vacante dans Tauberge du Taureau blanc ou de la Tokon d*€r.

Deux amis,— 'le poète lui-même et le fils d'un riche fermier, — débarqués trop tard sur cette plage envahie, n'ont <rautre parti à prendre que d*aller dîner sur les gâtons d*Audley-Court.

« Nous laissAmes la marée d^à mourante caresser mollement — le granit rouge de, la rive, et, de pelouse en pelouse, — gravissant les vertes pentes, nous arrivâmes — aux portails surmontés de griffons, — à Tombreuse colonnade de sycomores gémissants. — La loge du jardinier nous apparut bientôt : — fenêtres, murailles, cheminées enfouies — dans les touffes exubérantes de la vigne. »

Là nos amis s'installent : la serviette damassée à sujets de chasse, le pain dont Todeur rappelle la ferme où il fut pétri, le glorieux flacon de cidre enlevé aux profondeurs

* c Une vie de riens, et qui rien ne vaut , — depuis ce premier rien qui préexiste à la naissance, — jusqu'à ce denùcr rien que U terre absorbe. »

ALFRBD TENNYSOS. 531

delà cave paternelle, rien n'est omis; mais le poêle réserve les honneurs d'une jdescription formelle à certain pâté déjà entamé.

liair-cutrdown, a pasty, cosUy made Where cpiail and pigeon, laii* and leveret, lay Like foesils of therock> with golden yokes Imbedded and injellied < .

La conversation est tout d'abord à l'avenant du repas» solide, substantielle, terre à terre. On parle chasse et culture, mariages et funérailles» on aborde même les sujets politiques et les lois sur les céréales ; mais tout à coup la discussion menace de s'échauffer : Francis, alors, laissant échapper un éclat de rire, se ravise et commence une chanson écoulée par le merle moqueur qui se balance aux branches du pommier le plus proclie.

Nous en citons la première strophe :

Voyager, Tanne au poing, de muraille en muraille, Trépasser pour six sols sur un champ de bataille, Reposer, inconnu, dans un fossé sanglant.

C'est le sort du soldat ; —je veux vivre autrement.

Aux refrains philosophiques de son ami, le poète répond par un chant d*amour.

fl Dors, Ellen Aubrey, dors et rêve h moi. — Dors, Ellen, dans les bras de ta sœur. — Rêve, s*il se peut, que ces bras sont les miens.

* Pâté fait à grands frais, où gisaient noblement

Fossiles alités dans un jaune ciment, Grast enfouis, perdus au sein de la gelée, Alouettes, pigeons, cailles, levraut, etc.

« Dors, Ëllen, dans les bras d'Emilie. «- Emilie, de toutes, si ce n'est toi, la plus belle; -* car tu es plus belle que tout ce qui est.

« Dors, respirant autour de son cœur la paix et la santé.

— Dors, respirant à ses lèvres la franchise et Tamour. — Ce soir, je m'en vais ; demain, je reviendrai dés Taurore.

c Je m'en vais» mais l'amour me ramène ; je voudrais èlre

— le pilote de ton rêve sur la mer obscure du sommeil. -^ Dors, Ellen Aubrey, dors» ma bien-aimée, et rêve à moi! »

Les chansons meurent, le jour finit. Avant la nuit tout ù fait tombée» les deux amis reviennent au logis, sans presser le pas. La lunei au croissant aminci» laisse pleuvoir sur les arbres les pAlea lueurs d*un crépuscule argenté;

A moon, that just In crescent, dimiy rained about the leaf Twilights of airy silver.

Ils franchissent ainsi les collines ; ils descendent, de roche en roche, vers les quais ténébreux :

« La ville, au-dessous de nous, était assoupie et se taisait; — Plus bas encore, la mer unie dormait dans la baie. — La verte bouée, jetant au loin, par moments, — comme une étincelle phosphorique, — s'enfonçait d'elle-même, et surnageait ensuite... — Et nous avions la joie au cœur. »

Avons-nous besoin d'insister, — même après une traduction forcément imparfaite,— sur la vérité de ces paysages, de ces impressions, de ces souvenirs, qui, par leur simplicité même, semblaient échapper à la poésie, et que la poésie a cependant élevés» — sans déroger elle-même, — à la hauteur de sujets plus nobles ?

