II
MO ROUERT BROWNING.
ornementation brillante; et «i radmirationqu^ila excitaient n'avaient pas eu pour résultat de rendre le public indillérenl i des qealUés plus hautes, plus sérieuses et plus variéesi on n'aurait pu, sans injustice, la juger excessive ; mais en s'abandonnant ainsi, sans aucun frein, à une poésie exclusivement voluptueuse, n'en était-on pas venu à méconnaître ce qu'il y a d'intellectuel et d'immortel dans cet ait bublime? J'avoue c|ue telle est ma peuâéc, et j'aurais peine à croire que le goût public n'ait dû subir une radieuse altération, lorsque les chefs-d'œuvre du passé se sont trouvés tout à coup sans lecteurs.
• Nous y revenons aujourd'hui ; mais il a falhi vingt-dnq BOê pour nous rendre ce culte proscrit.,. »
M. Taylor poursuit en signalant lea plus easentiela défauts des poètes modernes. Il leinr reproche l'abi» des images, l'absence d'observation et de sagesse expérimentale. Au lieu d'étudier la vie, ils planent dans des régions inhabitées qu'ils peuplent de leur orgueil insatiable, de leur personnalité ambitieuse. Tout ce qui est simple, vrai, raisonnable, leur demeure étranger. Entre leurs mains, la poésie n'agit plus guère que sur l'imagination et sur les sens. « Le langage même ({u'ils parient est en désaccord absolu avec les conditions morales où l'homme doit être placé pour faire usage de son libre entendement. Les réalilés de lo nature et ce qu'elles suggèrent d'idées justes, mêlées â cet impétueux courant de sentiments exaltés et de tableaux surchargés de couleurs, choqueraient par leur froideur inopportune... Ces fantaisies ailées ne peuvent prendre pied sur la terre où nous marchons, ni respirer I air qui fait vivre le commun des hommes. »
Il est naturel que toute émotion factice se dissipe promptement, que tout prestige dure peu.
Lord Dyron, avant d'avoir parcouru sa courte et orageuse carrière, était en quelque sorte las de luiroAme,
et ses succès, — pour lesquels il n'est pas certain qu'il ne méprisât point ses lecteurs, — lui avaient laissé une sorte de remords. Lèrd Byron cependant, s'il n était pas un philosophe accompli, possédait, à plus forte dose que beaucoup de ses successeurs, les plus précieuses et les plus solides qualités de rinteUigence. Jamais la logique ne lui fait absolument défaut ; jamais il ne se laisse aller à ces aberrations fantastiquesqui trab,issent à la fois l'ignorance profonde et la vanité sans remède de ses imitateurs les plus heureuK. Sa miaanthrqiie était* plutôt une affectation qu'une faiblesse, une infhrmité réelle; elle lui laissait une vive sympathie pour les hommes en général, et pour les idées qui font là force et la gloire des sociétés modernes.
Ce trient, auquel, pour être complet, manquaient seulement des bases solides et une critique moins indulgente, aurait pu mûrir avec les aanées, et se transformer en s'élevanfâ des hauteurs qu'il n*a point loncbées; Id qu'une mort prématurée l'a laissé, il a exercé une latde influence sur la poésie contemporaine.
Byron seul, il est vrai, n'avait pas fait tout le mal, et M. Taylor signale un autre briUant corrupteur du goût public :
« Imagination plus puissante et plus expanslve, Shelley était inférieur à Byron par Tabsence de ces qualités pratiques, de cette habileté littéraire, sans lesquelles, — n'en déplaise aux partisans de Tinspiration pure, — il ne peut guère exister, surtout à notre époque, de poésie achevée... Trahi par le désir de perfectionner les moindres détails, de donner à chaque vers isolé une valeur indépendante, à chaque mot une puissance, une splendeur particulières, Shelley s'efforçait d'ailleurs d'ôter toute réalité aux phénomènes naturels dont il se constituait le peintre, et de nous les montrer tels que jamais nos organes vi-
S59 RODEnr BROWNING.
suols ne les ont embrassés. Il écrivait, ou semblnit écrire, d'après ce principe : que nul siyetne saurait se pi*élerà la ]K)ésie, si« dt^composé au préalablo» dt^classé, isolé de ses rapports ordinairt>s, enlm'éi\ son oixjrc naturel, il n'arrivait devant le lecteur À Tétat do vision et do chimère.
