‹ Originaux et beaux esprits de l'Angleterre contemporaineChapitre 9 sur 29 · IX. — TO SAIS VAINCRE, ÀNNIBAL · texte numérisé non relu

IX. — TO SAIS VAINCRE, ÀNNIBAL

« Al non Iradilus casu, neque territus iieros, Acrior ad pugnam redît, ac vim susettat ira ; Tuin pudor incendit vires et conscia virtus

Creber utrâque manu puisât versatque Darela. ) (Énéids.)

Ce n'était pas assez pour O'Connell d'avoir déployé dans toute leur supériorité ses talents d'avocat; ce n'était pas. assez d^avoir soustrait ses clients à la vindicte publique; il organisa tout un système de diffamations et de calomnies contre le solicitât* gênerai dont il avait triomphé. Dans plu sieurs meetings il le dénonça publiquement, et proclama sa résolution solennelle de l'accuser devant les Communes. Le « Long Jack Doherty de Borrisokane, )» — ainsi l'avait^on surnommé, — n'échapperait pas au châtiment exemplaire que lui réservait l'Agitateur ! De plus, avec le mauvais goût quon lui connaît, il éleva jusqu'aux nues le dévouement patriotique du juré auquel l'acquittement était dû. U porta sa santé dans un banquet public, déclarant, — par une de ces hyperboles qui lui sont familières, — que c les enfants à naître de la vieille Irlande bégayaient déjà le

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nom d'Edward Morrogh. » Cependant il préparait ainsi à son adversaire la plus cruelle revanche qu'un ennemi public puisse espérer après une défaite comme celle do M. Dohcrly.

Le solicitor gênerai était accusé par O'Gonnellet ses partisans d'avoir agi sans loyauté ni généroMté contre les prisonniers, en invoquant des témoignages auxquels lui-même n'iyoutait aucune foi. On disait encore qu'il avait dissimulé à la Cour une partie de l'instruction écrite. Enfin on insinuait que ce magistrat avait trahi par sa conduite un naturel inhumain, une véritable soif de sang. La presse catholique tout entière répétait à Venvi ces accusations, et le « Long Jack Doherty » passait pour une espèce d'ogrq chez la plupart de ses concitoyens.

Voici comment il se justifiait. D'abord pas une mesure n'avait été adoptée devant la Commission spéciale sans le concours de trois jurisconsultes également renommés par leur douceur et leur intégrité : MM. Goold, Bennett et Greene.— Il n'avait point dissimulé le témoignage écrit de Patrick Daly, puisque, pendant le procès de Leary et do ses complices, le dossier entier de l'instruction était déposé sur la table du tribunal, — Ni lui, ni les antres représentants du ministère public n'avaient invoqué le témoignage de Patrick Daly comme une preuve sufnsante contre les accusés. — Bien loin d'en tenir compte, ils ne s'étaient déterminés à poursuivre qu'après être tombés d*accord sur l'opportunité de l'accusation, indépendamment de cet adminicule suspect. -— Les véritables témoins établissant l'existence du complot étaient, aux yeux du ministère public, le docteur Norcott, M. Bond Low et M. Creagh. — Bref, pour prouver qu'ils étaient fondés à i*egarder les accusés comme coupables, les conseillers de la Couronne traduisirent devant les assises, immédiatement après la

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dissolution de la Commission spéciale, une quatrième ii catégorie » de prisonniers.

Mi Patrick Daly ni les deux autres révélateurs ne comparurent cette fois. Les mêmes faits dont ils avaient dé«posé formèrent la base de Taccusation nouvelle. On eur tendit d'autres témoins qui affirmèrent les mêmes circonstances, et dont le caractère n'avait en lui-même aucune gravité particulière ; et, nonobstant cette diminution apparente de force, Taccusation fît déclarer Patrick Lpch coupable d'avoir pris part à la conspiration de Doneraile.

La question ainsi posée, M. Doherty jeta le gant à O'Gonnell. Devant les Communes il se moqua ouvertement des menaces du Grand Agitateur ; il le défia de tenir l'engagement qu'il avait pris envers ses crédules partisans; il Fac- CQsa de ne pas oser descafidre dans la lice après avoir luimôme annoncé le combat. O'Connell, il faut bien le dire, ne se sentait plus aussi à Taise, au sein du Parlement, que dans le Corn Excliange de Dublin, et savait fort bien qu'il n'y serait pas écouté coipme il l'était, après un banquet patriotique, par ses enthousiastes repealers. Aussi n'eût-il pas mieux demandé que de retirer à petit bruit ses imprudentes accusations.