Ces citations l'auront fait (kviner, Tennyson est un paysagiste remarquable, et, sous ce rapport, ses compatriotes, excellents appréciateurs, lui rendent une ample justice. Us lui reconnaissent, avec les qualités idéales de Claude Gdée, le sentiment plus vrai des peintres natio> naux, tels que Gainsborougli, Calcott, etc.

Pour nous, il nous a semblé parfois, — en lisant ou la Fille du Meuniei'j ou la Fille du Jardinier y — que nous avions sous les yeux quelque petit chef-d'œuvre de Constable, ses arbres mouillés de rosée, ses bois à demi per* dus dans la brume, ses flaques d*eau tapissées de nénufars, son pâle soleil dont un nuage jaloux va masquer les clartés humides.

Keats, — il faudra toujours parler de Keats quand on dissertera sur la poésie de Tennyson, — est un paysagiste de fantaisie et d'école. Un critique habile a constaté la ressemblance de ses tableaux avec les fonds du Titien ou d*Ânnibal Carrache.

On a remarqué de même la frappante analogie que présentent les peintures éblouissantes de Turner et les descriptions merveilleuses, les horizons impossibles, les palais féeriques, créations gigantesques du cerveau de Sheliey.

Tennyson est plus modéré, plus vrai, plus précis que ses deux devanciers. Il serre de plus près une nature dont il semble plus réellement épris. Voyez plutôt, dans la FiUe du Jardiniei\ cette journée de mai éclairant un site du comté de Kent ou de Surrey :

AU the land in flowery squares Beneath a broad and equal blowing wind Smelt of the coming summer, etc.

On entend, sur celte plaine aux compartiments fleuris,

S3l ALFHED TENMYSON.

pnsser le souffle puissant et continu d une forte brise ; — on sent les parfums printaniers ; — on voit ce ciel serein où se balance, penché vers Thoriionf un nuage, un seul, aux larges contours. Comme le poète» on a les oreUles pleines de ces bruits mélès du matin : le OHigissemeiit du bœuf qui, posant son énorme cou sur les claies d'une rustique barrière, appelle, dans le champ voisin, ses compagnons de pâture ; -«^ les roucoulements joyeux des colombes dans les bosquets ; — Talouette et ses gaaouillements que le bonheur semble arrêter au passage; — le rouge-gorge sur les haies ; *-^ les coucous plaintifs se répondant d*une collhie à Tautre.

Auparavant, vous avez vu passer devant vous Timage du jardin tel que le poète le rêve et Taime :

Not wholly in tlie busy world» norquîte Beyond it, blooais Ihe garden that I love.

lia cloche y raconte les nouvelles de la vie tumultueuse, et, caché sous les feuillages épais, vous écoutes le vent qui vous apporte la musique desaltiers beffrois. Une lieue de prairies vous sépare pourtant de la cité bourdonnanle, — gazons veloutés où s'attarde le flot dormant de quelque rivière au lit élargi. C'est à peine si ce flot, quelquefois troublé par le choc d'une rame indolente, fait vaciller siur leurs tiges les lis paresseux qu*il baigne, et il se glisse lentement, chargé de pesants bateaux, vers ce pont à trois arches, dominé parles tours de la cathédrale.

Ces peintures, — et vingt autres que nous pourrions citer encore, — attestent que Tennyson est un artiste dans le vrai sens du mot : une ftme où les aspects de la nature laissent une impression réelle et profonde, une intelli*-

ALFRED TENNÏSON. 335

gencc qui a reçu de Dieu le rare et sublime pouvoir de les transmettre à tout un peuple.

C'est à ce titre qu*il nous parait plus ou moins éminent.

Considéré comme penseur, comme philosophe, il retomberait dans la foule.

A-t-il oun*a-i-il pas un but? ce but est-il dans le ciel ou sur la terre? — Nous Tignorons. — Cherche- t-il un sens à tous ces phénomènes qui le frappent si vivement? — Nous en doutons, et d'autres en ont douté avant nous.

A le prendre au mot, il faudrait le ranger parmi les partisans éclectiques de Tautorité bénigne et forte, de la liberté sage et modérée : Tespritdu christianisme, qui est aussi Tesprit de la philosophie, lui dicte parfois quelques paroles de paix universelle, de charité, de fraternité, de bienveillance pour les faibles, de pitié pour les méchants ; mais cette horreur qu'il professe contre tous les extrêmes, contre toutes les violences ; — ces sages conseils de résignation, de tolérance mutuelle, de patience évangélique, — nous sommes habitués depuis longtemps à les retrouver dans une foule d'esprits incomplets, qui ne savent ni ce qu'ils veulent, ni ce qu'ils doivent vouloir, ni ce qu'ils croient, ni ce qu'il faudrait croire.