« Tout poôte, selon lui, devrait ôti^o un voyant oxtatique, un fascinatcur t^blouissant... De là ces vers qui piH)duisent sur rimagination reffet d'une liqueur enivrante, mais ne laissent après eux ni un souvenir distinct ni une impression profonde.
«Contemples dans tout son éclat, sur la lin d'un jour d'éti» rhoriion embrasé par les derniers feux du soleil, ou lises une de ces vagues et rayonnantes conceptions, renseignement et le proilt seront les mêmes. Dès que vous fermes le livre, dés que 1 astre a disparu, le prestige cesse, les Amtémcs s'effacent : rimpression produite sur la mémoire survit i\ peine ù l'impression produite sur les sens. »
En sommo, les principaux griofs de la critique et de ropinion contre une école poétique dont le succès ftii iraumnse, — et dont on commence à scinter les productions avec une sévérité inattendue, — ces grieils, vivement foi*mules par M. Taylor, peuvent se résumer ainsi: peu do l>hilo8ophie, peu de vérité; une exaltation footice; une grande richesse de formes servant à déguiser la pauvreté» la puérilité des sujets; nulle observation, nulle connaissance des hommes*
Le talent employé à éblouir, à séduire, et non à faire prévaloir des idées justes, à communiquer la lumière d*une haute expérience; — c*est lé ce que reprochent à Byron, & Shelley, des successeurs moins illustres.
N'y aurait-il pas dans ces jugements sévères quelques leçons dont, en France, on peut déjà comprendre la portée? N'est-il pas curieux de voir se produire, chex nos voisins comme chez nous, la réaction du bon sens outragé, do
la raison méconnue, contre les triomphes passagers de l'imagination déréglée, du faux goût érigé en système? *.
En essayant d'apprécier Alfred Tennyson, nous avons indiqué, pour ainsi dire, le premier symptôme de cette rébellion, le début de la nouvelle génération poétique ^ Cette génération cherche Toriginalité dans le simple, elle n'admet que les idées les plus naturelles, et ne les veut re« lever que par les délicatesses de la forme. Par malheur,*-nous l'avons fait pressentir, — ^ Tennyson, à peu près nul comipe inventeur, n'est artiste remarquable que par l'exquise élégance de son style. 11 communique bien ainsi, par le choix, Tharmonie et la couleur des mots, une sorte de iK)Uveauté aux idées lès plus triviales, mais cette ori* ginalité spéciale ne lui appartient même pas tout entière. Il n'a pas découvert dans les entrailles du globe un métal inconnu. Fondeur habile, de plusieurs alliages anciens il a formé une composition nouvelle qui charme les connaisseurs par ses reflets et sa sonorité particulière. Quelquefois son style rappelle Wordsworth, quelquefois Leigh Hunt ou Charles Lamb, plus souvent Keats, et non-seulement Keats, mais les anciens rimeurs -dont celui<^ci avait été l'écho, Beri-Jonson et Spenser par exemple, ou bien encore Herrick et l'école métaphysique, et même, en quelques endroits, comme un involontaire hommage, lord Byron, tout détrôné qu'il est. — Tel est ce talent, nous n'oserions dire ce génie.
En 1855, c'est-à-dire cinq ans après que le succès de Tennyson eut attesté, chez le public anglais, la renaissance du goût poétique, deux nouveaux candidats firent appel. à ce sentiment régénéré. L'un était Henri Taylor, dont nous venons d'indiquer les opinions et les doctrines; l'autrQ,
* Voyez rétude précédente.
35r RODRUT DnO>VISING.
Hubert Browning, que nous voudrions maiiUenant faire connaître.
Tous deux débutèrent par un.dnune, et tous deux par un drame conçu arec des idées el dans des proportions <Iui lui fermaient la scène.
On a élevé, nous le savons, contre cet ordre de produc* tiens» des objections fort spécieuses. On Ta considéré, comme un monstre hybride qui, créé pour ainsi dire ù deux fins, ne sauvait suffire ni à Vune ni à l'autre.
Si vous voulea écrire un drame, — nous dit«on, — pourquoi vous priver de la concision, de Tenchalnement logique, de riatérét puissant que cette forme possède lorsqu'elle se produit avec toutes ses conditions d'existence , la vitalité scéoique, le prestige de la déclamatioii, des costumes et du décor?
