‹ Originaux et beaux esprits de l'Angleterre contemporaineChapitre 7 sur 29 · VII. — LA CONSPIRATION DE DOIfERAILE · texte numérisé non relu

VII. — LA CONSPIRATION DE DOIfERAILE

Doneraile est une petite ville située au nord du comté de Cork, dans un pays tout à fait romantique. Le comté en général est paisible; mais les environs de Doneraile ont toujours été le théâtre d'une assez vive agitation. Au temps des Whiteboys^ on racontait déjà mille exploits aventureux des « gars de Doneraile, » et en 1829, lorsque des troubles assez graves éclataient sur divers points de l'Irlande,

on jugea, d'après des symptômes à peu près certains, que ce district allait se mêler au mouvement insurrectionnel. Il fut question d'un complot des paysans qui se préparaient à mettre à mort, — entre autres représentants de raristocratie orangiste, — H. George Bond Low, l'amiral Evans et M. Creagh.

Pour le premier surtout, ces objets homicides n'avaient rien que de probable. Un des plus zélés et des plus actifs magistrats du comté, il était désigné aux premiers coups des pertubateurs de Tordre par son courage devenu célèbre, son sang-froid dans le danger, et, — disons-le pour ne rien dissimuler, — par sa sévérité comme juge.

On citait de lui des traits de bravoure qui ne dépareraient pas la vie des plus braves soldats. Vingt fois et plus il avait été l'objet de tentatives d'assassinat, qui toutes avaient échoué. Le même charme défendait sa vie, qui sembla toujours protéger Louis-Philippe. Un jour, entre autres, passant à cheval le long d'une haie, il reçoit à l'improviste deux coups de fusil, dont Tun blesse gravement sa monture. Il la laisse étendue sur la route, et, s'armant de ses pistolets, franchit résolument la barrière qui lui cachait ses ennemis. C'étaient deux robustes paysans qui, leur coup lâché, avaient pris la fuite, mais, tout en courant, rechar« geaient leurs armes. H. Bond Low s'élance après eux, leur envoie une balle et les n^anque. 11 ne lui restait plus qu'un coup à tirer ; aussi le ménage-t-il et s'efforce -t-il d'arriver sur eux avant qu'ils soient en état de récidiver leur attaque. Yain espoir : ils se retournent. Le plus avancé fait feu, manque de nouveau son homme, et se remet à courir. Gomme il est encore une fois désarmé, c'est celui-là que le magistrat veut atteindre et dont il espère se saisir. Il le poursuit donc de plus belle, sans prendre garde au second assassin, qui, le visant avec plus de sang-froid, lui

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laboure cette fois Tépaulc... Au même moment, M. Bond Low, arrivé à portée du fuyard, lui déchargeait son pistolet dans les reins. Le coup Ait mortel. On accourait de tous côtés au bruit de cette espèce de fusillade. Le complice du mort, vigoureusement poiu^hassé, tomba prisonnier entre les mains du terrible juge» qui le traduisit aux assises et le fit pendre.

On voit, par cet échantillon, de quelle nature étaient les griefs des catholiques contre leur belliqueux magistrat de paix. Au reste, il ne faudrait pas, sur cet aperçu, charger de trop noires couleurs le portrait de M. Bond Low. A part sa haine vigoureuse contre les malfaiteurs, il était renommé pour la cordialité de ses manières, pour la tolérance de ses opinions. Au nombre de ses amis, on comptait plus d'un O'Connelliste bien avéré. S*agissait-il de courir le renard, il tenait tète aux landlords catholiques ou aux protestants, sans distinction de culte. Les uns et les autres appréciaient sa bonhomie un peu bruyante, son caractère ouvert et jovial. Hais les paysans, qui voyaient dans co chasseur géant — haut de six pieds et pesant deux quintaux et demi, — la personnification du pouvoir légal qui les opprime, Tavaient pris en grande haine. On s*en aperçut bien, à n'importe quel meeting électoral, où, — tandis qu'on attendait dans une sorte de silence le résultat du polly — un improvisateur mit en circulation le distique suivant, qui réjouit tonte l'assistance :

Three choers for tlie man who gave tlie blow That broke ihe pâte of Georges Bond low ^

Le plus grand mérite de ces deux mauvais vers était de

* Trois bons hourraks! au tireur sans repiH)che

Qui de Bond I^ow a cassé la caboche.