Trop souvent on se montre d'autant plus tolérant qu'on ne ressent pas, conune on devrait les ressentir, les abus contre lesquels il faudrait protester; trop souvent on décore du beau nom d'équité la déplorable absence des passions, même les meilleures et les plus généreuses.

Tennyson, au surplus, ne réclame pas un autre rôle que celui d'un interprète presque passif, d'un miroir inerte et fidèle, d'un sculpteur en strophes, d'un rimeur d'images. La moralité d'une de ses fantaisies exprime clairement cette idée qu'il a de lui-même.

330 ALFRED TENNY80M.

« Lady ¥\on, prenez ma chanson, — et ai voua ne lui trou* vez aucun sons moral, — ullex devant un miroir, ol demandaavouë : » (Juul (>at lo aena morul do In beauté? — Faudra-t-il chercher un utile emploi — aux fluurH Miuvages, qui aimplemt'nt juttonl leur» parfum»? — Trouverona-nous un sens moral - enfcruK^ dunn lo culico de la roHO * ? »

Le po^tc comparu ensuite aa poésie a A ces oiseaux de paradis, — long tailed birdfif — qui planent dans le ciel, incapables do poser nulle part; d comparaisons ingôiiitHisosA coup sûr, mais qui ne sont admissibles qu'avec de certaines réserves, si Ton no veut pas ramener la poésie au nivoau des arts purement plastiques, -- ravaler la pensée au rôlo du marbre, — et les langues humaines A ta mission dos couleurs que le peintre dispose sur sa polclto.

Tennyson est si aincéro dans cotte maniëro de considé* rorle rôle du |io^te, il croit si fortement à la prédominance de la forme, qu'il lui arrive souvent de prendre pour sujet lu conception d'un autre esprit, et de rimer, |)ur exemple, un conte dont la lecture Ta frappé.

C'est ainsi qu'un roman {The Inheritaticv) lui a fourni mie ballade intitulée Lady (Uare; c'est encore ainsi qu'il emprunte A l'un des peintres les plus exacts do la vie rustique,— miss Mitford,— une de ses plus populaires idylles. Ajoutons, pour celle-ci, que les matériaux étrangers y sont admirablement mis en œuvre : Dora est un dea morceaux où Tennyson a répandu le plus d'onction et de simplicité.

On trouve dans Godiva \m texte naïf du moyen âgtî savamment élaboré par un artiste de nos jours, quelque chose connue une enluminure de missel, qu'Ary SchelÎTer

* Tlie-Doy ûream, tomo H, pugotlOO («l 104, ddU. dol84S.

ALFRED TENNYSOÎS. 537

OU tout autre grand artiste aurait transportée, agrandie, sur quelque toile solennelle. Nous donnerons ce poëme comme le meilleur échantillon des légendes rimées que Tennyson a semées en assez grand nombre dans tous ses recueils, et nous nous garderons bien d'omettre la préface caractéristique dont il Ta couronné.

eodiVA.

• J^atlendais le train à Covenùry; — mêlé aux palefreniers et aux porteurs, je nC accoudai sur le pont, — contemplant les trou hautes flèches de la cathédrale, *- et c'est là que je dotinai cette forme nouvelle — à Tandenne légende de la cité.

« Avant nous, tardive semence du temps, — hommes nouveaux, prompts à décrier le passé, — avant nous, discoureurs abondants sur les droits et les abus, — on aimait le peuple et Ton détestait les impôts oppressifs.

c Mais elle fit plus, elle souffrit plus, elle surmonta davantage, — cette femme d'il y a mille ans, — Godiva, Tépouse du comte faroudie qui régnait — à Goventry; car, lorsqu'il eut frappé la ville — d'une lourde taxe, et quand toutes les mères apportèrent ~ leurs enfants au château, en criant : Si nous payons, il faudra mourir, — la comtesse courut vars son époux.