Si c'est un poème, pourquoi vous charger d'entraves inutilesi pourquoi vous assiûettir à ces divisions appropriées aux besoins du théâtre, à l'attention distraite du spectateur? Pourquoi renoncer à l'intervention directe du poète, qui, parlant en son nom, a toute liberté de conter et de décrire, tandis que les personnages Actifs aV>nt, à cet égard, que des droits fort limités par la waisemblance? c La poésie dramatique, a dit Bacon, est commo l'histoire réduite en tableaux, — vduH histcria speciabi* lis, » Qu'est-ce qu'un drame composé pour des lecteui^?
A ces vigoureux arguments ne répondrait-on pas, au besoin, par des raisons équivalentes, et aussi par des précédents incontestables? Ne peut-on alléguer, par exemple, que les compositions littéraires strictement adaptées à la scène, se refusent obstinément à montrer dans toute leur pompe, dans toute leur énergie, dans toute leur originalité, certains spectacles, certains faits essentiellement dramatiques? — Ne peut-on pas supposer telle ou telle
passion dont tout Tart du inonde ne déguiserait pas Thor*reur à mille auditeurs réunis dans. un théâtre, et qui, sans nul doute, y soulèverait une tempête de réprobation, tandis que chacun de ces méticuleux spectateurs, rentré chez lui, seul à seul avec un drame écrit, en subira sans révolte la terrible influence? -r- Serail-il trop hardi d'affirmer que, dans l'état actud de notre civilisation, il existe deux publics trés-distincts : l'un, — celui des théâtres, — en garde contre toute innovation essen-! tieile et dérouté par les moindres témëdtés ; lautre, en revanche, — celui des salons et des bibliothèques, — au^ quel le vaudevîile, le drame det4>us les jours, ne procurent aucune émotion? — S'il en est ainsi, trouvez bonque^ pour ce dernier public, le poète invente des plaisirs plus raffinés, plus composites, exigeant un autre degré d'instruction, un jugement plus libre, une att^tion plus intense.
On a plus d'une fois tenté cette épreuve ; on a réussi. Que répondre à ce simple fait?
Le Paracdsus de Browning est évidemment destiné à ces lecteurs d'élite dont nous venons de parler ; encore exige-t-il d'eux une abnégation particulière et un abandon aussi complet que possible, de tout ce qui constitue la curiosité dramatique.
Ce drame, en effet, qui remplit un volume, n'a guère qu'un acteur, en ce sens du moins que le très-petit nombre de personnages inventés pour donner la réplique à ce héros solitaire, n'ont aucune importance et ne détournent en rien l'attention qu'il commande.
Cette attention n'a guère qu'un mobile, toujours le même. Nous assistons aux angoisses d'un homme, — ou plutôt d'un être abstrait, — qui aspire d'abord après la science; puis, désabusé d'elle, après l'amour; et qui, faute
350 nODEIlT OnOWNlNO.
d'avoir à tômps combiné cet deux grandi principes do la force humaine, meurt sans avoir réalisé le vaste dessein d'éclairer et d'affranchir ses semblables.
Cette donnée admise, pourquoi le poète a-t-il choisi i^orucelse? Pourquoi exaller aux proportions d*un philo* sopho régénérateur du monde, ce médecin vagabond, ce chimiste aventureux dont Varch»um magnum^ — union symbolique de trois principes, -—est relégué depuis longtemps parmi les inventions les plus contestables de la philosophie mystique? Un poète moins décidé à faire abstraction complète de la réalité eût reculé devant les vulgarités de cette vie, qui fut celle d'un charlatan plutôt que celle d'un penseur et d'un philanthrope sublime.
Paracelse, avec sa tunique rouge, son épée Azoth, dans le pommeau de laquelle il cachait un démon famiher, son ivrognerie bien constatée, ses fanfaronnades, ses dérégie* ments, résiste, ce semble, à l'idéalisation.
Tout autre philosophe de la même époque, — Giordano Uruno, par exemple, Campanella, Jean Reuchlin, ou Agrippa de Nuttersheim, — se prétait mieux à la singuliére combinaison de Browning.
Leur préférer un homme que le martyre a épargné, une sorte de mystificateur, qui, après avoir capté l'admiration dn la foule par de véritables tours de passe-passe, a mérité qu'elle désertût la chaire où il montait la tète alourdie parle vin, c'est affecter tout d'abord, ce nous semble, un trop complet dédain pour l'histoire;— c'est tenir trop pou de compte de ce que chacun sait, de ce que l'on sait soi-même, et se priver ainsi de la conflance qu'inspirent au lecteur un choix bien fait, une conception saine, une vue nette et claire du sujet que l'on veut traiter.
