CHAPITRE II
Les procédés de récolte varient extrêmement suivant les pays et aussi suivant qu’on s'adresse à des lianes de faible diamètre ou à de gros arbres.
Pendant longtemps le procédé mis en pratique par les indigènes fut l’abatage des arbres. L’insouciance et aussi la Ccupidité des collecteurs les poussaient à employer ce moyen barbare. L'arbre abattu était découpé en tronçons qui laissaient échapper ainsi la presque totalité du latex. Aujourd’hui encore, au Brésil, lorsque les collecteurs se croient assurés de l’impunité, ils n’hésitent pas à enlever de larges lambeaux d’écorce ou à pratiquer des incisions circulaires complètes; ils saignent l'arbre à blanc. H. Lecomte’ rapporte qu’au Congo la liane (un Zandolphia) est arrachée de son support et couchée à terre; on y fait des incisions dans lécorce en commençant par le sommet; le latex s'écoule dans dés cornets de feuilles ou dans des qodets que l’on vide dans des vases de plus grande dimension.
La saignée ne peut pas toujours se pratiquer; les indigènes prétendent même que ce procédé fait périr rapide-
1. H. Lecoure, « Les Produits végétaux au Congo français ». Revue générale des sciences pures et appliquées, 1895, p. 797-
ment le Mangabeira (Hancornia speciosa Müll. Arg.) qui fournit les caoutchoucs de Bahia, Pernambouc et Maranham. Les larves d’insectes attaquent l’arbre aux endroits blessés et le font périr; il n’y aurait donc aucun avantage à pratiquer la saignée.
À Madagascar, au Sénégal, au Gabon, labatage des lianes à caoutchouc se pratique encore, et les indigènes, insouciants et cupides, ne peuvent admettre d’autre procédé. Il faut cependant reconnaître que souvent les farbles dimensions des lianes exigent ces procédés barbares, mais, comme le fait judicieusement remarquer F. Baucher’, il faudrait obliger l’indigène à repiquer la liane sitôt l’écoulement terminé; elle pourrait ainsi refaire des racines adventives.
Dans lAmazonie, ce sont des arbres appartenant au genre Âevea qui fournissent le caoutchouc (voir chap. VIT). La valeur toujours croissante de ce produit a poussé le gouvernement brésilien à imposer des règlements concernant leur récolte. Les collecteurs, blancs déclassés ou indigènes, s’appellent serinqueros ou caucheros ; chaque seringuero possède ou loue, moyennant une arroba de caoutchouc (14 kilogrammes), r00 à 150 Æ/evea; un senüer circulaire limite l’estrada. La récolte a lieu de la fin de juillet à la mi-janvier; en dehors de cette époque lé travail est dangereux par suite des fièvres. Les sermgueros, dont le nombre était estimé en 1886 à 80,000 pour l’Amazonie, quittent alors leur campement et embarquent tout leur matériel sur un canot; ils remontent ainsi le Xingu, le Tapajoz, la Madeïra, le Purus, le Jarna, le Javary. Comme
1. F. Baucuer, « Etude sur les arbres à caoutchouc de la Sénégambie ».
Bulletin de la Société de géographie commerciale de Bordeaux, 1884, p. 389 et 417.
le fait remarquer H. Coudreau' «si le courant des émigrants du Sud se dirige vers le Haut-Amazone, ce n’est pas que les districts du Bas-Amazone soient épuisés, cest parce que là il trouve une zone plus vaste, inexplorée, riche en lacs et en bras de rivières, le plus souvent sans propriétaires ».
Les quelques jours qui précèdent la récolte sont consacrés à réunir des coquillages, des calebasses, du bois, des fruits de palmiers qui trouveront bientôt leur emploi. Autrefois on fixait obliquement une corde très fortement serrée autour du tronc, puis on faisait au-dessus des incisions au Couteau ou à la hache et le lait coulait le long de la corde comme dans une rigole et venait tomber dans un récipient placé au-dessous. Les incisions étaient faites en spirales, en V, ou disposées comme les barbes d’une plume; souvent même le collecteur ne se donnait päs la peine d'enlever la corde une fois la récolte faite, ce qui était préjudiciable à l'arbre. Aujourd’hui (fig. 1°) le serinquero se sert d’une hachette spéciale, de fabrication américaine (la machète), avec laquelle il fait, tous les deux ou trois jours et de grand matin, une vingtaine d’incisions verticales peu profondes. Au-dessous de chaque incision il fixe avec de l'argile un coquillage ou un qobelet de fer blanc appelé #gelinha ; 8o à 100 Hevea sont ainsi saignés dans une matinée. Avant de faire une nouvelle saignée, les tigelinhas remplies de lait sont vidées dans un seau ou dans une calebasse de Cuya et toute la récolte est réunie dans un seul récipient. Un arbre adulte, de
