‹ Origine asiatique des Esquimaux [microforme]Chapitre 2 sur 14 · PRE · texte numérisé non relu

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le nom dé soufleurs, même en langue esquimaude, on applique aussi, par extension, cette même dénomination au cachalot ou baleïnoptère, mais

‘seulement en français et par une acception inexacte '. J'aime à croire que

c'est dans ce sens que M. Dall a donné le nom de Cachalots aux Touski de Hooper, connus des Tchiglit sous le nom générique de Souffleurs ou Dauphins, et qu’il n'a pas opéré de confusion entre ces deux orques si différents d'aspect l’un et l’autre.

Mais, dans les questions d’origine, on ne saurait trop préciser et ne pas se contenter d'à peu près, alors qu'il est si facile d’être exact et de se renfermer dans le vrai. à

Or, jamais les Esquimaux ne confondront sous la dénomination générale de souffleurs, airsi que nous le faisons vulgairement, üne baleine blanche ou balouga, le véritable souffleur, avec un cachalot ou baleinoptère. Ils nomment le premier de ces squales krilalouk, au pluriel krilaleït, ou kraladlouk, au pluriel kraladlit, suivant les dialectes. Ce dernier mot est même le nom national des habitants du Groenland; tardis que le second cétacé, le cachalot, est appelé par eux ou/æroark, pluriel oulæroait.

Rien, en effet, ne ressemble moins à un dauphin qu’un cachalot. Le premier de ces cétacés a la tête arrondie et terminée par une dépression en forme de bec: le second a la tête carrée de la baleine, à la famille de laquelle il appartient. Le dauphin porte sur le dos une corne ou aileron, kreymirloat, et le cachalot en est dépourvu. Cependant l’un et l’autre ont des évents, pouyaolit; l’un et l'autre soufflent, c'est-à-dire rejettent par ces ouvertures l'eau qui s'est introduite dans leur gueule en péchant. Mais les Esquimaux n'ont qu'une expressicn pour rendre le soufflement des cétacés, c'est krilalouvark, et ce verbe caractérise le dauphin, krilalouk, et non pas le cachalot. Le dauphin est donc le souffleur proprement dit. Néanmoins, le verbe souffler, en général, se dit également tchoublouartoark.

Aussi, M. Dall lui-même nous apprend-il, sans s'en douter, que le véritable nom des Touski est Souffleurs et non pas Cachalo:s, lorsqu'il dit que la Compagnie russe désignait ces Esquimaux sous le nom, vraiment

1 Cependant Milne-Edwards appelle souffleurs tous les cétacés proprement dits, ordre dans lequel est compris le cachalot. Il se trouve donc en désaccord avec Dupiney de

Vorrepierre et les Esquimaux, qui appellent souffleur la baleine blanche et non pas le cachalot,

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esquimau, cette fois, de Tchoukloukméout, c'est-à-dire gens des souffleurs, des dauphins, des balougas:.

En effet, tchouklouk, souffler, n'est qu'une variante dialectique «et occidentale du verbe tchoublourk, singulier de tchoublouit, ils soufflent, ou les Souffleurs, qui appartient au dialecte septentrional, les diphthongues con-, sonnantes X/, bl et tl étant convertibles dans les langues hyperboréennes de l'Amérique. Quant au suffixe méout, pluriel de méork, on sait parfaitement qu'il revêt la signification de gens, peuple, habitants. comme l'ottinè des Dènè, le kouttchin des Dindjié, et le gwan drs Kollouches, qui n'est: autre que le gén sanscrit, notre genus où gens laun, gens en français.

Nous avons ainsi Nouvoungméout, les gens du cap, Akilinerméout, les gens d’Akilinerk, Taréorméout, les gens de la haute-mer, Mallingméout, les gens des vagues, c'est-à-dire des grandes plages où elles se développent librement, etc., etc.

Tchoukloukméout signifie donc le peuple dauphin ou marsouin, les hommes souffleurs; soit parce que ces Esquimaux habitent des rivages où ce cétacé abonde, et qu'ils en font leur -principale nourriture; soit parce qu'ils revendiquent une origine semblable à celle. de ce squale. Au Mäckenzie, les Esquimaux diraient Tchoublourméout, par la métathèse du k en b ou en > doux, quand il s'agit comme ici d'un génitif.

Je ne donnerai donc plus dans ces pages, aux Esquimaux asiatiques, le nom de Touski, qui n'est point esquimau mais tchouktchis; ni celui de Cachalots, qui est inexact; et je ne les appellerai désormais que Tckoukloukméout ou Esquimaux souffleurs, leur véritable nom, à l'instar des agents de l’ancienne Compagnie russe, qui certes devaient les connaître beaucoup mieux que de simples voyageurs transitoires.

Je dois répéter ici que le mot pluriel kraladlit qui caractérise le balouga ou baleine blanche, le dauphin, marsouiri ou:cochon de mer, c'est-à-dire les véritables souffleurs, est le nom propre et national que se donnent les Esquimaux du Groenland. Ceci semble prouver que, lors de la guerre fratricide que se firent, à l’ouest du continent américain, les deux souches de la nation esquimaude, tous les Souffleurs ne repassèrent point en Asie; mais qu'une fraction considérable parvint à gagner l'extrêmr orient américain, et à peupler le Labrador et le Groenland. En effet, ces Znnoït orien-, taux ne portent pas plus de Jabrets ou osselets dans leurs joues que les Tcioukloukméout où Souffleurs asiatiques.

