‹ Originaux et beaux esprits de l'Angleterre contemporaineChapitre 8 sur 29 · VIII. — O'COHNELL ET DOHERTY · texte numérisé non relu

VIII. — O'COHNELL ET DOHERTY

Le jour même de l'arrêt, un samedi soir, les amis des accusés dépêchèrent un message à OXonnell. Le messagern' était qu'un paysan; mais il portait au Libérateur récho fidèle des reproches amers que lui adressait la voix publique. Quand il apprit, — le dimanche, de grand matin, — qu'un discours de M, Doherty allait faire périr quatre enfants de l'Irlande, victimes d'une instruction dont sa perspicacité saisissait à merveille tous les vices, — quand il sut que tout ce sang innocent allait retomber sur lui, — l'oisif de Darrynane se sentit frémir, et son parti fut bientôt pris.

Cependant, tout le dimanche, on fit circuler à Cork le bruit qu'il ne viendrait pas. Ainsi les accusés, — comme un troupeau sous la hache du boucher, — allaient être décimés à plaisir. Et cependant, de quelques-uns au moins, rinnocence était manifeste. Les paysans, accourus de toutes parts, et qui encombraient les rues de Cork, — éton-

3i O'CONNELL ET O'CONNOn.

nés, indignés, désespérés, — se croyaient déjà trahis.

Le lundi matin, O'Connell n'était pas arrivé; pas une lettre, pas une parole de Darrynane. La seconde a catégorie )) des prisonniers a pris place sur le banc fatal. On réclame un sursis pour laisser à O'Connell le temps d'arriver. Les juges refusent le sursis. M. Doherty se lève et commence l'exposé des faits.

Tout à coup un bruit lointain d'applaudissements se mêle à ses périodes sonores et cadencées. Serait-ce?... c'est O'Connell! Dieu soit loué 1 c'est lui!... Désormais, plus d'injustice légale à redouter; plus de pièges, plus de mensonges, plus.de fantasmagorie. Armes égales, et 'Dieu pour tous! — Les cœurs étaient soulagés.

L'arrivée d'O'Connell avait été, à elle seule, tout un drame. Il n'avait pu partir de Darrynane que le dimanche soir. Le temps était affreux, les chemins impraticables. Pour aller plus vite, il se jette dans un cabriolet de campagne qu'il menait lui-même. À mi-route, autant pour son cheval que pour reposer lui-môme une couple d'heures, il s'arrête dans une auberge; -— il en repart à l'aurore; — à dix heures seulement, il arrivait. Bien des regards étaient tournés vers la route du Kerry, et, quand on put reconnaître, — deviner, pour mieux dire, — sa redingote vortc et son chapeau à larges bords; quand on vit, aux coups de fouet dont il accablait son cheval harassé, combien il lui tardait d'entrer dans la Uce, des milliers et des milliers do voix le saluèrent: a Le voici!... le voici!... le voici! » On n'entendait que ces mots.

A peine sur la place, il descend. A peine il est descendu, son cheval tombe mort : presque un miracle. Pour lui, sans s'arrêter, sans répondre à personne, le front sévère, les lèvres contractées, il marche droit au palais, où Doherty se prélassait encore en tirades solennelles, biter-

rompu par celte vaste rumeur qui, venue de loin, pénétrait les murailles du tribunal, le bel orateur s'arrêta court, nous dit-on; et lorsque, précédé d'une avant-garde enthousiaste, O'Connell entra, M. Doherly ne put s'empêcher de pâlir.

Le Libérateur cependant saluait la cour, et s'excusait de paraître devant elle dans un costume peu convenable ; puis il demanda la permission de prendre, séance tenante,. quelques rafraîchissements. Du lait et du pain lui furent apportés ; et, tandis qu'il déjeunait ainsi, deux jeunes avocats penchés à ses oreilles le mettaient tout bas au courant des détails de l'affaire.

M. Doherty avait repris son imposant réquisitoire.

Il faut savoir qu'entre ces deux hommes, si singulièrement placés en faée l'un de l'autre, il avait existé dès longtemps une sorte d'inimitié sourde, à laquelle on ne saurait trop quels motifs attribuer. Elle éclata ce jour-là. Tout au travers d'une définition légale, que le solicitor gênerai exposait au jury avec une complaisance pédante, O'Connell, sans interrompre son repas, jeta d'un air méprisant ces simples mots : « Ce n'est pas la loi ! y^ La Cour, immédiatement appelée à juger le démenti, se rendit aux observations de l'avocat ; et il eut, comme disent les boxeurs, « toute la gloire du premier sang. » L'homme du roi, légèrement déconcerté, reprend la série de ses arguments. Tout à coup O'Connell se lève en s'essuyant les lèvres : « La Couronne (le ministère public) ne peut entrer dans cette voie... il lui est interdit d'administrer de pareilles preuves. » Les juges consultés décident encore en faveur d'O'Connell; et le jury, étonné de cette double défaite, écoutait déjà M. Doherty avec une confiance trèsdiminuée.