A part ce défaut capital, — et en ne tenant compte du récit que comme d^un mythe à plaisir inventé, — le per-
sonnage de Paracelse, moins sympathique, cependant, et moins vrai que Celui de Faust, est une création assez imposante. L'enthousiasme, le dédain, les anxiétés du doute, les joies de la certitude, le sentiment de la puissance intellectuelle, le désespoir qu'un grand esprit doit ressentir quand il se reconnaît au-dessous de la haute mission qu'il s'était donnée, voilà les péripéties de ce monodrame slngU' lier, ses éléments de variété, ses moyens de soutenir l'intérêt. Or il n'appartient qu'à un vrai talent de dissimuler le défaut complet d'action, l'uniformité du thème, l'inévitable langueur de ces divagations égoïstes. Paracèlse, traitant avec toute la rigueur didactique du professorat les sujets les plus ardus de la métaphysique, ne se fait pardonner l'aridité de ses défmitions que par une extrême vigueur de style, et en multipliant les plus riches nuances sur la trame de ses interminables raisonnements.
Souvent même cette verve d'argumentation s'élève à une véritable éloquence; par exemple, dans le discours que tient Paracèlse à son confident Festus'ct à Michal, la flancéc de cet ami dévoué, lorsqu'ils veulent le dissiuader de quitter Wurtzbourg.
Tous deux l'ont accusé de mépriser le passé, de trop compter sur lui-même et sur sa force isolée de tout enseignement :
« Je comprends vos tendres craintes ; *— mais ce n'est point légèrement que j'ai cessé de croire — à ces trésors si haut prisés par vous, — aux travaux, aux préceptes de Tanlique sagesse. — La vérité est en nous. Quoi que vous en puissiez penser, — elle ne nous vient pas du deliors ; ~ il est un centre, dans chacun de nous, où elle séjourne splendide et complète. — Notre chair grossière enserre de murailles massives et redoublées ^ cette perception sincère et parfaite qui est le vrai. — L'erreur résulte de ces liens de la matière qui la surchargent et Taveuglent.
558 nOBERT BROWNING.
— Stfoir eonûste plulAt à dégager, en lui ménageatit une issue» -^ cette lumière emprisonnée -^ qu'à donner accès aux prétendues darlés du dehors. — Guettei de prés la démonstration, la naissance d'une vérité : — vous remonterez aisément à cette source intime — où se cache la lumière amoncelée, que le hasard en extrait rayon par rayon. — Le hasard, dis-je, car si nous ignorons encore d'où ces rayons viennent, — de même nous méconnaissons ce qui leur ouvre les portes du cachot obscur. — Bien des hommes ont vieilli parmi les livres, -— et sont morts endurcis dans leur ignorance avêagte, — dont Tinsouciante jeunesse avait promis œ que n'ont pas taan — leurs labeurs presque séculaires. Et tout au contraire, — ilesH arrÎTé souvent à tel promeneur d'automne, — aussi libre d'espni qm les insectes bourdonnant au soleil, -^ d'émettre une sublime vérité, — produit mystérieux, spontané, tel que le promontoire de nuages — sorti tout à coup des vapeurs invisibles.'. •
Ce passage est doublement remaniuable en ce qu'il n'indique pas seulement Tordre dépensées où noua transporte ParacdiuSjmaiB semble fSsire partie du programme poétique de Browning.
Lui aussi, contempteur hardi du passé, dierdieur de formes nouvelles, lui aussi se fiera surtout à 1 mspiration intèriaure, et dédaignera de la soumettre aux préceptes d'une rhétorique surannée. Bien décidé à se passer de lecteurs s'il n'en trouve pas dont la croyance en lui soit complète, il ne court pas au-devant de l'admiration, il ne brigue pas les suffrages, et, plutôt que de courtiser les vivants, il évoquera autour de lui un auditoire de spectres.
C'est en eflet par une évocation de fantdmes qu'il dé*
' I understand thcse fond fears just express'd, etc.
(Paracdnti, p. S6et 37.)
ROBERT RRO\VNING. 9â0
bute, lorsque, méconleni peut«*être de l'accueil fait à Paracelsus^ il écrit son second poème, intitulé Sordello:
• Quiconque le voudra bien peut entendre raccmter — Tbis^ toire de SoFdeHo. Histoire ou conte, qu'importe? — Qui me croit sur parole verra cet homme suivre sa fortune, — tout conmie moi, jusqu'au bout. Vous n^avez pour cela -- qu*à me croire. Mecroirez-vous?
