CHAPITRE PREMIER
L'origine de rimprimerie. — Les impressions xylographiques ou tabellaires. — Gulenberg, Fust et SchoifTher. — Fust apporte à Paris la Bible de 1462. — Opposition des librarii parisiens à la vente de celte Bible. — Organisation des librarii. — Livres apportés à Paris par SchoifTher en 1468. — LMmprimerie est introduite à Paris grâce aux efforts combinés de Guillaume Fichet et de Jean Heynlin, professeurs de la Sorbonne.
Comme toutes les découvertes dont l'application a modifié profondément Télat social de l'humanité, l'invention de Timprimerie a donné lieu à un grand nombre de revendications.
Plus de quinze villes de divers pays ont prétendu à l'honneur d'avoir été le berceau de l'art typographique, dont on pourrait faire remonter l'origine à l'époque de la première gravure en relief sur planches de bois; mais ce n'est que vers la moitié du xv* siècle que ce procédé, pratiqué par
les Chinois depuis des siècles, fut appliqué eo Hollande, en Allemagne et môme en France à la reproduction de manuscrits. D'après ce procédé, rimpression était reçue sur un seul côté des feuillets que Ton a dit depuis, à cause de cela, anopisthographes.
Nous donnons, pages 4 et 5, un fac-similé de ce genre d'impression, appelé xylographique ou tabellaire; il représente, en gravure et texte, deux feuillets anopisthographcs de YArs moriendi, imprimés à l'encre grise et au frotton (1).
A partir de ce moment, l'art typographique suivit un progrès logique et constant. Après les impressions xylographiques ou tabellaires, l'idée vint de découper les lettres, pour en modifier les combinaisons, puis de remplacer les lettres en bois par les caractères plus résistants en métal, plomb ou cuivre.
L'honneur de l'invention revient en somme aux trois hommes qui tirèrent parti les premiers de l'art nouveau et le firent entrer dans une voie pratique, en substituant aux rares manuscrits des copistes le
(1) VArs moriendi est un volume petit in-4« de théologie morale qui a joui d^un grand succès à la fin du moyen âge; c'est un dialogue entre Satan et un ange, au lit d'un mourant, et dans lequel sont débattus, à tour de rôle, les vices et les vertus. Cet ouvrage a eu un grand nombre d'éditions xylographiques ou tabellaires. L'édition in-4«, que nous reproduisons, appartient à la Bibliothèque Nationale et paraît être des plus anciennes; Guichard la considère même comme la première. Ainsi que les autres éditions xylographiques, elle compte vingt-quatre feuillets anopisthographcs : onze pour les figures et treize pour le texte, comprenant la préface et l'explication placée en regard de chaque figure.
livre imprimé à grand nombre, et en offrant aux appétits littéraires et artistiques qu'allait éveiller la Renaissance, des aliments plus abondants et moins dispendieux.
Ces hommes furent Gutenberg et Fust, de Mayence, et Schoîffher, de Gernsheim (1).
Gutenberg fît ses premiers essais à Strasbourg, puis vînt à Mayence, où il s'associa avec Fust et Schoiffher. Ces deuxderniers restèrent ensuite seuls associés.
Ce fut en 1457 qu'un Psautier, le premier livre portant nom et date, sortit des presses des associés Fust et Schoiffher.
Après 1457, plusieurs établissements typographiques furent créés dans les principales villes d'Europe, à Rome, à Strasbourg, à Cologne, à Venise entre autres. Le premier livre imprimé dans notre langue sortit des presses de Cologne, suppose-t-on, vers 1466; c'est le Recueil des Histoires de Trqyes^ par Raoul le Fèvre, chapelain du duc de Bourgogne Philippe le Bon; Paris n'avait pas encore une imprimerie!
Ce n'est point toutefois que la capitale de la France ait été sans recevoir quelques échantillons des premiers produits de l'art nouveau. Fust et Schoiffher avaient édité une Bible en deux volumes in-folio, qu'ils avaient achevée dans l'année 1462.
(i) Fust a été appelé à tort par quelques-uns Faust, Fusth, etc. Quant à SchoifTher, nous écrivons son nom tel qu^il Ta écrit lui-m<^me dans les dernières éditions qu'il a produites.
Pcuillelsde l'An morientii.
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impresKfon xylo)^aphk|ue.
Les deux associés ne pouvaient négliger d'ouvrir à leurs travaux un débouché aussi sûr que celui de Paris, alors le principal centre intellectuel de l'Europe; Fust y apporta lui-même la nouvelle édition de la Bible (1).
Walchius (2), cité par Chevillier (3), prétend que Fust la vendit 60 écus, puis 50, 40, et môme à un plus bas prix; que les acheteurs l'admirèrent pour la netteté du caractère qu'ils attribuaient à un travail de copistes; mais bientôt on se serait aperçu que la main de ces derniers n'était pour rien dans ces copies exceptionnellement belles, et qu'il s'agissait d'un procédé, inconnu jusque-là, permettant de multiplier à l'infini les exemplaires. De là, colère des acheteurs contre Fust qui, sous le coup d'un procès, se sauva de Paris.