1. H. Coupreau, « L’Amazonie ». Bulletin de la Socrété de géographie commerciale de Paris, 1886, p. 122.
2. Ce cliché est dû à M. E. Poisson; il m’a été gracieusement fourni par M. Godefroy-Lebeuf.
2 mètres de circonférence à la base, peut supporter sans inconvénient vingt saignées par an (une par semaine). Les vieux //evea sont littéralement criblés de blessures et il serait impossible de trouver une place large comme la main qui ne porte pas la trace d’une incision. Dans l’'Amazonie, certains /levea sont ventrus et semblent hydropiques, pour employer lexpression de Ém. Carrey’. Hs ne fournissent qu’un latex très aqueux et de peu de valeur; on les nomme barrigudes. Carrey pense que ce sont des arbres malades.
Lorsque toute la récolte de latex de la journée a été réunie, on procède alors à la confection du caoutchouc qui porte au Brésil les noms de cachuca, seringa, sorracha, borracha. On creuse un trou en terre et on y allume un feu de branches; dans la province de Para on projetté en outre dans le feu des fruits d’Urucury (Attalea excelsa Mart.) et de Maximiliana regia Mart. Ce n’est peut-être qu’une simple tradition; R.-H. Biffen (de Cambridge) a analysé la fumée qui se dégage de ces fruits et y a trouvé de l’acide acétique et de la créosote. Le foyer est surmonté d’une cheminée appelée boiao ou fumeiro. On plonge dans le latex une palette de bois que l’on présente ensuite à la fumée; le latex se coagule bientôt à la chaleur ; on recommence ainsi l'opération un grand nombre de fois jusqu’à ce qu’on ait obtenu un pain du poids de 5 kilogrammes environ’. Le seringuero fait alors une incision le long du bord de la palette, dégage celle-ci et
1. Ém. Carrey, « Récolte et extraction du caoutchouc ». Moniteur scientifique, 1858, t. I, p. 848.
2, J'ai eu l’occasion de voir chez M. Lecchen@el 191, rue du Temple, à Paris, des pains énormes de Para; l’un d’eux atteignait exceptionnellement le poids de 70 kilogrammes.
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: Fic. 1. — Récolte du latex des Æevea.
recommence un autre pain. Un ouvrier peut obtenir ainsi 2 kilogrammes et demi à 3 kilogrammes de caoutchouc en une heure.
Il est certain que les vapeurs empyreumatiques contenues dans la fumée, tout en contribuant à la coagulation, agissent aussi comme antiseptiques et empêchent ainsi toute fermentation ultérieure. Les pains sont mis à sécher pendant une quinzaine de jours; le produit obtenu est le Para fin.
D’après Chapel, 100 arbres donnent 36 litres de lait, soit 24 kilogrammes de caoutchouc représentant environ 120 fr.; à raison de 20 saignées par an, une estrada de 100 //evea rapporte donc 2,400 fr.
On verra plus loin (chap. IV, p. 44) le parti que l’on üre des pellicules formées sur les blessures ou sur les ügelinhas.
La récolte totale est amenée en canot dans une des nombreuses factoreries installées sur les cours d’eau. L’aviador prend livraison en échange d’objets divers: toile, armes, poudre, vêtements, etc.; le caoutchouc est ensuite chargé sur de petits vapeurs qui l’amènent à la côte.
Le procédé par enfumage tend à se généraliser dans presque tout le Brésil, au Venezuela, dans les Guyanes et en Nouvelle-Calédonie. D’après H. Lecomte, qui a fait des essais de coagulation au Congo, c’est, entre tous, le procédé préférable. Les caoutchoucs enfumés contiennent généralement peu d’eau et sont d’une conservation facile. Is ne possèdent pas cette odeur putride particulière à certains caoutchoucs d'Afrique et ne sont ni poisseux à la surface, ni cassants.
La coagulation par la chaleur humide se pratique au
Mexique, dans l'Amérique centrale et dans les Indes anglaises (Assam). Elle consiste à faire bouillir le latex; le caoutchouc se sépare et vient surnager; on le retire et on le comprime pour en faire sortir la plus grande partie de l’eau. Ce procédé est très mauvais, car Pébullition n’est pas suffisante pour stériliser le sérum qui reste emprisonné dans la masse et communique au caoutchouc une odeur fétide.