« Elle le trouva seul, avec ses chiens, — dans la vaste salle qu'il arpentait à grands pas, ^— sa barbe en avant d'un grand pied, — ses cheveux,d*un grand pied en arrière. Racontant les pleurs — qu'elle avait vu couler : S'ils pày^t, disait-elle, ils mourront de faim!— Sur quoi, fort surpris, presque troublé, nç sachant que répondre : — A coup sûr, s'écria-t-il, vous ne voudriez pas, pour telles gens, ~~ endurer le moindre petit mal? — Je mourrais pour eux, répliqua-t-elle.

« 11 se prit à rire, jurant par saint Pierre et saint Paul, — puis, d'une chiquenaude, il fit jouer le diamant qui pendait — à l'oreille de sa femme :<— Bon, bon, vous dites cela! — Hélas ! q. 2«

répondit-elle, — cherdiei seulement une épreuve que je ne voulusse subir.

« Et alors» le cœur aussi endurci que Tétait la main d'fisaû»

— il répondit ces mots: Tiiiversex» nue, -«- à cheval» toute la ville, et la taxe ne sera pas levée. — Puis, branlant la tète on signe de mépris, •— il partit à grands pas, entouré de ses chiens.

« Restée seule, les passions de son àme se dédiafaiérent,

— cùiaxae les ouragans de tous les points de Thoriion. — Une heure entière dura leur conflit, mais la pitié l'emporta.

f La comtesse ordonna qu'un héraut — publiât à sou de trompe les conditions imposées, — igoutant qu'elle voulait cependant, et à tout prix, affranchir son peuple, *- et qu'ainsi, pour peu qu'iMi Taimàtde bonne sorte, — de ce moment à midi, nul n'eût à mettre le pied dans la rue — ni Tceil au dehoi^, tandis qu'elle passerait, mais que tous — eussent, au contraire, à se tenir enfermés, porte barrée, fenêtre close.

f Puis elle se réfugia dans le plus Secret du logis, et là, -dégrafa les deux aigles d'or de sa ceinture, — présent du farouche comte; mais «u moindre bruit,-- elle frissoimalt, et sevoi- Udt à demi, telle qu'une lune d'été — qui sort du nuage et s'y replonge; enfin elle secoua sa blonde tète— et ilt descendre jus* qu'à ses genoux, à flots bouclés, sa chevelure. — En un instant ses vêtements tombent; elle descend à pas fuitifsles degrés, — et, comme un muet rayon de soleil, glissant de ookmne en colonne, elle atteignit — la grande porte. Son palefroi l'attendait, harnadié — d'un drap pour|ire aux armoiries d'or.

« C'est ainsi qu'elle sortit, vêtue de chasteté, par la ville.-- L'air même semblait ikire silence autour d'elle; — les phe invincibles brises osaient à peine se jouer sur son passage; <— mais les masques grimaçants, sculptés aux coins de U fontaine publique,

— avaient pour elle des regards moqueurs ; l'aboiement d'un chien — mettait le feu à ses joues; le pavé n sonnant sous le pied de son palefroi faisait passer— dans toutes ses veines un léger frisson de terreur;— elle voyait aux murs aveugles mille tissures et mille trous chimériques — et les tarasques des toits

gothiques lui semblaient) — foisonnant sur sa tête, la regarder fixement... Elle cependant, — toujours dévouée, n'en continua pas moins son dnr voyage, -—jusqu'au moment où, derrière le portail sculpté à jour, elle entrevit — les blanches Heurs du sureau qui émaillait, au dehors des murs, la plaine riante.

«Alors, vêtue de chasteté, elle revint sur ses pas; — et, comme un vil manant, composé de limon grossier, — Tavenir gardera son odieux surnom ^, — avait, tout tremblant, ouvert une issue maudite à ses regards lasôfs, il voulut... — mais ses yeux, avant qu'ils eussent pédié, se dessécliant au fond de leurs orbites, — tombèreat awidain à ses pieds.

i oignirent un sens dont on avait abusé — les Puis- ; qui président aux actes sublimes. — Et la comtesse, protégée à son insu, passa son chemin. — Puis, avec un grand bruit, à douze fois répété, — Theure innocente de midi * vibra sous le marteau de cent beffrois. — Au même moment, la comtesse regagnait son inviolable asile,— d'où bientôt elle sortit, couronne en tête et manteau sur Tépaule, — pour retourner vers son seigneur. Elle avait anéanti le tribut fatal — et conquis pour elle un immortel renom. »

Pour ceux de nos lecteurs auxquels est familier Tidiome énergique assoupli par Tennyson, nous ne pouvons nous empêcher de citer, — dans toute la pureté du texte original, — les vers où le poète décrit Fembarrassante toilette de son héroïne, car nous n*osons espérer d*avoir conservé tout à fait intact « le voile de chasteté » qu'il a su étendre autour d'elle :

Then fled she to her inmost bower, and there, Unclasped the wedded eagles of her belt,

* Peeping Tom.t Tom le curieux.