« Voici Vérone. Mais, avant tout, laissez-moi vous avertir
— que, libre dans mon choix, je n'aurais pas pris un rôle dans cette histoire; — elle pouvait être si bien contée par le héros luimême,-- Fauteur s'efTaçanl de bonne grâce, et laissant à chaque auditeur — le soin de compléter Tœuvre à son gré. — En effet, si fier que je puisse être en voyant, — au fond de ses vastes abîmes, — le passé diviser ses flots écumeux — pour laisse* surnager, de tant de mémoires «iglouties, — celle-ci, que ma prédilection aura sauvée, — cq)endant, après ce premier triomphe, je prendrai grand plaisir à suivre, — comme le plus inaverti des spectateurs,— et sans savoir un mot de plus que lui,
— les phases de ce récit merveilleux. Il sied pourtant, — à quiconque risque un sujet nouveau, — et crée de toutes pièces •des hommes d\me race inconnue, — de les produire lui-même, après- avoir pris soin — de crayonner le nom de chaque personnage à la bordure du oostuBoe qu^il porte, — et de setenir à côté d'eux, Tbabit barioté sur le dos, — la longue baguette à la main, eu bon et fidèle exhibiteur.
« Donc, cette fois, me voici vous faisant lace,.— amis appelés des quatre coins du monde, braves gens tombés du ciel — ou vomis par Tenfer pour écouter Thistoire que je me propose de dire. — Et, convenez-en, les poètes ont beau jeu à manier habilement — la drague qui leur fournit, faute d'auditeurs vivants,
— les morts retirés du fin fond des ondes. — On nargue ainsi le Destin, qui prétendrait vous imposer silence — parce qull peut vous refuser de vrais yeux à faire briller, — de vrais cœurs à torturer,' de vrais fronts à dérider autour de vous. — Je sais, pour ma part, quelque chose de ses rigueurs ; ^ mais il est un
MO ROBEni BROWNING.
pays où il perd ses droits, où beaucoup de sympathies me soûl acquises. — Beaucoup? me demande maint railleur... Les voici, mécréant! — Admires la foule que je rassemble; sur ces viaages ranimés — vous ne trouverei guère l'empreinte funeste du trépas. *- 11 n'a rieii moiosfaUu, toutefois «pour les décider
— à goûter encore Tuir des vivants, que le désir bien naturel -* de voir leurs successeurs à Tœuvre. Salul à mou auditoire défunt ! — Ils s*assoient les uns prés dos autres, cliaque spectre
— tâchant de paraître aussi peu moK que possible, — frères et iVères mêlant leur froide haleine. Critique à Tesprit subtil, ^ je te vois d'ici prés de... Mais n allons pas troubler ^ mi seul de ces miraculeux spectateurs, — • ni fâcher la Mort, qui me les prête à grand'peine.
• Amis (je parle aux vivants pour tout de bon), — u ailes pas, sur cette évocation funèbre, croire ^ qu'un éloge judicieux me fâche, -— moi qui guetterai au conti^aire toute octiasiou — • d'exciter vos caressantes approbations, et cela, crainte de vous voir endormis. ^ Maintenant, Véix)ne, il est temps de te montrer <, etc. »
Rien ne donne mieux que celte entrée en matière l'idée d*un parti pris audacieux, d'une indépendance hautaine, d'une fantaisie qui se proclame reine et maltresse, dûtelle manquer de sujets et tr6ner dans la solitude.
Faudrait-il, néanmoins, la prendre ati mot? Un po^te quelconque peut-il de bonne foi se montrer insensible à Tapprobation contemporaino, se résigner à n'être applaudi que par des fantômes? Le croie qui voudra. — Pour nous, oprès les mille sorties de nos poètes cavaliers, nous savons ce que valent ces apostrophes, ces airs dégagés, ces désintéressements d'emprunt, étalés à grand bruit pour faire effet.
Mfho will, may hear SordoUo's story told, ete
{Sor'aeilo, Dook iHe firtt,)
G*est encore une ressource de mise en scène que Tobscuritè cakuiée. Browning en abuse quelquefois. Il l'a outrée dans Sordello.