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Cet ornement bizarre et incommode:est propre aux tribus esquimaudes américaines de l’ouest et du centre nord, depuis l'ile de Kodiak, à l'oueit, jusqu'au cap Pathurst, à l'est du fleuve Anderson.

Cherchons maintenant l'ile ou les iles sur lesquelles Kighéark pak, le castor géant, procréa les deux frères qui personnifient les déux souches de la nation esquimaude.

Dans la mer de Bering, on trouve, par 171° 50’ de longitude ouest de Paris et 57° de latitude nord, le petit groupe des îles Pribyloff, dont l'une s'appelle effectivement île du Castor, en russe, Bobrôwi; un nom de même racine que notre vieux mot tudesque bièvre, qui est frère de l'anglais teaver {biveur}), de l'italien biva: >, de l'allen.and biber, du suédois beaffer (biffeur), et du latin fiber, un castor.

Mais, en réalité, cette île me paraît encore beaucoup trop petite et trop isolée pour avoir été le berceau de toute une. race. Tout au plus a-t-elle pu servir de point de ralliement aux flottilles des Innaït, durant leur émigration vers les plages arnéricaines sur lesquelles ils devaient se disséminer ensuite. C'est pourquoi je préfère adopt . sur ce point la version de M. Dall, qui fait sortir les Esquimaux de plusieurs îles, sans toutefois les désigner par leur nom, ni même insinuer quelles elles peuvent bien être.

D'ailleurs, qu'est-ce donc qui nous arrête, alors que sur les anciennes cartes, reproduites par les géographes Bué et Dufour, la mer de Bering porte en toutes lettres le nom de mer des Castors? A lui seul, ce titre n'est-il pas la confirmation de la légende esquimaude, et n'illumine-t-il pas tout le passé inconnu de la nation innok ?

Sans doute il eut sa raison d'être dans les récits que firent aux premiers navigateurs, qui dressèrent ces cartes, les peuplades esquimaudes' riveraines de cette mer quasi-intérieure, Pourquoi a-t-on fait disparaître de la géographie moderne ce titre’ respectable et ancien, qui peut aider les recherches ethnographiques, pour le remplacer exclusivement par le nom' du navigateur fameux qui en découvrit le détroit, .Bering ?

Ne voit-on pas, par le simple examen de cette carte, que le barrage naturel que l'archipel aléoutien forme à travers cette mer des Castors, en: s'étendant de la longue et étroite presqu'ile Ounalaska jusqu'à lu presqu'île du Kamitchatka, fut et est encore considéré, par les peuples esquimaux qui habitent ces rivages, comme une immense chaussée construite par leur dieu et ancêtre, le castor, kighéark ? Et pour en venir à un fait évident et irrécusable, hâtons-nous de dire que le groupe d'iles de l'archipel aléou-

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tien qui est le plus près de l'Asie s'appelle îles des Casters, tandis que le groupe oriental, c’est-à-dire celui qui avoisine les côtes occidentales de l'Amérique, se nomme îles des Renards. Voilà qui est explicite. Les Esquimaux sont donc sortis des iles Aléoutiennes asiatiques comme de leur dernière étape, avant de parvenir sur le sol américain.

La langue confirme le fait physique; car, dans le dialecte esquimau le plus occidental de l'Alaska, celui des Akilinerméout, le castor ne s'appelle pas kighéark, il n’a pas même de nom propre, mais il prend simplement celui d’habitant des Aléoutes, aléoukitarkh ; itark, itoark, signifient, en effet, y être, habiter, en esquimau.

Il devient dunc évident que, d'après les Esquimaux eux-mêmes, l’archipel aléoutien, avec son vaste chapelet d'îles qui relie l’Asie à l'Amérique, est désigné comme la patrie par excellence du castor; soit à cause de sa forme, qui imite les chaussées ou barrages que cet amphibie construit au travers des lacs et des cours d’eau; soit parce que :cs iles sont peuplées de castors; soit enfin, relativement à la manière dont les Esquimaux et d’autres peuples, avant et après eux, émigrèrent d'Asie en Amérique, c'est-à-dire en naviguant d’île en ile à la manière de ce rongeur amphibie et essentiellement nomade. Tous ces motifs auront porté les Innoït à adopter le castor pour emblème de leur nation pélagique, et à appliquer le nom de cet animal symbolique à l'archipel et à la mer qui furent le théâtre de leurs évolutions nautiques et leur séjour transitoire dans leurs migrations diverses.

Les Danè, peuple américain voisin des Znnoït, et venu comme eux à travers les iles de la mer Aléoutienne, sont encore plus formels à cet égard. Une légende des Dènè Peaux-de-Lièvre compare également la nation danite à un gigantesque castor |fsa), qui aurait traversé la mer occidentale à la nage, pour venir s'établir sur les rivages américains, laissänt sur la rive asiatique sa sœur, le Porc-Epic (tsi), morfondue et désolée :.

Je me permets de rappeler ici une légende et un symbolisme analogues que nous révèlent les origines des Celtes bretons. Est-ce que la race des dolmens et des mégalithes, les Armoricains de Bretagne et les Farmorians d'Irlande, peuples essentiellement pélagiques et riverains, ces rois chamiques de la mer, ar mor, dont ils donnèrent le nom aux plages où ils abordèrent, ne prétendait pas être arrivée aux rivages brumeux de

1 Emile Petitot, Traditions indiennes du Canada N.-0., Paris, 1886, J. Maisonneuve, 25, quai Voltaire, p. 234.

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