Qu'il y ait eu un mouvement d'opinion défavorable à Fust, après qu'il eut vendu ses Bibles, c'est presque certain; mais ce qui est moins sûr, c'est qu'on lui ait fait un procès. De Boze (4) déclare avoir fait fouiller minutieusement dans le recueil des arrêts de ce temps-là, et n'avoir pu découvrir les traces d'une action dirigée contre Fust. Prosper Marchand (5), après avoir répété que l'associé de
(1) Deux exemplaires de cette Bible sont exposés dans la galerie Mazarine de la Bibliothèque Nationale de Paris.
(2' Decas Fabulamm Generis Humani; Strasbourg, 1609, in-4», p. 181.
(3) Origines de l'imprimerie de Paris ; Paris, 1694, in-4», p. 16.
(4) Tome XIV des Mémoires de V Académie des Belles-Lettres de Paris.
{b) Histoire de l'origine des premiers progrès de l'Imprimerie; La Ilayp, 1740, în-''i«.
Schoiffher fut poursuivi et forcé de se sauver de Paris, semble, dans ses notes, douter de la poursuite judiciaire.
A cette époque, et depuis longtemps, il y avait à Paris une légion de copistes qui se chargeaient de multiplier les manuscrits à Tusage des bibliothèques des corporations et des. particuliers. Déjà, auxn® et au xiii^ siècle, la production des manuscrits était si grande à Paris, que le clergé anglais venait y former les bibliothèques de ses établissements religieux (1). A côté des nombreux copistes, on comptait des parcheminiers^ relieurs et enlumineurs; ces derniers illustraient les manuscrits et parfois étaient d'éminents artistes dont plusieurs ont laissé de vrais chefs-d'œuvre. Ceux qu'on nommait libraires, librarii, comprenaient les écrivains, soit copistes, dont la demeure était fixe et connue, qu'on désignait sous le nom de stationarii, et les libraires proprement dits chargés de vendre les manuscrits. Ces derniers étaient soumis à l'Université qui seule, d'après des ordonnances royales (2), avait le droit d'instituer les libraires et de fixer le prix des livres (3).
Les librarii et leurs congénères, au nombre de six mille environ, au milieu du xv® siècle, formaient
(i) V. Histoire de l'Imprimerie^ par P. Lacroix, p. 24.
(2) Entre autres ordonnances celle de Charles VI, du 20 juin 1411.
(3) V. Histoire de Paris, par Félibien, tome II, p. 865. Le prix des livres était flxè par quatre libraires délégués à cet effet par l'Université ; le gain du vendeur ne devait pas dépasser 4 deniers par exemplaire vendu aux maîtres ou aux écoliers, et 6 deniers pour les autres acheteurs. Félibien reproduit la note suivante, c{ui donne une idée des
une puissante corporation dont il était difficile de léser impunément les intérêts.
Or, lorsque Fust eut vendu quelques-unes de ses Bibles, tous les librarii parisiens se sentirent menacés par Tart nouveau qui venait se substituer au leur, et que les plus fougueux ont pu appeler diabolique afln de mieux frapper Tesprit public.
Les librarii parisiens se répandirent en protestations, voire en injures, contre Fust et son invention. Fust dut sortir de Paris hâtivement. Voilà, croyons-nous, le seul motif de sa fuite. Ce qui achève de prouver, dans tous les cas, que Fust ne fut pas poursuivi judiciairement, c'est qu'il revint à Paris. En 1466, dans le mois de juillet, il y vendit à un magistrat les Devoirs de Cicéron, que Tatelicr de Mavence avait achevés le 4 février. On croit qu'il mourut cette année môme.
Son ancien associé et successeur, Schoiffher, vint à son tour à Paris, pour y placer ses éditions nouvelles; il y apporta, en 1468, une édition de la Somme, secunda secmidœ, de saint Thomas d'Aquin» On conserve dans les Archives Nationales (1) une quittance sur parchemin, datée du 20 juillet de cette année, constatant que Schoiffher a vendu un exemplaire de la Somme, de 258 feuillets sur vélin, pour
prix pay^s aux copistes et autres : « A Rcp^nault Feulode, escripvain, « demourant à Tours, 9 livres 12 sols 6 deniers pour neuf cahiers « de parchemins et enlumineures d'un livre de Rasis , relié et cou- « vert de velours cramoisv. — Novembre \M\. » (I) Colô S. 63'i«.
15 écus d'or (1), au collège d'Aulun, à Paris; à ce reçu est joint celui d'un relieur du nom de Duhamel, qui accuse réception, en date du 25 septembre, de 24 sols parisis pour avoir enluminé et relié le volume.
Ainsi Paris avait appris à connaître les produits de l'art typographique dès les premières années de la découverte de cet art. L'idée avait été semée et elle ne pouvait tarder à germer dans les esprits.
On prétend que le roi Charles VII ne laissa pas de s'intéresser à l'invention de Gutenberg ; mais on n'a à cet égard aucun renseignement précis.
Quoi qu'il en soit, l'idée qui aurait préoccupé un instant Charles Vil ne semble pas avoir frappé son successeur Louis XI, monté sur le trône en 1461. Il devait s'écouler encore neuf années avant que l'art typographique fût installé dans la capitale de la France, non point sur l'initiative de hauts personnages, mais simplement de deux humbles quoique savants professeurs de la Sorbonne : Guillaume Fichet et Jean Heynlin, connu en France sous le nom de Lapierre ou de la Pierre.
(1) L*ëcu d*or, à cette époque, élait de 23 carats i/8 et de 60 au marc , chaque pièce au titre de 973'»"559 , pesant 4 gr. 0^79, environ.