Nous ne saurions dire au juste comment se passent les choses chez nos voisins; mais, dans ce bon pays de France, nous n'oserions garantir qu'il se trouvât six personnes, — des plus curieuses et des plus alléchées par la difficulté, — ■ capables de s'appliquer à démêler, derrière les nuages dont il a pris plaisir à l'entourer, le roman décousu de Browning.
A quoi vont, cependant, ces ténèbres volontaires? Et pour qui ces ombres multipliées à dessein?
I>e vulgaire, — auquel le poète le plus sublime n'e^t pas dispensé de songer, — s'arrêlc épouvanté devant une si longue énigme. Les connaisseurs, depuis longtemps au fait des artifices littéraires, savent bien que la force et la clarté, la pleine lumière et la sincère beauté, vont ordinairement de compagnie ; que les natures incomplètes, les idées fausses, les drames invraisemblables, comme tout ce qui est suspect, douteux, de mauvais aloi, recherchent le demi-Jour et ses illusions. Ceux-ci ne tomberont pas dans le piège.
Restent, il est vrai, quelques dilettanti prétentieux, qui, s'attachant volontiers aux choses bizarres, aux génies incompris, — et tout fiers d'hoir un goût à eux, —feignent de se passionner pour ce qui a rebuté le plus grand nombre des juges. Nous ne savons quel prix leurs suffrages peuvent avoir aux yeux de certains écrivains épris d'une gloire exceptionnelle, mais il nous paraîtrait sage de ne les briguer jamais. Tel applaudissement équivaut pour nous à une attestation de mauvais goût, et un homme bien avisé ne se consolera jamais dcx ces approbations à
contre-sens.
S«l nORRUT BROWNING.
L*èpoquc choisie par Browning pour y placer son sc« cond récit semblerait présager un tableau violent des mœurs ilalietmes au moyen Age.
C'est lo moment où Tempire allemand est aux prises avec les communes confédérées de rilalie^ combattant au nom du Pape et — chose étrange à dire aujourd'hui! — au nom de Tindépendance nationale.
Chacun a pu se faire une idée de ces luîtes acharnies onti^e guelfes et gibelins, où la bourgeoisie des villes, excitée par les évéques, guerroyait contre les nobles, tour à tour soutenus ou réprimés par leur impérial sunv rain. On alu, dans Térudit ouvrage de Sismondi,— sinon dans les vers de Guntlier ou dans la dironique d'Otto de Frisingue, — les horribles détails de ces révoltes populaiinss, de ces lyranniques vengeances, qui peu à peu avaient effacé partout Tidèe du droit, et doimé toute licence au crime fier de sa force.
En déplorant ces épouvantables vicissitudes, on ne peut en mécomiaitre le caractère vivant, animé, pittoresque.
Ces cités qui marchent au combat, emmenant avec elles, en guise de palladium, leur carroccio sunnonté de Timage du Christ en croix, et Tétendard de la ville entre deux voiles blauclies; — ces empereurs quirevieiuient de la croisade, suivis de bandes sarrasines, et lancent les soldats de Mahomet contre les trou|>es du Pape; — Rome, s'eRbi^nt de renaître à la vie républicaine, et plaçant un patrice à la tète du sénat ; — les noms même de tous ces prétendants qui se heurtent et se mêlent dansTarène san* glante : Barberousse , Henri le Lion > Kuelin le Féroce, donnent un cachet singulier à ces guerres acharnées.
Ajoutet que tout alors est svmbole, image, et amuse rœil.
Va-t-on réclamer Justice, on se présente portant la croix.
L'emperear, entrant en Italie, devait faire batte dans la plaine de Roncaglia : tous les die\aliers tenant fief de l'empereur, convoqués par le héraut de la cour, devaient se trouver dans la plaine autour d'un bouclier attaché à un poteau de bois; tous, ainsi que leurs feudataires nobles, devaient garder le prince pendant la première nuit. Le lendemain on faisait un appel, et quiconque avait manqué à ce devoir d'honneur était dépouillé de son fief.
On n'en finirait pas à énumérer les curiosités de ce temps ; toutefois nous ne conseillerons jamais de les aller chercher dans Browning.
Ce n'est pas qu'il les ignore : son érudition est au contraire surabondante; mais elle porte sur des minuties et, — ce qui est un grave défaut, — elle néglige toute sorte d'éclaircissements, supposant à chaque lecteur une science spéciale qu'il est bien rare de rencontrer, même chez les plus instruits.