* Shameleis nûon^ — le midit que rien ne s&uUlaU.*. Allusion à la religieuse observance des ordres donnés par la contesse. Nous vou. Ions que cet exemple, pris entre mille, atteste l'elliptique liberté de ce style à part.

Thegrim Earl'8 gift; but even ut a breath Sh6 hngerad, looking Uke a sumroer moon UalMipl in doud ; anon slie sbook her head And abowered tbe rippled ringlets to ber knee; Undad bernelf in batte; adown tbe stair Slole on; and, like a creeping aunbeam, slid, From pillar unto pillar, until sbe reacbed Tbe gateway, oto.

Avec une bonne foi quelque peu sorupuleuse, il ne nous est guère permis, à noua critique, d'apprécier un poète étranger, sans tenir compte des jugements portés sur lui par ses contemporains.

Los poésies de Tennyson ont été chez nos voisins Tobjet d'appréciations très- contradictoires. Tandis que les revues les plus en crédit le proclament comme le petite le plus richement doué qui ait paru depuis lord Byron, d'autres juges, moins indulgents, lui reprochent une certaine affectation, un faire maniéré, une simplicité cherchée et tant soit peu pédante. Dulwer, par exemple, n'admet pas une poésie aussi féminine, aussi énorvée ^ Dickens, en revan*-

* Dam son pofime satirique, The new Timon (1848), sir E. B. Lytton désignait b'oniquament Tennyson sous le nom de Sehool^miêi Alflre4, et il disait df ses vers c qu'iU élaiont plus puérils que oeui do WordsworUi, plus dmrgés de dorure que co\ix do Kcats : »

The Jinellnf medley of purloined ooncerti Out-babying Wordiworth, snd out-ffUttering Keati.

Tonnyson tint & honneur do se montrer moins ^emoUille que Dulwer ne vouloit bien le dire, et sa réponse fut amôre.ll comparait lo Nouveau Timon ou Vieux Timon,— c'est-ft-4ire au Timon du Sbaks* peare, — et le parallèle n était pas à l'avantage du dernier venu : c Mais on vous reconnaît, disait -il ensuite, vous êtes ce lion ouaté, ce lion en corset, dont le pathoè'^andy mettait Jadis les petites filles en émoi, et faUait riro les petits garçons; ce mémo lion qui

che, professe un véritable culte pour l'auteur de Dm^a et d'Andley Court.

Ces différences de goût, ces dissonnances critiques, s'expliquent à merveille chez deux écrivains dont l'un, par son érudition, est cosmopolite, dont l'autre, par la nature de ses succès, restera toujours, et très-exclusivement, anglais.

En certaines occasions, la prose de Dickens et les vers de Tennyson offrent une ressemblance frappante. Les pen» sées ont un air de famille ; les mots eux-mêmes prennent une physionomie, une harmonie analogues. On pourra s'en convaincre si Ton veut comparer le récit des funérailles de Nelly (Old Curiosity shop) avec le New Year's Eve^ le Dirge, ou toute autre élégie où le poète s'est complu dans le spectacle de la mort et du sépulcre. — Le rapprochement est ici d'autant plus facile, que Dickens a écrit en vers blancs irréguliers le passage auquel nous renvoyons nos lecteurs.

Que si, maintenant, nous changeons notre point de vue, et si nous cherchons à dégager des poésies de Tennyson ce qui pourrait influer sur les littératures étrangères en général, sur la littérature française en particulier, nous verrons que cet élément se réduit à peu de chose.