La seconde catégorie était composée, comme la pre-

inièrc, de quatre accusés : Connor, Lynch, Wallis et barrett. Les mêmes témoignages qui avaient suffi à la condamnation de Leary et de ses complices s'élevaient encore contre ceux-ci. Patrick Daly, Tespion, et ses acolytes, Sheeban, Nowlan et tuUi quanti^ figuraient au banc des témoins à charge. Leurs dépositions étaient les mêmes. Mais, cette fois, ils avaient en face un homme qui ne laissait plus passer inaperçue la plus petite invraisemblance, la contradiction la moins apparente. L*adroit O'Gonnell se surpassa lui-même ; les témoins déjà suspects tremblaient sous son regard, et Nowlan, le plus infâme de tous, laissa échapper, dans son trouble, ce cri naïf : a Ah ! monsieur, je ne m'attendais guère à vous rencontrer ici aujourd'hui ! »

Quelque impression qu'il eût produite sur l'assemblée, O'Gonnell n'avait pu détruire cependant la vérité de quelques-unes des charges. Son plus grand succès fut l'humiliation du solicilor gênerai, qu'il malmena et battit dans toutes les règles. A chaque instant, et à propos des moindres détails, il s'établissait entre eux des discussions légales, où le malheureux Doherty était traité comme un écolier par son rude et dédaigneux adversaire. Les manières d'O'Connell furent encore plus insultantes que ses nombreuses victoires. Non content de ridiculiser les raisonnements du ministère public, il s'amusait à contrefaire l'attitude dédaigneuse, et jusqu'aux intonations aristocratiques du représentant de la Couronne : a Vous pouvez vous retirer, monsieur; — You may go doum, «tr, — avait dit H. Doherty, en congédiant avec un geste méprisant l'un des témoins à décharge. Nau! daunt go daune, sir K Pas encore, monsieur! » s'écria O'Gonnell, parodiant la manière et l'accent de son antagoniste, aux grands éclats de

* « iVo/ don't go dawn, tir! »

rire de toute Tassistance. Une autre fois, le solicitor ge-neral disait : « Cette allégation repose sur des faits faux! — Des faits faux ! répéta Tavocat, quel non-sens ! quelle bévue!... {what a bwM /) Comment des faits peuvent-ils être faux?... » M. Doherty trouva cette fois une réponse amère : « J*ai vu des faits faux, s ecria-t-il, et des hommes plus faux encore ! »

En somme, pourtant, ce duel d'invectives tournait à l'avantage du Libérateur. Battu par la lettre de la loi, battu par l'esprit toigours présent de l'avocat, M. Doherty fut bientôt réduit à masquer sa défaite sous les dehors d'une indiflerence supeibe et d'un ineffable dédain ; mais, malgré tout, on voyait percer son dépit dans l'affectation même avec laquelle il s'offrait aux coups dont O'Connell ne cessait de l'accabler. Il eut, à la vérité, quelques dédommagements. Ainsi, comme il laissait passer sans y répondre d'insultantes allégations contre sa conduite de magistrat, les conseillers de la Couronne se levèrent, l'un après l'autre, pour se déclarer solidaires de toutes les résolutions qu'il avait prises. Les magistrats crurent alors devoir le complimenter, ce qui lui donna l'occasion de prendre la parole pour les remercier, et de protester que «leur approbation, toute précieuse qu'elle était, flattait encore moins son amour-propre que les attaques violentes de certains légistes factieux : » — ce disant, il désignait 0*Connell d'un air hautain.

Il serait impossible de raconter, un à un, tous les incidents de ce genre qui signalèrent la lutte de nos deux champions. Bornons-nous à constater que le solicitor gênerai eut le dessous, bien que la décision du jury ne donnât pas entièrement gain de cause à l'avocat des accusés.

En effet, les Jurés ne purent s'entendre. Enfermés pendant trente-six heures dans la salle de leurs délibérait. 4

tion^, et se mourant presque de faim, il fallut, sur les olfeervations des médecins, leur en ouvrir les portes. L*un dVux était déjà gravement malade. Ce résultat tenait à Tobstination avec laquelle un riche propriétaire catliolique, — M. Edward Morrogh, — n*avalt Jamais voulu se décider à signer un verdict de culpabilité sur des témoignages comme ceux de Novsian et Sheehan. La division

donna un bUl ainsi rédigé :

« PouracquiUer Coiinor» Lynch cl Banvll . 9 sufTragos.

« Contre leur acquittement 5 —

« Pour raoquittement général 1 —

« Contre ii —

Ce premier échec, sans être tout à fait décisif, ne répondait guère au début des poursuites ; mais il restait un grand nombre d*autres accusés, et la lutte pouvait se renouveler avec de nouvelles chances. Aussi la Couronne procéda-t-elle .immédiatement contre la troisième catégorie, formée de deux accusées seulement : John Burke et John Shine. Les mêmes preuves fùixnt administrées au jury, et 0*Connell soumettait derechef à un contreinterrogatoire le fameux espion Patrick Daly, quand Tun des deux présidents, le baron Pennefather, fit un signe i ravocat, et lui remit le procès-verbal écrit des dépositions du témoin, recueillies sous la foi du serment par les magistrats de Doneraile. Il n'y était pas une seule fois question de la fameuse sci^^ne de la tente, cet épisode si dramatique où figurait Lcary comme un chef de tribunal welunique. — A ce moment môme l'espion répétait couramment ces frappants détails. — OXonnoU ne manqua pas de lui poser, avec son adresse habituelle, une série de questions qui le pincèrent en contradiction flagrante avec

lui-même. Les jurés demeurèrent stupéfaits de ce résultat inattendu, et devant la même cour qui, trois jours aupa-. rayant, avait condamné à mort l'infortuné Leary, deux de ses 00 accusés, — dénoncés par les mêmes témoins, — furent déclarés non coupables.

Cette décision^ qui terrifia le ministère public, mit brus* quement fin aux séances de la Commission spéciale. Un long cri de joie porta cette nouvelle d*un bout de Tlrlande à l'autre. — Encore ime fois la victoire restait au Libé^ rateup.

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