Au Congo, dans l’Angola, on met aussi en pratique une méthode au moins originale et connue déjà des Mexicains au temps de Christophe Colomb’; elle consiste à recueillir avec la main le lait qui s'échappe de la blessure et à s’en barbouiller les bras et le corps. Sous l’action de la chaleur la coagulation s’opère rapidement et le collecteur détache la pellicule formée qu'il enroule sur ellemême pour en faire une boulette. C’est le procédé que les nègres emploient pour reconnaître s'ils ont affaire à une liane donnant un bon caoutchouc.
Parfois aussi, dans certaines parties du Congo et de l’'Angola, et dans les régions de Ceara où on exploite le Manihot Glasiovi Müll. Arg., la coagulation a lieu à Pair libre. Les larmes qui coulent le long de l'écorce ou jusque terre sont laissées en place deux ou trois jours. Puis on les recueille et on les réunit en. pelotes (Ceara scraps, Ceara chiffons). Le produit est souillé de Substances minérales et végétales. Th. Seeligmann rapporte qu’à Ceara on a tenté l’enfumage qui a donné d’excellents résultats mais que la paresse des indigènes s’est refusée à accepter.
Lorsque la coagulation à l'air libre a lieu sur une large
Te JRUDE TORQUEMADA, loc. cit., p. 663.
surface, le produit obtenu est généralement bon. La méthode Macedo-Bentes' consiste à étaler le latex par couches sur des planches polies; sitôt une couche sèche on en étend une autre et ainsi de suite. On obtient ainsi des feuilles de 6 à 7 millimètres d'épaisseur, de qualité tout à fait supérieure, contenant peu d’eau et faciles à transporter.
A Mozambique la coagulation se fait encore par un procédé assez curieux. Le nègre fait une piqûre à la ane (Landolphia) et Vasperge avec de Peau salée, puis il recueille au bout d’une petite baguette la goutte de latex qui se coagule de suite et qu’il étire en fil ; 1l enroule ce fil autour de sa baguette ; il obtient ainsi une sorte de fuseau dont la taille varie de 10 à 20 centimètres de long et de 2 à { centimètres de diamètre. Au lieu de fuseaux, les indigènes en font parfois des boules sans corps étrangers au centre, et du poids de 300 à 800 grammes. Au Sénégal et au Soudan? on pratique la coagulation par l’eau salée soit par aspersion directe du latex sur la blessure (procédé des Akous), soit par contact plus ou moins prolongé dans des calebasses (procédé des Diolas et des Mandiagos).
A Bahia, dans quelques localités du Nicaragua et dans l'Assam, on ajoute au lait recueilli un volume d’eau égal ; la couche de caoutchouc qui surnage est écrémée et pressée sous des rouleaux de bois pour en faire sortir la plus grande partie du liquide; la dessiccation est achevée au soleil pendant quelques jours; le produit est de qualité inférieure et donne parfois 50 p. 100 de perte.
1. A. Dewèvre, Les Caoutchoucs africains, p. 41. 2. Journal officiel de l'Afrique occidentale, 6 janvier 1898.
Parfois la coagulation a lieu à l'air libre; le récipient contenant toute la récolte de latex est abandonné au soleil; au bout de peu de temps il se forme deux couches : la couche qui surnage est le caoutchouc que l’on enlève et que l’on exprime tant bien que mal pour en faire sortir le sérum emprisonné. Ce procédé très défectueux donne un produit rempli d’alvéoles contenant du sérum putréfié et même du latex non coagulé (voir chap. IV: Caoutchouc de Bahia). Parfois aussi la coagulation est activée en chauffant le latex.
Au Congo, dans la région du Mayombe et du Fernan- Vaz' la coagulation par addition d’eau est activée par la chaleur. | |
Le R. P. Merlon* rapporte que dans certains districts du Congo le latex qui sort des piqûres faites aux ZLandolphia s'écoule le long de feuilles mastiquées contre la lane dans des calebasses percées à la partie inférieure d’un trou fermé par un bouchon. Les noirs ajoutent au latex quatre à cinq fois son volume d’eau: le caoutchouc se sépare et surnage. Après vingt-quatre heures ils enlèvent le bouchon, le liquide inférieur s’échappe par le trou et le coagulum descend au fond de la calebasse. Après quelques heures d'exposition à l'air il est pétri en boules; sa partie inférieure souvent trop consistante pour être pétrie est découpée en petits cubes ou dés; ce sont les thimbles du commerce. Ce caoutchouc possède souvent une odeur nauséabonde due à du sérum putréfié et encore emprisonné dans la masse.
Le procédé de coagulation à lPalun, que l'inventeur