On ne contestera pas, nous le croyons, aux compatriotes de Racine le sentiment de l'harmonie ; ni la puissance du rêve, le goût des abstractions poétiques au peuple qui, tour à tour, s'est épris de Chateaubriand et de ses bril-

secouait sa crinière bouclée au fer, et qui faisait tant de bruit en \iUe.... Cependant un homme qui place haut et loin ses espérances peut bien pardonner quelque chose à un Pope expirant, à un Brummell agacé par l'envie de mordre. » — Cette réplique fut publiée, en 1846, dans le Punchs le Charivari anglais. Nous ne pensons pas que le romancier y ait jamais répondu.

ut ALFRED TENNYSON.

lanls héritiers; mais, dans ses plus larges concessions i la flottante fantaisie, à Tindëpendance ailée, au caprice mélodieux, Tesprit français gardera toujours cette rectitude, cette précision, cet amour de la pleine lumière et du sens complet, par lesquels il échappe aux enivrements vaporeux de la muse allemande ou britannique.

Une épithète éblouissante, mais confuse et mal adaptée au mot qu'elle prétend colorer, — un accouplement bizarre de vocables disparates, — la fausse grandeur de quelque image i demi voilée, — le sublime cherché dans Texcès de la naïveté, — la disproportion d*un mode solennel avec un si^et trivial, —ne feront jamais, cliei nous, autant d'illusion que chez nos voisins.

D'ailleurs, en cette voie de raffinements, de patientes i^eclierches, de ciselure infinie, d'intentions savantes, nous avons été tout aussi loin qu'eux. En tenant compte des inévitables différences d'exécution, nous trouverions, soit chez nos poètes, soit chez nos conteurs modernes, des paysages pour le moins aussi vivement touchés, des musiques aussi curieusement notées que les paysages et les musiques du poète anglais. lie Cor, la Fille de Jephté^ les AmanU de Montmorency^ parmi les poésies de M. de Vi-gny; parmi celles de M. Sainte*Beuve, le Coteau^ plu* sieurs sonnets des Consolations et des Pensées d'aoûiy et surtout le morceau qui commence ainsi :

Quand de la jeune amante en son linceul couchée...

nous semblent composés dans le même esprit, avec dos ressources du môme ordre et des aspirations tout A fait identiques à ce que nous estimons le mieux chez Tennyson.

Ceci soit dit sans vouloir rien ôter à nos poètes de leur

originalité propre, et sans méconnaître ce qu'il y a d'individuel chez eux aussi bien que chez le rimeur étranger.

La vie de Tennyson nous est peu connue, et ses poésies, qui ne sont jamais que le reflet trés-indirect de sa pensée, ne nous fournissent aucuns renseignements de nature à faciliter pour nous la tâche du biographe. Nous avons consigné dans une note, au début de ce chapitre, les détails qui pouvaient, à cet égard, intéresser nos lecteurs.

On dit Tennyson fort peu curieux du monde et de ses fêtes, épris au contraire de ces rapports intimes qui donnent aux épanchements de l'esprit toute leur franchise, à ses distractions toute la tolérance dont elles ont besoin.

Son nom — même avant qu'il ne fût promu à la dignité de poête-lauréat S — figurait sur la liste des écrivains pensionnés par le gouvernement, et Ton sait qu'ils sont

* C'est comme poëte-lauréat qu'Alfred Tennyson s'est senti appelé à formuler l'enthousiasme national à propos de quelques-uns des événements contemporains. En 1854, il célébrait la fameuse charge de cavalerie exécutée sur le champ de bataille de Balaklava par la brigade légère, sous les ordres du comte de Cardigan. Les cinq strophes du chant historique qu'il composa pour éterniser le souvenir de cette chevaleresque folie sont pleines de mouvement et de feu,

Half a league, half a league Half a league onward, etc.

Nous n'en dirons pas autant — sans nous croire aveuglé par l'esprit national — de l'hymne aux riflemen volontaires, publiée il y a quelques mois (1860), pour stimuler le zèle défensif du peuple anglais. Si le danger eût été plus certain, plus immédiat, cette espèce de Marseillaise, plus opportune, eût aussi, sans doute, porté l'empreinte d'un sentiment plus vif et plus sincère. C'est tout ce que nous en voulons dire,— et encore n'évoquons-nous qu'à regret un souvenir aussi peu sympathique.