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mettre au passé ce que la plupart des auditeurs espéraient pour Tavenir.

Maintenant — admirez rinconstance populaire, — le jour où M. Bond tow vint à mourir, — c'était en 1857 ou 1838, — les pauvres de son district témoignèrent par leurs larmes que ses charités avaient fait taire les préjugés hostiles. Des centaines de paysans assistaient à ses funérailles, et donnaient d'unanimes regrets à leur « excellent voisin. )) En 1830, 31 ou 52, les mêmes individus auraient fait tout au monde pour insulter son cadavre.

Reprenons les événements où nous les avons laissés. Sur la dénonciation de quelques espions, qui avaient les premiers donné réveil, un grand nombre de personnes furent arrêtées comme ayant pris part au complot. Par deux fois, même, plusieurs d'entre elles furent traduites devant les assises de Cork ; mais une sorte de génie malin semblait entraver le cours ordinaire de la justice. D'abord les accusés obtinrent un délai fort insuffisamment motivé. Ensuite, à la seconde session, le chief-baron O'Grady, qui présidait, abrégea, par un caprice tout à fait inexplicable, son séjour à Cork. Ce double incident donna lieu à bien des rumeurs. La conspiration fut mise par bien des gens au nombre de ces fables par lesquelles toutes les tyrannies se justifient. On ne crut plus à d'autres complots qu'à ceux de la magistrature contre le peuple. H y eut des émeutes, des guets-apens, des dévastations de propriétés; bref le gouvernement vit la situation s'aggraver à ce point, qu'il nomma une Commission spéciale pour instruire et juger l'affaire.

De ce moment elle prit une certaine importance. Les journaux s'en occupèrent tous. Phmeurs premiers- Londres du Ttw^« lui furent consacrés : mais, certes, personne ne prévoyait quelle influence allait exercer cet épisode de

justice criminelle sur la marche des ëvéments politiques en Irlande.

Dans Torigine, la défense des accusés avait été acceptée par O'Connell» qui était tout prêt à plaider pour eux , quand l'étrange conduite du chief-baron OGradyf — si étrange qu'elle fut déférée à la Chambre des Communes, — avait ajourné le jugement. Mais alors, épuisé par une année de fatigues, le Libérateur s'était retiré à Darrynane, trésnlé* cidé â prendre quelques semaines de vacances, et, — soit qu'il eût confiance dans les jeunes suppléants qu'il s'était donnés, — soit qu'en elle-même l'aiTaire ne lui parût pas assez importante pour exiger qu'ily jouflt un rdle, — il dé* Clara formellement qu'il ne paraîtrait pas devant la Commission spéciale. Sur ce, grande terreur des accusés, grand mécontentement de leurs amis, — et peut^tre, in petto, M. Doherty se réjouissait-il de n'avoir aflaire qu'aux lieutenants de son émineni adversaire.

Il fit ses préparatifs pour s'assurer un éclatant triom* phe. Les accusés furent partagés en « catégories. » Dans la première, quatre noms seulement furent inscrits : Leary, Roche, Hagrath et Shino. C'étaient les principaux coryurés; Leary, surtout, qui représentait le Catilina de la conspiration. Leary était un brave fermier, dont la physionomie honnête, l'aspect inoffensif, la vieillesse, — il avait environ soixante^lix ans, — la mise décente, et les pacifl* qucs discours, contrastaient quelque peu avec le caractère qu'on lui attribuait. Mais n'importe ; M. Doherty avait d'avance arrêté sa mise en scène et dessiné ses personnages. 11 ne voulut en rien rabattre : Leary demeura le sujet d'un exorde pompeux, — prononcé d'une voix émue, ^ ot qui alla retentir d'un bout à l'autre du Royaume-Uni.

Les jurés avaient été choisis parmi les propriétaires les plus riches et^es mieux famés. La noblesse du comté en-

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vahissait le tribunal ; aux portes se pressait une foule avide du petit nombre de places restées ù la disposition du public. Le discours du solicitor gênerai, — discours imposant et cicéronien, où il avait accumulé tous les moyens ielavhéionque intimidante y — produisit un effet superbe. Le portrait de Leary fit trember ceux-là même qui avaient l'original sous les yeux ; et la presse entière, — depuis le Times de Londres jusqu'au Scotsman d'Edimbourg, — poussa un long cri de terreur devant la sombre peinture qui lui fut officiellement donnée d'une conspiration irlandaise.