Mais Doherty n'entendait pas lui laisser cette ressource, et, pendant la session de 1850, il se donna le plaisir de braver chaque semaine son antagoniste intimidé. C'était la contre-partie de ce qu'on avait vu à Cork devant la Commission spéciale. Sous les sarcasmes amers, sous les provocations humiliantes de l'orgueilleux magistrat, le Libérateur baissait la tête, et sans cesse ajournait la motion dont il avait fait si grand bruit. Tantôt elle tombait un mercredi, jour où les Communes se donnent vacances; tantôt elle était rémise aux fêtes de Pâques ; enfin, — harassé par les continuelles provocations du solicitor gène-

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rail — il annonça l'affaire pour U 12 mai : « J'auminâ av(!c un certain plaisir, disait Dûheriy & catia occation, comment mon annami construit, pierre ft pierre, le pont qui assure sa fuite, n

Le 12 mai venu, la grande aeeusation s'était réduite à une simple demande en commumeaiion des notas du baron Pennefattier. OXonnell savait fort bien que la Chambre ne pouvait exiger cette communication sans se constituer en cour d'appel do toutes les dédsions criminelles, Aussi ne regarda-t*on sa proposition que comme une misérable défaite. 11 eût agi d'une manière beaucoup plus digne, et plus politique à la foisi en rétractant publiquement les accusations qu'il avait portées, et dont il semblait reconnaître l'inanité. Son discours , du reste , fut particiiliéreotent modéré. On remarqua qu'il s'abstenait de toute parole injurieuse, de tout blftme précis contre le êolkUar ge^ neral.

Quand il se rassit, M, Doberty prit la parole, et sans qtiitter un instant le ton froid et réservé qui convenait à sa position, sana articuler un seul mot qui donnât occasion de le rappeler à l'ordre, il lança contre le célèbre Agitateur la plus arnére et In plus poignante des philipplques. Jamais, peut-étre, un plus subtil venin n'avait été caché dans une harangue plus exactement parlementaire. La phraséologie conventionnelle — qui permet de lainer entrevoir ce qu'il est défendu de dire — se montra 16 dans toute sa puissance, et l'énergie contenue du débit, l'insolence du geste, l'ironie du sourire, donnaient h chaque phrase son sens complet, sa portée accusatrice. Les maîtres les plus experts dans l'art de traduire en argot politique rit\iurieux langage des halles furent laissés bien loin par le magistrat irrité. Jamais le fouet de l'épigrammen^avaitsi bien retenti sur O'Connell ; ni les sarcasmes de lord

Staaiey» ni les acrimonieuses boulades du Times, n'apj^rochaient de cette cruelle flagellation sous laquelle leUbèraleur essaya vainement de se débattre et de regimber. Sd réponse fut maladroite, grossière, et souleva d'unanimes murmures. Pas un seul de ses adhérents n*osa venir à son aide. M. North» au contraire, le plus plaisamment du monde, se plut à voltiger — comme le corbe^iu de fatal augure — au-dessus du vaincu moribond : a En Mande, sécria-t-il» Thonorableet savant jrenl/^man parlait avec la voix de stentor d'un vrai géant milésien ; mais dans cette chambre, on dirait V enfant à naître qui bégaye le mnn d'Edward Mcrrogh, On eât pu le prendre dans son pays pour le roi terrible des ferèts ; ici, de même que Bottom, il modère sa voix, et rugit aussi tendrement quune colombe anumrmseK »

Pour que rien ne manquât au triomphe de M. Doheriy, un des députés de Cork, M. Callaghan, qui avait fait partie de lun des jurys, se leva spontanément, et rendit témoignage en faveur de la procédure adoptée par le soUcitor genei'ol. Au total, la journée fut désastreuse pour le Libérateur, et son crédit politique en demeura fortem^t ébranlé, même aux.yeux des libéraux de la Chambre, qui eussent vu avec le plus grand plaisir censurer le gouvernement de l'Irlande. L'un d'eux, H. Fonblanque, fit remarquer à cette occasion que, — si le discours de H. Doherty éfait en lui-même peu convenable et sans opportunité, — du moins devait-il démontrer à O'Gonnell combien de prise il donnait à ses adversaires par son intempérance de langue et ses bravades injustifiables. « — Rien ne nuit davantage à l'autorité d'un homme public, ajoutait le même orateur, que d exagérer sans scrupule, et habi-

« CiUtioii de Sbakspeare. «- V. le Satuge tttine Nuit d'éld.

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tuell^inent, les faits dont il corrobore sen opinions. » - L'histoiro du connplot de Doneraile offre plus d'un ineident curieux. On ne peut guère douter de son existence, établie par la dernière sentence du jury, celle qui con-dannna Patrick Lynch. Et comment alors ne pas s'étonner d'abord que la conspiration ait été si difficile à rendre évidente ; '— puis des décisions contradictoires que rendirent des jurés au-dessus du soupçon, dans des causes parfaitement identiques; — et enfln de l'incrédulité absolue que tout le sud de l'Irlande manifesta au sujet du complot luimême?

On n'en parle encore aujourd'hui que comme d'une affaire mystérieuse et mal êclaircie.

Aucun des condamnés à mort ne fut pourtant livré au bourreau. I^eary et ses complices virent leur peine com* muée en une déportation perpétuelle. Plusieurs autres furent purement et simplement relâchés. — Quelques-uns de ceux-là, sans Tarrivée d'OConnell, auraient bien pu aller aux galères.— Pour lui, cet événement eut deux résultats opposés : une victoire et une défaite également signalées ; mais l'homme politique y perdit certainement plus que l'avocat n'y gagna.

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