Wl ALFRED TENNYSON,

en fort petit noinbi^« C'est sous le nnnistètre Peel que le jeune potelé reçut cette haute inarque de distinction « Southey, Wordsworth et Montgoniery sont les seuls qui l'eussent obtenue avant M. Depuis lors, le cabinet ^hi$ leur a associé Thomas Moore« Nous ne voyons guère d'an* ti'es portes portés au budget de la Grande^Bretagtie \ Il est vrai que les encourag^nients aux lettres sont chei nos voisins une iinpoilation toute récente,

* N'outlions pM, oepeiMl«nt; une pension ()e aent U\re9 sterling f^ile PHI' le ininbleiN» à h v^uve de îliomas Ueod, ei 4eni nous avûiM <I^À eu V(Hr'Qa»iMi Ue parler.

La critique anglaise applique parfois à la poésie des formules et des raisonnements tout à fait propres à effaroucher les Muses.

Elle s*est, par exemple, demandé compte* un beau matin, du discrédit où les poètes étaient tombés après avoir, durant les vingt-cinq premières années de ce siècle, joui d'une vogue et d'une popularité sans exemple.

Cette révolution imprévue a été discutée tout aussi sérieusement, et— à peu de chose près,— de même qu'aurait pu l'être une crise tout à coup survenue dans le trafic des cotons ou des fers.

« De 1800 à 1825, — lisions-nous, il y a longtemps déjà, dans la Revue (VÈdimbourgy — il y avait pour la poésie des consommateurs en grand nombre et pleins

* ParacelsHSf 1835; — Sordello, 4840 ; — Belle and Pomegranates, 1^41-1840.

d*ardeur. La demande excédait roiTre : la production ètdl stimulée par un placement presque certain ; car, bonne ou médiocre, toute poésie s*écoulait. Depuis la mort de Byron, cette branche du commerce national n*a fait que décroître : elle est frappée maintenant d une déplorable stérilité. Vainement le marché s'encombre, et les vers sont au rabais. Les transactions sont de plus en plus rares, les acheteurs de plus en plus froids. — A qui la faute? »

La faute n*en est probablement à personne.

Il y a dans la vie des peuples, — comme dans celle des individus, — un concours de circonstances qui les rendent plus ou moins sensibles à telle ou telle excitation de Tintelligcnce.

La France, par exemple, tant que les événements politiques ont eu quelque grandeur, n*a pas quitté do regard, d*abord les clubs tumultueux, puis les firentières toujours plus lointaines ; — Téloquenee révolutionnaire, les fanfares impériales, fermaient nos oreilles à toute pacifique harmonie

C'est à grand'peine que M. de Chateaubriand ou madame de Staôl triomphaient parfois de cette indifférence profonde que Ton témoignait pour les enseignements ou les plaisirs littéraires.

A la môme époque, la Grande-Bretagne, — bien que profondément et sérieusement engagée dans les conflits européens, — devait à sa tranquillité intérieure un progrès très->marqué, un élan trés-vif vers les nobles délassements de Tesprit.

C'est une chose merveilleuse à lire que les grandes Re^ vues anglaises pendant les premières années du dix-neuvième siècle. En 1803, — tandis que l'invasion menaçante semble devoir ne laisser place à d'autres soucis que ceux de la prise d'armes nationale, — les Aristarques d'Edimbourg

ROfi£RT BRO^VNI^'G. 347

débattent à loisir le mèrile des poèmes de Delille, comparent YÀmadis de Gaule de Soulhey à VAmadis de Gaule de Stewart Rose, étudient la prose capricieuse de Liclitenberg, et discutent la biographie de Chaucer par William Godwin.— De TEurope enfeu, de la France triomphante et de son altier capitaine, à peine en est-il question, çâ et là, incidemment, lorsqu'il faut contredire quelques-uns des plus grossiers mensonges inventés contre nous par la presse tory.

Plus lard, — et en présence d'événements qui bouleversent le monde, '— vous retrouvez la même indifférence pour les agitations extérieures.

En liS14, s'ils daignent jeter les yeux deTaulre côlé du détroit, ces fiers insulaires n y voient d'intéressant que la correspondance littéraire et philosophique de Grimm et de Diderot. — Qui donc, alors, si ce n'est un reviewer anglais, pouvait s'occuper de Diderot et de Grimm?— En Angleterre même, leurs grandes affaires étaient le Corsaire et la Fiancée d^Abydos, ou bien encore le Clair de luney la FiUe du Doge^ Ariadney chefs-d'œuvre oubliés de lord Thurlow.