Nous avons dit que l'accusation s'appuyait surtout du témoignage de quelques espions. Le principal, Patrick Daly, était notoirement et depuis plusieurs années à la solde des magistrats; mais il avait deux acolytes, dont les dires étaient parfaitement d'accord avec les siens — William Nowlan et David Sheehan — deux francs coquins, de leur propre aveu. Ils affirmaient avoir eu connaissance du complot tramé surtout contre les magistrats orangistes. On devait tuer l'amiral Evans, pour le punir d'avoir prononcé au Parlement un discours contre les catholiques; — M» Creagh aurait eu le même sort, à raison de sa conduite imprudemment hostile ; — M. Low, à cause de ses rigueurs judiciaires. Leary, suivant les témoins, menait tout le complot, et, sous une tente, à la foire de Rathclare, on l'avait vu faire signer à plusieurs personnes l'engagement de participer aux exécutions déjà décidées. \ Ensuite un débat s'était ouvert sur la question de savoir si on en resterait là ; et une nouvelle liste de proscription avait été dressée, mais en ajournant toutefois les informations qui la rendraient définitive.

Les diarges, on le voit, n'étaient point ménagées. De plus, elles s'aggravaient de mille circonstances, rapportées par les magistrats et leurs amis, toutçs de nature à

3« O'nONNRM RT O'CONNOR,

corrobont^r lo H^\i don ^«plonii, Ainai rinlandftiU de M. Lû^, prâvt^mi qiril Qourrnit da grnnda dan|(tn*« s'il ACQompAKnati non innttro A In foira d^ Kildorrory» avAii voulu lo dèlournor d'y nllor;— M, LnwMail parti mm tenir oonipto do oei aviti, oi» ftdt ooninu^ dit, on avait tiré anr lui au retour. Do mémo pour M. Croagh. A jour flxiN d*avanoo, doa aniiaiiaina ombutiqii^H firent une déoliargo aur un earronae qu'il» croyaient Wrt^ lo sien, et ftdllirenl tuer, par mépriio, le dooteurNorootl aluni que aa lllle.

Il ae mêlait bien à tous ooa fliita, plua ou inoina ooncor* danta, qtielques exat^^raliona notable»; mais elle» flretti pe\i d'impreaaion aur le jury dèj& terrifia Lea nvooala voulurent vaineuient infirmer lea dt^elarationa dea t^nminn de la Couronne, par dea tômoignaKoa dirt^otement eontralrea ; oea derniera tournèrent préoiaèuient contre hm aoeuaj^a,

Par aurerotl, un magiatrat catholique vint faire un effrayant rapport aur r*tat dea eaprita dana lea environ» de Uoneraile. l/alarme fut complète, lea jurèa ne dWibèn^rent paa cinq minulea, et rapportèrtMit un vt^rdlct qui condamnait lea quatre aeoua^a A être pendua dana la hui« taine.

On no parviendrait paa facilement A rendre la conaternation du comté, quand 11 fVit avéré, par cette aentence, que la conapiration n'était paa une mauvaiaeplaiaanterie; -- (pie quatre hommea allaient mourir pour y être entré»; tpi'une foule d'accuaéa reataient A juger; — que de notivellea pourauitea allaient être intentêea,

D'ailleura, que n'avait^on paa h craindre ai de» gen» connue leary- d'honnête» et rirhea fermier» — ae transfonnaient to\it ft coup vw nunulrier», de propoa débbêréV Quel honune aérait A l'abri du aoupçon, leary iMani n^ connu coupable? Ce vieillard payait 2S0« (5,&00 fr.) de

fermages au frère de ce M. Creagh qu'il était accusé d'avoir voulu assassiner. M. Creagh (le père) avait comparu et couvert de ses attestations favorables l'assassin présumé de son fils. Sauf quelque penchant à Tivrognerie, il garantissait la moralité de l'accusé, a trop simple, ajoutait-il, pour s'être jamais mêlé de conspiration. »

Et pourtant, malgré ce témoignage, imposant à tant de titres, Leary était resté convaincu de crime, aux yeux de douze jurés indépendants, religieux, pénétrés de leur devoir.

On ne savait trop que croire ni que penser ; — mais la terreur était grande.

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