C'est ainsi que dés le début,— et en quelques vers seulement, — Browning met enjeu une multitude de person« nages, sans prendre garde que, faute de quelques explications nécessaires, ils n'auront aucun caractère ni aucun sens. Le comte de Saint-Boniface, seigneur de Vérone, Azzo d'Esté, Taurello Salinguerra de Ferrare, Ezzelin Romano, l'Empereur, le Pape, la ligue lombarde, font irruption sur la scène, et c'est seulement avec le plus grand effort d'attention que l'on parvient à discerner leurs rapports d'alliance ou de guerre, leur rôle dans les discussions politiques de l'Italie.
Avec cette méthode de donner tète baissée in médias res, on déroute la pénétration et la bonne volonté les plus
36i ROBERT BROWNING.
dévouées. Ce cliquetis de noms inconnus, de faits oubliés ou nouveaux, emportés dans le courant d'un vers rapide, concis, sautillant, obscur, est vraiment effrayant.
Si vous persistez, nonobstant ces premières difficultés, à chaque page vous rencontrerez de nouveaux personnages, de nouvelles allusions, de nouvelles énigmes, et pas une halte, pas un résumé, rien qui vous permette de reprendre haleine, de récapituler, de classer les éléments confus de cette épopée inextricable.
Le style est à l'avenant du récit. Chaque phrase, prise à part, est comme un petit chaos où les nuages se pressent, passent les uns devant les autres, s'enchevêtrent, se brisent, s'effacent.
L'architecture a eu jadis des caprices analogues : elle aimait à compliquer la distribution intérieure des maisons féodales, à cacher de sombres cabinets dans les détours de tortueux corridors, à creuser dans l'épaisseur obscure du granit des labyrinthes sans issue. Alors, du moins, ces fantaisies étaient en rapport avec les mœurs. La tyrannie avait besoin d'impénétrables recès, d'oubliettes aveugles; menacée et soupçonneuse, il lui fallait de secrètes issues pour se dérober aux assassins, de sonores réduits où les complots à voix basse avaient des échos imprévus. — De nos jours, cependant, à quoi serviraient tant de précau* tiens? — Aussi ne songe-t-*on guère qu'à se ménager l'air le plus pur, la plus abondante lumière, et l'art, selon nous, trouve encore assez de ressources dans la recherche savante du bien-être inconnu à nos devanciers.
Pourquoi n'appliqueroit-on pas à la poésie cette règle salutaire du progrès? Et ne lui doit-on pas de l'avertir quand on la voit se méprendre à ce point, qu'elle croit grandir dans les ténèbres, gagner en force ce qu'elle perd en simplicité, dominer parce qu'elle rebute ?
Du reste, à propos de SordellOy Browning a reçu du public une leçon sévère. Ceux-là même qui avaient salué le plus volontiers les promesses de Paracelms «se refusèrent à en voir T accomplissement dans un mélodrame prétentieusement rimé, qui avait pour mérite supérieur
I attrait d'un logogriphe en six chants.
On avait lu vingt fois, plus clairement et plus agréablement écrite, Thistoire de cet enfant royal que Ton élève sous un faux nom pour le dérober aux dangers de sa naissance ; heureux tant qu'il végète dans une favorable obscurité, misérable et frappé de mort quand les événements Tarrachent à son humble fortune, à ses rêves de poète, pour le mêler aux terribles conflits de l'ambition politique.
II n'y avait ni dans ce sujet trivial, ni dans la bizarrerie des moyens employés pour le rajeunir, de quoi balancer les fatigues d'une lecture pénible.
Ce poème n'obtint d'autre succès que de rallier autour de Browning une petite église de novateurs à tout prix, lesquels s'obstinèrent à voir en lui un descendant direct de Shakspeare, méconnu pour un temps, mais qu'il faudrait bien un jaur, bon gré, malgré, accepter comme tel.
Leurs conseils, sans doute, agirent puissamment sur l'imagination du poète et lui donnèrent le change sur sa véritable vocation. L'auteur de Sordello tenta presque immédiatement le théâtre, où, plus que partout ailleurs, il devait échouer.
Le théâtre, en effet, veut avant tout des conceptions claires, une imagination maîtresse d'elle-même, un esprit symétrique et méthodique. Autant le lecteur est patient, autant il met de zèle et d'humilité à suivre le poète partout où celui-ci le veut conduire, — dût-il, en fin de compte, juger qu'on lui a imposa des efforts inutiles et mal