CHAPITRE Il
Le caoutchouc était-il connu des anciens ? Chapel', qui se pose la même question, émet Phypothèse que le jeu de paume, très ancien, aurait bien pu tirer son origine de l'usage qu’on sut faire de la gomme élastique. Je ferai simplement observer que le jeu de paume se jouait en Europe bien avant la découverte de l'Amérique, c’est-àdire bien avant que le caoutchouc ne fût connu chez nous; j'estime au contraire qu’une substance douée de propriétés aussi particulières n’eût certainement pas échappé à Hippocrate, Théophraste, Pline et Galien.
Pendant longtemps le caoutchouc ne fut quère qu’un objet de curiosité qu’on admirait dans les collections ; la découverte de cet intéressant produit mérite qu’on s’y arrête un instant.
Fernandez d’Oviedo?, au xvi° siècle, rapporte que les Indiens confectionnaient des balles à jouer (au jeu de batey) avec une substance particulière très élastique.
—r. Cape, loc. Cit., p. 1.
2. GonzaLo FERNANDEZ DE Ovpo y Varnez, Historia general y natural de las Indias. Réédité à Madrid, 1851, liv. V, ch. IE, p. 165.
Un demi-siècle plus tard, Herrera y Tordesillas? faisait la même observation à Haïti et, en 1615, J. de Torquemada? décrivait un arbre fournissant un suc blanc qui, par dessiccation, donne une gomme très élastique : les Mexicains le nommaient Ulequahuitl (Castilloa elastica Cerv.), nom qu'il porte encore aujourd’hui. À cette époque déjà, les Espagnols l’employaient pour recouvrir leurs manteaux. Ce n’est qu’en 1736 que le caoutchouc arriva pour la première fois en Europe.
De La Condamine, qui avait été envoyé par le gouvernement français dans l'Amérique du Sud pour mesurer un arc de méridien, adressa en France, peu de temps après son arrivée à Quito, quelques rouleaux « d’une substance noirâtre et résineuse, connue en cette ville sous le nom de caoutchouc (cauchuc, suivant lPorthographe espagnole). C’est le nom que donnent à cette matière les Indiens de la province de Maïnas3. » Cette substance, il l'avait recueillie dans la province d’Esmeraldas, où elle porte un autre nom; arbre qui la produit est appelé par les naturels Jhévé (Jévé en espagnol); il est abondant dans la forêt des Émeraudes. « Les habitants en font des flambeaux d’un pouce et demi de diamètre sur deux pieds de longueur; ces flambeaux brülent très bien sans mèche et donnent une clarté assez belle... ; un seul de ces flambeaux peut demeurer allumé vingt-quatre heures. » A Quito, le caoutchouc était déjà employé pour imperméabiliser des toiles. Les Maïnas des bords de l’Amazone en
1. Histoire générale des voyages et conquétes des Castillans dans les tsles et terre ferme des Indes occidentales. Trad. de N. ne za Coste. Paris, : 2. J. De Torquemana, Monarquia Indiana, 1615.
3. Mémoires de l'Académie des sciences, 1751 (séance de février).
faisaient des bottes d’une seule pièce qu’ils passaient à la fumée pour les faire sécher, ce qui leur donnait tout à fait aspect du cuir; au moyen de moules en terre glaise ils fabriquaient aussi des bouteilles légères « capables de contenir toutes sortes de liquides non corrosifs ». Les Omaquas, qui habitent également les bords de PAmazone, mais plus au cœur du continent, en faisaient aussi des sortes de bouteilles auxquelles ils ajustaient une canule en bois; c'était somme toute la poire à injections de nos jours. « Ce serait chez eux, dit de La Condamine, une espèce d’impolitesse de manquer de présenter avant le repas, à chacun de ceux qu’on a priés à manger, un pareil instrument rempli d’eau chaude, duquel il ne manque pas de faire usage avant que de se mettre à table. Cette bizarre coutume a fait nommer par les Portugais l'arbre qui produit cette résine Pao de æyringa ou bois de seringue. »
En 17/4, un créole, qui accompagnait de La Condamine à Cayenne, avait rapporté quelques objets en caoutchouc moulé qui excitèrent la curiosité des habitants. De La Condamine, très absorbé par ses travaux géodésiques, avait laissé à un de ses compagnons, dom Pedro Maldonado, qui s’occupait de botanique, le soin de recueillir des échantillons de plantes et de les déterminer. Malheureusement celui-ci vint à mourir au cours de l’exploration; les documents qu’il avait recueillis furent envoyés à Paris et remis à ambassadeur d'Espagne sans que de La Condamine en ait eu connaissance.
L’ingénieur Fresnau*, qui résida à Cayenne pendant quatorze années, avait été frappé des propriétés du caoutchouc ; il résolut de rechercher la plante qui le produit.