Cette apathie politique du peuple anglais, ce calme des esprits, cette attention profonde accordée aux poètes dans co coin du monde, à l'heure même où Wellington et Castiereagh faisaient prévaloir l'intérêt britannique dans les grandes assemblées de la diplomatie européenne, forment, a notre avis, un contraste imposant et curieux.

C'en est un encore, — en sens inverse, — que le déclin de Tinfluence poétique, dix ans plus tard, alors que la paix règne partout, que les événements s'apaisent, i[{\e la vie politique est nulle et se révèle à peine» de trmps à autre, par quelques commérages parlementaires. Ne seinble-t'il pas que l'heure est alors favorable pour

318 nOBEIlT BROWNING.

scander les strophes harmonieuses et se hvrer à tous les rêves de rimagiiialion? Platon lui-mêtne ne s'humaniserait-îl pas, en de tels moments, pour cette a chose légère, volage, sacrée, i qu'on appelle un poète? N'est-ii pas permis, lorsque l'État est prospère, les lois obéiesi l'armée au repos, de se laisser enlrainer par « cet aimant victorieux et divin » derrière lequel se forme «la chaîne oblique des danseurs, des chanteurs, des choristes, qui secondent les séductions de la Muse? »

Mais que voulez-vous? depuis vingt-cinq ans, on se tait, on écoute, on admiré, et peut-on admirer, écouter, «e taire éternellement?

Après l'enthousiasme, la satiété, la satiété même injuste.

Puis l'admiration est-elle encore possible, lorsque, >— Waltcr Scott détrôné, Byron mort, les lakistes devenus vieux, — il ne reste plus dans le ciel poétique que les astres secondaires, stellx minores^ beaux esprits brillants et bien doués sans doute, — mais sans excellence, sans originalité, sans génie : — Rogers, Campbell, Barry Cornwall, Milman et tant d'autres?

Cependant, si la poésie moderne avait eu un caractéi c plus précis,— et si ses progrès avaient été du mëmeordro que ceux de la science, — elle n'eilt pas été sujette à ce triste retour.

Par malheur, elle suivait une tendance directement opposée à la marche des esprits.

Plus ceux-ci devenaient positifs et sérieux, plus ils se montraient épris de la vérité sous toutes ses formes, cl plus il semblait que les poètes eussent à cœur de méconnaître cette vérité, de la remplacer par leurs caprices arbitraires, de substituer la violence, l'exagération, l'enivremçnt individuel et capricieux, aux lumineuses et sereines

inspirations de la raison universelle. Tandis que les mœurs se calmaient, s'épuraient, les poètes faisaient appel aux emportements furieux de la passion, aux excitations des sens. Le niveau des intelligences s'élevait rapidement : ils semblaient prendre à tâche de méconnaître ce glorieux phénomène et de s'abaisser, par Fabus des images matérielles, par Ténergie triviale du langage, par le mépris de toute grâce et de tout raffinement, au niveau de leurs plus incultes et de leurs plus grossiers lecteurs. Leur incontestable talent ne servait qu à évoquer des fantômes auxquels, pour quelques instants, ils savaient prêter l'éclat, le mouvement, la vie, mais dont Tillusoire splendeur s'éteignait, comme celle d*un rêve, aux premiers rayons du Jour, au premier éveil de la réflexion.

La nouveauté paradoxale de ces créations fantastiques excitait un facile enthousiasme, mais ne supportait pas l'examen. Ainsi s'expliquent leur vogue immense et aussi le prompt soubresaut de l'opinion, lorsqu'elle s'est rendu compte des prestiges qui l'avaient égarée.

Dans la Préface d'un drame remarquable, — écrit eu vue d'une réaction décisive, et par un poète qui s'est conquis un rang distingué dans le mouvement actuel de la poésie anglaise *, — nous trouvons un jugement sévère sur ces monsa*ques httéraires si brusquement découronnés.

f Ce qui les caractérise, c'est une fervente sensibilité, une grande prodigalité d'images, la vigueur et la beauté du style, la fiacilité, l'adresse de la versification, le talent de lui communiquer, par un rhythme accentué fortement, cette espèce de mélodie qui caresse le mieux roreille inexpérimentée. On trouve chez eux ce que la poésie a de plus attrayant : chaleur intime,

* Voyez la préface de Philip van Artevelde^ drame de U. Henri Tayfor.

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